DE LA CONVALESCENCE
Les sujets qui ont été dyspeptiques sont très-enclins, quand ils sont rétablis à l'aide d'un régime plus ou moins sévère et de privations prolongées, à revenir prématurément aux habitudes de la santé, à se permettre les aliments qui leur ont été défendus, à les prendre dans une quantité qui leur est encore interdite.
De là, la nécessité de leur inspirer une crainte salutaire, inilhim sapienliœ, pour les préserver de rechutes inévitables. Ils doivent savoir qu'à la suite de cette maladie, les organes digestifs conservent, pendant un temps plus ou moins long, une faiblesse, une susceptibilité très-prononcées; que des écarts de régime, même très-légers, beaucoup moindres que ceux qui ont produit l'affection première, suffiraient pour la reproduire, généralement plus intense et plus opiniâtre.
Il ne faudrait pas conclure de ces paroles que le sujet guéri d'une dyspepsie devra vivre indéfiniment, comme s'il était incessamment sous la menace d'une
rechute et imiter l'exemple de Cornaro, qui, après son rétablissement, continua pendant plus de cinquante ans à ne prendre chaque jour que ses douze onces d'aliments et ses quatorze onces de vin. On peut se demander si Cornaro, plus effrayé peut-être que de raison, de l'essai infructueux qu'il fit une seule fois d'augmenter d'un sixième la quantité de ses aliments, n'aurait pas pu, en renouvelant à des intervalles convenables des essais analogues, en obtenir de bons résultats et finir par se rapprocher de l'ahmentation commune. Il ne le fit pas; et, en considérant ce qu'il conserva de vigueur physique et intellectuelle jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans et au delà, en persistant dans le régime auquel il devait sa santé et qui suffisait, comme nous l'avons vu, à soutenir ses forces dans un état complètement satisfaisant, on doit se demander si l'on serait fondé à blâmer sa résolution. Il serait hasardeux de prétendre qu'il eut tort. Peut-être, par suite de la vie intempérante qu'il avait menée jusqu'à trente-cinq ou quarante ans, son estomac était-il resté dans un état de débilité acquise , analogue par son opiniâtreté à la débilité congénitale, qui n'aurait pas permis qu'il revînt à la vie commune. Mais, en dehors de ces faits tout exceptionnels, la plupart des individus qui ont été atteints de dyspepsie, peuvent et doivent chercher d'une manière graduée, à un seul repas d'abord et à quelques jours d'intervalle, sous la sur-
veillance de leur médecin, à modérer la sévérité du régime qui leur avait été imposé, varier un peu leurs aliments, en augmenter méthodiquement la quantité, sans jamais cesser d'observer l'ensemble des autres conditions hygiéniques nécessaires aux bonnes digestions, et surtout en évitant de retomber dans les infractions qui avaient déterminé le premier développement du mal. C'est le cas de leur rappeler en particulier combien il leur importe de prendre leurs repas à des heures fixes, à des intervalles proportionnés à la force des organes digestifs, de bien mâcher et de bien insaliver les aliments, de s'abstenir de ceux qu'ils avaient reconnu être antipathiques à leur estomac, de faire journellement un exercice suffisant, de s'abstenir de toute application sérieuse de l'esprit dans les heures qui suivent les repas, d'adopter une vie active, de se créer, s'ils n'en ont pas, des occupations physiques et intellectuelles; d'en chercher aussi qui satisfassent aux besoins du cœur. Avec ces conditions, ils doivent conserver l'espoir de rentrer dans la vie commune des gens ■sobres; car, pour imiter celle des gens intempérants, sous quelque rapport que ce soit, ils ne doivent pas y prétendre.
Pour éviter plus facilement, plus sûrement, avec moins d'efforts, le danger de succomber aux tentations, il convient qu'ils se soustraient aux occasions qui les provoquen t , comme les dîners où le nombredes
mets et des convives, l'animation qui en résulte pour chacun, exposent les dyspeptiques à de périlleuses épreuves, particulièrement lorsque ces épreuves se répètent à de courts intervalles. Un écart unique et rare de régime se supporte encore; mais des écarts répétés entraînent inévitablement le retour du mal premier, avec des condilions plus graves et des difficultés plus grandes pour en triompher.
Je terminerai ces observations, sur les précautions que réclame la convalescence, en citant le mot d'un individu complètement rétabli depuis près d'un an. Il me disait avec une naïveté singulière : « Je vais bien , je ne souffre plus, j'ai repris mes forces et
mon entrain; mais toutes les fois que je mange
trop, cela me fait mal. » Il aurait voulu pouvoir manger trop , sans en ressentir aucune incommodité. On peut voir dans cette réponse combien est grande la tendance des convalescents à retomber dans les écarts de régime qui ont occasionné leur maladie, et de quelle surveillance ils doivent être entourés.
J'ai cru devoir, contre l'usage, joindre à ce livre un résumé succinct de ce qu'il renferme. J'ai eu pour motif d'épargner le temps des praticiens, qui trouveront ainsi, dans un petit nombre de pages, ce qu'il y a de plus important dans le livre entier, et dans une lecture, d'une heure au plus, ce qui, au milieu des occupations impérieuses de leur profession, réclamerait un temps beaucoup plus long. Je dois ajouter cependant que les faits nombreux qui forment à la fois la base et l'intérêt de cet ouvrage, ne se trouvent pas dans ce résumé, et que, dès lors, il ne peut suppléer que très-imparfaitement à la lecture du livre entier.
Les dyspepsies ont été peu étudiées dans ce siè-
cle : tandis que les efforts de la plupart des médecins étaient entraînés vers l'étude des maladies dontl'anatomie pathologique devait éclairer le siège et la nature, les autres maladies étaient négligées, et leur histoire a fait peu de progrès.
C'est cette espèce de délaissement d'un ordre entier de maladies qui nous a conduit à faire de quelques-unes d'entre elles l'objet de nos recherches, et parmi elles des 'dyspepsies en particulier.
Mais ce motif n'a pas été le seul : les dyspepsies sont au nombre des maladies les plus fréquentes; elles sont le plus souvent susceptibles de guérison complète, ou tout au moins d'un grand soulagement. Reconnaissant presque toujours pour cause des infractions à l'hygiène, on trouve dans l'étude de leur développement, de leur marche, de leurs exacerbations et de leurs rémissions, de leur traitement, un enchaînement rationnel de faits que présente rarement l'histoire des autres maladies.
Pour bien limiter notre sujet, nous le bornons aux dyspepsies essentielles, c'est-à-dire à celles qui ne sont ni les symptômes ni l'effet sympathique d'aucune autre maladie appréciable chez l'individu qui digère mal. Nous avons ainsi mis en dehors
toutes les affections matérielles, phlegraasies ou lésions organiques dont les organes digestifs, et ceux qui leur sont unis par les liens de la sympathie, seraient le siège. C'est dire que nos dyspepsies sont tout à fait distinctes des gastrites de Broussais, qui confoiidait dans un même groupe toutes les affections dans lesquelles les fonctions digestives étaient troublées, les dyspepsies seules exceptées, puisqu'il n'en admettait pas.
Nos dyspepsies ne forment qu'un groupe de maladies bien définies et bien limitées.
Nous les avons partagées en deux grandes divisions : les dyspepsies accidentelles et les dyspepsies habituelles. Les premières, dues généralement à des causes énergiques, mais qui n'agissent que passagèrement, ont une durée courte ; elles sont connues sous le nom d'indigestions; ce sont des indispositions plutôt que des maladies. Les secondes, dues également à des infractions dans le régime, moins graves, mais journalières, durent souvent longtemps et constituent de véritables maladies. Nous avons dû être très-court sur les premières, qui ne forment qu'un appendice aux secondes; celles-ci forment le véritable sujet de ce livre et exigent un développement proportionnel à leur importance.