Dominicales aliquas, et festivas, et quadragesimales
68. Collationes 4 De decem praeceptis ; frater Petrus de Andria.
69. Lecturam super Matthaeum 5 ; idem frater Petrus, quondam scolaris Parisiensis, quae defectiva est.
70. Lecturam super primum De Anima ; frater Raynaldus de Piperno.
1 Le copiste qui avait mal écrit le mot l'a lui-même corrigé.
2 Ms. Methaurorum.
3 Ms. Collectiones.
4 Ms. Collectiones.
5 Ms. Mathiam.
Ce catalogue des écrits de saint Thomas fait partie de la déposition de Barthélémy de Capoue, reçue par les délégués pontificaux, le 8 août 13191. Ainsi qu'il appert de ses déclarations, le témoin avait connu, étant encore jeune homme, Thomas d'Aquin pendant son dernier séjour à Naples (1272-74). Depuis lors, il avait parcouru les degrés d'une carrière honorable, couronnée maintenant par les premières magistratures du royaume. Barthélémy était, au temps du procès, logothète et protonotaire du royaume de Sicile, c'est-à-dire investi de deux des plus hautes charges de l'Etat. « L'homme qui en était revêtu, écrit l'historien de Frédéric II, se trouvait officiellement rapproché de la personne du prince, puisqu'il présidait à l'expédition et au contrôle de tous les actes impériaux en qualité de protonotaire, et que, comme grand logothète de Sicile, il était chargé de toutes les requêtes sur lesquelles le monarque s'était réservé le droit de prononcer. 2 »
Les rapports du logothète avec Thomas d'Aquin, son savoir et sa position sociale, le mettaient sans doute à même de fournir des renseignements précis sur les œuvres du grand Docteur napolitain ; et sa déposition, de par ailleurs, est particulièrement instructive et intéressante. Cependant, ce serait se méprendre, croyons-nous, de se représenter Barthélémy de Capoue comme le rédacteur effectif du document. Il y avait de graves difficultés à l'exécution d'un semblable travail, et l'ordre seul des Prêcheurs pouvait le mener à bonne fin, grâce aux ressources d'informations qu'il possédait. L'examen du catalogue, on le verra, témoigne à l'évidence qu'il ne peut être l'œuvre d'une personne étrangère à l'ordre. Par contre, en l'insérant dans la déposition du logothète du royaume, on a voulu le placer sous l'autorité morale du témoin qui l'emportait incontestablement sur les autres, par l'étendue de son savoir, sans doute, mais surtout par ses hautes fonctions.
1 Acta Sanct., 1. c. Processus, n° 76 et suiv., p. 711.
2 Huillard-Bréholles, Historia diplomatica Friderici Secundi, Parisiis, Introduction (1859), p. cxxix. L'auteur cité nous indique les étapes de la carrière de Barthélémy. « En 1294, au mois d'avril, Barthélémy de Capoue, chevalier, est protonotaire du royaume de Sicile. En janvier 1295, il est à la fois protonotaire de Sicile et maître des comptes, magister rationalis. En mars 1297, il échange ce dernier titre pour celui de logothète, et s'intitule dès lors logothète et protonotaire de Sicile. Les deux fonctions, jusqu'alors distinctes, se trouvent désormais confondues et n'en forment plus qu'une. » (Loc. cit, p. cxxiv.)
Avant de nous demander comment l'ordre lui-même a pu s'y prendre pour dresser l'index des œuvres de saint Thomas, nous devons examiner le document. Cette inspection facilitera l'intelligence du problème.
Ce qui frappe le plus, quand on étudie le catalogue du procès de canonisation, c'est ce que l'on est en droit d'appeler le sens critique de ceux qui l'ont établi. A ce point de vue, il se distingue nettement des catalogues des autres groupes et même de ses propres dérivés. Les autres catalogues ont la préoccupation d'établir un certain ordre dans leur nomenclature. Ils essaient, soit de la diviser par ordre de matières ou par ordre chronologique, soit de mettre en évidence les ouvrages les plus importants, soit quelque chose d'analogue. Le catalogue officiel se place sur un autre terrain : il veut, avant tout, fixer exactement la totalité des œuvres du Maître ; ne rien omettre et ne rien laisser s'y introduire subrepticement. De là la façon de diviser sa matière, ce qui est déjà, dans sa pensée, une justification de son information.
Le catalogue, en effet, contient trois sections bien accusées. Nous les avons fait précéder de chiffres romains pour rendre évidente l'économie du document. La première section, qui renferme vingtcinq articles, se termine par ces mots : Supradicta omnia vocantur opuscula. Nous sommes donc en présence ici de ce que l'auteur appelle les Opuscules. Nous verrons bientôt ce qu'il faut entendre par ce mot. La seconde section commence par cette observation, qui fait en quelque sorte suite à la précédente : Tôt etiam alia opéra edidit, quorum exemplaria sunt Parisius. Les articles dont les exemplaires sont à Paris constitutent la seconde section et ils sont au nombre de trente-six. Enfin, la troisième section renferme neuf articles. Ce sont des ouvrages que Thomas d'Aquin n'a pas lui-même écrits, mais qui ont été recueillis par quelques-uns de ses auditeurs. Cette division tripartite nous met en présence d'un rédacteur qui a de véritables préoccupations de critique bibliographe, et qui envisage sa tâche par son côté spécifique, par son côté formel eût-on dit de son temps, et non par son seul côté matériel.
La courte information qui précède les écrits de la troisième catégorie est particulièrement significative. Après nous avoir énuméré les ouvrages de la première section, c'est-à-dire les Opuscules, et ceux de la seconde, dont les exemplaires sont à Paris, le rédacteur
s'exprime ainsi : Si autem sibi alla adscribantur , non ipse scripsit et notavit, sed cdii recollegerunt post eum legentem, vel praedicantem. Ainsi donc, le rédacteur insiste avec une extrême précision pour nous dire que l'on ne doit attribuer aucun autre écrit à Thomas d'Aquin en dehors de ceux qu'il vient d'énumérer. Si on les lui attribue, ce n'est pas lui qui les a composés, ce sont des reportations de ses auditeurs, prises pendant qu'il enseignait ou prêchait. Et le scrupuleux rédacteur énumère les écrits principaux qui ont vu le jour par ce procédé, parce que les collecteurs en sont connus et présentent de sérieuses garanties.
On comprend que l'auteur ou les auteurs du catalogue accrédité par le logothète au procès de canonisation devaient être très sûrs de leur fait, puisqu'ils excluaient à l'avance toute addition ultérieure à l'héritage littéraire du grand Docteur dominicain. L'intérêt même de leur client ne leur eût pas permis une affirmation aussi catégorique, si, au terme de leurs investigations pour rédiger leur liste, il fût resté une possibilité de doute ; et l'autorité officielle de l'ordre pouvait seule prendre une semblable attitude et une pareille responsabilité. C'est pourquoi nous avons écrit, à plusieurs reprises, que ce catalogue se présente dans des conditions toutes particulières pour résoudre le problème de l'authenticité des écrits de Thomas d'Aquin. Il nous donne tous les écrits effectivement composés par le Maître et récuse d'avance toute addition possible d'apocryphes. Pour les mêmes raisons, d'ailleurs corroborées par ce qui suit, l' avons-nous qualifié de catalogue officiel.
Reprenons maintenant, l'une après l'autre, les trois sections du catalogue, et voyons quelles observations elles suggèrent.
La première section, nous dit le catalogue, comprend les écrits qui sont appelés Opuscules : Supradicta omnia vocantur opuscula. La formule est brève, comme tout ce qui est information additionnelle à la liste des ouvrages dans ce document. On comprend sans peine que le nom d'opuscule porte avec lui-même une certaine signification. Opusculum étant le diminutif d'opus, nous nous trouvons manifestement en présence de compositions brèves ou de moindre étendue que celles qui sont dans la seconde section. Cependant, ce groupement des opuscules en une section spéciale implique quelque chose de plus.
Bernard Guidonis, dans le catalogue que nous étudierons dans
la suite, nous apprend ceci : Scripsit etiam sanctus Thomas doctor diversos tractatus et libellos, ad instantiam diversarum personarum, quibus sicut ei mittebant dubia, dabat ipse de veritate responsa ; qui tractatus recollecti in unius voluminis corpore, ipsum efficiunt satis magnum, et intitulantur communiter opuscula sancti Thomae ; et possunt ordinari in uno volumine ad beneplacitum ordinantis quia unus ab alio non dependet. Sunt autem numéro circiter quadraginta, paulo plus minusve.
Ptolémée de Lucques, dans son catalogue que Bernard Guidonis avait eu sous les yeux en rédigeant le sien, avait écrit de son côté : Et quamvis multa sint quae scripsit [saint Thomas], quae sunt opéra diffusa, ut materia requirit ; scripsit tamen quaedam opuscula secundum consultationes sibi factas a diversis principibus et personis, quae in uno volumine reponuntur , sicut Epistolae Augustini, et eo ordine quo traduntur, hic scribuntur.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur le chiffre et l'ordre des Opuscules tels que nous les fournissent Guidonis et Ptolémée, nous retrouverons cette question dans la suite, à l'occasion même de leurs catalogues. Ce que nous devons présentement en retenir, c'est que l'on avait constitué, avant même le procès de canonisation, une collection, pour ainsi dire officielle et en un volume, des Opuscules de saint Thomas ; et cela, dit Ptolémée, comme on l'avait pratiqué pour les Lettres de saint Augustin. Guidonis nous déclare que cette collection des Opuscules constituait un volume assez considérable1. Mais tandis que le premier semble nous indiquer que ces Opuscules avaient un ordre presque invariable et comme officiel, le second suggère une opinion contraire, en déclarant que les Opuscules étant individuellement des travaux complets et indépendants les uns des autres, on peut les ordonner à volonté. Bernard, à notre avis, est ici mieux informé que Ptolémée.
Toutefois, nos deux auteurs, qui étaient l'un et l'autre surtout des historiens, ne paraissent pas avoir pratiqué de recherches très spéciales sur les œuvres de saint Thomas. Le chiffre d'une quaran-
1 Les personnes qui ne se rendent pas compte de ce qu'une page de manuscrit des treizième et quatorzième siècles peut contenir de matière pourraient s'étonner qu'un seul volume contînt tous les Opuscules de saint Thomas, dont quelques-uns sont assez étendus. Il en est pourtant ainsi, et des volumes de cette sorte existent encore.
36 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'aQUIN
taine d'Opuscules qu'ils attribuent au Maître est très disproportionné à celui de vingt-cinq que comporte le catalogue du procès de canonisation.
Des collections d'Opuscules semblables à celles que Guidonis et Ptolémée décrivent existaient déjà de leur temps. Mais il en existait aussi de tous points pareilles à celle du catalogue officiel. Un manuscrit de la Bibliothèque de Saint-Marc de Venise1 contient la collection des Opuscules telle que le procès de canonisation la définit. Les vingt-cinq pièces 2 par lui indiquées s'y trouvent intégralement, sans aucune addition d'apocryphes ou d'autres écrits authentiques. Il est vrai qu'ils ne s'y présentent pas dans le même ordre, ce qui justifie l'observation déjà mentionnée de Bernard Guidonis, mais la collection n'en est pas moins identique à celle du catalogue officiel. Si l'on considère, en outre, que le manuscrit de la Marciana est du quinzième siècle, l'on verra que la collection primitive telle que le catalogue officiel en avait constaté l'existence s'est maintenue assez tard dans son état primitif.
Ainsi donc, dans la pensée du rédacteur du catalogue officiel, le groupe des Opuscules représente une collection définie et close, dont l'existence sous la forme d'un volume, est constatée antérieurement à la rédaction des deux autres catalogues que nous avons nommés tout à l'heure. Il nous est impossible, d'ailleurs, de fixer le moment où cette collection a été ainsi constituée. Par son origine, elle se rapproche peut-être du temps de la mort de Thomas d'Aquin. A défaut de renseignements positifs, l'existence de manuscrits, contenant la collection des Opuscules, et remontant, par leur ancienneté, jusqu'à cette époque, pourrait servir à éclairer le problème.
Quant à l'ordre adopté par le catalogue officiel dans rémunération des vingt-cinq Opuscules, il est manifestement fortuit. On n'y découvre aucune préoccupation de classification, soit chronologique, soit méthodique, soit autre. Le rédacteur du catalogue savait sans doute que les Opuscules n'avaient pas d'ordre fixe dans les exem-
1 C'est le Cod. 31, Classis VI, Theologici, décrit par Valentinelli, Bibliotheca manuscripta ad S. Marci Venetiarum, Venetiis, t. II (1869), p. 86.
2 Voici la concordance des nos du catalogue officiel avec ceux du manuscrit ; ces derniers sont entre parenthèses. 1 (15), 2 (3), 3 (5), 4 (8), 5 (14), 6 (24), 7 (13). 8 (16), 9 (17), 10 (18), 11 (19), 12 (20), 13 (6), 14 (11), 15 (21), 16 (22), 17 (7), 18 (4), 19 (10), 20 (2), 21 (12), 22 et 23 (23), 24 (9), 25 (1).
plaires du volume qu'ils constituaient, et il les a reproduits lui-même d'une façon quelconque, peut-être en se conformant à l'état de choses existant dans l'exemplaire qu'il avait sous la main, ou auquel il accordait plus de crédit.
La seconde section du catalogue officiel comprend les ouvrages dont il est dit que les exemplaires se trouvent à Paris. Par cette affirmation, le rédacteur fournit comme la justification de l'énumération qu'il va faire. Les exemplaires, en effet, étaient les manuscrits officiels sur lesquels les libraires et stationnaires de Paris prenaient leurs copies, et sur lesquels aussi les particuliers, du moins ceux de l'ordre, collationnaient les leurs. J'ai déjà indiqué cette pratique et signalé le fait qu'un bon nombre d'ouvrages de saint Thomas paraissent sur les catalogues des libraires parisiens dont l'Université tarifait les prix de vente 1 .
Le contenu de cette section du catalogue pouvait donc être fixé d'après des informations prises à Paris même. Mais nous verrons qu'on pouvait bien les posséder à Naples.
Les ouvrages mentionnés dans cette partie du catalogue sont ceux que l'on qualifierait aujourd'hui d'ouvrages classiques, scolaires ou scientifiques. Ce sont les grandes publications de Thomas d'Aquin que recherchaient surtout les étudiants et les maîtres des Facultés d'Arts et de Théologie. La plupart de ces écrits étaient le produit de l'enseignement public du Maître : commentaires de textes classiques, profanes ou sacrés ; disputes ordinaires et quodlibetiques ; enfin les grandes créations de la Somme théologique et de la Somme contre les Gentils.
L'ordre d'énumération du contenu de cette section est très plausible. Ce sont d'abord les grandes œuvres théologiques (26-30), puis les œuvres scripturaires (31-44), suivies des commentaires sur Denis l'Aréopagite et Boëce (45-47), et enfin les commentaires sur Aristote (49-61).
La troisième section du catalogue officiel contient divers ouvrages que Thomas d'Aquin n'a pas rédigés lui-même, mais qui ont été reportés par quelques-uns de ses auditeurs. En constituant cette
1 Supra, p. 8.
38 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'aQUIN
partie spéciale, l'auteur du catalogue témoigne combien il était exactement informé sur l'œuvre littéraire du Maître. On voit qu'il connaît l'existence d'autres attributions, mais qu'il ne les accepte pas. Il est bien difficile, en effet, qu'il ignore en tout ou en partie les catalogues de Ptolémée et de la Tabulla rédigés avant le sien. Malgré ces autorités, il ne s'en laisse pas imposer ; il les récuse d'un seul mot : Thomas n'a pas composé d'autres ouvrages que ceux qu'il a mentionnés. Et parmi les écrits qui peuvent prétendre au titre de reportations vraiment authentiques, il n'en accepte que neuf ou dix1, parce qu'il en connaît les auteurs, et que ceux-ci présentent des garanties exceptionnelles de sécurité. En dehors de quelques séries de prédications (64-67), pour lesquelles le reporteur n'est pas désigné, nous savons que les autres ouvrages ont été recueillis par Raynald de Piperno, le fidèle compagnon de saint Thomas, et par Pierre d'Andria, qui avait été son auditeur à Paris (69). Nous dirons un mot bientôt du premier. Quant au second, il nous est aussi connu. En 1294, il est nommé par lettres pontificales vicaire général de la Province dominicaine de Sicile alors constituée par sa séparation d'avec l'ancienne Province romaine. Très sympathique au roi Charles II d'Anjou qui l'emploie dans ses affaires, il est prieur de Bari, en 1300. Ses mérites le font élever à l'épiscopat, et il occupe le siège de Vico Equense, le 13 août 1306, où il meurt vers 1316 2.
On remarquera aussi comment le catalogue officiel entre, pour cette troisième section, dans des détails précis et intéressants. Ne signalons comme spécimen que le cas de la Lectura super Johannem, recueillie par frère Raynald, mais qui a été, dit le catalogue, corrigée par frère Thomas (63).
On se demandera peut-être dans quelle mesure les écrits de la troisième section ont droit à être considérés comme authentiques, étant donné qu'ils sont de simples reportations. A cela nous répondrons qu'il ne faut pas perdre de vue l'origine de ces ouvrages. Si exactement qu'ils aient reproduit les paroles du Maître, celui-ci
1 Selon que l'on considère le n° 67 comme contenant un ou deux ouvrages. De Rubeis, De gestis et scriptis, diss. XX, cap. v, n° IV ; Uccelli A., Sermoni inediti delV angelico dottore S. Tommaso d'Aquino, estratti del periodico II Genio Cattolico di Reggio-Emilia, 1875, pp. 2-3.
2 Scriptores Ord. Praed. I, p. 532 ; Merra E., La chiesa e il convento di S. Domenico in Andria, Trani, 1897, pp. 143-150.
n'est pas également engagé dans une leçon orale ou une prédication que dans un ouvrage écrit de sa main. Mais étant donné d'une part la sûreté de doctrine de l'Ange de l'Ecole, et de l'autre la fidélité des reporteurs, ces ouvrages ont droit de prendre place à côté des autres. Si toutefois une difficulté de détail était soulevée par leur teneur, il ne faudrait pas oublier à quelles circonstances ils doivent leur origine.
Quant à la fidélité des report ations de Raynald de Pipera o et de Pierre d'Andria, elle est entière. Il ne s'agit sans doute pas ici de la sincérité de leur intention, mais de la possibilité de sténographier, comme nous dirions aujourd'hui, la parole courante d'un professeur ou d'un prédicateur. La chose ne présentait pas alors de grandes difficultés. Les personnes qui ont fréquenté les manuscrits du treizième siècle, qui contiennent des reportations ou des écrits pour l'usage privé de leurs possesseurs, savent combien l'écriture en est extrêmement abrégée et équivaut à une véritable sténographie. C'est pourquoi nous sommes autorisés à voir dans ces reportations une reproduction littérale, ou à peu près, de l'enseignement du Maître, spécialement dans les œuvres scolaires, les reportations de prédications tendant d'ordinaire à supprimer les développements et les amplifications.
Une curieuse annotation ajoutée par Raynald de Piperno à sa reportation sur l'Evangile de saint Jean pourrait peut-être faire hésiter sur l'exactitude littérale de son œuvre1. Mais ce serait se méprendre que de confondre une formule d'humilité avec un aveu
|i ! L1^ Haec ergo sunt quae ego Frater Raynaldus de Piperno, ordinis Praedicatorum, ad preces quorumdarn sociorum et specialiter ad mandatum Reverendi Patris Domini praepositi Sancti Audomari post Fratrem Tbomam de Aquino, quasi qui colligit racemos post vindemiam, utinam non diminute, collegi. Ubi de bene dictis Deo inspirant] laudes, magistro dicenti grates a legentibus referantur. Sed de minus bene dictis mihi tantum attribuendis, veniam labor et imperitia impetrent, caritas vero qua labor assumitur, orationum suffragia mereatur. Expliciunt apostillae super Joannem. » Script. Ord. Praed., I, page 382. Echard déclare que cette note se trouve dans tous les manuscrits parisiens de cet ouvrage. Le catalogue de la Bibliothèque mazarine l'a reproduite d'après le manuscrit 801 (177). Catalogue général des Manuscrits des bibliothèques publiques de France, Paris, Bibliothèque mazarine, t. I (1885), p. 387. Le catalogue de la bibliothèque d'Amiens le donne aussi d'après le ms. 78 de cette bibliothèque. Catalogue général, t. XIX, p. 33. Voyez aussi Opéra omnia, édition Vives, t. XX, p. 375-76.
d'inexactitude. D'ailleurs, le commentaire sur l'Evangile de saint Jean, dont il s'agit, et que Raynald qualifie de postilles, a été corrigé par Thomas d'Aquin, ainsi que nous l'apprend le catalogue officiel (63) ; et ce même document, qui ne donne jamais un qualificatif ni un éloge aux écrits de saint Thomas, dit de celui-là seul qu'on ne peut rien trouver de mieux : non invenitur nielior.
Telles sont, croyons-nous, les observations générales qui se dégagent de l'examen du catalogue présenté au procès de canonisation. Elles suffisent pour confirmer son autorité et sa valeur exceptionnelles. Ce document, peut-on dire, résout à lui seul le problème d'ensemble de l'authenticité des écrits de saint Thomas. Il donne l'indication de tout ce qui est authentique et le mode dont certaines œuvres, qui ont moins strictement droit à l'authenticité, peuvent encore être considérées comme appartenant au Maître. Si nous avons à faire quelques réserves de détail, on verra plus loin pourquoi, cela ne peut infirmer en rien l'autorité de premier ordre dont ce catalogue est revêtu.
Ce que nous savons du catalogue officiel nous permet maintenant de poser plus utilement la question de son mode de composition. Nous ne pouvons pas prétendre en désigner nommément l'auteur ou les auteurs. Nous avons dit plus haut, et cela paraît manifeste, qu'il faut y reconnaître la main de quelqu'un d'autorisé et de bien renseigné de l'ordre des Prêcheurs. Ce qui importe ici, c'est de savoir si l'information du compilateur de cet index a pu être très sûre. A cela, nul doute. Le rédacteur nous a dit que le premier groupe d'écrits est constitué par les Opuscules, et nous avons vu que les Opuscules avaient été recueillis antérieurement en un volume quasi officiel. Pareillement, en plaçant dans le second groupe les écrits dont les Exemplaires sont à Paris, il signale un fait de notoriété publique. Quant aux reportations du troisième groupe, elles sont, pour le principal, l'œuvre de deux religieux du royaume de Naples : de Pierre d'Andria, mort quelques années à peine avant le procès de canonisation où fut présenté le catalogue, et de Raynald de Piperno, qui semble avoir succédé à Naples à Thomas d'Aquin dans ses fonctions scolaires et où il se fit le défenseur ardent de ses doctrines et le propagateur de son culte1. Si Thomas d'Aquin, qui a laissé son
1 Scriptores Ord. Praed., I, p. 381.
héritage littéraire au couvent de Naples \ n'avait pas eu soin de garder avec lui toute son œuvre écrite, Raynald de Piperno, qui fut le compagnon du saint pendant une grande partie de sa carrière littéraire, n'y a pas manqué. Cela, nous n'avons pas besoin de le déduire de sa piété à l'égard de son maître, nous le savons positivement. Le manuscrit XXV des Archives royales de Naples contient le commentaire inachevé de Thomas d'Aquin sur les Psaumes. Il est antérieur à la canonisation du saint. Le copiste a ajouté à la fin du commentaire ce précieux colophon : Explicit postilla super partent Psalterii secundum Fratrem Thomarn de Aquino ordinis Predicatorum, quia non invenitur plus in exemplari Fratris Raynaldi de Piperno, qui fuit socius fratris Thome usque ad mortem, et habuit omnia scripta sua2. Ainsi donc, le copiste avait utilisé pour sa transcription le manuscrit de Raynald de Piperno, qui avait lui-même en sa possession tous les écrits de Thomas ^d'Aquin. On comprend combien il était facile et sûr de dresser, à Naples même, un catalogue exact des œuvres de Thomas d'Aquin.
Nous avons insisté jusqu'à présent sur la valeur et le mérite exceptionnels du catalogue officiel. Notre critique ne serait pas complète si nous omettions de signaler deux points de détail où nous le trouvons cependant en défaut. Nous devons toutefois observer qu'il ne nous est pas possible d'établir que le catalogue original soit responsable de ces deux petites imperfections. On a vu plus haut que nous ne possédons qu'un seul manuscrit pour établir le texte du cata-
1 Que Thomas d'Aquin ait transporté avec lui à Naples les ouvrages qu'il avait composés et même ses propres manuscrits, c'est ce qui paraît résulter de ce fait que les manuscrits connus de la main de Thomas d'Aquin proviennent du couvent de Naples. Tel le manuscrit qui contient la Somme contre les Gentils, les Commentaires sur Isaïe et le De Trinitate de Boèce qui, porté de Naples à Bergame, en 1354, est passé à la Vaticane en 1876. Voyez l'historique de ce manuscrit dans Uccelli P. -A. 5. Thomae Aquinalis Summa de veritate Catholicae Fidei contra Gentiles, Romae 1878, Praefatio. Au dix-septième siècle, d'autres manuscrits se trouvaient aussi aux couvents de Naples, Aversa et Salerne (1. c, p. xvm, note C), c'est-à-dire dans le midi de l'Italie, et avaient sans doute la même provenance que le premier.
2 Uccelli P. -A. Esposizione inedita de Salmi LU, LUI et LIV di san Tommaso d' Aquino, Napoli, 1875, p. 5 ; du même, 5. Thomae Aquinatis in Isaiam prophetam, in très Psalmos David, in Boetium de Hebdomadibus et Trinitate Expositiones, Romae, 1881, p. xvi.
42 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'aQUIN
logue, et encore ce manuscrit est-il assez ordinaire. Il se pourrait donc que le texte primitif du procès de canonisation ne fût pas déficient, là où il nous le paraît aujourd'hui. Cependant, la double faute qu'il contient doit remonter très haut dans la filiation des manuscrits, parce qu'elle existait dans les exemplaires qu'ont eus sous les yeux les catalogues dérivés dont nous allons bientôt parler.
Tout d'abord, notre catalogue fait un double emploi. Au n° 25, il désigne la Brevis compilatio theologiae, ad fratrem Raynalditm de Piperno ; et au n° 48, le De fide et spe, ad fratrem Raynaldum de Piperno. Or, c'est là un seul et même ouvrage, qui porte tantôt l'un tantôt l'autre titre ; les deux justifiés d'ailleurs par le contenu. Le seul catalogue de la Pseudo-or atio parmi les dérivés de l' officiel a suivi son prototype, preuve que le manuscrit qu'a lu son auteur était dans le même état que notre texte. Le fait est d'autant moins douteux que le De fide et spe y est précédé et suivi des mêmes ouvrages. Par contre, tous les autres catalogues, et à quelque groupe qu'ils appartiennent, ne mentionnent cet ouvrage qu'une seule fois, mais sous l'un ou l'autre titre. De plus, ce qui nous fait croire que le n° 48, De fide et spe, n'est pas primitif, c'est qu'il se trouve intercalé, sans rime ni raison, entre d'autres ouvrages d'une tout autre nature. Il n'a d'ailleurs rien à faire avec les ouvrages de la seconde section parmi lesquels il a pris place. C'est pouquoi on le trouve, avec raison, sous le titre de Compendium, dans la première section. Renseigné comme il était, le rédacteur du catalogue ne pouvait commettre une pareille méprise. Il est probable que quelqu'un de moins bien informé, trompé par la diversité des titres du traité, aura écrit le De fide et caritate en marge d'un des premiers manuscrits, et il sera passé de là dans le texte courant des copies ultérieures.
Le texte de notre catalogue officiel est aussi passible d'une omission. On n'y rencontre pas le Commentaire sur Job qu'inscrivent, sans exception, tous les autres catalogues, et je rappelle qu'ils sont au nombre de quatorze. Toutefois, les catalogues dérivés qui appartiennent au premier groupe ne l'ont pas trouvé dans le texte de l'Officiel qu'ils ont utilisé, car aucun, en complétant son modèle par l'addition de cet ouvrage, ne l'a inséré au même endroit. D'autre part, il ne peut pas y avoir de doute sur l'authenticité de cette œuvre, à quelque point de vue qu'on se place, soit de la critique interne, soit de la critique externe. Il est surtout remarquable que les divers catalogues dérivés de l'Officiel n'ont complété leur modèle que pour
un seul ouvrage1, celui-là même dont il est ici question. Il est peu probable que le rédacteur du catalogue du procès de canonisation Tait prétérité par oubli. Il est plus vraisemblable que les notaires qui ont rédigé les actes du procès l'auront omis, par inadvertance, ou qu'il sera tombé dès l'une des premières copies. Mais il ne faut pas perdre de vue que les actes du procès semblent avoir été bien peu souvent reproduits.
Il existe, en outre, dans le catalogue officiel une particularité plus remarquable que la précédente omission. C'est l'indication que saint Thomas a composé des Commentaires littéraux sur les quatre Evangiles (35-38) ; un second sur saint Matthieu, mais incomplet, reporté par Pierre de Andria (69), et un second sur saint Jean, reporté par Raynald de Piperno (62). Or, dans les œuvres complètes, en dehors de la catena aurea, que notre catalogue indique sous le titre de Gloses (31-34), et dont il n'est pas question ici, on trouve seulement un Commentaire sur saint Matthieu qui ne peut être la reportation de Pierre de Andria, puisque ce Commentaire est complet, tandis que la reportation ne l'était pas ; et le Commentaire sur saint Jean qui est la reportation de Raynald de Piperno, ainsi qu'en fait foi la note finale que nous avons reproduite plus haut (p. 39). Il nous manque donc les Commentaires écrits par saint Thomas sur Marc, Luc et Jean, plus la reportation de Pierre de Andria sur Matthieu, soit en tout quatre ouvrages qui représentent la presque totalité d'un Commentaire sur les quatre Evangiles. Ces ouvrages restés inédits existent-ils à l'état manuscrit ? Nous reviendrons sur ce point après avoir fait la recension générale de nos catalogues.
Une dernière question, et d'ordre plus général, devrait se poser encore. Malgré le bien informé du catalogue officiel, doit-on le considérer comme absolument clos, de telle sorte qu'il ne puisse exister aucun écrit authentique de Thomas d'Aquin en dehors de l'inventaire qu'il a établi ? Cette question trouvera aussi sa place naturelle quand, après avoir fait la critique et le dépouillement des autres catalogues, nous aurons à en discuter le résultat. Que l'on sache, en attendant, que les quelques écrits authentiques qui ne paraissent pas au catalogue officiel devaient être inévitablement ignorés de l'auteur, à raison
1 II y a une exception sans importance pour le catalogue Ambr. dont le texte édité semble contenir des lacunes et est très incorrect.
de leur caractère privé, ou omis par lui, parce qu'il ne lui appartenait pas de leur faire prendre place dans l'héritage littéraire personnel du Docteur angélique.
B. — Le catalogue Harléien.
Nous désignons sous ce nom le catalogue inséré dans une vie anonyme de saint Thomas d'Aquin qui porte le n° 916 dans le fonds Harley, au British Muséum1. Ce catalogue occupe le chapitre seizième (fol. I2v-i4r), sous ce titre, Libri quos fecit, et n'est autre que le catalogue du procès de canonisation auquel l'auteur a fait subir quelques légères retouches. Il en suit assez fidèlement dans son ensemble la teneur littérale pour que nous nous contentions de donner ci-dessous ses seules variantes. Il joint une numérotation en chiffres romains aux ouvrages de la première section de l'Officiel, soit xxiiii, car il met sous le n° xxn les nos 23 et 24 du catalogue officiel. Après le n° xxiiii, la numérotation cesse. En outre, à partir de la Somme théologique (27) jusqu'à la fin, chaque article est précédé du mot item.
L'auteur anonyme a eu le souci de reproduire dans la vie de saint Thomas le catalogue du procès de canonisation qui lui parais-
1 C'est un ms. en parchemin, de 95x138 mm., de 64 feuillets, écriture du quatorzième siècle, écrit à longues lignes, sauf le fol. 13 verso, où le texte est à deux colonnes : c'est l'endroit même de notre catalogue. Le ms. commence ainsi : Prohemium in historiam sancti Thome de Aquino de ordine predïcaiorum. Deus qui dixit de tenebris lumen splendescere mediis temporibus quasi ad mundi vesperam novi luminis radiis ecclesie sue miseratus illuxit. Il finit : Et infirmi veniebant ad sepulchrum dicti fratris Thome et communiter omnes sani recedebant. La vie contient soixante-six chapitres, et à la fin du dernier se trouvent plusieurs récits de miracles, distingués seulement par des alinéas.
Le Prohemium commence par les mêmes mots que la vie de saint Thomas par Guillaume de Tocco, mais s'en écarte assez vite. On dirait, à en juger par les débuts, une refonte de la vie de Tocco. Mais tandis que cette dernière n'a que des indications très incomplètes sur les œuvres du saint, la vie du fonds Harley a inséré le catalogue officiel, à peine retouché.
Je dois la connaissance du ms. Harléien, ainsi que les renseignements ci-dessus, à mon savant confrère le R. P. D. Prùmmer, professeur à l'Université de Fribourg, et la collation du catalogue officiel sur le texte du ms. Harl. aux soins bienveillants du Rme P. Dom F. Cabrol, abbé de Saint-Michel de Farnborough. Je suis heureux de dire ici à ces Messieurs toute ma gratitude pour leurs bons services.
sait, sans doute, le plus autorisé. Il s'est permis toutefois d'y faire quelques légères retouches dont on entend aisément la raison. Ainsi, il a omis les mots qui achèvent la première section de l'Officiel : Supradicta, jusqu'à Tôt etiam inclusivement ; pareillement le début de la section troisième : Si autem jusqu'à Lecturam exclusivement. Ces informations lui ont paru par trop minutieuses et par suite inutiles dans un catalogue inséré dans une vie qui se donne des allures littéraires. En conséquence de ces modifications, le catalogue officiel, dans ce nouvel état, se présente seulement sous forme de deux parties, dont on ne voit plus d'ailleurs la raison d'être. En outre, la troisième partie de l'Off. , jointe dans Harl. à la seconde dont les exemplaires sont à Paris, crée une véritable confusion, parce que les ouvrages reportés ne sont pas dits par l'Officiel être en exemplaires à Paris.
Deux modifications sont à noter parmi les retouches faites par l'auteur du catalogue Harl. L'une consiste dans l'adjonction du n° 70 au n° 55 de l'Off., dans le dessein de rapprocher le commentaire du premier livre du De Anima des deux autres livres ; la seconde consiste dans l'addition, ainsi que nous l'avons dit plus haut, du Commentaire sur Job, qui manquait à l'Off., et que notre auteur a placé, au petit bonheur, après le n° 68.
Observons, enfin, que Harl. est en désaccord avec l'Off. sur le nombre des livres contenus dans trois traités.
Tandis que l'Off. attribue quatre livres au Commentaire sur la Politique (66), Harl. lui en attribue deux seulement, ce en quoi il se trompe, saint Thomas ayant commenté, selon toute apparence, les quatre premiers livres * .
Off. donne trois livres au Commentaire sur le De caelo (52) et Harl. deux. En réalité, saint Thomas a commenté les deux premiers livres et écrit huit leçons sur le troisième2.
Enfin, l'Off. indique la Lecture sur les psaumes comme s'éten-
1 Théophile de Crémone O. P. prétend que saint Thomas n'a pas commenté les Politiques au-delà du milieu du troisième livre (6e leçon inclusivement). Cela n'est pas très vraisemblable. Tous les anciens catalogues qui nous fournissent des renseignements signalent quatre livres. Script, Ord. Praed., I, p. 286 ; De Rubeis, Dissert, xxiii, cap. ni, n° II ; Jourdain, La philosophie de saint Thomas, I, p. 88.
2 Script. Ord. Praed., I, p. 283 ; De Rubeis, /. c, n° I.
dant à quatre nocturnes (64), tandis que le Harl. les réduit à trois. Dans les éditions de cet ouvrage on trouve le commentaire des cinquante-un premiers psaumes, ce qui correspond aux psaumes des nocturnes des trois premières fériés, de là l'indication de trois nocturnes. Mais dans le manuscrit de frère Raynald de Piperno, on trouve le commentaire des trois psaumes suivants, par conséquent le commencement du quatrième nocturne. Uccelli a publié ce fragment inconnu aux anciens éditeurs1.
Dans les extraits du Harl. que nous donnons ci-dessous, les additions ou variantes par rapport au catalogue Off. sont en italique.
HARL
Libri quos fecit.
Sunt autem opéra ab ipso édita hic subscripta, videlicet :
1. Contra impugnantes Dei cultum et religionem, id est, contra...