PRÉCÉDENTS
Nous nous permettrons de l'aire une première remarque. Il est regrettable, suivant nous, que, en présence de documents de médecins autorises et différant dans leurs constatations, le magistrat ou les médecins eux-mêmes n'aient pas soumis ces documents dès le commencement de juin îi une commission de quelques-uns d'entre eux chargée de résoudre les points en litige, particulièrement ceux qui se rapportent à l'existence des fractures des os de la face et à la nature du corps contondant avec lequel M. X... a été blessé !
N'ayant à ma disposition que ces documents contradictoires sur des circonstances importantes, je dois . dans ma discussion surtout rappeler les principes généraux sur lesquels on peut s'appuyer pour arriver à déterminer la nature de l'arme contondante. J'éliminerai d'abord une première question :
Y-t-il eu fracture des os de la face ? Il semble résulter des rapports de MM. les docteurs Alexiano, Kreusnitz, Davila, Racoviceano, Ste(àne;co et de celui de MM. les docteurs Turnesco, Fialla et Senereano que les os de la lace étaient brisés. Il faut admettre que ces fractures étaient sans déplacement, car si .dans .les premiers moments l'intensité du gonflement rend le diagnostic difficile, plus tard le moindre déplacement du squelette de la face entraîne des déformations évidentes même aux yeux d'une personne étrangère à la médecine ; la fracture de l'apophyse montante du maxillaire supérieur a pour conséquence habituelle une lésion du canal nasal, par suite les larmes s'écoulent peu ou mal, il y a épiphora ou tumeur lacrymale; ces désordres ne semblent pas avoir existé.
Quoi qu'il en toit, ce point ne paraît pas très important à élucider, parce qu'il semble admis par les différents médecins que M. Z... est doué d'une force exceptionnelle et que son poing
nu ou armé d'un instrument quelconque a pu sans difficulté fracturer les os de la face de son adversaire.
lre Question. — L'agresseur a-t-il frappé avec le poing seul, sans arme, ou avec un casse-léle, ou tout autre corps étranger, dur, contondant ?
Que la main de l'agresseur ait été nue ou garnie d'une arme, il est un point incontestable, c'est que les blessures décrites par tous les médecins reproduisent la description des blessures par instrument contondant, à l'exclusion des instruments piquants, tranchants, eLc.
Quel était cet instrument contondant ?
Pour répondre à cette question, en médecine légale la règle peut être formulée ainsi : Dans quelques cas, l'ecchymose résultant d'un coup porté par un instrument contondant reproduit assez exactement la forme de cet instrument. Ceci est vrai à. deux conditions : la première, c'est que l'ecchymose soit observée peu de temps après la blessure, car lorsque quelques jours se sont écoulés, le sang épanché sous la peau s'infiltre dans les parties sous-jacenl.es, suivant un trajet qu'imposent à cette infilfiltration les aponévroses, les adhérences musculaires à la peau, etc. Or, à la face, les insertions des muscles peaussiers forment des barrières, leurs enveloppes cellulaires forment des canaux relativement perméables et en peu de temps parfois, vingt-quatre ou quarante-huit heures, l'ecchymose primitive se trouve prolongée par des traînées qui altèrent sa forme primitive.
La seconde condition générale, pour qu'une ecchymose représente assez fidèlement la forme de l'instrument contondant, c'est que celui-ci atteigne une région dont les tissus sous-jacents aient une composition homogène. Exemple : la poitrine, les bras, le dos, les membres inférieurs. Si au contraire la région atteinte est constituée de telle façon qu'il y ait des os saillants et des parties molles faciles à déprimer, on conçoit facilement que l'ecchymose, qui ne résulte en réalité que de la rupture des vaisseaux
superficiels, sera beaucoup plus prononcée au niveau dos os, là où la peau esL prise entre deux plans résistants (l'arme contondante et l'os) que dans les points où la peau est doublée de (issus lâches et mous qui fuient sous le coup. Exemple : un coup porté sur la pommette de la joue avec le poing ou le pied non chaussé fera une ecchymose sur l'os malaire, et atteindra à peine la peau de la face.
D'autre part, au bout de quelques instants, le sang épanché s'accum .liera ou s'infiltrera précisément dans ces régions où le tissu cellulaire est lâche et mou. et il se fera une bosse sanguine dans le tissu cellulaire des paupières, dans celui de la joue, précisément dans les points où la contusion a été le moins violemment appliquée, ou même dans des points qu'elle n'aura pas directement atteints.
Lorsque la suiïusion sanguine est considérable, et que les tissus sur lesquels la contusion a porté ne sont pas formés de plans homogènes, chercher à déduire de la forme de l'ecchymose quel était le corps contondant, c'est aller au-devant de l'erreur.
Si la forme de l'ecchymose, apparaissant à la face à la suite d'un coup porté par un corps contondant, peut nous tromper, cherchons s'il est d'autres signes qu'il soit possible d'invoquer?
Lorsqu'un coup est porté violemment avec un corps contondant relativement de volume étroit, tel qu'une canne, un coupde-poing à surface métallique mais unie, sur une partie du corps doublée par un os, le résultat est bien connu et longuement étudié dans tous les traités de chirurgie, la peau prise entre deux plans résistants éclate et la lésion semble faite par un instrument tranchant. Il faut parfois regarder les bords de la plaie à la loupe pour reconnaître qu'ils sont Bxement frangés ; les bords de la plaie sont eux-mêmes décollés. L'instrument contondant peut même être à large surface si l'os sous-jacent à la contusion est lui-même arrondi ou à arête vive. (Plaie du sourcil
par chute sur lu sol, pluie linéaire du cuir chevelu pu du front par chute sur le sol.)
C'est ce qui s'est produit chez M. X... lui-môme ; la muqueuse de la lèvre supérieure et de la joue au contact des dénis s'est déchirée sur elles, comme la peau aurait éclaté si elle avait été pressée par un corps dur.
Une contusion capable de fracturer les os de la face, faite avec un instrument dur, môme à bords mousses, aurait certainement produit une plaie de ce genre. Si, au contraire, le coup avait été moins violemment frappé, s'il n'avait pas produit de fracture, il n'aurait pas nécessairement fait éclater la peau, mais il faudrait encore admettre que par un singulier hasard les différents coups portés l'ont été avec un instrument qui ne se serait pas une seule fois présenté par un bord ou par un angle ; un seul déplacement, la moindre obliquité aurait imprimé dans la peau la trace de ce bord ou de cet ungle.
L'hypothèse d'après laquelle l'instrument a rait été un coupde-poing onduleux, ou à dents saillantes est encore moins défendable. Nous avons eu souvent à Paris à constater le résultat dê contusions produites par ces armes et nous avons toujours pu retrouver l'impressio:i de quelques-unes de ces dents ou de ces ondulations, en mesurer l'écartement et parlois reconstituer l'identité de l'arme, qui imprime sa figure par les déchirures faites à la peau. Dans les descriptions diverses reproduites dans les différents rapports, nous ne trouvons pas un seul caractère qui nous rappelle les contusions faites par une arme tel qu'un coup-de-poing. Pour nous, ces lésions ont été produites par le poing d'un homme vigoureux ou par un corps contondant ayant exactement les mêmes caractères, absence d'arêtes vives, très large surface.
Les constatations faites par leDr Démosthène sur le poing de M. Z... plaident d'ailleurs en faveur de cette opinion. On ne comprendrait pas cette lésion siégeant au niveau du cinquième métacarpien chez un homme dont la main aurait été armée et
protégée en môme temps par la saillie d'un couple-poing dé passant le bord des doigts.
On trouvera, au contraire, dans les journaux anglais, des Jesions absolument analogues décrites par les médecins qui ont solgné des boxeurs. Parfois même un métacarpien est fracturé et c'est presque toujours le cinquième, quelquefois, mais rarement, le troisième.
2e Question. — L'agresseur a-t-il frappé se mettant en face ou par derrière ?
^ L'agresseur n'était certainement pas en arrière du blessé. Il n'était pas non plus probablement absolument en face.
Presque toutes les lésions notées sur la tigure de M. X... siégeaient entre l'oreille gauche et le nez. (Région malaire, "zygomatique, frontale, etc.) Il est donc fort probable que l'agresseur frappant avec le poing se trouvait placé un |peu à gauche de son adversaire, l'agresseur ayant le côté droit un peu en avant du gauche, la victime ayant le côté gauche un peu en avant du côté droit.
Ces positions relatives probables peuvent avoir varié pendant l'attaque, ou môme M. X... peut avoir tourné la tête sur l'épaule gauche ou sur l'épaule droite, suivant qu'il regardait son agresseur ou cherchait à l'éviter.
Mi.is l'hypothèse, dans laquelle on admettrait que l'agresseur était absolument en arrière de sa victime, me semble indéfendable.
3e Question. — Le sang rendu par M. X... provient-il d'une hémorrhagie stomacale ou de sang avalé à la suite de ïlxèmorrhagie nasale ou buccale ?
En admettant que la tache constatée au niveau du creux épigastrique ait été réellement le fait d'un contusion, ce qui a semblé très contestable à quelques-uns de nos confrères, il serait encore difficile d'accepter l'hypothèse d'une déchirure de la muqueuse gastrique provoquant des vomissements de sang dont le
premier a succédé de quelques heures à l'accident. Il faut remarquer en effet que pour qu'une hémorrhngie semblable succède à un coup, il faut qu'il y ait une déchirure et non une plaie contusc donnant des hémorrhagies secondaires au moment où la partie sphacélée s'exfolie.
Voici en effet ce que nous savons et qui est absolument conforme au résumé que nous empruntons à Duplay (Traité de chirurgie de Follin cl Duplay, t. V, p. 081). Après avoir dit combien ces lésions sont obscures au moment de l'accident, il ajoute : « Dans quelques cas cependant, on pourra très rapidement acquérir la conviction que le tube digestif a été atteint parle traumatisme. Lus vomissements noirâtres, survenant rapidement, les selles sanguinolentes indiquent qu'il existe pour le moins une contusion de l'esLomac ou de l'intestin. Le ballonnement subit du ventre, la sonorité tympanique, existant même au niveau du foie, la crépitation emphysémateuse des parois abdominales, enfin la gravité exceptionnelle des symptômes généraux indiqueront une déchirure complète. »
Nous sommes loin de ce tableau qui résume les degrés divers de la lésion de l'estomac. Mais ce que nous pouvons ajouter, c'est que lorsqu'il y a eu déchirure de la muqueuse de l'estomac sans rupture de l'organe, les douleurs et les troubles gastriques persistent longtemps, se révélant chaque fois que le blessé prend des aliments. Ces symptômes ne paraissent pas avoir été notés.
Il semble bien plus légitime de considérer ces vomissements sanguinolents comme dus à l'ingestion du sang provenant de l'hémorrhagie nasale et buccale.