TRAITEMENT DES DYSPEPSIES DAKS LEURS FORMES COMMUNES
Dans le début de la maladie, une forte secousse morale, un changement soudain dans la position sociale, dans les habitudes de la vie, dans le régime alimentaire, dans les occupations intellectuelles ou matérielles, l'abus des remèdes excitants et surtout des vomitifs, des purgatifs, ailleurs des évacuations sanguines intempestives, un régime trop sévère, des excès dans le travail ou dans les plaisirs, des habitudes solitaires dans l'adolescence et la jeunesse, sont autant de causes dont le malade luimême a pu constater l'influence funeste sur sa santé, que le médecin doit connaître et qu'il ne peut apprendre que par le malade.
Que ces grandes causes de perturbation aient eu lieu ou non, d'autres causes, moins manifestes mais également utiles à connaître , ont produit et entretiennent encore le trouble des organes digestifs.
Dans ces conditions, qui sont les plus communes, on s'enquiert du régime actuel du malade, du nombre de ses repas, de leur distribution, de la quantité et de la nature de ses aliments, de la manière dont s'opèrent la mastication et l'insalivation, ce qui conduit à jeter un coup d'oeil sur la langue, les
dents, les gencives, la membrane muqueuse de la bouche. Oïl le questionne également sur ce qu'il fait après ses repas, en particulier sur l'exercice auquel il se livre, sur le genre et l'étendue de ses occupations journalières, sur les conditions morales dans lesquelles il se trouve, sur la mesure dans la quelle il use de toutes choses, sur les heures et la durée de son sommeil. Dans la plupart des cas, le médecin parvient ainsi à savoir pourquoi les digestions sont troublées et ce qu'il faudra faire ou éviter pour les rétablir ; il demandera si la difficulté des digestions remonte aux premiers temps de l'existencè, si elle ne serait pas héréditaire; cette forme de dyspepsie exigeant un traitement plus sévère, un régime plus austère et plus long.
A l'investigation des causes qui entretiennent actuellement la dyspepsie, se joint naturellement l'étude des circonstances passagères ou durables qui en modifient l'intensité, et c'est encore en questionnant les malades qu'on parvient à apprendre d'eux, et à leur montrer à eux-mêmes, ce qu'ils auront à faire ou à éviter pour obtenir leur guérison.
Ainsi, en demandant aux malades si leurs souf- . frances sont continues ou intermittentes, égales ou exacerbantes, on apprend d'eux généralement que leurs malaises reviennent ou augmentent une ou V plusieurs fois en vingt-quatre heures, soit le jour, soit la nuit, et souvent à des intervalles à peu près
les mêmes et pour un temps presque égal. En tenant compte des heures des repas, de leur abondance, du temps qui les sépare, on voit généralement que c'est à une distance semblable de chacun d'eux, ou de l'un des deux seulement, que ces souffrances augmentent ou se reproduisent. D'autres ont observé, que s'ils se hvrent à l'exercice après les repas, leurs malaises sont moindres ou même nuls; qu'ils sont plus intenses, au contraire, s'ils restent dans le repos et s'ils se livrent à quelque travail d'esprit qui réclame une grande attention. On apprend également d'eux, que si dans le cours de l'année ils ont quelques semaines de vacances, de séjour à la campagne ou de voyage, leurs souffrances disparaissent ou s'atténuent, pour se reproduire ou augmenter avec la vie sédentaire et appliquée à laquelle leur profession les oblige. Conduits ainsi par l'examen de leur passé à reconnaître ce qui leur est favorable ou contraire, ils sont mieux disposés à suivre des conseils dont l'utilité ressort de leurs propres réponses. Il est également important de savoir d'eux quels aliments leur passent .mieux; les substances végétales, les légumes, les fruits , les plats sucrés , ou bien les substances animales, les œufs, le poisson, les viandes noires ou blanches, la volaille, simplement bouillies, rôties ou grillées, ou relevées, au contraire, par des assaisonnements; quel mode de préparation est mieux ac-
cueilli par l'estomac ; dans quelle proportion ils peuvent les prendre sans en être incommodés; quelles boissons leur conviennent ieplus : l'eau pure, l'eau rougie, la, bière, le cidre, les vins purs, acidulés ou alcooliques, le lait, les liqueurs spiritueuses. Un homme qui s'observe doit savoir tout cela, et le médecin consulté, pour la première fois surtout, ne peut l'apprendre que par lui. Le célèbre Cornaro dit avec raison, à propos de ce qui concerne le ré-, gime , que chacun doit être son médecin et n'en saurait avoir de meilleur, attendu que, par ses observations journalières, il doit connaître mieux que personne la force de son estomac et les aliments qui lui conviennent. Telle était aussi, au rapport de Tacite (1), l'opinion de l'empereur Tibère, qui voulait qu'à partir de trente ans un homme sût régler lui-même son régime; il aimait à se railler à la fois de la médecine et de ceux qui, parvenus à cet âge, avaient besoin de conseils étrangers pour connaître quelles choses étaient utiles ou nuisibles à leur santé.
-1 II importe également au médecin de savoir l'in-fluence que la privation , l'excès ou la mesure dans le mouvement exercent sur lès fonctions di-» gestives; quels etîets produisent les causes morales,
(1) SoUtus (Tiberius) inludere medicorum artes, atque eos," qui post Iricesimum œlalis anniim, ad internoscenda corpori suo utilia vel noxia, alicni consilil indigerent.
(Tacite, Annales, liv. VI.)
comme aussi, chez quelques-uns, ceux que déterminent les relations sexuelles. Muni de tous ces éléments, dont l'ensemble constitue la connaissance de la maladie et du malade, le médecin est en position de bien apprécier les causes, et d'en déduire ce qu'il est à propos de faire pour rétablir ou améliorer la santé.
Le dyspeptique qui consulte un médecin sur ce qu'il doit faire pour guérir, fonde surtout ses espérances sur les ressources de la pharmacie ; et en effet il lui serait plus commode de vivre à sa guise et de prendre des médicaments. Il importe donc bien qu'il sache immédiatement que c'est surtout dans un meilleur régime, et le régime comprend tout ce qui ressort de l'hygiène, et non dans la pharmacie, qui ne peut occuper ici que la seconde place, qu'il trouvera la guérison qu'il demande. Il sera bon toutefois de s'enquérir des remèdes qu'il a employés, des effets qu'il a cru en observer, d'abord pour lui prouver qu'on ne néglige rien de ce qui peut fournir quelque lumière sur sa maladie, et ensuite parce qu'il est possible de déduire de ce récit quelque induction utile sur les moyens médicamenteux dont le concours pourrait être avantageux.
g 1»'. — De la quautitc <1c8 aliments sous le rapport thérapeutique.
Si la dyspepsie habituelle est le résultat de l'in-
gestion, à chaque repas, d'une quantité trop considérable d'aliments, les malaises quelconques qui la suivent cèdent plus ou moins promplement à une diminution proportionnelle dans cette quantité. Ici les indications sont claires, et c'est à régler cette diminution que le médecin doit particulièrement s'appliquer.
La diminution dans la quantité des aliments doit être plus ou moins grande, selon que la dyspepsie elle-même offre plus ou moins d'intensité. Chez l'un, elle devra être réduite à la moitié, au quart de laquantité habituelle ; chez d'autres, au dixième, au vingtième; quelquefois même tout aliment solide sera interdit pour quelques jours, et dans quelques cas, les boissons nutritives elles-mêmes ne seront données qu'avec une extrême réserve, en trèspetite quantité et à de longs intervalles.
Il importe ici, comme partout, mais plus particulièrement dans l'application des préceptes du régime, d'agir avec mesure : d'éviter également d'imposer une diète plus sévère que le mal ne l'exige, ou de rester à cet égard au-dessous de ce que réclame l'état actuel des organes digestifs.
Beaucoup de médecins ont quelque disposition à une sévérité trop grande : la plupart des malades, au contraire, sont enclins à l'éluder. Sans qu'il soit habituellement nécessaire de peser ou de mesurer les aliments et les boissons, cette précision peut
devenir indispensable avec certains sujets complètement indociles.
' En thèse générale, lorsque la dyspepsie, ce qui n'est pas le plus ordinaire, dépend uniquement de la trop grande quantité des aliments, il est rationnel de la diminuer jusqu'à ce que le repas ne soit suivi d'aucune gêne, d'aucune tension dans l'épigastre, d'aucune douleur intestinale, d'aucun des retentissements sympathiques vers les autres organes, qui ont été signalés dans les chapitres précédents.
C'est surtout dans la dyspepsie intestinale que le médecin a besoin d'insister plus fortement auprès du malade sur ladiminution des aliments, parce que l'estomac ne participant pas au mal, l'appétit reste bon, et que le repas n'est pas immédiatement suivi, comme dans la dyspepsie gastrique, de ces souffrances qui sont un avertissement plus positif : dans la forme intestinale, elles ne commencent, comme î nous l'avons dit ailleurs, qu'après un certain nombre d'hem-es, lorsque les aliments parviennent dans la portion du conduit intestinal dont les fonctions sont dérangées, l'enseignement est moins clair.
Nous avons dit, et quelques personnes auront pu en être surprises, que la dyspepsie pouvait dépendre « dans quelques éas de l'insuffisance de l'alimenta- " tion. Il semble illogique qu'une diminution dans le travail imposé à l'estomac, puisse en augmenter les difficultés. Mais il faut ne pas perdre de vue, que
pour l'estomac comme pour les autres organes, Yinsuffisance d'action, ^uvloul lorsqu'elle se prolonge, amène une sorte d'inaptitude à agir. Ajoutons que dans la répartition du travail entre les diverses parties constituantes de l'organisme, l'estomac n'est pas de ceux dont l'action puisse être suspendue ou diminuée au delà d'une certaine mesure, sans préjudice pour l'économie tout entière, et pour luimême en particulier.
Ces inconvénients de l'exagération de la diète sont devenus manifestes à l'époque où, sous l'empire du système de Broussais, beaucoup de personnes avaient réduit leur alimentation au-dessous de leurs véritables besoins. Ce n'est qu'en rentrant graduellement dans le régime commun, secondé par les règles ordinaires de l'hygiène, qu'elles parvenaient à ne plus souffrir de leurs digestions et à récupérer leurs forces et leur embonpoint, •
Ce fut dans ces circonstances que parut, avec quelque bruit et non sans une sorte de succès, un médecin à qui je ne ferai pas l'honneur de le coiïir parer, ni même de l'opposer à Broussais, et qui proclama, à son de trompe, que toutes ou le plus grand nombre des gaslriies, n'étaient que des maladies produites par l'inanition à laquelle les malades avaient été follement condamnés. Par suite de cette idée, il affirmait à ses malades qu'ils ne sauraient manger trop, ni même assez, n[ choisir des aliments
if>8 DES DYSPEPSIES.
trop substantiels : ceux qu'il recommandait de préférence, étaient les choux, le lard, les saucisses, les boudins et tout ce qui sort de plus indigeste de l'officine du charcutier; ce n'était pas seulement aux personnes atteintes de dijspepsie essentielle, qu'il prescrivait ce régime. Il ne connaissait pas ce raffinement du diagnostic : il le recommandait également aux personnes atteintes des maladies les plus graves, à celles même qui avaient un cancer de restom'ac.
La plupart ne supportaient pas longtemps ce régime, lors même que le bon sens des assistants le réduisait à des proportions moins déraisonnables. On a cité plusieurs personnes, très-connues dans le monde parisien, qui ont succombé, séance tenante, sous le poids de masses alimentaires, ingurgitées sans appétit, et dont l'estomac était impuissant à se débarrasser, même parle vomissement.
Tout insensée qu'elle lût, cette pratique trouvait çà et là quelques applications favorables, parmi le grand nombre de personnes que l'exagération de Broussais, et surtout de ses disciples, avait épui sées à la fois par les applications incessantes de sangsues et par la rigueur de l'abstinence. En dehors même de ces conditions, ce régime fut quelquefois utile à des sujets dont Testomac trèsactif avait besoin d'une alimentation plus abondante que celle qui convient au plus grand nombre.
J'en ai moi-même observé un exemple remarquable chez une dame, qui occupait un rang trèsdistingué dans la société, et qui bien que délicate de constitution, et petite de stature, avait une énergie digestive remarquable. Souffrant habituellement de dyspepsie, j'avais cru devoir diminuer quelque chose sur son alimentation : j'avais réduit ses repas à trois, au lieu de quatre, et déterminé approximativement les quantités et la qualité des mets qu'elle prendrait au déjeuner et au dîner : ce régime eût encore été assez large pour suffire à beaucoup d'hommes, dans l'état de santé parfaite, dans la période moyenne de la vie. Bien que secondé par une vie physiquement active, des promenades journalières, faites en compagnie agréable, il fut insuffisant pour triompher des phénomènes dyspeptiques. La malade découragée se remit aux soins du docteur Bencch, qui lui ordonna de manger de la viande quatre ou cinq fois le jour, le plus possible chaque fois et des plus substantielles. Je la revis quelques mois après; elle avait véritablement gagné beaucoup sous le rapport des forces et de l'embonpoint. Je l'en félicitai sincèrement, mais son mari me confessa qu'il avait journellement, pendant cette cure, modifié le régime de Benech, et qu'après quelque temps, il avait dû même y renoncer tout à fait.
§2- — la qualité des aliments sous le rapport
thérapeutique.
Si la dyspepsie paraît se rattacher à la qualité des aliments, plutôt qu'à leur quantité, il importe de rechercher pami ceux dont le malade a l'habitude, ceux qui, soit en eux-mêmes, soit parleur mode de préparation, peuvent contribuer le plus au trouble des digestions. Le médecin n'est pas toujours entièrement maître du choix : le pauvre ne peut pas se nourrir de consommés et de volaille; mais dans toutes les classes, le lait, les œufs, les potages ou soupes, sont une grande ressource et ne sont pas d'un prix que les petites bourses ne puissent atteindre, surtout dans l'intéi êt d'un malade, qui le plus souvent mange à peine le quart de ce qu'il prendrait en santé. Quelques espèces de poissons, comme le merlan, le carrelet, le goujon, ont l'avantage d'être à la fois d'un prix très-bas et d'une digestion trèsfacile. Les purées de légumes, bien dépouillées de leurs écorces, offrent également ces deux avantages. Ce qu'il faut recommander, c'est que les aliments soient simplement préparés; que les viandes soient assez mortifiées pour être tendres, pas assez pour être avancées.
En fait de prescriptions alimentaires, le mieux est d'indiquer les choses permises, sans entrer dans rénumération de celles qui sont défendues. Cette
dernière énumération serait toujours incomplète, et les malades ne manqueraient pas de trouver, dank les omissions, des motifs d'ajouter à leur menu quelques mets que le médecin ne permettrait pas. n y a lieu toutefois de faire une défense parlictflière pour les fritures, les ragoûts, la charcuterié, les rognons, les homards, les champignons, les truffes, les pâtisseries grasses, le pain imparfaitement et fi-aîchement cuit ■, qui' sauf quelques exceptions rares, sont essentiellement indigestes. ' ' La dyspepsie, par cela même qu'elle oblige les malades à diminuer la quantité des aliments et à en restreindre le choix, rend gourmands ceux-là mêmes qui ne l'étaient pas auparavant : la privation ajoute au prix de toutes choses, à celui des aliments en particuher. Ces malades sont donc sans cesse sollicités à manger plus qu'il ne faudrait et à varier leurs aliments. C'est chose doublement fâcheuse pour eux : ils mangent trop d'une part, et d'autre part, de la diversité des aliments qu'ils prennent chaque jour et à chaque repas, résulte l'impossibilité pôur eux-mêmes et pour le médecin d'apprécier ceux qui sont bien digérés, ceux qui le sont mal. Ce doit donc être une règle constante pour le médecin de réduire ces malades à un certain nombre d'aliments, et môme pour plusieurs jours consécutifs à un seul, de l'abandonner s'il ne
réussit pas, de le continuer, puis de lui en adjoindre un autre, s'il passe bien.
Il importe toutefois de ne rien exagérer sous ce point de vue, comme sous bien d'autres. Tous les médecins ont rencontré des malades qui ne digéraient bien que les aliments fortement assaisonnés par le sel, par le poivre, la muscade, l'ail, le piment, la moutarde, les vins alcooliques. Beaucoup d'habitants du Midi ne digèrent pas bien les mets peu sapides des pays tempérés, et sont obligés, pour soutenir leur appétit et leurs digestions, d'y ajouter les aromates dont ils ont l'habitude. Un certain degré de stimulation semble être nécessaire pour soutenir et exciter à un degré suffisant l'action des organes digestifs, affaiblie chez eux par la chaleur du climat, et plus encore peut-être par l'abus des aliments excitants. Les habitants des pays froids et surtout des pays humides, comme nous le verrons plus loin, semblent avoir un besoin réel de boissons alcooliques, pour résister aux conditions atmosphériques dans lesquelles ils vivent; comme aussi beaucoup . d'habitants des climats tempérés ne peuvent s'accommoder de la cuisine du Midi.
L'aliment le plus universel, celui dont tous les hommes de toutes les conditions et de tous les âges usent également, le pain, devient chez certains dyspeptiques une des substances les plus difficiles à digérer, bien qu'ils en conservent le goût et qu'ils
le mangent avec un vrai plaisir. Aussi, avant d'y renoncer, essayent-ils de pain préparé de diverses manières, plus ou moins levé, formé presque entièrement de croûte ; d'autres usent de biscuits de mer ou de pain très-rassis, mais le plus souvent sans succès; il leur pèse sur l'estomac, ou bien il leur surit,selon leur expression. L'espèce de pâtisserie trèsporeuse, qu'on nomme cchaudé, malgré le beurre et l'œuf qu'il contient, est souvent accepté par des estomacs qui ne peuvent digérer aucune espèce de pain.
§ 3. — Des boissons sous le rapport thérapeutique.
Dans le traitement de la dyspepsie, les boissons méritent une attention particulière : d'abord elles constituent des auxiliaires nécessaires à la digestion des aliments solides; ensuite elles sont elles-mêmes un véritable aliment, le seul quelquefois que les organes digestifs puissent élaborer. On les désigne alors sous le nom de boissons alimentaires ou nutritives, et, en effet, elles sont destinées à remplacer les aliments solides que l'estomac n'accepte plus. La plupart des boissons qu'on prend aux repas avec les aliments, hàlons-nous de le dire, contiennent du reste des éléments nutritifs; le vin, la bière, le cidre purs ou mêlés à une cerlaine proportion d'eau, comptent pour une cerlaine part dans l'alimenta-i tion. Mais, chez l'homme sain, celte part est faible,
proportionnellement à celle des aliments solides ; tandis que chez l'homme malade, les boissons constituent, dans beaucoup de cas, l'unique ou tout au moins le principal aliment. Le lait, et en particulier celui d'ànesse, quand il y a constipation, celui de chèvre, quand il y a diarrhée, le lait de vache, de jument, celui de femme même, dans les cas les plus rebelles, ont été souvent utiles; la bouiUie au lait, celle qu'on donne aux enfants, a, dans beaucoup de cas et plusieurs fois sous mes yeux, été d'un grand avantage. Les bouillons animaux divers, bouillon de bœuf, de veau, de poulet, d'écrevisses, de grenouilles, comme autrefois les bouillons de vipères, les gelées préparées avec ces mêmes chairs; les bouillons végétaux variés, préparés soit avec les graines légumineuses, haricots, pois, lentilles, fèves, soit avec les pommes de terre, les carottes, les navets, le céleri, les poireaux, les oignons; les décoctions de fruits conservés ou frais, de dattes, de jujubes, de figues, de raisins de Corinthe (connus sous le nom des quatre fruits) ; la décoction des fruits de la saison et du climat, tels que cerises, groseilles, framboises, pêches, poires, pommes, etc., combinés selon le goût des malades et les dispositions de l'estomac, fournissent dans quelques dyspepsies très-intenses des ressources précieuses; on les donne par cuillerées à café, par cuillerées à dessert, par cuillerées à soupe, par petites tasses. Ils suffisent
pour soutenir la vie pendant des semaines, des mois même, jusqu'à ce que la diminulion du mal permette d'y associer des fécules variées, des pâteSj des jus de viande, et de revenir ainsi graduellement à une alimentation plus substantielle et plus abondante.
L'usage exclusif de certains fruits a encore été conseillé quelquefois avec succès dans plusieurs formes de dyspepsies; les raisins surtout et les truits rouges, pris le matin à jeun, en quantité considérable, une à deux livres par exemple, ont produit quelquefois d'heureux résultats; nous y reviendrons plus loin avec quelques détails.
Quant aux boissons destinées à être prises avec les aliments, elles doivent être généralement réglées chez les dyspeptiques, relativement à la quantité,: d'après celle des aliments qu'on leur permet, et quant au choix, d'après les habitudes de la santé, et aussi d'après l'intensité et la forme de la dyspepsie, DanS' Içs formes ordinaires et dans lescas d'intensité médiocre, les malades doivent continuer les boissons dont ils ont l'habitude, le vin, la bière, le cidre, etc. , en ajoutant au vin une plus grande proportion d'eau, en choisissant des bières plus faibles, des cidres plus légers.
Les mêmes boissons ne conviennent pas aux divers âges de la vie. Dans l'enfance et l'adolescence, des boissons douces conviennent mieux, soit pour
la bonne digestion chez les sujets bien portants, soit pour combattre la dyspepsie, s'il y a lieu. Dans le milieu de la vie, et plus encore dans la vieillesse, le vin pur, les liqueurs alcooliques, en proportion modérée, sont quelquefois utiles pour favoriser le travail digestif. Dans les pays froids, et surtout dans les régions humides, l'usage des boissons fermentées et spiritueuses semble être d'une nécessité plus grande encore, dans le double but de provoquer une chaleur intérieure qui résiste mieux aux conditions de l'atmosphère, et aussi d'aider, comme nous l'avons dit, à l'action de l'appareil digestif.
Dans les cas de dyspepsie opiniâtre, on trouve dans les eaux minérales naturelles, gazeuses ou légèrement alcalines, telles que les eaux de Seltz, de Soultmath, de Pougues, de Bussang, mêlées à une certaine proportion de vin, un quart, un tiers par exemple, un auxiliaire utile à l'action affaiblie de l'estomac. Elles sont d'ailleurs agréables au goût et n'altèrent pas les qualités du vin auquel on les mêle. Certains estomacs se trouvent bien d'une petite addition de sucre à ces boissons, surtout lorsqu'il existe quelque tendance -au dévoiement. Si le malade éprouve des aigreurs, les eaux, fortement alcalines, de Vichy méritent généralement la préférence, et le sucre doit être interdit.
La température des aliments et des boissons n'est pas chose indifférente dans le traitement de la dys-
pepsie. Lorsqu'il n'y a que simple paresse des organes digestifs, les aliments et surtout les boissons très-froides, glacées même, en particulier dans les saisons chaudes, sont communément d'une utilité marquée; les estomacs très-impressionnables préfèrent les températures modérées. Mais indépendamment de ces données générales, qui souffrent d'assez nombreuses exceptions, le médecin doit s'éclairer flans ces circonstances, comme dans tout ce qui tient au régime, sur les observations propres du malade, qui, pour peu qu'il soit doué de sens, doit savoir si les aliments froids lui passent mieux que les aliments chauds, et réciproquement, et peut seul renseigner à ce sujet le médecin qui le dirige. Il en est de même des boissons froides ou chaudes; les premières entravent chez quelquesuns la digestion ou provoquent des selles molles, tandis que chez d'autres elles ont une action tonique et deviennent par l'habitude un vrai besoin. Les secondes ont chez plusieurs l'inconvénient d'amener des nausées et de ralentir le travail digestif; chez d'autres, au contraire, ces boissons chaudes, agréablement aromatisées ou légèrement alcoolisées, exercent une action favorable.
On pourrait croire, par raisonnement, que les boissons chaudes conviendraient surtout aux malades qui ont une sensation de froid dans l'épigaslre, les boissons froides à ceux qui y accusent de la cha-
leur. 11 peut en être quelquefois ainsi, mais ce n'est pas chose constante. J'ai été consulté, en 1853, par un homme de cinquanle-six ans, dont la dyspepsie reconnaissait évidemment pour cause principale, l'abus du purgatif Leroy. Il accusait comme symptôme prédominant une sensation de brûlure dans l'estomac. De lui-même il avait été conduit, à plusieurs reprises, à essayer de calmer cette chaleur par l'usage de boissons froides de température et de qualité, et chaque fois la sensation d'ardeur en avait été beaucoup exaspérée. Je l'engageai à user, comme boisson d'une infusion, bien chaude de camomille et d'y ajouter même, en forme d'essai, un peu de sirop d'élher. Je lui conseillai en outre l'emploi des topiques chauds à l'épigastre, l'application de servietles fortement chauffées, et celle du fer à repasser le linge, promené pendant dix minutes sur la même région. Le malade s'en trouvait bien, lorsqu'il revint me voir après trois semaines. Ce fait, quelque singulier qu'il paraisse au premier abord, me paraît se rapprocher de ce qu'on voit, tous les jours, chez ces sujets qui ont constamment froid, que l'épaisseur des vêtements n'empêche pas de trembler, et chez lesquels on ramène la chaleur à son degré normal, quelquefois même très-rapidement, au moyen d'affusions froides, convenablement administrées. On guérit chez eux le froid par le froid. N'y a-t-il pas des cas dans lesquels on peut
guérir également le chaud par le chaud? — Je l'ai fait plusieurs fois avec succès chez des personnes qui accusaient dans un point quelconque de la surface du corps une chaleur très-vive. Je suis parvenu souvent à calmer la chaleur excessivement incommode que de jeunes femmes éprouvaient chaque jour au visage, au moyen de douches de vapeur chaudes, dirigées tous les matins sur la figure ellemême.
§ 4. — De la mastication sous le rapport thérapeutique.
La dyspepsie qui se rattache à l'insuffisance delà mastication peut dépendre de l'absence d'une partie des dents, des douleurs dont elles sont le siège, de quelque maladie de l'articulation maxillaire ou des muscles masticateurs, des gencives, de la langue, ou de quelque autre point des parois de la bouche.
La première chose à faire dans ces cas, est de porter remède à ces diverses affections, de suppléer aux dents perdues, si leur nombre et leur importance dans le travail de la mastication le réclament. Si au contraire l'absence de mastication tient à la mauvaise habitude d'avaler les morceaux sans les mâcher, le médecin doit faire connaître au malade les conséquences fâcheuses de cette précipitation, et l'engager fortement à apporter une attention
sérieuse à cet acte en apparence insignifiant. Nous avons déjà dit combien il est difficile de dompter des habitudes, surtout quand elles sont invétérées; celle-ci, il faut le dire, est une de celles qui exigent et qui méritent une lutte plus opiniâtre et plus constante.
§5. — De l'iiisalivatïon sous le rapport thérapeutique.
L'insuffisance et l'iraperfeclion de l'insalivation, peuvent dépendre de quelques maladies des glandes salivaires ou de la membrane muqueuse buccale, qui réclameront un traitement spécial, surtout si les qualités mêmes de la salive en sont altérées. Mais le plus souvent, comme l'insuffisance de la mastication, elles tiennent à cette mauvaise habitude, si commune parmi les gens très-occupés, d'avaler les morceaux sans les toucher des dents, selon l'expression vulgaire, c'est-à-dire sans qu'ils soient convenablement broyés et pénétrés de salive. Ces deux causes de mauvaise digestion sont le plus souvent réunies et concourent au même résultat, en ce qui tient à la digestion des aliments solides. Quant à celle des aliments liquides et demi-liquides, des potages de tout genre en particulier, qui n'exigent pas de mastication, l'insalivation peut encore ici faire défaut. Selon la rapidité plus ou moins grande avec laquelle une substance liquide sera avalée,
selon qu'elle sera restée plus ou moins de temps dans la bouche, elle aura dù être plus ou moins mêlée à la salive, et sera devenue plus ou moins digestible.
Ces précautions minutieuses ne sont d'ailleurs nécessaires que dans les cas de dyspepsie intense, dans ceux surtout où les malades ne peuvent prendre que des boissons alimentaires et ne les digèrent que péniblement. Il serait superflu, pour ne pas dire ridicule, de les imposer aux gens bien portants et aux estomacs vigoureux.
§6. — Des assaisonnements sous le rapport tUéra-
peutiqne.
Les assaisonnements relevés, et, parmi ces assaisonnements, le sel, le plus universel et le plus utile de tous quand il est employé avec mesure, et après lui les autres assaisonnements plus relevés, le poivre, la moutarde, etc., dont nous avons signalé Tulilité dans le second acte de la digestion en particulier, par la stimulation qu'ils exercent sur l'estomac, ne sont pas non plus sans avantage pour l'insalivation. L'excitation qu'ils produisent dans la bouche provoque une sécrétion plus rapide et plus abondante de salive, qui pénètre, à fur et mesure, les aliments, et supplée ainsi à la trop grande précipitation avec laquelle s'opère, chez beaucoup de personnes, la mastication : l'insuffisance de temps se trouve,
jusqu'à un certain point, compensée par l'augmentation immédiate de la sécrétion salivaire. Mais ici, comme partout, il faut reconnaître que les avantages et les inconvénients se touchent, et que l'excès de stimulation, qui est loin de convenir à tous les estomacs, ne serait pas non plus sans quelque danger pour la bouche et les glandes salivaires de tous les dyspeptiques. Ces moyens ne peuvent être employés, à dose élevée, qu'avec discernement et en général que pour un temps hmité, chez les sujets qui ont, selon l'expression vulgaire, un estomac froid, chez lesquels un régime excitant est nécessaire pour les bonnes digestions.
§17. — Des sucperîes dig'esti'ves sons le rapport thérapeutique.
Beaucoup de dyspeptiques ont la fâcheuse habitude de tenir presque constamment dans leur bouche des sucreries de diverses espèces, qu'ils supposent favorables à leur digestion. Il est un grand nombre de personnes bien portantes, surtout parmi les enfants et les femmes, qui deviennent dyspeptiques sous l'influence de cette suçoterie perpétuelle, particulièrement vers le renouvellement de l'année, époque où les bonbons affluent de toutes parts et sous toutes les formes, et sont sans cesse étalés pour exciter la friandise. On ne peut douter que cette excitation incessante et par conséquent, ce trouble
dans l'action des glandes salivaires, qui ne doit être provoquée que par intervalles, au moment des repas, ne soit chose mauvaise. Peut-on croire que dans de telles conditions, la salive présente, au moment des repas, les mêmes qualités, sous le rapport de l'élaboration et de l'abondance, qu'elle aurait eues, si elle n'avait pas coulé incessamment par une irritation intempestive et toute factice? Ce premier acte de la digestion qui se passe dans la bouche en est nécessairement troublé, et les actes successifs qui se passeront ensuite dans l'estomac et les intestins en subiront à leur tour les conséquences.
Il importe donc dans le traitement de la dyspepsie de questionner les malades sur ce point, de les éclairer sur les inconvénients très-sérieux d'une telle habitude, qui est de nature à la fois à entretenir les troubles des digestions développées sous d'autres influences, et même à les susciter chez ceux qui n'en sont pas atteints. Cette recommandation est d'autant plus nécessaire que l'homme qui digère mal, cherche naturellement, au moment surtout où il souffre davantage, à aider à ses digestions par quelque moyen que son instinct et son raisonnement lui suggèrent. L'un boit de l'eau sucrée, ou quelque infusion aromatique, l'autre essaye de quelque vin généreux, de quelque liqueur alcoolique pure ou mêlée en petite proportion dans de l'eau sucrée ; mais le plus grand nombre a recours à ces moyens
portatifs, qu'on peut toujours avoir sur soi, qui sont agréables au goût, et que l'intérêt ou l'erreur de ceux qui les vendent, décore du titre de digestifs ou de quelque autre dénomination analogue.
Nous ne voulons pas toutefois condamner d'une manière absolue l'usage des pastilles chez les personnes dyspeptiques. Nous estimons même, qu'immédialcmenl après les repas, il peut y avoir quelque avantage chez plusieurs, à porter dans l'estomac, un supplément de salive, imprégné de sucre et de quelque substance doucement aromatisée, comme la fleur d'oranger, la vanille, ou même d'un sel alcalin, tel que le bicarbonate de soude ou la magnésie dans la dyspepsie acide ou flatulente, sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Mais nous ne saurions proscrire trop sévèrement l'usage presque incessant de ces bonbons pendant plusieurs heures après les repas, et plus encore dans les heures qui les précèdent.
Les inconvénients sont plus sérieux encore lorsque le sucre est combiné avec le jus d'orange et de citron, ou même avec des acides concentrés, tels que l'acide citrique ou tartrique, substances tout à fait contre-indiquées dans certaines formes de dyspepsie, telle que la dyspepsie acide.
^ 8. De l'habitude du tabac à fumer sous le rapport thérapcu ti que.
Malgré le peu d'analogie qui existe entre le sucre et le tabac à fumer, nous croyons devoir, après avoir parlé du premier, dire quelques mots du second. Je ne sache pas que personne ait eu l'idée de se guérir de la dyspepsie par l'usage du tabac; mais comme beaucoup de personnes attaquées de troubles digestifs, continuent l'usage du tabac à fumer, dans des proportions excessives, il n'est pas sans utilité d'en signaler les inconvénients. Si les fumeurs, comme il arrive au plus grand nombre, rejettent en abondance la salive que le tabac fait affluer dans la bouche, cette perte, répétée plusieurs fois le jour, d'un liquide essentiel à la digestion, ne peut qu'être nuisible à l'accomplissement de cette fonction. Si la salive est avalée en certaine proportion, mêlée au liquide narcotico-âcre et purgatif que fournit le tabac en combustion, elle porte dans les voies digestives une matière stupéfiante qui en ralentit le travail, et une matière laxative qui, surtout dans la dyspepsie intestinale, tend à entretenir la diarrhée. On ne saurait donc trop insister sur les inconvénients qui en résultent et sur la nécessité pour les dyspeptiques de s'en abstenir entièrement.
§ 9- — Be la distribution îles repas sous le rapport thérapeutique.
La manière dont les repas sont distribués est un des points qui méritent le plus l'attention du médecin chez les personnes atteintes de dyspepsie. Je ne manque jamais de diriger mes questions sur ce sujet, et je dois ajouter que de toutes les causes qui peuvent troubler les fonctions digestives, celle-ci est, d'après mes observations, la plus commune. Je demande aux dyspeptiques, lorsqu'ils ignorent la cause qui trouble leur digestion, quel est leur meilleur repas, et s'ils me répondent le déjeuner^ mon diagnostic est presque établi. Les détails qu'ils me donnent sur ce repas, sur le plaisir qu'ils ont à le faire, sur l'abondance des aliments qu'ils prennent le matin, sur la facilité avec laquelle ils les digèrent, surtout lorsque ce repas est suivi, non d'un travail de cabinet ou d'écritures, mais de mouvement ou d'occupations physiques ; ce qu'ils ajoutent sur la disposition toute différente dans laquelle ils se trouvent au moment du dîner, leur peu d'appétit, la satiété prompte qui suit l'ingestion des premiers aliments, l'engourdissement physique et intellectuel qui a lieu après ce repas, le dérangement de leur sommeil, etc.; tout cela vient contirnier pleinement, chez le plus grand nombre, l'opinion première que m'avait inspirée leur réponse. J'étais autorisé à con-
dure que le déjeuner qui, sous le rapport de la satisfaction gastronomique, était leur meilleur repas, était, sous le rapport hygiénique, le plus mauvais, puisqu'il était la véritable cause de leur inappétence au dîner et du dérangement de leurs digestions. Généralement, dans nos habitudes parisiennes, le déjeuner, non-seulement est trop fort, mais il est séparé du dîner par un intervalle insuffisant. Le déjeuner a lieu ordinairement vers onze heures, dans quelques maisons à midi, à une heure même, chez les personnes dont la matinée est consacrée aux exigences des affaires. Le dîner ayant lieu à six heures, l'intervalle entre ce repas et la fin du premier se trouve réduit à six, cinq et même quatre heures, et plus le déjeuner a été retardé, plus il a dû être copieux. Il est indispensable que le médecin insiste sur la nécessité d'un temps à peu près fixe entre ces deux repas, et ce temps, chez l'adulte et l'homme fait, ne doit pas être moindre de six à huit heures. Du reste, cet intervalle doit être subordonné à la quantité et à la nature des aliments; il doit être moindre quand les repas sont légers, plus considérable quand ils sont forts.
L'absence d'un intervalle suffisant entre les repas est particulièrement nuisible aux personnes dont la vie est sédentaire, dont les occupations sont intellectuelles, et dont les organes digestifs ne sont pas aidés par un exercice suffisant. Au contraire,
l'homme qui se livre chaque jour à des travaux durs, comme le terrassier, le moissonneur, ne peut pas mettre plus de trois à quatre heures entre chaque repas, et encore est-il obligé, surtout s'il est dans la force de l'âge, de les faire copieux.
Les inconvénients qui résultent de l'insuffisance d'intervalle entre les repas, augmentent avec les progrès de l'âge. L'adulte peut et doit manger trois fois le jour, l'homme fait deux fois ; le vieillard en général ne fait qu'un repas, mais il peut le faire copieux, plus copieux même que l'homme de quarante à cinquante ans ; il faut seulement qu'il accorde à son estomac, devenu paresseux, mais patient, le temps dont il a besoin pour accomplir entièrement l'acte de la digestion. La plupart des vieillards, parmi ceux qui s'observent convenablement, chez qui la raison l'emporte sur le plaisir de manger, et qui pourraient et devraient être leur propre médecin, en ce qui concerne le régime, sont conduits d'eux-mêmes à ne manger qu'une fois, à l'heure un peu tardive, pour eux surtout, du dîner; à peine prennent-ils le matin un potage, une tasse de café au lait, de chocolat ou de thé. Si le vieillard ne doit faire qu'un repas proprement dit, l'homme fait deux, l'adulte trois, quatre sont nécessaires dans l'adolescence, cinq dans la seconde enfance, un nombre presque illimité chez l'enfant à la mamelle. Chez ce dernier, toutefois , la succion trop rap-
prochée du mamelon n'est pas toujours sans inconvénient, et le médecin est souvent obligé d'interposer son autorité entre le désir des nourrices de donner à chaque instant le sein à l'enfant, et la nécessité de prévenir les vomissements et la diarrhée, en mettant un intervalle d'une à plusieurs heures entre chaque petit repas du nourrisson.
S'il y a pour le plus grand nombre des individus, des inconvénients graves à rapprocher trop les repas, il y a des inconvénients aussi, pour un certain nombre du moins, à les trop éloigner. Parmi les personnes qui retardent accidentellement, de plusieurs heures, un des repas, les unes, à force d'avoir attendu, ont en quelque sorte cessé de sentir la faim ; leur estomac souffre, mais n'a plus besoin, et le repas qu'elles font dans cette disposition, fût-il moins abondant, ne sera pas toujours bien digéré. Les autres sentent leur appétit s'accroître incessamment avec le retard; elles mangent ou plutôt elles dévorent précipitamment les aliments qu'elles trouvent; elles les broient mal, elles les insalivent à peine, et éprouvent après le repas cette distension, cette pesanteur de l'estomac, celte inaptitude générale aux actes de la vie, que nous avons déjà signalées.
Les intervalles que nous avons indiqués comme devant séparer les divers repas ne sont d'ailleurs pas applicables à tous les sujets. Soit à raison d'une
activité plus grande de l'estomac, soit aussi par l'effet de l'habitude, soit enfin par suite de la nécessité où elles se trouvent de manger très-peu à la fois, quelques personnes ne pourraient mettre six à huit heures d'intervalle entre un repas et le suivant. Dans le cours de la grossesse, certaines femmes sont obligées de multiplier indéfiniment les repas, et si elles souffrent, c'est plutôt de leur ajournement que de leur rapprochement. En dehors même de la gestation, quelques femmes, et il faut le remarquer, la constitution de la femme se rapproche beaucoup de celle de l'enfant, éprouvent également un besoin réel, même dans la période moyenne de la vie, de multiplier les repas; mais elles forment exception. Ainsi, quelques-unes sont obligées de manger quatre, six, dix fois le jour, et même assez solidement; mais, le plus souvent, deux de leurs repas seulement mériteraient ce nom et encore sont-ils ordinairement légers ; les autres, le premier déjeuner et le goûter ou collation consistent seulement en un potage, un bouillon, une tasse de lait, un fruit. Si un peu de viande froide était réellement nécessaire à ces personnes, il ne faudrait pas y mettre empêchement, à moins qu'on ne trouvât dans quelque autre circonstance, comme la vie sédentaire, l'application trop forte ou trop prolongée de l'esprit, d'autres causes suffisantes pour expliquer les souffrances de l'estomac.