CHAPITRE V
Des idées apocalyptiques.
Par le mot apocalypse, qui, d'après son étymologie, signifie révélation en général *, on n'entend plus, depuis les premiers âges de l'ère chrétienne, que la révélation de ce qui se rapporte aux derniers temps et au règne du Messie sur la terrée Les Juifs, sans avoir de terme spécial pour désigner les révélations de ce genre, avaient un ensemble de croyances bien arrêtées sur l'état final de l'humanité et sur les moyens employés par Dieu pour y conduire tous les peuples de la terre.
* Le mot cr.TToy.alvTtretv est employé dans le sens de révéler dans la traduction grecque de Daniel des Septante. Dieu y est appelé ô «Troxa^ÛTrTwv itvfTrripia. (Dan, II, 28 et 29; comp. même chapit., 19 et 22.)
* Le sens restreint de ce mot est dû à Apoc.,\, 1. L'auteur de cet écrit ayant appelé Apocalypse la révélation de ce qui se rapporte à la dernière venue de J.-C, ce terme a été depuis lors employé dans la langue chrétienne uniquement pour désigner les prophéties relatives aux derniers temps.
DES DOGTRIIMBS RELIGIKUSHS DBS JUIFS. 207
croyances qui ont passé en partie, mais avec quelques modifications, dans l'Église chrétienne*. Ces croyances juives ne remontent pas cependant à une haute antiquifci. Elles appartiennent, avec les plus anciens écrits qui les contiennent, à l'époque qui s'écoula depuis le retour de la captivité jusqu'aux temps qui précédèrent immédiatement le commencement de l'ère chrétienne.
Quelle a été leur origine? Comment se sontelles formées au milieu du peuple juif? C'est ce que nous allons essayer, d'expliquer.
Ce ne fut qu'assez longtemps après le rétablissement du peuple juif dans sa patrie, à une époque» par conséquent^ où la prophétie avait entièrement cessé, que se montrèrent pour la première
^ Sur la différence de l'Apocalypse juive et de l'Apocalypse chrétienne, voir Lûcke» Versuch einer vollst. Einleit. in die Offenb. des Johannes, 2® édit., t. le', p. 20 et suiv.
fois, au milieu de cette nation^ les croyances eschatologiques désignées sous le nom d'Apocalypse. Elles embrassent, en les dépassant toutefois, les anciennes promesses faites par les prophètes * touchant le Messie, et l'histoire nous apprend que, quelque temps après le retour de la captivité de Babylone, elles avaient remplacé les espérances messianiques dans l'ensemble des idées religieuses des descendants de Jacob, de telle sorte qu'on peut regarder celles-ci comme propres aux Hébreux, et celles-là aux Juifs.
Les prophètes avaient annoncé le rétablissement de la maison de David ^, la restauration des deux fractions du peuple hébreu dans son unité et dans son ancienne splendeur nationale % le triomphe définitif de la théocratie mosaïque * et la propaga-
1 11 n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que nous ne comprenons pas parmi ces prophètes, ainsi que le font les traductions françaises de la Bible, le livre qui porte le nom de Daniel, livre qui est placé parmi Içs Hagiographes dans le canon juif.
2 Osée, II, 16-25; xvi, 4-10. Amos, ix, 11-5. Michée, iv, 6-10. Esaïe, ix, 6; xi', 11 et 12; xvi, 5. Ezéch., xaxvii, 24.
' Esaïe, XI, 12-14. Ezéch., xxxvii, 18etsuiv. * Joël, ni, l,2ei1.Esaïe,x,9.Jérém.,x\\itSl-34:.Ezéch., xxxiii, 26 et suiv. ; xxxix, 25- 29.
tion de la croyance en un Dieu unique * , môme au milieu des peuples idolâtres ^. Le nom de Messie n'avait pas encore été donné au futur libérateur des enfants de Jacob' ; il n'était question que d'un descendant de David, né comme lui à Bethléhem et désigné par le nom quelque peu vague de serviteur de Dieu*, de saint d'Israël % de dominateur®, de héros divin, de prince de la paix % de roi appelé à réunir sous son sceptre toutes les parties -déchirées du royaume d'Israël *.
Quand le peuple juif se fut, après le retour de la captivité de Babylone, raffermi dans son ancienne patrie, tout ce qui se rapporte à la venue du Messie prit des couleurs nouvelles. Le plus
1 EsaÏBf II, 2, 4; Michée, iv, 1, 3; vu, 16, 17; Amos, IX, 12.
^ Osée, II, 18, 19; III, 5; Michée, v, 31, 13;. jE'.vaï^, XIX, 18, 25.
* Ce mot se trouve pour la première fois dans l'Ancien Testament, dans Habacuc, m, 13; mais le r.liT-n*t^ désigne le
peuple élu de Dieu, et non le libérateur qui doit le rétablir dans sa nationalité.
*Michéey v, 2; 1 Sam., xvi, 8; Esaïe, xliv, 5; xlii, 1.
^ Esaïe, xLix, 7.
6 Michée, v, 2.
7 Esaie, ix, 5, 6; xl, 1-5, 10-13.
« Emïe^ XI, 13; ix, 8.
270 DBS DOcrniNËS ri^ligieusës des juifs.
ancien document qui présente- cette transformation des espérances messianiques en vues apocalyptiques est le livre qui porte le nom du prophète Daniel. Le tableau y est cependant encore incomplet; quelques-uns des points les plus importants y manquent; d'autres y sont vaguement indiqués. On sent, en lisant ce livre et surtout en le comparant h des écrits semblables postérieurs, que Tapocalypse est en voie de formation et qu'elle n'est pas encore achevée; mais les caractères distinctjfs de ces croyances y sont déjà très-bien marqués. Ce livre est resté d'ailleurs le modèle de presque tous les ouvrages de ce genre.
^ 11 s'agit bien encore ici du rétablissement du peuple d'Israël, sous la conduite d'un descendant de David, du triomphe définitif du monothéisme sur le culte des idoles, d'une ère de prospérité pour les élus de Dieu, en un mot, de tout ce qui fait le fond des espérances messianiques; mais, d'un côté, ces faits sont décrits sous un jour nouveau, avec des détails en grande partie inconnus aux anciens prophètes, et, d'un autre côté, ils sont rattachés à une suite d'événements qui n'embrassent rien moins que l'histoire des grandes
DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS. 271
nations figurant, à cette époque, sur la scène du monde.
L'auteur de ce livre annonce que le Messie ne paraîtra parmi les hommes qu'après que quatre puissantes monarchies se seront succédé dans la domination universelle. Les grands traits de leur histoire, les mouvements tragiques qui doivent les élever et les renverser sont peints d'une manière symbolique. Que par les quatre grands empires, représentés tantôt par les matières diverses qui composent la statue du songé de Nabuchodonosor *, tantôt par les quatre animaux sortant du sein de le mer^, on doive entendre les Chaldéens, les Mèdes, les Perses et les Macédoniens, ou, comme le veulent d'autres interprètes avec moins de raison, selon nous, les Chaldéens, les Médo-Perses, les Macédoniens et les Romains, peu importe pour le but de nos recherches actuelles ; nous n'avons , pas à donner une explication de ce livre; il nous suffit de constater que l'écrivain juif rattache la venue du Messie aux révolutions successives des
' Dan., II. 37-43.
* Dan., VII. 3-8, 17-27.
272 DES DOGTRTNES RELTGIEUSES DES JUIFS.
nations, et que ces révolutions successives sont pour lui des antécédents nécessaires de l'établissement du royaume de Dieu sur la terre, royaume de Dieu qui sera la cinquième et dernière monarchie *, l'ère finale destinée à clore toutes les choses humaines. Quelque singulière que soit la forme sous laquelle elle est exposée, cette idée d'une marche suivie et en quelque sorte réglée des révolutions politiques et religieuses vers Paccomplissement définitif des décrets de Dieu, ne manque ni de grandeur, ni d'originalité; elle offre tous les traits essentiels de cette espèce de philosophie de l'histoire que Bossuet a exposée dans son Discours sur l'histoire universelle ^.
L'apparition du Messie sera précédée et annoncée par des calamités sans nombre'. Au temps de la fin*, à la dernière période de la colère
^ Dan., II, 44 et 45.
^ On peut dire du livre de Daniel ce que Lûcke n'est -pas éloigné d'affirmer de l'Apocalypse de saint Jean, qu'il est le berceau caché de la philosophie de l'histoire. Lûcke , Vers, einer 'dollst. Einl., t. l®**, p. 38 et 39.
• » Dan., XI, 26 et 27 ; xiii, 3.
* Dan., VIII, 17; xi,35,40; xii,49. Celte époque est aussi appelée la fin des jours (x, 14), la fin des temps, des années (XI, 13).
de Dieu*, l'abomination, cause de la désolation, durera un temps marqué % et, après cette époque d'affliction, commencera la ruine des pécheurs'. Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière ressusciteront, les uns pour jouir d'un bonheur éternel, et les autres pour être couverte d'une ignominie éternelle \ C'est alors que le Messie fondera sur la terre le royaume des saints du Très-Haut % royaume qui s'étendra sur tous les peuples •, et qui n'aura point de fin\
A l'imitation du Livre de Daniel, on continua de rattacher l'avènement du Messie au développement tout entier de l'histoire de l'humanité ; mais les écrivains apocalyptiques n'adoptèrent pas tous la même classification* Ainsi, au lieu des quatre grandes monarchies de Daniel, on trouve, dans quelques-uns des passages juifs desoracles sibyllins, dix générations* et, dans le Testament des douze
1 Dan., vm, 19.
^Dan., XII, 11-13.
* Dan.f vm, 23.
*ii>id.,xii, 2.
*Ibid.,ym, 12-22.
• Ibid., VI, 14-27; ii, 45.
7 /Wd., VII, 15,27.
» Oracula sibylL, Vih. ii, 15 ; iv, 86, etc.
'îlli DES DOCTRINES RËLIGIBUSKS DES JUIFS.
Patriarches, sept semaines * ; d'autres écrivains se contentèrent de diviser le cours entier des choses en deux grandes parties, l'une antérieure et l'autre postérieure à la venue du Messie ^ ; d'autres, admettant que le monde doit durer six mille ans, divisèrent cet espace de temps en trois périodes^ chacune de deux mille ans' ; d'autres, enfin^ regardèrejit comme un mystère connu de Dieu seul le moment de la venue du Messie \
C'était une opinion reçue parmi les enfants
^ Test, des douze patriarches, Lévi, 17 et 18. ' Berlholdt, Christol. ludœor., p. 38-43
• Par un de ces rapprochements arbitraires si chers à l*înterprétation judaïque, on prétendit que le récit de la création était une image de la durée dés choses créées, et^comme, d'après Ps. ïc, 4, mille ans sont devant le Seijçneur comme un jouf, on admit que le monde durerait six mille ans avant la venue du Messie, correspondant aux six jours de travail de l'Éternel, tandis que le règne du Messie, qui doit durer mille ans, est ireprf eeiité par le jour du repos du Seigneur. Dans quelques passager du Talmud, la durée et la division des choses humaines, sont fixées d'une autre manière. « Ceii une tradition de l'école d'Élie, y est-il dit, que le monde doit durer six mille ans, deux mille avant la loi, deux mille sous la loi, et deux mille sous le Messie. » (Talm. Sanhedr., fol. 97 a. Fabricius, Cod. pseudœpigr. neteiis Testant, p. 1079 et 1080. Lightfoot, adMatth., xxiv, 3. Bertholdt, Christol.y pag. 36, p. 213.
* Esdras, vi, 7-10; xni, 51 et 52. Targ. de VEccUs., vu, 25. Comp. Marc, xiii, 32.
d'Israël, que la race humaine se divise en deux catégories bien tranchées, dont Tune comprend les adorateurs du vrai Dieu, c'est-à-dire les Juifs, et dont l'autre embrasse tout le reste des hommes qui, ne connaissant pas Jéhovah, adressent leur culte à de vaines idoles et se trouvent naturellement les ennemis des adorateurs du vrai Dieu et , par suite, les ennemis de Dieu lui-même. Quand les Juifs se furent fait une théorie étendue du monde invisible et qu'ils en furent venus à regarder les fausses divinités des païens comme des puissances rebelles et opposées à Jéhovah \ on crut que la lutte n'avait pas lieu seulement sur la terre, entre les adorateurs du vrai Dieu et les adorateurs des idoles, mais aussi dans le monde invisible» entre les anges du mal et les anges de l'Éternel. Cette idée est déjà en germe dans'le Livre de Daniel, où il est parlé des anges des peuples et des combats qu'ils se livrent entre eux ^ • Elle reçut de grands développements dans les apocalypses postérieures, et elle conduisit à' une autre croyance qui prit
1 Dans la version des Septante, les dieux des païens sont appelés des démons. P«. xcv, 6 ; Baruch, iv, 7. « Dan., X, 13, 14, 20 ; xii, 1.
une place considérable dans l'eschatologie juive. L'auteur du Livre de Daniel avait dépeint le dernier des ennemis du peuple juif comme le plus terrible et le plus acharné à la ruine du monothéisme \ Ce trait prit plus tard une forme nouvelle. Cet ennemi fut représenté non-seulement comme le chef d'une ligue de tous les rois idolâtres contre le peuple de Dieu, chef que Ton désigna, d'après Ézéchiel (xxxviii et xxxix) , sous le nom de Gog Magog ^, mais encore comme le prince des démons, conduisant contre le Messie l'armée entière des puissances du mal. Dans les oracles sybillins, il est appelé Bélial et Béliar ' ; ailleurs, il porte le nom d'Ermolaus \ de Samael ^ ; et, dans des temps
postérieurs à l'établissement du christianisme, les
^ Dan.,\, 13, 14,20; xii. 1.
» Targ. de Jérué, Nombres, xi, 26; Targ. Jonath.y même passage; Bible de Cahen, t, xi, p. 32.
' Oracula Sibyll., bib. m, v, 61. Le prince des démons est aussi appelé Bélial dans le Test, des douze patriarches.
* Targ. Jonath. Esaïe, xi, 4. CettQ dénomination est postérieure, d'après de Wette, à la destruction de Jérusalem par Titus. Gfrœrer croit qu'elle est de l'époque des Héro(|es, Dcls Jahrh. des Heils, t. i, p. 48.
• Buxtorf, Lex. chald., au mot Vn^ÇB- Cœlln., Bibl.TheoL, 1. 1, p. 506, 507.
Juifs, empruntant un nom consacré dans le langage chrétien, le désignent aussi sous celui d'Antéchrist *. C'est ce dominateur des nations, ce prince des mauvais esprits, que le Messie doit combattre et doit vaincre.
Malâchie avait déjà annoncé que le prophète Élie paraîtrait de nouveau sur la terre pour préparer l'œuvre du Messie^. Cette promesse entra dans le cercle des idées apocalyptiques'. Elle ne ps^raît point dans le Livre de Daniel, mais on la trouve dans des écrits postérieurs, où elle se présente avec de grands développeijients. A Élie on associa tantôt Moïse, tantôt Ésaïe et Jérémie, et enfin par un changement singulier, mais facile à expliquer, les Juifs attendirent deux Messies, l'un fils d'Éphraîm, qui devait combattre Gog, mais être vaincu par lui, et l'autre fils de David, auquel était réservée la gloire d'abattre le prince des nations'.
Les prophètes avaient dépeint le règne du Messie
1 Bertholdt, ChristoL Judœor, § 16, p. 69-74.
*Malach,, iv, 5; Ecclésiast., xlviii, 10, 11; Targum PseudO'Jon., Exod., xl, 10.
5 4Esdras, n, 18.BeTiho\ài,Christol.Judœor, §17, p, 75 et suiv. Cœlln, Bibl. Theol., t. 1«^ p. 497 et suiv.
278 DBS DOCTRINES UBLIGIEUSES DES JUIFS.
comme une ère de bonheur; l'auteur du Livre de Daniel le présente sous les mêmes couleurs, en ajoutant cependant ce trait nouveau, qu'à son avènement il y aura une résurrection partielle des morts '. Plus tard cette dernière idée fut remplacée
• par celle d'une résurrection des justes, affpelés à prendre part à la félicité du dernier moment des choses terrestres ^, D'autres traits, inconnus à l'auleur du Livre de Daniel, et par conséquent aussi aux prophètes, furent encore ajoutés au tableau de cette époque fortunée. Nous n'en rappellerons ici que deux; mais ce sont les plus remarquables. Le Messie donnera aux hommes, selon plusieurs écrivains apocalyptiques, une nouvelle loi, ou du moins il perfectionnera celle qui avait été proclamée par
, Moïse% et son règne sur la terre durera mille ans*.
^ Dan., XII, 2.
2 Keil, Opusc. actid.y sect. prior, p. 33 et suiv. Josèphe, Àntiq. Jud., xviii, 4, 3. Guerre des Juifs, ii, 8, 14.
' « L'Éternel, du haut du ciel étoile, dispensera aux homnies une loi commune à toute la terre. » Oracula sibyll., lib. m, vers. 75d-7 8. Bertholdt, Christol, § 31. Le Targ. Jonath. (Esaïe, XII, 3), parle d'une nouvelle doctrine, n^n |s'?^S, qui
sera annoncée dans les temps messianiques. De même dans Test, des douze patr., Lévi, 16.
* Voir la note 3 de la page 247.
Pour l'auteur du Livre de Daniel, comme pour les prophètes, le bonheur final était réservé au peuple de Dieu, Plus tard on en ouvrit l'entrée aux nations étrangères qui étaient appelées, après la victoire du Messie, à se convertir au culte du vrai Dieu. On voit dans le livre apocryphe de Tobit que, quand le sanctuaire du Seigneur sera rétabli dans Jérusalem, plusieurs peuples accourront de leurs demeures éloignées, attirés par la grandeur de r Éternel et apportant des présents au roi du ciel \ Toutes les nations, y est-il dit encore, se conver^ tirent sincèrement ; elles craindront le Seigneur, leur Dieu, et briseront leurs idoles; toutes les nations béniront le Seigneur ^
Il semble que cette espérance de la conversion des païens, ennemis du peuple d'Israël et du vrai Dieu, aurait dû conduire à celle de la conversion des puissances du mal qui avaient été Içurs dieux. Il n'en fut cependant pas ainsi. Inconnue à l'au^ teur du Livre de Daniel , cette espérance est positivement repoussée par plusieurs écrivains apo-
1 Tobit, xiîi, 21 et 22.
* Ibid.y XIX, ô et 6.
t280 DBS DOGTAINES RBLI6IBUS£S DES JUIFS.
calyptiques, qui condamnent comme une injure à la justice divine même la pitié pour les réprouvés et pour les anges déchus*. On trouve toutefois dans ces mêmes écrivains comme une concession faite«à la doctrine du rétablissement fmal. Tout en parlant des châtiments réservés aux impies , ils semblent admettre, par une singulière contradiction, qu'à la fin des temps le mal disparaîtra, et que les méchants, au lieu d'être jetés aux peines éternelles, seront anéantis. Dans le Livre d'Hénoch, Dieu déclare que les mauvais anges doivent périr avec toute leur race^ et, dans le quatrième Esdras, il est annoncé que, pendant le règne du Messie, le mal sera détruit, ainsi que la fraude, et que les mé.chants, semblables à la semence qui ne lève point, auront vécu en vain et périront •. Il nous
paraît qu'il y a dans ces expressions quelque chose de plus que des images destinées à peindre la vanité des desseins des méchants et le Jriomphé définitif du bien sur la terre. Nous y voyons une
^ 4 Esdras, vu, 36-45. Hénoch, lxvii. Lûcke, Vers, einer vollst. Einleit. in die Offenb., t. !•', p. 105. * Hénochf xvii.
' 4 Esdras, iv, 27 ; vin ; 43 et 44 ; ix, 22.
doctrine analogue à celle qui fut admise par quelques chrétiens dans les premi'ers siècles de l'Eglise, et d'après laquelle les principes démoniques doivent, à la 'fin des siècles, disparaître comme un feu qui se consume lui-même et qui s'éteint faute d'aliment.
Si l'on compare les croyances apocalyptiques juives, dont nous venons d'esquisser les traits principaux, avec les espérances messianiques, telles qu'elles sont contenues dans les prophètes, on trouvera qu'il n'y a entre elles ni une aussi grande différence que le suppose Lûcke*, ni une aussi grande ressemblance que l'admet Nitzsch ^. Pour le premier de ces deux théologiens, ce qui dis-
^ Lûcke, Vers, einer vollst. Einl. in die Offenb., t. l^s p. 49 et suiv.
' Nitzsch., Bericht an die Mitglieder, etc ; vom Jahre
282 DBS DOGXaiNRS HBLI6IBUSBS DBS JUIFS.
tingue décidément le Livre de Daniel et sans doute aussi les autres apocalypses juives des anciens
prophètes hébreux, c'est le point de vue univer-^ saliste de l'auteur, qui, se plaçant au-dessus de l'horizon de la nationalité juive, ennbrasse dans ses considérations l'ensemble des nations. Ce trait ne nous paraît pas aussi prononcé que Lûcke le prétend. D'un côté, en effet, les prophètes hébreux portent fréquemment leurs regards au delà du cercle national ; ils parlent très-souvent des destinées futures des peuples idolâtres \ et ils expriment parfois l'espérance que le culte du vrai Dieu fera des progrès parmi eux*; et, d'un autre côté, le point de vue national domine encore dans le Livre de DanieP, comme dans les autres apocalypses juives. Tout en annonçant çà et là la conversion des idolâtres au monothéisme, les écrivains apocalyptiques juifs attendent une restauration parfaite de leur nation et maintiennent dans
1 Psaume, cxlix, 6, 7 ; Mich., v, 8,9, 15 ; vu, 16, 17; Joël, lU, 19; Esaïe, xi, 14; xxv, 10-12; xlijl, 23; i, 9; i.x, 9, 14; LXI, 5; Lxvi, 25; Zach., xiv, 17-19.
• Psaume, xxii, 28; cii, 23.
■ Dan., VII, 27 ; IX, 2 et suiv.
DBS DOCTRINES aBLIGlEUSBS DBS JUIFS. 283
tous les cas une différence radicale entre les enfants de Jacob et les peuples étrangers*.
L'opinion de Nitzsch nous paraît tout aussi peu admissible. Le tableau que les prophètes hébreux font de Tavénement et du règne du Messie est loin d'avoir les menées traits et les nîômes couleurs que celui qu'en tracent Daniel et, après lui, les écrivains qui l'ont pris pour niodèle. Laissons de côté le ton qui n'est pas le même, le mode d'exposition qui est différent, circonstances accessoires qu'on peut négliger; mais on ne peut méconnaître qu'il y a dans Daniel et dans les autres apocalypses juives des traits, et des traits importants, caractéristiques, qui sont tout à fait inconnus aux prophètes. La détermination en nombres mystiques de la date des principaux événements qui doivent préparer la venue du Messie, la fixation de la durée de son règne, la personnification du chef de ses ennemis dans le prince des mauvais esprits, la résurrection partielle des morts au commencement de la cinquième monarchie, la publication d'une loi nouvelle, ou du moins leper-
^ 4 Esdras, viii, 15 et suiv.; iv, 21, 22, 29 etsuiv.
â8& DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
fectionnement de l'ancienne, voilà certainement des éléments nouveaux, très-propres à distinguer les apocalypses des prophéties hébraïques.
Ces différences ne vont cependant pas jusqu'à détruire toute analogie entre les croyances apocalyptiques des Juifs et les espérances messianiques de leurs pères. En réalité, tout ce qui est contenu dans celles-ci est conservé dans celles-là. En effet, comme les espérances messianiques, les apocalypses juives ont pour but essentiel d'annoncer la venue du libérateur d'Israël, libérateur issu de la famille de David, de célébrer son triomphe sur les ennemis du monothéisme, et de décrire l'ère de bonheur et de vertu qu'il doit fonder sur la terre. Mais, si elles embrassent l'ensemble des prophéties anciennes, elles les dépassent en un grand nombre de points, en voulant déterminer d'une manière précise ce qui, dans les prophètes hébreux, est laissé dans l'indécision. Le tableau des espérances messianiques a été agrandi dans les apocalypses; les traits en sont plus arrêtés, mieux marqués, les vides remplis, les personnages multipliés; mais on peut reconnaître dans les espérances messianiques le fond, l'esquisse des idées apoca-
lyptiques, comme sous une broderie on aperçoit encore le dessin primitif.
On doit donc, ce nous semble, regarder les croyances apocalyptiques des Juifs comme un développement des espérances messianiques des Hébreux. Cette opinion n'est pas nouvelle. Corrodi Ta présentée, il y a déjà longtemps, dans son Histoire du chiliasme* ; mais ce serait, selon nous, une profonde erreur que de l'entendre dans le même sens que cet ingénieux écrivain. S'il a raLr son, en effet, d'admettre que les idées apocalyptiques sont sorties des promesses messianiques des anciens prophètes, il se trompe complètement en indiquant, comme la cause de cette évolution, le fait, incontestable d'ailleurs, que les Juifs prirent à la lettre ces promesses, qui n'avaient pas d'autre but, selon lui, que de retenir le peuple dans l'observation de la loi ^. Sans nous arrêter à faire ressortir ce qu'il y a d'erroné et dans cette manière de considérer les prophéties, qui ne
seraient, à ce point de vue, que de pauvres expé-
^ Corrodi, Geschichte des Chiliamm, t. !«'; Abschn., 3-6. * Ibid.j 1. 1®''; Abschn., 5.
dients d'une politique aux abois, et dans l'explicaiion superficielle et insuffisante par laquelle Corrodi croit résoudre le problème de la transforniation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques, nous allons demander à l'histoire du peuple juif par quel concours de circonstances il fut poussé, non à abandonner les espérances de ses pères, auxquelles il no renonça jamais, mais à leur donner des développements aussi nouveaux que considérables.
La position dans laquelle les enfants d'Israël se trouvèrent placés après le retour de la captivité de Babylone, et les rapports divers qu'ils eurent à soutenir avec les peuples voisins depuis ce moment et principalement depuis les changements introduits dans les grands empires d'Orient par les conquêtes d'Alexandre, leur firent une obligation, sans qu'ils en eussent eux-mêmes une claire conscience, d'étendre et de modifier la législation et les croyances de leurs pères. Dans le travail général qui dut alors s'accomplir, il fallut expliquer les espérances messianiques aussi bien que les autres parties des croyances religieuses. Ce dut être surtout une affaire de première nécessité.
DES DOCTRINES RKLI6IEUSBS DBS JUIFS. 287
si nous pouvons ainsi dire, dans les moments difTiciles que les Juifs eurent à traverser, depuis leur restauration jusque vers le milieu du siècle qui précéda la naissance du christianisme*. A| chacun de ces moments, il fallut trouver, dans les promesses ftites par les prophètes touchant le libérateur, des traits appropriés aux malheurs présents, et naturellement il y eut là pour ces croyances une cause féconde de développement» Mis en rapport, depuis leur rétablissement dans la Judée, avec les nations les plus puissantes de l'antiquité, n'ayant par eux-mêmee aucune importance politique, et habitant un pays que sa position géographique faisait le point de séparation de l'empire perse et de l'Egypte, et plus tard de plusieurs des royaumes formés des débris des conquêtes d'Alexandre de Macédoine, les Juifs virent leurs destinées dépendre des succès ou des revers des monarques voisins, qui furent tour à tour leurs maîtres. Ils durent dès lors tenir
^ De tous temps, les espérances messianiques ont été obères aux Juifs pendant les moments de détresse ; mais ils en ont en général fait bon marché partout où ils ont joui de quelque sécurité.
compte, dans leur espérance d'une délivrance future, des révolutions de ces grands États, et rattacher, en quelque sorte, leur attente du Messie à l'histoire de ces empires. C'est ce qui se voit dans le Livre de Daniel, aussi bien que dans plusieurs des oracles sibyllins et dans le quatrième Esdras.
On peut donc admettre que les Juifs furent forcés par une nécessité intérieure, résultat des conditions de leur nouvelle vie politique, d'étendre au delà du cercle connu de leurs pères leurs espérances messianiques, et de leur donner à la fois des développements considérables et une forme différente, pour pouvoir les approprier à chacune des nombreuses crises nationales qu'ils éprouvèrent. Telle fut la cause générale de la formation de l'apocalypse juive, ou, pour parler avec plus d'exactitude, de la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques.
Quand on examine de près les idées apocalyptiques telles qu'elles se trouvent dans le Livre de Daniel, dans le quatrième Esdras et dans les autres monuments de la littérature juive, on s'aperçoit bien vite que; si quelques-unes sont nées simplement d'une extension des enseignements des pro-
phètes sur le Messie , extension commandée par la situation politique et religieuse des descendants d'Israël, d'autres n'ont pu sortir que des résultats combinés de ces promesses et des éléments nouveaux entrés dans le cercle de leurs croyances depuis que, à la suite de la captivité de Babylone, ils avaient été mis en relation avec des peuples voisins. Il est facile de voir que la doctrine de plus en plus compliquée des précurseurs du Messie, doctrine qui, en se liant avec l'espérance du rétablissement des dix tribus depuis longtemps séparées, produisit plus tard celle des deux Messies, a son antécédent dans Malachie (iv, 5 et 6); que celle de Bélial ou de l'antéchrist a également son antécédent dans Ézéchiel (xxxviu et xxxix); que celle de la conversion plus ou moins complète des nations idolâtres au culte du vrai Dieu a aussi sa racine dans de nombreux passages des prophètes. Mais il est plusieurs autres points tout aussi importants, tout aussi caractéristiques, qui ne sont pas de simples conséquences des espérances messianiques et qui ne peuvent leur avoir été rattachées que par suite des modifications éprouvées par les croyances juives, au contact des
390 DBS DOGTRINKS RELIGIEUSES DBS JUIPS.
peuples étrangers. Telles sont la doctrine d'une résurrection partielle des morts à Tavéneraent du Messie, celle de la durée de mille ans assignée au règne de ce libérateur, celle de la promulgation d* une loi nouvelle, ou du moins de la modification de l'ancienne pendant cette période. Ceci suppose que quelque action venue du dehors s'est fait sentir dans le travail de transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques. Il n'y a là rien qui doive nous surprendre. Il se passa quelque chose d'analogue pour plusieurs autres idées religieuses, qui subirent des modifications plus ou moins profondes au contact de la religion ou de la philosophie des peuples étrangers. 11 s'agit maintenant de rechercher duquel des peuples avec lesquels les Juifs furent en rapport, cette influence a pu venir; nous essaierons d'établir ensuite de quelle manière et dans quelle mesure elle dut être subie.
Ce n'est pas certainement du côté de l'Egypte qu'il fa ut se tourner. Les croyances propres à celte nation ne semblent contenir rien qui , de près ou de loin, offre quelque analogie avec les croyances apocalyptiques, et ce n'est pas chez les Juifs
DES DOCTRINfiS RBLIGIBU8BS DBS JUIFS. 291
répandus dans'ce pays que ces idées se sont d'abord développées*.
Cette action n'est pas venue de la littérature grecque. On en a deux preuves incontestables.
!• La littérature grecque n'a exercé d'influence que sur le judaïsme alexandrin, et les idées apocalyptiques sont tout à fait étrangères à la Sapience, à ce qui reste d' Aristobule et aux écrits de Philon, c'est-à-dire précisément aux ouvrages dans lesquels se montre la trace d'une action de la philosophie grecque. On les rencontre, il est vrai, largement développées dans d'autres écrits juifs dont l'origine égyptienne paraît bien certaine , tels que les parties juives des oracles sibyllins et le livre d'Hénoch. Mais nous avons montré que ces écrits ont été composés sous l'influence des vues reli-
* M. Frânkel prétend que les idées messiamqoes se développèrent plus tôt et plus largement à Alexandrie que dans la Palestine. {Ueber den Einfluss der Palœst. Exégèse auf die Àlexandr. HermeneuHk, p. 182 et suiv.) Cette opinion nous paraît complètement erronée. Le développement de ces idées est dans Daniel, dans les apocryphes palestiniens de l'Ancien Testament, dans les targums, en un mot dans les éerits juifs palestiniens et babyloniens, tandis qu'on n'en trouve que de très-faibles traces dans les apocryphes de l'Ancien Testament d'origine alexandrioe et dans les œuvres de Phiioit.
292 DBS DOCTRINES RBLIGIEUSBS DES JUIFS.
gieuses dominant dans la Judée. D'ailleurs ils sont postérieurs au livre de Daniel, dont ils sont des imitations; ils n'ont donc pas créé Tapocalypse juive. Enfin, il n'est pas un seul fait qui prouve que la littérature juive de l'Egypte ait donné la moindre impulsion à la théologie des écoles palestiniennes.
2° Rien n'est plus opposé à la culture grecque que les croyances apocalyptiques. Pour les Grecs, l'âge d'or n'était pas dans l'avenir, mais dans le passé ; bien loin de marcher vers le bien, l'humanité s'enfonçait de plus en plus dans le mal ; l'âge d'argent, qui avait succédé à l'âge d'or, avait disparu devant l'âge d'airain, qui avait fait place lui-même à un âge plus imparfait encore. Quelques philosophes avaient cependant rêvé un autre ordre de choses. On dit que Zenon espérait que tous les hommes finiraient par ne former qu'un seul troupeau sous la direction d'un seul Dieu, leur unique berger. Platon avait déjà, de son côté, tracé les lois d'une république idéale. Mais ces idées n'avaient pas poussé de profondes racines dans la culture grecque, et elles ont exercé certainement plus d'effet sur Philon et sur quelques autres
DES DOGTAINES HELIGIEUSES DES JUIFS. 293
Juifs alexandrins que sur les concitoyens de leurs auteurs ^
C'est un fait incontestable que, sous l'action de la littérature grecque, les espérances messianiques, loin de se développer, perdirent de leur, force et de leur importance au milieu des Juifs d'Alexandrie, et ne restèrent guère que des vues philosophiques sur une amélioration probable des hommes au point de vue religieux et moral ^. Phi- Ion que l'on peut regarder comme l'expression la plus complète du judaïsme alexandrin, espère seulement que les hommes arriveront un jour à la connaissance du vrai Dieu, et que, à mesure que leurs idées religieuses deviendront plus saines, ils seront plus heureux et plus vertueux ; mais ces progrès doivent être, selon lui, moins l'effet d'une intervention divine que la conséquence naturelle de la culture intellectuelle. Dans tous les cas, les espé-
i Plutarch., De Alexandri fortitud.y i, 6.
s Les apocryphes alexandrins, comme Philon, prennent presque toujours les espérances messianiques dans un sehs idéal. Ainsi, la Sapience (ni, 8 ; iv, 20; vi, 1) parle bien de la victoire des hommes pieux sur les impies et de leur domination sur les nations ; mais ce triomphe ne doit avoir lieu qu'après cette vie, dans le monde à venir, dans le ciel.
rances messianiques n'ont presque plus pour lui de portée politique et de sens national.
C'est dans la Babylonie, non telle qu'elle était quand les tribus de Juda et de Benjamin y furent transportées, ni môme telle qu'elle était au moment qui vit la fin de la capti\;té, mais dans la Babylonie telle qu'elle devint sous la domination des Perses, qu'il faut chercher les doctrines qui ont pu avoir quelque action sur la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques. Tout nous invite à porter nos regards de ce côté. Le livre de Daniel, première exposition de ce genre d'idées , nous fait naturellement penser à ce pays. C'est là que se passent les scènes qui y sQnt décrites ; c'est d'un homme élevé à Babylone qu'il est supposé l'ouvrage ; la plus grande partie en est écrite dans une langue formée du mélange de l'hébreu et de la langue propre aux habitants
DBS DOGTRINBS RBIJGIBUSES DBS JUIFS. 296
de cette contrée. D'un autre côté , c'est parmi les
Juifs revenus dans la Judée et parmi ceux qui
" étaient restés sur les bords de l'Euphrate, et avec
lesquels les premiers conservèrent toujours, des relations suivies, que les croyances apocalyptiques se répandirent et devinrent populaires. Enfin, tandis que ces idées étaient inconnues des Juifs d'Alexandrie, et que même les espérances messianiques s'étaient affaiblies parmi eux, les prophéties sur la fin des temps, telles qu'elles sont contenues dans le livre de Daniel, ont laissé des traces profondes dans tous les écrits d'origine palestinienne ou d'origine babylonienne, par exemple dans les apocryphes palestiniens de l'Ancien Testament, dans les paraphrases chaldaïques, dans la Mischna et dans les Midraschim*.
Les espérances messianiques ne se transformèrent pas en croyances apocalyptiques pendant la durée de la captivité. Il a été prouvé précédem-
^ Berthold, Christ. Jud., p. 48, 188, note 1, etc. A. -F. Gfrœrer, das Jahrh. des Heils, t. ii, p. 195 et suiv. Lilcke, Vers, einer vollst. EinL in die Offenb., 1. 1*»", p. 61 et suiv. On en trouve aussi des traces bien marquées dans les Évangiles, Matth., XXIV, 15; Jean xii, 34, etc.; Lûke, Comm. Evang. Joh., 1. 1«', p. 52.
ment que quand les Juifs rentrèrent dans leur patrie, ils n'étaient changés que sur un point, et encore pas aussi complètement qu'on l'a parfois . soutenu, et ce changement s'explique par toute autre chose que par une action venue du dehors* Qu'auraient-ils, d'ailleurs, emprunté aux Chaidéens? Quelque peu connue que soit encore cette nation, on t)eut admettre avec quelque vraisemblance que sa religion, qui était un culte des astres, ne contenait rien d'analogue à l'attente d'un libérateur et à l'espérance d'une époque finale de bonheur et de vertu. Les Chaldéens n' avaient rien à donner aux Juifs pour le développement de leurs croyances messianiques ; s'ils ont pris une place dans le drame apocalyptique, ce n'est que comme des oppresseurs et des ennemis de Jéhovah, destinés à la destruction et au châtiment. Il en fut tout autrement des Perses. Il est impossible de ne pas reconnaître une influence de leurs doctrines sur la formation et surtout sur le développement des croyances apocalyptiques des Juifs. Mais cette action ne s'est exercée que longtemps après la restauration du culte juif à Jérusalem.
Comme les enfants d'Israël, les adorateurs d'Ormuzd attendaient un Sauveur qui, d'après le Ven-r didad^ un des livres mazdéens dont l'antiquité est la moins, contestable, devait naître à la fin des temps, combattre et vaincre les ennemis d'Ormuzd, présider à la résurrection des morts et établir sur la terre une ère de bonheur sans mélange *• Ce libérateur est désigné sous le nom de Çaoshyanç, c'est-à-dire l'utile ^ Le Vendidad ne contient rien de plus sur cette croyance ; mais elle se retrouve avec des développements plus ou moins considérables dans la plupart des autres écrits religieux des mazdéens. Avant de dire un mot de quelques-uns de ces développements, il importe de bien établir l'antiquité de cette doctrine eschatologîque.
En outre de l'autorité du Vendidad^ qui, à la rigueur, suffirait, le témoignage de Théopompe, écrivain grec qui vivait vers le milieu du iV siècle avant l'ère chrétienne, nous prouve que cette doctrine était répandue de son temps chez les
^ Vendidad, fargard xix, 18 et 19.
2 C'est le Sosiosh de Rhode et de Creutzer.
298 DBS DOQTRINES RBLI61EUSBS DB8 JUIFS.
Perses et qu'elle datait, par conséquent, d'une époque beaucoup plus reculée. Elle n'est pas sans doute exposée d'une matière très exacte par cet écrivain; mais on ne saurait s'étonner qu'une idée si peu en harmonie avec l'ensemble des conceptions religieuses ou philosophiques d'un Grec n'ait pas été entièrement bien saisie par lui ; il suffit qu'on puisse retrouver dans ses paroles le fond même de cette doctrine, et, sous ce rapport, Théopompe ne laisse rien à désirer. Voici ce passage, que nous a conservé Plutarque : t D'après » les mages, l'un des dieux doit être vainqueur » pendant trois mille ans, et pendant trois autres » mille ans ils combattront l'un contre l'autre, » chacun des deux détruisant ce que l'autre aura » fait, jusqu'à ce qu'enfin Pluton sera abandonné • et périra. Alors les hommes seront heureux ; ils » n'auront plus besoin de nourriture ; ils n'auront » plus d'ombre, et le Dieu qui aura produit tout i cela se reposera pendant un certain temps, ainsi » que le ferait un homme qui dormirait \ »
» Plutarch., De Iside et Osiride, § 23. Plutarque fait précéder la citation de Théopompe de cette exposition de la même doctrine ; « Il viendra un temps fatal et prédéterminé auquel
L'attente d'une époque de bonheur précédée d'une lutte d'Ormuzd et d'Ahriman faitoit donc partie des croyances religieuses des Persils dans le IV* siècle avant l'ère chrétienne, et si l'on tient compte de la lenteur du mouvement de la pensée chez les peuples d'Orient, on sera sans aucun doute en droit de lui accorder une bien plus haute antiquité. Le témoignage de Théopompe nous suffit dans tous les cas pour regarder comme un fait démontré que cette eschatologie est antérieure aux croyances apocalyptiques juives, dont la première apparition se trouve dans le livre qui porte le nom du prophète Daniel et qui est généralement reconnu comme composé à l'époque d'Antiochus Epiphanes.
Le passage de l'écrivain grec contient quelques traits qui ne sont pas mentionnés dans le Vendu dad, mais qui se retrouvent dans quelques autres écrits religieux mazdéens. C'est là déjà une preuve
» cet Âhriman, après avoir amené sur le monde la famine et » la peste, sera détruit et entièrement exterminé par eux (les » douze dieux faits par Ormuzd) ; alors la terre sera toute » unie et égale; il n'y aura plus qu'une vie et qu'une sorte de » gouvernement pour les hommes, qui n'auront plus qu'une » seule langue (Bt qui vivront heureux. »
âOO DES DOGTUINKS UELIGIEUSëS DES JUIFS.
que plusieurs des développements dont nous avons parlé sont d'une date ancienne. Telle est aussi l'opinion de tous les hommes compétents ; ils regardent ces livres, quoique d'une époque postérieure au Vendidad, comme renfermant des idées, probablement même des fragments, remontant à des temps reculés *.
D'après ces documents, Çaoshyanç apparaîtra sur la terre à la fin de la quatrième dynastie perse, La décadence de cette dynastie sera marquée par de terribles calamités. Les nations coalisées engageront une longue lutte avec les adorateurs d'Ormuzd. Le sang coulera à grands flots ; semblable à un fleuve impétueux, il pourrait mettre en mouvement les roues d'un moulin. Les méchants triompheront des hommes vertueux, les peuples impurs des vrais adorateurs de la lumière.
1 Le Boundehesch contient l'exposition la plus détaillée de l'eschatologie mazdéenne ; mais on ne peut en appeler à ce livre qu'avec la plus grande circonspection, non-seulement parce qu'il est d'une époque comparativement moderne, sa rédaction définitive étant postérieure à l'ère chrétienne, mais encore parce qu'il contient une foule d'éléments étrangers à l'ancien mazdéisme et empruntés au judaïsme et quelques-uns même au christianisme.
Quand tout semblera désespéré, deux prophètes, Oscheder-Bami et Oscheder-Mah, viendront successivement sur la terre pour préparer l'œuvre de Çaoshyanç*. D'après un passage du Minokhired^^ chacun de ces précurseurs du libérateur régnera un IiazarSy c'est-à-dire mille ans % et ajoutera un nouveau livre (Nosk) aux révélations anciennes. Le malfaisant Dahak, qui était enchaîné à la mon-
^ Glose de la traduction Houzvareseh sur le Yaçna, hymne 28. Ce point pourrait bien ne pas appartenir à l'ancien mazdéisme et n'être qu'une imitation postérieure de la doctrine juive des précurseurs du Messie. Spiegel, Avesta, 1. 1, p. 32 et 244, note 1.
' Il ne nous est pas prouvé non plus que ce règne de mille ans des précurseurs de Çaoshyanç soit d'origine vraiment mazdéenne. Cependant le Minokhired, quoique de l'époque des Sassanides, semble se rattacher de beaucoup plus près que le Boundehesch aux anciennes traditions des Perses. La polémique très-vive qu'on y trouve contre les autres religions alors connues dans la Perse peut faire croire que son auteur ou son compilateur était peu porté à faire des emprunts, soit au judaïsme, soit au christianisme.
• M. Spiegel prétend que ce mot hazare, qui signifie mille, ne fut employé plus tard que pour désigner la durée du règne de chacun de ces deux prophètes. Il paraît cependant que ce mot conserva sa signification primitive ; ainsi les célèbres ruines, connues sous le nom de Tchéhel-Minar, les quarante colonnes, sont ainsi nommées Hazar-Sutoun, les mille colonnes. (Syl. de Sacy, Mémoire sur diverses antiquités de la Perse, p. 1, note 1.)
302 D6S DOGTRINBS BELIGIEUSBS DES JUIFS.
tagne Demavand, verra tomber ses fers, et il s'abattra sur le inonde. C'est alors que Çaoshyanç viendra au milieu des vrais adorateurs de la lumière, pour rétablir la loi d'Ormuzd, chasser la fraude et le mal et fonder la cinquième et dernière période. La longue lutte engagée entre Ormuzd et Ahriman sera terminée, non par Fanéantissement de celui-ci, mais par ce que nous pourrions appeler sa conversion. Ahriman, avec son armée d'esprits rebelles, se prosternera devant Ormuzd, proclamera sa puissance et sa supériorité, et se joindra aux chœurs des esprits bienfaisants*. Ainsi, à la fin des temps, tout rentrera dans la communion universelle du bien, tout, jusqu'aux hommes impurs, qui s'étaient opposés à son triomphe, jusqu'au prince du mal et à la ténébreuse cohorte de Daevas. La pure satisfaction de voir la conversion des méchants est l'objet des prières des fervents sectateurs du mazdéisme *.
* Yaçna, hymn. 30 et 31.
* Yaçna, hyçin. 47.
DES DOGTRIINES RELIGIBDSES DBS JUIFS. 303
Changez les noms des acteurs de ce grand drame raazdéen, et vous croirez lire une apocalypse juive. La ressemblance entre l'une et l'autre s'étend jusqu'auxv moindres traits de détail. La cinquième monarchie de Daniel correspond à la cinquième dynastie fondée par le libérateur Çaoshyanç. Le prince des mauvais esprits se mettant à la tête des peuples idolâtres pour combattre les élus de Jéhovah ressemble fort au prince des ténèbres entraînant les Daevas et les nations impures contre le prince de la lumière et ses adorateurs. Le règne de mille ans du Messie rappelle les hazare des deux précurseurs du libérateur mazdéen. Enfin, dans les apocalypses juives comme dans l'eschatologie mazdéenne, il est question d'une résurrection des morts au commencement du règne du libérateur et de la proclamation d'une loi nouvelle *.
^ Nous avons négligé tous les traits communs à l'esehato-
30/i DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
Si maintenant on considère qu'à la fin de la captivité de Babylone, c'est-à-dire avant que les enfants de Jacob eussent eu des relations suivies avec les Perses, ils n'admettaient rien encore au delà dés espérances messianiques, et que ce fut après un long commerce avec le peuple chez lequel ces croyances eschatologiques étaient répandues, que des croyances apocalyptiques analogues se montrèrent pour la première fois parmi eux , n'aura- t-on pas quelque raison d'admettre que, dans les explications que les docteurs de la synagogue donnèrent des espérances messianiques de leurs pères, ils eurent plus d'une fois, sans le vouloir peut-être, peut-être même sans en avoir conscience, quelque souvenir des opinions des Perses?
Est-ce à dire que les Juifs, séduits par cette eschatologie qui pouvait leur sembler une forme complète de leurs espérances messianiques, aient emprunté simplement celles de ses parties qui leur
logie mazdéenne et aux espérances messianiques, tels que l'attente du libérateur, les calamités qui précéderont son règne, le bonheur qui en marquera le cours, etc., pour nous en tenir à ce qui fait le caractère spécial des Apocalypses.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. â05
manquaient encore, pour les ajouter aux promesses des prophètes touchant le Messie et la fin des choses? Cette opinion généralement reçue, nous ne saurions l'admettre. Il y a eu, sans aucun doute, une action de ces opinions mazdéennes sur le développement des espérances messianiques dans le sein de la nation juive ; mais de là à une transplantation pure et simple de ces doctrines au milieu des croyances juives, il y a loin. Nous avons prouvé précédemment que les idées ne passent pas en bloc et toutes faites d'une nation à une autre nation ; et dans le cas particulier dont il s'agit ici, il n'est pas difficile de voir que les Juifs n'ont pas pris tout simplement quelques-unes des croyances eschatologiques des Perses pour les joindre telles quelles à leurs espérances messianiques. Quelque ressemblance qu'il y ait entre l'apocalypse mazdéenne et l'apocalypse juive, elles sont loin d'être identiques. La comparaison la plus rapide suffit pour le prouver. Le règne de mille ans est transporté des précurseurs de Çaoshyanç au Messie ; la résurrection des morts, qui doit avoir lieu après le triomphe d'Ormuzd, est générale pour les mazdéens et seulement par-
tielle chez les Juifs; le rétablissement final, doctrine capitale du mazdéisme, est repoussé par les descendants de Jacob, qui ne pouvaient, sans être inconséquents à leur point de vue religieux, le faire entrer dans l'ensemble de leurs croyances * ; la proclamation d'une nouvelle loi, qui est attribuée par les livres zendsaux précurseurs du libérateur, est le fait de ce libérateur lui-même, d'après les apocalypses juives. En voilà plus qu'il çi'en faut pour établir que, si les docteurs juifs ont tenu compte, dans une certaine mesure, de l'eschatologie mazdéenne dans les développements qu'ils
^ La doctrine du rétablissement final pénétra cependant peu à peu, mais postérieurement à Tépoque que nous considérons ici, dans les croyances juives. Elle est décidément admise par le Zohar, qui enseigne que l'archange du mal finira par retrouver sa nature d'ange. Son nom mystique, ^ÇD.'^, perdra
sa première moitié, D9, qui signifie poison, et gardera le
second, ^m« qui est le nom commun de tous les anges. Dans
d'autres écrits cabbalistiques, la même idée est présentée sous une forme qui rappelle assez bien la doctrine mazdéenne. La partie septentrionale du monde, qui est réservée aux mécliants comme un lieu d'expiation, rentrera, à la fin des temps, dans le nom ineffable qui comprend déjà les autres parties. L'enfer disparaîtra ; il n'y aura plus ni ch&timents, hï épreuves, ni coupables ; la vie sera une fête éternelle, un sabbat sans fin. Franck, la Kabbale, p. 317, la note 3. Theologiœ dogmaticœ Judœorum brei)is expositio, E.-M. Roetb, p. 73. "
DBS DOCTRINES RBLlGlBUSBS DES JUIFS. 307
ont donnés aux espérances messianiques de leurs pères, ce n'a pas été du moins en serViles copistes.
Il est un autre fait qui montre que l'apocalypse juive n'est pas simplement un emprunt de l'apocalypse mazdéenne : c'est qu'elle ne s'est formée que peu à peu, par une suite de développements successifs, dont il est possible, jusqu'à un certain points de suivre la marche et les progrès, et dont chacun n'est venu s'ajouter aux précédents qu'à mesure que quelque événement d'un intérêt national l'a, pour ainsi dire, réclamé. Il n'en aurait pas été certainement ainsi, si cette apocalypse n'avait été qu'une reproduction plus ou moins fidèle des opinions reçues par les Perses sur la fin des choses.
Comment se fait-il que les croyances juives se soient imprégnées de tant d'élémetits mazdéens? Ce n'est pas certainement l'apocalypse des adorateurs d'Ormuzd qui a déterminé la formation de l'apocalypse juive. Nous avons déjà montré que ce fut une cause intérieure, et non une impulsion venue du dehors, qui amena la transformation des espérances messianiques en croyances -apocalyptiques. Il se serait formé une apocalypse au milieu
des Juifs, indépendamment de toute influence étrangère. Une partie même des croyances de ce genre doit sa naissance, ainsi que nous T avons dit, à l'interprétation des anciennes prophéties et à l'application que l'on en fit aux divers événements qui se passèrent depuis le retour de la captivité de Babylone. Mais il ne pouvait se faire chaque fois qu'un nouveau danger reportait les Juifs vecs leurs espérances messianiques, vers ces espérances qui dans tous les temps ont été leur consolation, que le souvenir de quelqu'un des points de l'eschatologie si riche des mazdéens n'inclinât les esprits vers une interprétation des anciennes promesses des prophètes en rapport avec ce point et capable de s'appliquer aux besoins du moment. Ce n'était pas tel ou tel trait du mazdéisme qu'on importait dans l'ensemble des idées religieuses ; c'était simplement une interprétation nouvelle des anciennes croyances, inspirée par le souvenir de quelque vue analogue de l'apocalypse mazdéenne. On ne peut s'empêcher de croire que cette apocalypse n'ait fait une profonde impression sur les docteurs juifs. Comparée aux espérances messianiques, elle dut leur présenter un tableau complet et achevé ,
auprès duquel celles - ci ne semblaient qu'une esquisse ébauchée seulement à grands traits, et il était dans l'ordre des choses qu'elle exerçât sur eux quelque influence chaque fois qu'ils furent entraînés par les circonstances à donner quelque développement nouveau aux promesses faites à
leurs pères par les prophètes. Si l'on nous permet •cette comparaison, elle fut jusqu'à un certain point pour eux ce qu'ont été les anciens tragiques grecs pour les Corneille et les Racine. Telle a été, selon nous, l'action de l'eschatologie inazdéenne sur la formation de l'apocalypse juive. Ce n'est que dans ces limites qu'on peut regarder celle-ci comme une imitation de celle-là.
. La conclusion à laquelle nous conduit la discussion à laquelle nous venons de nous livrer, peut se formuler de la manière suivante : L'apocalypse juive s'est formée sous l'action de deux causes, l'une générale et l'autre particulière. La cause générale, c'est-à-dire celle qui a poussé les Juifs à se faire un ensemble de doctrines précises sur la fin des choses, ce fut le besqin de trouver, dans les promesses des prophètes sur leur* rétablissement par la venue et le triomphe du Messie-, des appli-
âlO DES DOGTfiINBS RBtlGlBUSBS DBS JCIFS.
cations consolantes aux différentes catastrophes qui troublèrent si souvent leur existence politique, depuis répoque de la restauration de Jérusalem jusqu'à son entière destruction. La cause particulière , c'est-à-dire celle qui détermina le contenu de cette apocalypse, qui en dessina, si nous pouvons ainsi dire, les différents traits, fut en partie l'interprétation scolastique et quelque peu arbi-* traire qu'on donna aux anciennes prophéties, et en partie le souvenir de l'eschatologie mazdéenne, qui, par son ensemble et par le fmi de ses détails, fut pour les docteurs juifs comme le modèle de ce genre de croyances. Telles furent les causes de la transformation des espérances messianiques en doctrines apocalyptiques.