OBJET DE CETTE ÉTUDE
Les personnes qui fréquentent les œuvres de saint Thomas d'Aquin, elles sont nombreuses, sont souvent arrêtées par la question de l'authenticité de quelques-uns des nombreux écrits incorporés dans les éditions des œuvres dites complètes. Le doute, il est vrai, ne naît pour aucun des grands ouvrages classiques du Docteur angélique. Mais dès que Ton pénètre, en particulier, dans la région des écrits que la tradition a baptisés du titre d'opuscules, l'on est très vite désorienté. Ce désarroi est d'autant plus aisé que, dans aucune édition, les opuscules authentiques ne sont exactement séparés des opuscules douteux ou apocryphes, malgré la louable préoccupation qu'ont eue les éditeurs de tenter une pareille sélection. Si l'on considère en outre que les éditions complètes contiennent au moins une cinquantaine d'écrits apocryphes1, on comprendra sans peine la perplexité des hommes d'étude qui se trouvent en face de ce problème de l'authenticité.
Il ne faudrait pas toutefois s'exagérer la gravité de cette question. Un certain nombre d'écrits, que les éditeurs de saint Thomas se sont obstinés à maintenir parmi les œuvres complètes, sont reconnus par tout le monde, et depuis longtemps, comme inauthentiques ; et d'autres sont des compositions de peu d'importance, soit pour l'étendue, soit pour le sujet traité. Néanmoins, diverses pièces demeurent qui,
1 Encore laissons-nous en dehors de cette estimation globale les nombreux sermons détachés qu'on trouve dans l'édition de Fretté (Paris, Vives).
même après les travaux critiques exécutés dans ce domaine, sont toujours présentées comme douteuses ou authentiques, alors qu'elles sont certainement apocryphes ; et il importe d'être fixé, s'il est possible, sur une question dont on comprend aisément l'utilité.
Il peut toutefois paraître téméraire de vouloir liquider, en quelques pages d'une revue 1, une question en apparence aussi complexe et aussi étendue que celle de la fixation de l'authenticité des quelques deux cents ouvrages ou pièces attribués à saint Thomas. Il est bien vrai que si nous nous considérions comme réduits aux seules ressources, ou pour parler plus exactement, aux seuls procédés critiques de nos prédécesseurs dans cette carrière, notre tentative nous paraîtrait à nous-même chimérique. Mais on verra qu'il n'en est pas ainsi. Le problème est infiniment plus simple que les critiques ne l'ont imaginé jusqu'ici, et l'on pourrait, du moins pour le principal, le solutionner en quelques pages. Cependant, comme des questions subsidiaires, qui ont leur intérêt, relèvent de la question générale, nous envisagerons le problème sous sa plus grande étendue, sauf à laisser ouverts quelques problèmes de détail à l'égard desquels il serait peut-être prématuré de prendre une position définitive.
1 Cette étude a paru tout d'abord dans la Revue Thomiste, 1909-19 10.
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ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION
L'énorme production littéraire manuscrite que nous a léguée le moyen âge est en grande partie anonyme, et l'attribution des ouvrages à leurs véritables auteurs est souvent difficile, en bien des cas impossible. L'insuffisance de travaux exécutés en ce domaine1 et la mauvaise qualité de ceux qui existent 2 rendent les essais d'attribution particulièrement laborieux.
Le chaos d'anonymat dans lequel nous est parvenue l'œuvre littéraire du moyen âge tient à des causes multiples.
Il n'y a pas de doute, tout d'abord, qu'un certain nombre d'ouvrages ont porté un nom d'auteur au temps de leur composition. Tels les écrits munis d'une préface ou d'une dédicace dans laquelle l'auteur se nomme expressément lui-même ; tels aussi les ouvrages édités, dès le treizième siècle, c'est-à-dire mis en circulation et en vente par les soins des libraires et stationnaires chez lesquels l'auteur ou ses procureurs déposaient un manuscrit type, Yexemplar,
1 Nous devons signaler comme une heureuse tentative celle de A. -T. Little, qui a réuni un volume d'incipit d'ouvrages du moyen âge en liste alphabétique : Initia operum quae saeculis XIII, XVI, XV attribuuntur, secundum ordinem alphabetis disposita, Manchester, 1904. Malheureusement, la collection est bien incomplète. En tout cas cet exemple demande à être suivi.
2 Les anciens catalogues des fonds de manuscrits sont exécutés d'ordinaire d'une façon insuffisante et quelquefois lamentable. Les catalogues modernes sont généralement mieux compris, mais ils manquent d'une liste alphabétique des débuts des ouvrages signalés ou décrits qui rendrait aux travailleurs les plus grands services.
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pour servir à la reproduction par les copistes1. Ainsi voyons-nous les grands ouvrages scolaires de saint Thomas mis en vente à Paris chez les stationnaires 2. Et c'est en conséquence de cet usage que l'Université de Paris taxait le prix de vente des catalogues de livres offerts par les marchands 3. Nous voyons dans ces listes le nom des auteurs joint aux titres des livres. D'autres ouvrages, qui ne portaient pas primitivement de nom d'auteur, ont dû le recevoir par le soin de tiers, dans les milieux où la paternité de l'ouvrage était connue, soit du vivant, soit après la mort de l'auteur.
Indépendamment de cette catégorie d'ouvrages authentiqués, un grand nombre d'autres sont restés anonymes dès l'origine, ou le sont devenus dans la suite du temps.
On a fait valoir quelquefois, pour expliquer la fréquence de l'anonymat des livres au moyen âge, l'absence de sens de la propriété littéraire chez les hommes de ce temps. Je ne crois pas cela très exact. J'ai raconté un curieux cas de procès en propriété entre deux auteurs, et auquel fut mêlé saint Thomas d'Aquin lui-même4. La vérité est qu'il était fort difficile au moyen âge de reconnaître les fraudes et les plagiats littéraires. A raison du haut prix des manuscrits, les bibliothèques étaient mal fournies et les études comparées fort difficiles. Les plagiats ou démarquages d'ouvrages ne se faisaient pas d'ordinaire au grand jour. Des œuvres de cette nature entraient tardivement en circulation, après avoir dormi dans quelque bibliothèque, et l'on ne savait plus, faute d'informations bibliographiques et chronologiques, quel était le premier ayant droit.
1 Delalain P., Etude sur le libraire parisien du treizième au quatorzième siècle, Paris, 1891, p. 21.
2 C'est ainsi que le catalogue officiel des écrits de saint Thomas, qu'on trouvera plus loin, constitue un groupe spécial avec les écrits quorum exemplaria sunt Parisius. Il ne faudrait pas conclure de là que les autres ouvrages du saint Docteur ne fussent pas déposés en exemplaire. Ainsi Nicolas de Lisieux, écrivant contre le traité de saint Thomas De perfectione vitae spiritualis, nous dit : Cum in manus nostras quidam libellus, qui intitulatur De perfection^ vite spiritualis devenisset, a quodam Fratre Predicatori editus et publico traditus exemplari... Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 492.
Voyez les taxations de l'année environ 1286, et du 25 février 1304, où paraissent les ouvrages les plus usuels pour le monde universitaire parisien. Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paris, t. I, p. 644 ; II, p. 107.
Siger de Brabant et l'Averroïsme latin au moyen âge, Louvain. 1910, Ire Partie, p. 83.
ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION
Il est plus exact, croyons-nous, de parler de l'extrême modestie des hommes du moyen âge. Les ordres religieux surtout, qui ont fourni tant d'écriture, étaient particulièrement portés à effacer tout ce qui portait un caractère personnel. De là le fait que beaucoup d'écrits, même destinés au public, font connaître l'ordre auquel appartient l'auteur mais non sa personne. Mais nombre d'autres n'ont jamais porté trace d'aucune attribution nominative.
La foule des anonymes a été notablement accrue par la mise en circulation d'écrits qui n'étaient primitivement pas destinés à la publicité. Un grand nombre de particuliers, surtout à partir du treizième siècle où la vie scolaire devint intense et la diffusion de l'instruction de plus en plus générale chez les clercs, un grand nombre de particuliers, spécialement dans le monde des écoliers et des maîtres, rédigèrent, compilèrent, reportèrent des traités et des questions de toute nature au gré de leurs préoccupations personnelles ou simplement des occasions. La mort des propriétaires de ces manuscrits,, quand une donation ou une vente n'avait pas prévenu le même résultat, jetait dans la circulation ces élucubrations, qui étaient copiées et vulgarisées à leur tour, sans aucune attribution et souvent même sans titre.
Enfin, des écrits primitivement bien authentiqués perdaient leur état civil du fait des copistes. Quand des particuliers se livraient à la reproduction d'un ouvrage pour leur usage personnel, ils visaient souvent à l'économie de temps et de parchemins, et supprimaient volontiers les accessoires d'un écrit, comme la préface ou la dédicace, où se trouvaient le nom et les qualités de l'auteur. Mais le plus souvent, l'anonymat atteignait un ouvrage désigné par l'omission des titres, chapitres et initiales qui devaient être rétablis et rubriques, après coup, avec plus de soin ou par une main plus habile que celle du scribe, opération rétrospective souvent omise, qui plongeait l'ouvrage dans l'anonymat, en attendant qu'il devînt lui-même, par de nouvelles reproductions, le chef de file dans une série désormais innommée.
Avec le goût d'érudition bibliographique et littéraire que détermine l'Humanisme dès le quinzième siècle, des tentatives furent faites, qui sont allées croissant jusqu'à nos jours, en vue de rendre à leurs auteurs légitimes une partie de la littérature anonyme manuscrite transmise par le moyen âge. Ces essais sont de valeur fort inégale. Ils ont conduit les lecteurs des manuscrits, ou les érudits
qui se sont adonnés à la bibliographie, à les affecter d'attributions quelquefois heureuses, quelquefois problématiques, quelquefois erronées. C'est ainsi que beaucoup de manuscrits portent aujourd'hui des attributions annotées postérieurement à leur transcription, à l'égard desquelles on ne saurait trop se tenir en garde. Certains ouvrages ne sont sortis de l'anonymat que pour être affectés d'identifications erronées.
Lorsque l'on a étudié de près un certain nombre de ces restitutions après coup, on peut se convaincre sur quelle insuffisance de données elles ont été opérées. Elles sont dues, tantôt à un simple renseignement accidentel dont on a forcé la signification, tantôt au fait d'une similitude de doctrine avec un auteur connu, ou d'un emprunt littéral à des ouvrages déjà authentiqués. D'autres fois, elles reposent sur une analogie ou similitude de nom entre deux auteurs. Enfin, ici comme ailleurs, il semble que l'on prête surtout aux riches, parce que l'on a plus de chance d'être dans le vrai en attribuant un écrit anonyme à des auteurs dont l'œuvre littéraire est très étendue, et aussi parce que beaucoup d'œuvres secondaires se sont inspirées de leurs renseignements ou de leur doctrine.
Les œuvres manuscrites de saint Thomas d'Aquin ont subi le sort commun du reste de la littérature médiévale, tel que nous venons de le décrire. Un certain nombre de ses ouvrages, quelquefois même des plus connus, ont perdu toute trace d'attribution ; par contre, beaucoup d'autres ont été mis sous son nom sans justification suffisante.
Cet imbroglio d'authentication semble avoir atteint très vite l'héritage littéraire de saint Thomas. La raison en est sans doute dans la série considérable de ses ouvrages véritables, mais aussi et surtout dans la rapidité de la diffusion de ses doctrines. Le penseur qui avait à peu près heurté sur toute la ligne les idées de ses contemporains arriva très vite à une hégémonie doctrinale telle, qu'elle trouva son expression significative dans le titre, prosaïque en apparence, mais glorieux en réalité, puisqu'il était le témoignage de son triomphe, de Doctor Communis1. Avec cette vulgarisation de l'œuvre thomiste, les extraits, les résumés de certaines questions tirées ou
1 Mandonnet, Les titres doctoraux de saint Thomas d'Aquin, dans Revue Thomiste, XVII (1909), p. 597 et suiv.
ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION II
inspirées des œuvres du maître, ainsi que les notes et les reportations des auditeurs qui avaient entendu ses leçons et ses sermons, entrèrent en circulation ; si bien que, moins d'un demi-siècle après la mort du grand Docteur, il semblait difficile déjà de fixer très exactement l'index de ses productions littéraires.
Cette nécessité se fit encore plus urgente quand, à partir de 1317, l'ordre des Prêcheurs fit les premières démarches pour la canonisation de Thomas d'Aquin, démarches qui aboutirent effectivement à la canonisation solennelle du 18 juillet 1323. C'est alors surtout que les catalogues se multiplièrent ; et les premières décades du quatorzième siècle nous mettent en présence d'un groupe important de pièces semblables. Ce phénomène est même unique ; car c'est à peine si l'on trouve, vers le même temps, l'un ou l'autre essai d'inventaire littéraire relatif à quelques-uns des grands polygraphes de l'époque.
Malheureusement, la multiplicité des catalogues des écrits de saint Thomas paraît avoir contribué à obscurcir le problème. Nous sommes, en effet, en présence de deux types de catalogues. D'une part, on est préoccupé d'enregistrer tout ce qui court au début du quatorzième siècle sous le nom de saint Thomas ; et de l'autre, on s'efforce de définir strictement son héritage littéraire pour arrêter toute intrusion d'ouvrages apocryphes. Le quatorzième siècle et les siècles suivants ne saisirent pas l'importance de cette ligne de démarcation. La fin du moyen âge ignora l'ensemble de cette bibliographie, ou ne sut pas s'en servir ; et les critiques des derniers siècles, en reprenant ce travail à nouveaux frais, n'ont pas su faire état des ressources singulières qui leur avaient été depuis longtemps fournies, nous le verrons, par l'autorité officielle même de l'ordre des Prêcheurs.
Les catalogues dressés au quinzième siècle par Louis de Valladolid et saint Antonin, ne firent avancer en rien la question. Ils cherchèrent à être complets, mais ne purent séparer la paille du bon grain.
Je ne mentionne que pour mémoire les quelques jugements sporadiques du cardinal Cajétan sur quelques-uns des écrits douteux de saint. Thomas. Ils sont très avisés, comme on peut l'attendre du plus célèbre commentateur du chef de l'Ecole thomiste, mais ils ne constituent aucun apport notable pour l'ensemble de la question.
Ce fut un dominicain milanais, Jean-Ambroise Barbavara, pro-
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fesseur de théologie à l'Université de Padoue (1561-1572) *, qui sentit la nécessité d'entreprendre une revision générale de la partie des œuvres du Docteur angélique qui présentait les véritables difficultés au point de vue de la génuité. Barbavara, qui paraît avoir été très versé dans la connaissance des écrits de saint Thomas et était doublé d'un humaniste, écrivit avec beaucoup de sens et dans une langue fort élégante une critique des opuscules attribués à saint Thomas. Elle porte pour titre : Censura Opusculorum quœ sub D. Thomœ Aquinatis nomine hactenus firodierunt2. On peut admirer le discernement de Barbavara, mais on ne peut admettre purement et simplement le résultat de sa tentative. Il avait pris comme unique base à son examen, n'en ayant sans doute pas d'autre à sa portée, les seuls critères d'ordre interne : le style, la manière et la doctrine connus de l'Ange de l'Ecole. Le procédé pouvait suffire en quelques cas pour écarter des écrits inauthentiques ; mais il était insuffisant lorsqu'on se trouvait, par exemple, en présence d'un opuscule composé avec des fragments des écrits authentiques. Un apocryphe remplissant ces conditions avait droit, ou à peu près, à être déclaré d'une indiscutable authenticité.
Les premiers éditeurs des œuvres complètes 3, qui travaillèrent par ordre de Pie V, n'arrivèrent pas, il s'en faut de beaucoup, à solutionner le problème. Ils virent néanmoins clairement qu'un certain nombre d'ouvrages placés sous le patronage du grand Docteur ne possédaient que des titres problématiques, et ils constituèrent une catégorie d'écrits douteux, gardant ainsi une prudente réserve, mais laissant subsister une incertitude déjà plusieurs fois séculaire.
Les éditions successives des œuvres complètes, malgré des tentatives louables au point de vue de la correction textuelle, n'ont pas
1 Quétif-Echard, Script. Ord. Prœd., t. II, p. 313 ; G.-B. Contarini, Notizie storiche circa li publici professori nello studio di Padova scelti dalV ordine di san Domenico, Venezia, 1769, p. 56.
2 Contarini, l. c, p. 60. Elle a été éditée par B. de Rubeis, qui en reproduit les fragments à l'occasion de la discussion de l'authenticité des divers opuscules. Le ms. original de la Censura est à la bibliothèque ambrosienne de Milan, ainsi que la plupart des mss. des œuvres de Barbavara, restées d'ailleurs inédites.
3 Rome, 1570, 18 vol. in fol.
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fait cesser cet état de choses; et celle de Vives1, la dernière et la plus répandue, est, en outre, la plus mauvaise de toutes, par l'incorrection du texte comme par la disposition générale de ses parties.
Au commencement du dix-huitième siècle, un des meilleurs bibliographes français, le P. Jacques Echard, fut amené à reprendre la question dans son œuvre monumentale des Scriptores Ordinis Prœdicatorum2. En possession d'une érudition énorme et d'une longue pratique de la littérature manuscrite médiévale, jointes à un sens critique supérieur, Echard constitua un travail remarquable sur l'œuvre bibliographique de saint Thomas d'Aquin. Il s'aida tout spécialement des données des anciens manuscrits et des catalogues connus des œuvres du Docteur angélique.
Trente ans plus tard, un dominicain vénitien, réputé par ses nombreux travaux d'érudition, Bernard de Rubeis, reprit 3 en sousœuvre le travail de son confrère français en vue d'une nouvelle édition des œuvres complètes de saint Thomas, et chercha à élargir et à pousser plus avant les résultats déjà obtenus par Echard.
C'est à ces deux critiques, Echard et de Rubeis, que les écrivains postérieurs qui, comme Charles Jourdain4 et Berjon y Vasquez5, ont eu à traiter le même sujet, ont emprunté la plupart de leurs renseignements. Quelques études partielles, que nous aurons l'occasion de signaler dans la suite, ont ajouté quelques précisions de détail à ce que l'on savait déjà, mais aucun travail d'ensemble n'a plus été entrepris sur cette question6.
On peut s'étonner que des esprits aussi avertis qu'Echard et de
1 Paris, 1889, 36 vol. in-40, studio ac labore S.-E. Fretté.
2 Scriptores ordinis prœdicatorum recensiti. Paris, 17 19-21, t. I, p. 283 sq.
3 De gestis et scriptis ac doctrina sancti Thomae Aquinatis dissertationes criticae et apologeticae. Venise, 1750. Rééditées dans les œuvres complètes de saint Thomas, Venise. 175 4- 1759, et dans le tome premier de l'édition léonine Rome, 1882, p. xlix.
4 La philosophie de saint Thomas d'Aquin, Paris, 1858, t. I, p. 70.
5 Estudios criticos acerca de las obras de Santo Tomas de Aquino, Madrid,
6 L'édition léonine des œuvres de saint Thomas s'est contentée provisoirement de publier en tête du premier volume le travail de De Rubeis ; mais les savants éditeurs seront naturellement conduits dans la suite à discuter, à l'occasion de chaque écrit, la question d'authenticité, quand il y aura lieu de la poser.
Rubeis, le premier surtout, n'aient su tirer un parti plus décisif des ressources dont ils disposaient. Connaissant la plupart des catalogues des œuvres de saint Thomas dressés au commencement du quatorzième siècle, connaissant en tout cas celui qui fournissait la clef du problème, on est surpris que leur attention ne se soit pas portée vers une solution qui paraîtra à nos lecteurs aussi simple qu'obvie.
Mais il semble qu'en érudition le plus difficile soit de juger de la valeur respective des documents, comme en histoire de juger de l'importance relative des faits.
LES MÉTHODES DE SOLUTION
Les derniers grands critiques qui ont tenté l'authentication des œuvres de saint Thomas se sont aidés exclusivement de ce que l'on peut appeler les ressources communes de la critique, c'est-à-dire celles que Ton peut et doit employer en général dans toute tentative d'authentication, dès qu'il n'y a pas, comme c'est le cas pour saint Thomas, une ressource spéciale ; en l'espèce, l'existence d'un catalogue authentique et officiel qui mérite toute confiance.
Bien que l'on puisse, on le verra, résoudre le problème de la détermination des écrits authentiques de saint Thomas, sans recourir, pour l'ensemble, aux procédés communs ou ordinaires de la critique, nous ne devons pas négliger d'indiquer les procédés suivis antérieurement afin de montrer ce qu'ils ont de bon, mais aussi d'insuffisant, et finalement tenir en garde contre les tentatives trop faciles d'attributions d'ouvrages restés anonymes.
Dans les essais de restitution d'écrits vagues à leurs auteurs présumés, la critique dispose normalement d'une double catégorie de critères ou arguments : arguments intrinsèques et arguments extrinsèques. Les premiers sont fournis par tous les renseignements que peut offrir le texte même de l'ouvrage anonyme ; les seconds sont tirés de sources qui lui sont étrangères.
On peut diviser les arguments intrinsèques en arguments généraux et spéciaux. Les premiers sont toujours fournis par le texte même de l'écrit ; les seconds lui sont accidentels.
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Les arguments intrinsèques les plus généraux sont livrés, tout d'abord, par la nature et l'âge de la langue de l'ouvrage. De telles données ne vont d'ordinaire qu'à désigner les grands milieux de civilisation et la date approximative auxquels se rattache la composition d'un écrit. Une œuvre littéraire toutefois ne porte pas seulement avec elle le cachet général de son milieu et de son époque, elle porte des traces, ou même un cachet personnel, qui permettent de la rapprocher d'œuvres similaires connues, et d'en identifier plus ou moins sûrement l'auteur. Le style, la manière, la doctrine sont les titres essentiels sur lesquels se fait la comparaison. Quand un auteur communique à ses œuvres une empreinte individuelle très caractéristique, on comprend combien augmentent les chances de succès dans la recherche d'une identification. Dans le cas contraire, l'on reste, de ce chef du moins, dans la perplexité et le doute.
Le procédé que nous venons d'indiquer est celui qui fut appliqué pour la première fois par Barbavara à la détermination de l'authenticité des opuscules attribués à saint Thomas. Le dominicain milanais semble avoir eu foi en son instrument de critique. Son optimisme néanmoins était exagéré. L'œuvre littéraire indiscutable de saint Thomas est énorme d'une part, et, de l'autre, elle est extrêmement personnelle. La comparaison semble donc relativement facile à quelqu'un qui est très versé dans la connaissance des ouvrages du Docteur angélique. Le principe est vrai, mais l'application, on va le voir, en est parfois d'une extrême difficulté.
La critique interne générale est surtout efficace au point de vue négatif, c'est-à-dire pour exclure l'attribution d'un ouvrage à un auteur connu, quand l'ouvrage ne possède ni la langue, ni la manière, ni surtout la doctrine avérée de l'auteur. Mais ici même, encore, il ne faut pas perdre de vue que la pensée d'un auteur, fût-il un homme de génie, se développe, progresse, en général se modifie, et qu'il serait excessif de conclure trop rapidement à la non-identification sur quelques données secondaires ou de simples nuances de pensée1. Mais enfin, il est vrai que le genre d'arguments cités
1 Les personnes qui utilisent saint Thomas sont universellement moins préoccupées de la date de composition des écrits que de celle de leur génuité. On peut même dire que la plupart d'entre elles ne soupçonnent pas l'utilité drune semblable question pour entendre ou exposer les doctrines du grand
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vaut surtout pour exclure certains pseudépigraphes de l'héritage littéraire d'un auteur, et l'on peut par ce moyen rejeter sûrement quelques fausses attributions faites à saint Thomas.
Le procédé mentionné est plus faible quand il s'agit d'identification. Le procédé, ajouterai-je, est particulièrement débile quand il s'agit de saint Thomas, c'est-à-dire d'un maître qui a constitué rapidement une école et l'a laissée florissante après lui. Beaucoup de petits opuscules qui portent le nom de saint Thomas ne sont autre chose que des extraits littéraux et des résumés, cousus entre eux, après avoir été tirés de ses écrits. Comment n'y retrouverait-on pas le style, la méthode et la pensée du maître ? Et cependant, on serait dans l'erreur en lui attribuant la paternité de semblables produits ; et l'on abandonnerait pareillement les règles de la critique interne en ne les lui attribuant pas. Sans doute, une critique très fine se rattraperait dans l'examen des abréviations, des sutures et de ces menus riens qui trahissent la main moins expérimentée d'un disciple. Mais il faut, à ce jeu, un fini de recherche et une sûreté de flair dont, à ma connaissance, le seul Galea, j'en parlerai plus loin, a donné l'exemple.
Les critères internes spéciaux ou accidentels ne sont autres que les particularités fournies quelquefois par un texte, moyennant lesquelles on est mis sur la voie d'une juste attribution, ou en possession même de l'attribution. Tels certains ouvrages où l'auteur se désigne plus ou moins explicitement par des particularités sur sa personne ou sa vie, où il renvoie à d'autres de ses écrits connus, en un mot, où il fournit, à un titre quelconque,
Docteur médiéval. Il semble bien, en effet, qu'en principe la question de l'authenticité des écrits l'emporte en importance sur la question de leur ordre chronologique de production. Pratiquement cependant, l'utilisation de quelques apocryphes de saint Thomas nuit moins à l'intelligence exacte de sa doctrine que l'usage inconsidéré de ses véritables écrits ; et la raison en est que beaucoup d'apocryphes reproduisent la doctrine de saint Thomas quand ils n'en reproduisent pas simplement la littéralité, tandis que l'un ou l'autre des premiers écrits du saint présente souvent plus que des nuances de pensée comparativement aux œuvres ultérieures : tel en particulier le Commentaire sur le Maître des Sentences. On verra, plus avant, que saint Thomas, pleinement conscient de cet état de choses, commença un nouveau Commentaire sur les Sentences, auquel il semble avoir renoncé pour entreprendre la Somme théologique.
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quelque point d'attache par l'intermédiaire duquel on peut procéder à une restitution.
Ces sortes de données sont très rares en général dans les ouvrages scientifiques ou scolaires. Elles le sont particulièrement chez saint Thomas. On n'y trouve, dans cet ordre d'informations, qu'un petit nombre d'allusions à d'autres de ses grands ouvrages, et elles n'existent pas dans les opuscules ou écrits qui sont en instance d'authentication.
En somme, les arguments internes peuvent exclure quelques apocryphes de l'ensemble de l'œuvre de saint Thomas, mais ils sont inefficaces, dans un grand nombre de cas, pour aboutir à une affirmative ou à une négative ferme.
Les critères externes sont fournis par des données extérieures au corps de l'ouvrage soumis à l'examen.
Le critère de cette nature le plus proche des critères internes, et auxquels on aurait quelque droit de l'assimiler, est ce que nous avons appelé déjà l'état civil de l'ouvrage. Il consiste dans l'attribution faite à un auteur par les copies ou les premières impressions de l'écrit lui-même. Cette désignation nominale, ainsi que nous l'avons déclaré plus haut, est exposée fréquemment à disparaître, parce qu'elle n'est pas nécessairement partie intégrante du texte, et pour cela Tavonsnous placée parmi les critères externes, bien qu'il fût peut-être plus logique d'en constituer un critère intermédiaire entre les critères strictement internes et les critères externes.
On a vu, quand nous avons parlé de l'état des manuscrits médiévaux, combien souvent l'état civil d'un ouvrage était déficient, soit parce qu'il ne l'a jamais possédé, qu'il Ta perdu ou qu'il en a recouvré un illégitime. Pour la propriété littéraire de saint Thomas, il n'y a guère de difficulté en ce qui concerne ses grands ouvrages. Ils sont munis d'attributions, et dans des manuscrits très anciens ; quand d'autres critères viennent encore corroborer celui-ci, on est en parfaite sécurité. Malheureusement, la situation est tout autre pour les opuscules douteux. Beaucoup sont sans attribution très ancienne, et l'on ne peut pas davantage sortir du doute par ce chemin que par celui des critères internes.
Les autres critères externes sont constitués par des attestations historiques plus ou moins anciennes, ou plus ou moins autorisées. Ces sortes de témoignages sont très avantageux parce qu'ils sont
LES METHODES DE SOLUTION
d'ordinaire fort explicites. Quand ils se présentent sous une forme recevable aux yeux de la critique, ils solutionnent le problème d'un mot. Mais, on le comprend, ils ne sont pas toujours d'une égale recevabilité.
Qu'un auteur contemporain et bien informé attribue, avec citations ou autrement, un ouvrage à tel auteur ; qu'un document officiel synchronique énumère les œuvres universellement connues d'un écrivain, il y a là des gages sérieux pour qu'on adhère à de semblables informations. Que des catalogues, dressés peu de temps après la disparition d'un maître illustre, se présentent à nous comme nous fournissant l'inventaire de son héritage littéraire, il y a là une bonne fortune et de sérieuses garanties d'être dans le vrai.
Et cependant, même dans ce cas, la critique doit exercer sévèrement son contrôle, parce qu'elle établit très vite que, parmi un grand nombre d'informations exactes, il s'en glisse aussi un certain nombre d'erronées.
Le cas spécial de saint Thomas d'Aquin ne peut que rendre le critique très perplexe dans ces sortes d'attributions. L'ensemble de son œuvre est incontestablement, parmi celles de tous les grands docteurs médiévaux, celle qui est attestée et authentiquée par le plus de renseignements positifs, en matière de critères internes et surtout externes ; et cependant, par cela même que nous avons de nombreux termes de comparaison, les doutes surgissent. Si nous étions moins riches d'informations, nous serions moins incertains. Si nous ne possédions, par exemple, qu'un seul catalogue ancien de ses écrits, nous serions portés à y prêter une foi absolue ; mais parce que nous en possédons plusieurs, des dissidences se révèlent, et à côté des témoignages concordants surgissent les témoignages discordants. On peut voir, par ce fait, combien est problématique une succession littéraire considérable qui ne possède à son actif qu'un seul catalogue et notablement tardif ; combien plus, si elle ne possède pas même cette ressource. Il en est d'ailleurs ici comme dans toutes les informations historiques singulières et de détail : elles paraissent fermes tant que nous ne possédons qu'un témoignage ; elles deviennent flottantes dès que nous en possédons plusieurs. La substance du fait principal se confirme, tandis que ses modalités se déforment ou s'évanouissent.
Heureusement, ainsi que nous l'avons déjà insinué plusieurs fois, l'œuvre écrite de saint Thomas se présente à nous, recensée dans
des conditions spéciales, on peut dire, croyons-nous, uniques pour le moyen âge. Elle n'a pas été seulement inventoriée de bonne heure ; elle Ta été dans des circonstances exceptionnelles au point de vue de la sécurité ; et c'est pour n'avoir pas clairement aperçu ce fait que les critiques ont laissé ouvert jusqu'à ce jour un problème qu'ils auraient pu clore depuis longtemps et sans hésiter.
Il existe un certain nombre de catalogues, originaux ou dérivés, des œuvres de saint Thomas d'Aquin. Mais un seul, nous le verrons, fait autorité absolue. On pourrait donc à la rigueur soumettre exclusivement ce dernier à l'examen et prétériter les autres. Mais le problème ne serait pas solutionné intégralement si nous ne montrions la valeur respective de ces diverses pièces bibliographiques. Il importe de constater en quoi elles concordent et se confirment, en quoi elles divergent et se combattent. En outre, plusieurs questions subsidiaires, par exemple celle relative aux apocryphes, ne peuvent être bien examinées que par une étude totale des catalogues.
On trouvera les textes de ces catalogues, du moins des plus importants, dans la suite de ce travail, désignés chacun, ainsi qu'au cours de cette discussion, par une dénomination abrégée, et divisés en autant de numéros qu'ils contiennent d'ouvrages. Cette numérotation, qui n'existe dans aucun des textes originaux, a été établie pour faciliter leur examen, leur consultation et leur concordance.
Les catalogues que nous avons à examiner sont assez dissemblables quant à leur physionomie extérieure, à leur contenu et à leur valeur. On pourrait croire tout d'abord que les catalogues les plus autorisés ou de meilleure marque sont les plus anciens, ou ceux des historiens de saint Thomas, Guillaume de Tocco et Bernard Guidonis. Il n'en est rien. Il est vrai que les premiers catalogues des œuvres de saint Thomas ne tombent qu'à quelques années de distance les uns des autres et que leur différence d'âge est presque insignifiante.
Les catalogues anciens des écrits de Thomas d'Aquin, que nous
allons soumettre à l'examen, sont au nombre de quinze. C'est le chiffre le plus fort sur lequel on ait encore opéré. Mais ici, cependant, la quantité documentaire importe moins que la manière de la traiter, c'est-à-dire de tirer d'elle les renseignements utiles qu'elle peut fournir ; et l'on aboutirait au même résultat, lors même qu'une notable partie de ces documents viendrait à nous manquer.
Comme on peut s'y attendre, et comme un examen même superficiel suffit à le montrer, tous ces catalogues ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils se rattachent plus ou moins strictement à des chefs de file, qui eux sont autonomes, c'est-à-dire rédigés sans se connaître les uns les autres.
L'étude comparée de ces listes va à établir l'existence de trois types primitifs principaux dont les autres sont dérivés. On pourrait constituer un quatrième type avec le catalogue de Jean de Colonna. Mais il a moins d'importance que les trois autres, et nous pouvons le laisser provisoirement de côté, sauf à parler de lui plus tard.
Les catalogues dérivés ont ceci de particulier, que chacun d'eux procède d'un seul des catalogues types, auquel il fait quelques légères adjonctions ou suppressions, ou dont il modifie l'ordre d'énumération des ouvrages, mais sans tenter la fusion de deux ou plusieurs des catalogues types. Cet état de choses rend aisée la classification générale en trois catégories principales, correspondant chacune aux catalogues fondamentaux dont les autres sont dérivés.
Le premier groupe, que nous plaçons en tête, non à raison de l'ancienneté du catalogue qui lui a donné origine, car les deux autres catalogues types le précèdent de quelques années, mais à cause de sa valeur exceptionnelle, et par suite de son importance, est le catalogue officiel1, tel qu'il fut présenté en 1319, à Naples, lors du premier procès pour la canonisation de saint Thomas. Nous le désignerons par (Off.). De lui dépend immédiatement celui qui est fourni par la vie anonyme de saint Thomas du fonds Harleian, au British Muséum (Harl.). Le catalogue qu'on trouve dans les annales de Nicolas Trevet (Trev.), celui contenu dans un manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne de Milan (Ambr.), et celui que l'on a inséré dans la Pseudo- Or atio attribuée à frère Réginald de Piperno (Rég.), le compagnon et secrétaire de saint Thomas, dépendent aussi du catalogue officiel
1 Nous donnerons plus avant, en traitant de chacun de ces catalogues, les indications bibliographiques afférentes.
pour leur contenu, bien que s'en écartant plus que le Harl. quant à la forme. Ce premier groupe comprend donc cinq catalogues.
Le second groupe est commandé par le catalogue de Bernard Guidonis (Guid.) dans sa vie de saint Thomas d'Aquin. A vrai dire, cet auteur a connu et utilisé le catalogue que Ptolémée de Lucques (Ptol.) a inséré dans ses Annales ecclésiastiques, en donnant une courte mais précieuse biographie de saint Thomas. Néanmoins, le catalogue de Guidonis est plus complet ; et c'est lui, non celui de Ptolémée, que les catalogues postérieurs qui constituent ce second groupe ont mis à profit. Le catalogue très incomplet de Pierre Roger (Rog.) a été établi d'après Bernard Guidonis, qui, nous le verrons, lui avait offert un exemplaire de sa vie de Thomas d'Aquin. Le catalogue de Guillaume de Tocco (Tocc), dans sa biographie de saint Thomas, est trop maigre pour se rattacher à l'un plutôt qu'à l'autre de nos groupements. Cependant, comme Tocco avait sous les yeux la monographie de Guidonis en composant la sienne, nous sommes autorisés à le rapprocher de lui pour la filiation de son catalogue. Louis de Valladolid (Vall.) et saint Antonin (Ant.) de Florence, qui ont l'un et l'autre dressé une liste des œuvres du Docteur angélique, n'ont fait le plus souvent que reproduire littéralement le travail de Bernard Guidonis. Au total six catalogues.
Le troisième groupe procède du catalogue de la Tabula scriptorum fratrum praedicalorum (Tab.). Il est suivi par celui que Henri de Hervordia (Herv.) a inséré, à peu près littéralement, dans son Liber de rébus mentor abilioribus. Celui de Laurent Pignon reproduit la Tabula avec quelques additions. Soit pour ce groupe trois catalogues.
Un mot seulement sur l'âge d'ensemble des catalogues et leur physionomie.
La date de confection des catalogues types, celle qui importe véritablement, tombe dans les vingt premières années du quatorzième siècle. Le catalogue officiel est de 1319 ; celui de Bernard Guidonis, peu à près 1320 ; ceux de Ptolémée et de la Tabula sont antérieurs de plusieurs années. La plupart des dérivés suivent d'assez près la date de composition de leurs types ; ils sont en tout cas du quatorzième siècle, exception faite pour Valladolid et Antonin qui appartiennent à la première moitié du quinzième siècle, et celui de la Pseudo-Oratio fratris Reginaldi qui est du début du seizième siècle.
Quant à la morphologie de ces différents catalogues, elle diffère
notablement de l'un à l'autre. Les dérivés se conforment d'ordinaire à leurs prototypes respectifs ; mais c'est entre ceux-ci surtout que paraissent les différences originelles.
Ainsi, la Tabula présente une simple liste de titres sans aucun renseignement ultérieur et sans préoccupation quelconque de classification de son contenu.
Par contre, Ptolémée et Guidonis fournissent d'ordinaire, outre les titres, les premiers mots de l'ouvrage pour la plupart des traités, une description du contenu, des renseignements sur le temps de la composition et des données anecdotiques. Sans tenter une classification proprement dite, ils groupent ensemble les ouvrages considérés comme des opuscules.
De son côté, le catalogue officiel du procès de canonisation, sans entrer, comme le groupe précédent, dans les détails qui tournent parfois à l'amplification littéraire, fournit un groupement très net et caractéristique de son contenu, en outre, des renseignements brefs, mais de première valeur.
Touchant le nombre des écrits inventoriés, quelques catalogues offrent une notable diversité. C'est pourquoi l'on doit mettre à part, on pourrait presque dire de côté, le catalogue de Tocco, le plus réduit de tous ; nous verrons plus avant pourquoi. Celui de Pierre Roger est, comme le précédent, volontairement incomplet, mais cependant moins sommaire. Celui de Colonna, quoique se rapprochant des grands catalogues, présente aussi passablement de lacunes.
Les autres catalogues, qui visent à dresser un inventaire complet, ont ceci de commun qu'ils contiennent tous la presque totalité des écrits authentiques. Le catalogue officiel ne contient que ceux-là. Les autres, même les catalogues types, renferment déjà quelques apocryphes, et le nombre et la nature en varient de l'un à l'autre. Cette apparition des apocryphes dans les anciens catalogues a l'avantage de nous fournir des indications utiles pour connaître les pseudépigraphes les plus anciens qui ont été mis sous le patronage de saint Thomas.
En ce qui concerne l'autorité des catalogues, et par suite la mesure de confiance que nous devons leur accorder, le catalogue officiel l'emporte de beaucoup sur tous les autres, même sur les catalogues types, lesquels sont d'ailleurs eux-mêmes supérieurs, comme facture, à ce que l'on possède de similaire dans la bibliographie de la même époque.
Il va donc de soi que nous devons procéder à l'examen détaillé de chacun des catalogues en les présentant par groupes, chaque groupe étant précédé d'ailleurs de son catalogue type. Le premier groupe sera celui qui dépend du catalogue officiel. Cette dernière pièce, en effet, constitue, en l'espèce, le document le plus sûr et le plus significatif ; et c'est à la lumière de ses données que nous devons surtout nous mouvoir dans l'étude de la question des écrits authentiques.
Nous placerons en second groupe celui qui est commendé par les catalogues Ptolémée-Guidonis, parce que nous y trouvons des informations utiles qui ne paraissent pas dans le suivant.
Le groupe issu du catalogue de la Tabulla, et qui se réduit à une simple énumération de titres, viendra en dernier lieu.
Nous dirons enfin quelques mots du catalogue de Jean de Colonna.
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Ainsi que nous l'avons indiqué déjà, le premier groupe des catalogues des écrits de saint Thomas d'Aquin est constitué par le catalogue officiel et ses dérivés.
A. — Le catalogue officiel.
Nous donnons le nom de catalogue officiel au catalogue qui a été inséré dans le procès de canonisation du saint. On verra bientôt pourquoi. Nous ne connaissons de ce catalogue qu'un seul manuscrit. Il se trouve dans les actes complets du procès de canonisation contenu dans les manuscrits 3 112 et 31 13 du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris. Ce sont des copies sur papier du quatorzième siècle. Le premier volume renferme les dépositions de témoins faites à Naples en 1319, et est de beaucoup le plus important. Le second contient les dépositions reçues à Fossa-Nuova, au mois de décembre 132 1 : elles sont relatives aux miracles opérés après la mort du saint. Cette dernière partie du procès comprend quarante-six feuilles et est restée entièrement inédite. La première partie a été publiée par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum, sous la date du 7 mars 1, jour de la mort et de la fête du saint Docteur. Le manuscrit romain, d'après lequel les Bollandistes ont édité cette première partie du procès, semble avoir contenu une lacune à l'endroit même où se trouvait le catalogue des écrits de saint Thomas. C'est pourquoi on ne trouve pas ce catalogue dans les Acta Sanctorum.
1 Tom. I Martii, p. 686-715 (Antverpiae, 1668).
Baluze, qui s'était avisé de la chose par le manuscrit signalé de la Bibliothèque nationale et qui apartenait alors à la Bibliothèque de Colbert, publia, dans ses Vitae Pafarum Avenionensium, le catalogue demeuré inédit 1 .
De nos jours, P. A. Uccelli, un prêtre de Bergame, admirateur de l'Ange de l'Ecole auquel il a consacré de nombreux travaux, donna au public, dans son intégrité, tout le fragment qui manquait dans le texte des Bollandistes 2.
L'édition de Baluze contenait quelques fautes de lecture. Uccelli en a corrigé quelques-unes. Toutefois, il a lui-même mal lu deux passages intéressants pour l'historique des écrits du saint. C'est ainsi que le catalogue nous apprend (28) que Thomas d'Aquin a composé les Questions disputées sur les Vertus, lorsqu'il vint à Paris, pour la seconde fois, secunda vice Parisius. Uccelli a lu : secundum vitae (sic), ce qui n'a pas de sens ; et malgré le (sic) d'Uccelli, le manuscrit porte très bien secunda vice. Quant à Baluze, il avait pris le parti de supprimer le passage, ayant eu sans doute aussi quelque difficulté à le déchiffrer. Pareillement, le manuscrit porte, en un autre endroit : Lecturam super Mattheum : idem f rater Petrus, quondam scolaris Parisiensis, quae defectiva est (69). Cela signifie que les leçons sur saint Matthieu, qui sont incomplètes, ont été recueillies par Frère Pierre, jadis étudiant à Paris. Baluze avait lu quidem scolaris, et Uccelli Quuedam scolaris Parisiensis, quae defuncta est ; ce qui était pire.
Ces critiques pourraient paraître à d'aucuns quelque peu minutieuses. Il n'en est rien, si l'on considère que nous n'avons à notre disposition, pour fixer le texte du catalogue officiel, que le seul manuscrit de Paris ; d'autant plus que ce manuscrit ne semble pas de première marque, au moins en cet endroit. On peut voir, en effet, par les quelques mauvaises lectures du copiste, renvoyées en note du texte que nous éditons, que le scribe n'était pas très au courant des œuvres de saint Thomas et des choses scolaires.
En tout cas, tel qu'il est, le texte du manuscrit, lu attentivement, ainsi que nous croyons l'avoir fait, ne prête à aucune difficulté sérieuse.
1 Parisiis, 1693, t. II, col. 7.
2 Due documenti inediti per la vita di San Tommaso d'Aquino, dans La Scienza et la Fede, anno XXXIII, Série III, vol. XXII, et tirage à part, Napoli, 1873.
Si sur un article ou deux un point d'interrogation se pose, la raison n'est pas d'ordre paléographique, mais remonte probablement à la rédaction originale du catalogue.
D'ailleurs, ce qu'une pluralité de manuscrits ne nous fournit pas comme surcroît de sécurité pour l'exactitude du texte, les catalogues dérivés de celui qui nous occupe remplissent virtuellement le même office en ce qui concerne son contenu, et même l'un d'entre eux, celui du ms. Harley, reproduit, en grande partie, la littéralité du texte original.
Nous transcrivons donc immédiatement le texte du catalogue officiel, en y ajoutant la numérotation des parties et des articles, L'orthographe et la ponctuation en sont modernisées pour plus de commodité, mais le texte est scrupuleusement exact.