CHAPITRE NEUVIEME
n particulière. De la curiosité consiilérde ci passion du philosophe.
Une des forces les plus vivifiantes de notre àme, celle [ui DODS secoue avec le pins de succès sur ce lit de laresse que l'apathie nous dresse incessamment, c'est a curiosité. Passion de petite fille , passion de vieille èmme, mais aussi passion de grand homme et de ;Taad esprit. Si le vulgaire n'était curieux des petites choses et l'élite des grandes, il faudrait représenter le jenre hamain sons le symbole d'Endymion donnant lu clair de lune, et il ne ferait pas ainsi grande figure, u)mme le prétend Socrate dans le Phédon.
Le philoeophe a plus besoin qu'un autre de ce moustique ennemi du repos. Trompette de l'armée des savants, comme Bacon se nommait lui-même, il faut qu'il ait toujours l'ceil ouvert et l'oreille au guel et qu'il explore sans relâche le pays toujours trop peu connu. II est rare que cette passion excitante ait manqué aux siècles.Lespiusbarbares l'ont plus vive, lesplus éclairés plus circonspecte , les moyens moyenne. Toujours elle vit et s'eserce. Le choix seul de son objet fait son mérite et la grandit. Comme l'Ëglise au moyen âge n'avait laissé à la curiosité inleliccluelle d'autre matière
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2S3 ÉLÉUSMTS DE L'ÉTAT.
que des mois, la scholaslique , cette vieille curieuse de distindions et d'arguments en forme, sentit à fouiller jusqu'au tuf la carrière des »presBions, et elle n'en laissa pas veine sans la découvrir. D'un autre cAlé ceai qui ne pouvaient se satisfaire avec Barbara, Dario et Baralipton se lançaient dans un chemin autrement vaste et qu'on peut dire sans fin. Les astrologues chevauchaient sur les nuages , les alchimistei s'aheurtaient aux minéraux , tous enivrés par ce merveilleux breuvage de la curiosité qui découvrit aux nos l'avenir, aux autres la pierre philosophale. Je me figure. Cardan, ce grand esprit, pendant son voyage ea Ecosse , assis devant un grand brasiw dans la féodale demeure de l'archevêque de Saint-André : la flamme s'élance, le bois bruit, an follet bleunati, meurt, danse, s'accroupît; l'étincelle part en gerbes : que signifient les étincelles du feu (1) se demande ce brave génie en se passant la main sur le front? et il médite longtemps, non pas sur la cause physique ni sur l'eilei physique , mais sur la cause morale et le signe moral. Puis il trouve.... Il trouve des propriétés prophétiques très admirables aux étincelles du feiK Méprisez donc après cela les penseurs qui s'enferment pour considérer le vol des mouches. Si puérile que nous paraisse cette curiosité, elle n'était pas sans avoir toute la morgue d'une science. Il faut voir avec quelle STiperbe Cardan juge le grand art de Mihioîum qui osait se comparer à l'astrologie et à la divination des présages naturels; avec quelle dédaigneuse mo-
(l)VoyeiLiï. XIV,Cbap. lui. Oilen'a ignea. tgnlê teinlWa q^U
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querie, il raconte l'art de coDoaltre toutes choses per iriavasa, dans le silence , sur la montagne, dans nn Iteo solitaire , et A la condition qu'un glaive sera suspendu sur les trois vases et l'opérateur velu de lin rouge ei hXiïic. Delusio , dit-il; illusion 1 tromperie I Tant sa cnriosiié cherchait avec sincérité les meilleurs moyens de se satisfaire , et roulait appliquer même au néant la rigueur des procédés scientifiques; tant est véritable aussi cette éternelle histoire de la paille et de la poutre , ou de l'astrologie se moquant du grand art doMihinium.
Voilà où la curiosité menait la philosophie du temps de Cardan , et pourtant elle est nécessaire au philosophe. L'exemple du xti' siècle doit nous apprendre dans quelles limites s'exerce son action légitime, et qu'il ne feut pas obéir à son aiguillon sans être sâr du frein. Il n'appartient à personne de tracer les bornes de nos connaissances; Dieu seul les sait qui a creusé le lit oîi roulent les flots de la mer et les pensées de l'esprit. Mais il y a toujours pour chaque siècle un terme qu'il s'efFbrce en vain de dépasser. Ce terme est obscur et inaperçu du plus grand nombre , mais les bons esprits en peuvent avoir une science plus ou moins nette, et il serait de leur devoir de s'essayer à l'éclairer.
Les forces humaines sont toutes précieuses, et un des plus grands problèmes de la métaphysique et de la morale consiste à eu déterminer le meilleur emploi. Plus il est difficile de le résoudre , plus la solution doit nous en tenir au cœur, et cependant on le néglige. Et , pour ne parler que de la curiosité, on laisse se perdre en futilités ou en extravagances ce bel instrument de
1, G ooj^ le
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DOtre esprit. Faute de règles, on pernoet qu'elle s'échappe en fomée, ei on rit de ses divagations ; mais parmi les forces physiques il y en arail uoe avant le malhenreux de Caux qui paraissait bien vaine, bien laible , bien inutile, ou plutôt qu'on ignorait eniièrement. Il devina que la vapeur de l'ean pouvait devenir le plus énergique des véhicules matériels, et nous voyons aujourd'hui ses prodiges. Pourquoi les forces humaines ne seraient-elles pas susceptibles de pareilles applications? pourquoi les philosophes ne se poseraient-ils pas de pareils problèmes, pourquoi enfin un moteur aussi puissant que la curiosité ne pourrait-il pas s'asservir à une règle qui, en décuplant ses forces décuplerait aussi son utilité.
Sans doute il ne s'agit pas ici, comme dans une question de physique, d'uncalculrigoureux, définitif, et dans lequel tous les détails sont compris et chiffrés. Laissons aux choses de l'esprit leur ineffaçable différence et leur incessante.mobilité , mais appliquons* leur une règle appropriée. Quant à ce qui regarde la curiosité, il me semble que la difficulté a déjà été réduite à son expression la plus simple, en indiquant que le meilleur moyen de l'utiliser consiste dans la connaissance du pouvoir intellectuel de chaque siècle. Mais cette connaissance elle-même est un problème plus compliqué que le premier. Dans ses généralités il ne me parait pourtant pas insoluble.
Nous avons d'abord au dedans de nous-mêmes, car c'est toujours là qu'il en faut revenir, un sentiment profond quoique indistinct de ce qui est vrai et de ce qui n'est que probable. Nous distinguons de primesaut le certain do la chimère, non pas avec précision ,
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non pas do manière à nous faire éviter toajours la chimère, suffisamment du moids pour établir une nuance entre noire croyance au vrai el notre croyance à la chimère. Cette nuance est de celles que la théologie mettait entre les vérités de raison et les vérités de foi, même lorsqu'elle les enveloppait d'une commune créance, et c'est un mot bien philosophique que celui de Beaumarchais : ma vérité la plus vraie. Il y a donc des choses que nous croyons invinciblement, et d'autres que nous croyons, je dirais aussi invinciblement, n'était uo certain retour qui fait que nous ne les rangeons pas parmi nos vérités les plus vraies. Cette distinction qui s'opère naturellement dans le moi est la première chose que le philosophe doit observer pour arriver À une bonne direction de sa curiosité. 11 s'appliquerait d'abord aux vérités les plus vraies et les pousserait hardiment par le doute et l'examen pour les forcer à fournir leurs preuves. Puis passant aux moins solides, il chercherait dans leur foule s'il n'en est pas qui méritent de s'asseoir à un plus haut rang dans sa conviction , et sa cariosilé ne serait pas déjà mal employée.
Il sortirait ensuite du for intérieur pour écouter les bruits de la vie publique, le travail de la pensée et de la science de son temps. Maître déjà de convictions assurées, il verrait en quoi elles s'accordent avec les convictions de son temps ; par quels cAtés elles les dépassent, par quels autres elles demeurent en arrière ; puis les travaillant de nouveau, les corrigeant, les épurant, les eihaussnnt, il porterait sa curiosité aox endroits qui lui paraîtraient mal explorés. Il la conduirait surtout en avant, comme un pionnier intrépide , pour réparer les routes qu'on aurait terminées trop tôt ou trop tôt abandonnées.
3M ÉLÉMENTS DB l'bTAT.
Gertaia (1« la sorte de ne pas employer ses saenrs en vain, à'moins par impossible qae l'œuvre de son siècle ne fat également vaine, puisqu'il ajouterait sa force propre aux diverses forces des esprits contemporains, et qu'en ayant, son travail spécial et distinct, il n'en ferait cependant qu'une partie du travail général et commun.
Enfin , et ce serait le complément de son étude , il descendrait dans l'histoire poury chercher lesécueils, les conseils et les germes possibles enfouis dans les germes morts. Sa cnriasité émerveillée et nourrie par Ira exemples du passé n'irait point à l'aveugle dans ses explorations de l'avenir et prendrait à point, ce qui est le suprême devoir de tous les penseurs, cette infatigable navette que les siècles se passent de la maiu à la main.
Ainsi, à l'aide de trois études: celle du moi,celleda présent, celle de l'histoire ou de l'esprit humain eu général , on a la loi de la curiosité qui , sans la courbw sous des obligations minutieuses qu'elle rejetterait infailliblement, se contente de délimiter son champ et la concentre pour l'augmenter ; ainsi , tout en respectant les droits de la force individuelle et même sa puissance intrinsèque dans l'isolement , on ne trouve son meilleur et complet emploi qu'en étudiant son rapport avec les forces universelles , et je puis dire que ces pages sur ta curiosité sont comme une application particulière des principes émis dans l'essai de métaphysique : la dlgtioclion de l'individu dans la pluralité et de la pluralité dans l'unité, et de leurs relations réciproques.
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