CHAPITRE II. — Influence du sexe
Il y a des épidémies propres au sexe féminin : les épidémies de fièvre puerpérale. Voyons ce qui a lien dans les autres maladies épidémiques. L’acrodynie fut plus commune chez les hommes que chez les femmes. « Sur 697 malades dont j’ai recueilli les observations, dit M. Parrot (suette de la Dordogne), j’ai noté 32 1 femmes et 276 hommes. » Dans l’épidémie de Seine-et- Oise (1821. Rayer), il y eut aussi plus île cas dans le sexe féminin. D’après M. Pratbernon, sur 5o adultes atteints de la suette, à Vesoul, les trois cjuarts étaient des femmes. Il paraît donc bien certain que, dans la suette épidémique, les femmes sont plus frappées que les hommes. Dans les épidémies de croup, il paraît, au contraire, que les sujets du sexe masculin sont les plus exposés. Il y a eu des dissidences à cet égard. Suivant Double, les sexes n’auraient aucune influence sur le développement du croup. Vieussens, M. Desruelles, omettent cette donnée étiologique. INI. Blaud affirme que le croup est moins fréquent chez les filles, qui, plus sédentaires que les garçons, sont moins
exposées aux vicissitudes atmosphériques. Jurine partage cette opinion, et il s’appuie sur deux tableaux : l’un, tracé d’après l’épidémie de 1808, dans lequel les filles atteintes du croup sont aux garçons ; : 10 : 18; l’antre, plus concluant encore, attendu qu’il embrasse une période de dix-sept années, et dans lequel le rapport des fdles aux garçons est ; : 87 : 54- Tandis que le croup sporadique fde i834 à i83p, hôpital des Enfants, F. Boudet) s’est montré plus fréquent chez les garçons (i6 cas) que chez les filles (ro), dans l’épidémie croupale de i84o-i84i, la maladie atteignit un peu plus de filles (19), que de garçons (18).
M. Boudet se demande judicieusement si ce désaccord ne tiendrait pas à ce cpie, les exanthèmes ayant sévi, à cette époque, avec plus de violence sur les filles que sur les garçons, le croup qui, dans plusieurs cas, se manifesta à la suite des éruptions, dut atteindre particulièrement les sujets du sexe féminin.
Un ty[)hus régna à Rome ancienne, dans lequel l’immunité des femmes fut telle, qu’elle devint le prétexte d’une atrocité : la mise à mort de 270 matrones romaines (Eisenmann)... a L’histoire du typhus cérébrospinal, dit M. Boudin, nous a offert plus d’une fois des exemples de cette disposition négative. » Et il cite ces exemples (V. son deuxième mémoire).
Dans l’Inde, dit M. Double, le choléra attaque les hommes plus souvent que les femmes. Schnurrer affirme c[ue les femmes et les enfants étaient épargnés. Il en fut tout autrement à Casan et à Moscou. Mais consultons des documents qui nous touchent de plus près. Dans le tableau n® 8 du rapport de M. Blondel , intitulé : Étal récapitulatif du mouvement des cholériques dans
chacun des établissements hospitaliers en iSSa et en 1849^ depuis le commencement de l’épidémie jusqidau novembre y on trouve, pour l’année i83a,surun total de 12,661 atteints, admis dans les hôpitaux généraux, spéciaux et temporaires, 6,689 hommes et 6,072 femmes; et pour l’année 1849, sur un total de 9,863, 6,018 hommes et 4j846 femmes. Les deux épidémies réunies donnent :
Hommes 11,607
Femmes 10,917
DifTérence. . . . 690
Il semble donc bien positif, d’après cela , que les femmes opposent à la cause du choléra plus de résistance que les hommes. Je vois pourtant une difficulté que je ne puis lever , et qui m’empêche de conclure alfirmativement. Il est certain qu’en tenant compte seulement de la population cholérique des hôpitaux, tant généraux que spéciaux et temporaires, il n’y a rien à objecter à la conclusion déduite des chiffres précédents; mais si, à la population des hôpitaux, on ajoute celle des hospices et maisons de retraite, le résultat est absolument inverse pour l’une des deux années, et l’on trouve bien, pour l’année 1882, sur un chiffre total de 13,828 (au lieu de 12,661), 6,772 femmes et 7,061 hommes, ce qui nous laisse dans la donnée favorable au sexe féminin; mais pour l’année 1849, trouve sur un chiffre total de 12,896 (au lieu de 9,868), 6,817 femmes et seulement 6,678 hommes, ce qui renverse complètement les termes de la proportion. Le tableau n® î8, ne renfermant que les malades traités dans les hôpitaux, ne donne que les chiffres 6,689 (H) et 6,072 (F). Le tableau n® 19, auquel l’auteur renvoie également, est
relatif aux décès et ne prouve rien quant aux entrées. Dans le tableau n“ 17 [inouvement récapitulatif, par sexe et par établissement , des malades cholériques traites dans les hôpitaux el dans les hospices, avec distinction des cas déclarés au moment de T admission ou dans les cinq premiers jout's qui l’ont suivie, et des cas constatés sur des malades qui étaient depuis plus longtemps dans les établissements), on trouve pour les malades admis une proportion favorable au sexe féminin : 4,1 38 hommes et seulement 8,913 femmes (différence, 225); mais pour les individus frappés par l’épidémie dans les établissements hospitaliers , les femmes l’emportent sur les hommes, tant dans les hôpitaux que dans les hospices et maisons de retraite, mais surtout, démesurément, dans les maisons de retraite.
Hôpitaux.
Hospices el maisons de retraite.
Femmes 875
Hommes 828
Différence. ... 47
Femmes i)949
Hommes 448
Différence. . . i,5oi
En réunissant les deux épidémies, tout compris, hôpitaux, hospices, maisons de retraite, on obtient :
Ensemble.
Hommes
Femmes
Différence au
détriment
du sexe
féminin
somme, et en tenant compte de la population générale, masculine et féminine, en i83i et en 1846 (i), époque des deux derniers recensements , les chiffres conduiraient à penser que les femmes sont à peu près aussi ex-
(1) Pour les deux années réunies : Hommes, 869,621 ; femmes , 879,866.
posées aux atteintes du choléra que les hommes. Et cependant, à raison sans doute de son genre de vie, la femme a une/o/w radicale^ comme on dirait à Montpellier, une résistance vitale , supérieure à celle de l’homme, comme le prouve sa plus longue existence, et comme cela résulte aussi des deux passages suivants, que j’emprunte au rapport de M. Blondel : « Mais s’il y a doute à cet égard (le notidjre comparatif des cas chez la femme et chez l’homme), les différences que présente la mortalité (tableau 8) sont positives: tandis qu’elle est de 4b sur loo pour les maladies des deux sexes , elle s’élève à 47 pour les hommes, et descend à 45 pour les femmes... » Plus bas ; « On constate aussi d’une manière précise, à l’aide du tableau où les décès sont classés d’après la durée de la maladie pour chaque personne, c[ue, sur 3, 068 malades qui ont résisté moins de nf\ heures à l’attaque dont ils ont été victimes, 1,720 étaient du sexe masculin, et i,348 seulement du sexe féminin... ; et parmi les malades dont la mort a été plus tardive, on compte plus de femmes que d’hommes... L’épidémie de i832 n’a pas été aussi meurtrière sur les cholériques femmes que sur les cholériques du sexe masculin. » Sur ce dernier point j’ai encore une objection à présenter. Oui, tous établissements compris, il est mort plus d’hommes que de femmes :
Hommes 3,i3o
Femmes 7^2
Mais , dans les hospices et maisons de retraite , on trouve le rapport inverse :
Femmes 4«7
Hommes 3n
Ce rapport inverse est bien plus marqué pour 1849 :
Fe:nmes .
Hommes.
. ijiiSo
CHAFITRE III. — Influence de certaines circonstances propres au sexe féminin.
Le tableau n" 18 du rapport de M. Blondel nous montre, pour l’année i83a, dans le sexe féminin, de 1 1 à i5 ans, 106 cas sur le chiffre total de 6,072 ; et, pour l’année 1849, i54cassur le chiffre total de 4>8o9; en tout, pour les deux épidémies, 260 cas sur un chiffre général de io,88i. Il ne paraît pas, d’après cela, cpie l’établissement du flux cataménial ait une influence marquée sur le développement du choléra. C’est une considération à faire entrer dans l’examen de la question de l’influence de la force sur la production des épidémies, attendu que beaucoup de jeunes filles sont affaiblies et anémiques ou en voie d’anémie, ver.s l’âge de i5 ans.
De l’âge de 46 à celui de 55 ans, nous trouvons, pour l’année 1882, 986 cas sur 6,072, chiffre total des cas féminins. En comparant ce chiffre 986 à la résultante des âges de 36 à 4^ ^ns (1,049), ^ 35 ans (i,333),
de 16 à 25 ans (1,029), on le trouve sensiblement inférieur, et l’on arrive à cette conclusion que la jeunesse, chez la femme comme chez l’homme , serait une prédisposition notable au développement du choléra. Pour l’année 1849, chiffres conduisent au même résultat. Il ne paraît donc pas que le temps de la ménopause, faussement appelé critique, soit une prédisposition : ce qui rentre dans la loi générale cpii reconnaît à cette phase de la vie féminine des chances satifaisanles de durée.
Le tableau n° 8 du rapport de M. Blondel donne, en i83a, lo entrées à'I’hôpital d’accouchement, et 4 en i849- Ce ne sont pas là, certes, tous les cas de femmes grosses, atteintes du choléra, admises dans les hôpitaux; et, par exemple, l’hôpital des clinicpies, qui compte 6o entrées en 1849, doit en avoir reçu. Dans l’épidémie de suette si bien étudiée par M. Parrot, trois conditions de la vie féminine prédisposaient singulièrement à la maladie: la grossesse, l’allaitement et les couches. Il n’est pas, ditM. Parrot, un seul des nombreux médecins appelés à observer cette épidémie, qui n’ait constaté cette particularité ; et il ajoute : « Les trois causes prédisposantes qui ont le plus puissamment favorisé la production de la suette miliaire, ont été, sans contredit, les trois états dont nous venons de parler. » Une épidémie de catarrhe (grippe) c[ui sévit en France, en 1675, et dont Peu fait mention dans sa Pratique des accouche ments,ïxi\. surtout redoutable aux femmes grosses. Dans la peste universelle de 542, qui dura 5a ans, et tua, dans Constantinople seulement, jusqu’à 10,000 personnes par jour, les femmes enceintes périrent presque toutes (Ozanam, d’après Procope). Le nom de lues inguinaria date de cette époque.