CHAPITRE aUATRiPME
DES PETITES RÉPOBLTQUES.
1. Jecrainsqu’uD autre rêve tout opposé ne soit beaucoup plus répandu que les autres; à savoir, de laisser la Péninsule se diviser en une multitude d’États populaires, pour autant qu’il en résulterait au milieu d’un soulèvement de l’Italie. Ce rêve appartient à ceux que le bon et sincère Carlo Botta ( I ) appelle les utopistes de notre siècle; et il fut ou parut être celui des insurgés de la Romagne en 1830 , de ceux qui conspirèrent avec eux et de ceux qui s’appelèrent la Jeune Italie.
2. Sottes restaurations encore que cela ! Rêve enfanté par la manie gréco-romaine, en vogue entre les années 1790 et 1800 , et fomenté par celle du moyen âge, en vogue entre les années 181 4 et 1830 ; monomanie, idée fixe, modes survivant en Italie, comme
(I) Voyez son rêve particulier, c’est-à-dire, un gouvernement tribunitien, à la fin de son Histoire de 1789 à |8U. Je n’al pas voulu m’y arrêter , bien que ce soit l’idée d’un grand écrivain , parce qu’elle n’est pas passée , que Je saciie , de l’état de songe privé à celui de songe public , d’un grand nombre de personnes , ou même de plusieurs.
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il arrive trop souvent , quand déjà on les a tournées en ridicule et honnies ailleurs. Les petites républiques italiques et grecques de l’antiquité, les petites républiques italiennes du moyen âge furent les unes et les autres fort belles et fort bonnes en leur temps ; les unes et les autres donnèrent l’essor à de magnifiques civilisations. Mais quand celles-ci eurent fait leur chemin , les petites républiques grecques tombèrent peu à peu sous le joug d'un royaume à demi barbare, de la Macédoine, et de là sous la domination romaine. Les petites républiques italiques furent aussi asservies aux Romains , et les petites républiques italiennes du moyen âge aux Angevins , aux rois de France , aux empereurs d’Allemagne, à la maison d’Autriche, à Napoléon, sans compter qu’avant de périr, la plus grande partie de leur courte existence se passa sous des tyrans. Il me parait donc qu’un pareil état de choses, fût-il bon en soi , ce ne serait pas la peine de l’établir en présence de tant d’exemples, tant anciens que nouveaux, qui le montrent si peu durable.
3. Mais quand il pourrait durer , il ne serait ni bon ni désirable. Gomment donc.’’ on dissoudrait des États qui sont l’œuvre de tant de générations , on diviserait de nouveau ce qui s’est uni , on détruirait ces agglomérations qui sont aussi des constructions de la civilisation présente; on ferait table rase de tout cela pour réédifier les masures du moyen âge, ou pour en revenir aux essais pélasgiques, aux cyclopéens? Et l’on appellerait cela libéralisme, progrès? Mais le progrès et le libéralisme vont en avant, non à reculons; ils édifient et ne détruisent pas ; ils profitent de ce qui existe, et pour y ajouter ce qui y manque; ils cora-
DE d’iTALIE.
prennent le beau, le bien partout où ils se trouvent, et se font une gloire de le conserver et de l’accroitre. Supposons que l’on en vienne à dissoudre les États italiens actuels, que la Toscane fit place aux petites républiques anciennes de Florence, Sienne, Pise, Pistoie, et à celle, nouvelle , de Livourne, qui pourrait bien prétendre avoir la sienne. Ne serait-ce pas grand dommage de voir détruit cet heureux et bel État de Toscane, et s’anéantir les espérances que lui offrent ses routes multipliées, son commerce accru, ses grands établissements consacrés aux lettres et aux arts, toutes choses qui désormais ne peuvent s’effectuer qu’à l’aide des forces réunies de toutes ces villes ? Je ne parle pas du Piémont aguerri ni de Naples qui s’aguerrit. On dissoudrait, bien entendu, les troupes qui existent , les flottes qui se forment ne s’augmenteraient plus, on rétablirait les milices elles galères municipales du moyen âge. Malheureusement, les seuls États riches peuvent avoir de nos jours et une armée et une marine , et il n’y a plus d’États riches que ceux qui sont grands , d’où suit que le rétablissement des milices et des galères municipales est le plus pitoyable des songes faits pour rendre à l’Italie son ancienne puissance. Quant aux États du pape , les petites républiques à restaurer seraient-elles par hasard celles de Véies, de Tarquinies ou d’Âlba-Longa 7 ou bien celles de Tivoli, de Spolète, de Pérouse, avec l’accompagnement des Crescentius, .des Frangipani, des Orsini et des Colonna, sons un Arnaud de Brescia ou un Cola de Bienzi ? ou bien serait-ce la république romaine avec ses consuls de 1799? Jesais bien que, pour quelques-uns, tout cela paraîtrait préféra-
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ble aux moines, aux prêtres, aux cardinaux et au pape; mais je ne crains pas pour ceux-là, ii n’y a pas de danger ; iis sont trop bien défendus par M. Gioberti, et ils se défendront au surplus d’eux-mémes (l).
(I) Tout récemment , comme Je faisais cetie aiiiision à Arnaud de Brescia, un des écrivains ies plus distingués de t’Italie pubtiait une tragédie accompagnée de documents , dans laqueile il cbercliait à réveiller l’inlérét en faveur de ce clief du parti populaire à Rome. Peut-être l’intérêt poétique aurait-il été plus grand si le héros eût été présenté comme victime seulement de l’accord entre un prince italien et l’étranger, sans le refaire liérétique dans la tragédie après l’avoir lavé de ce crime dans la biographie qui la précède. Mais cet intérêt même aurait-il été historique? Les documents allégués, et d’ailleurs très-connus , démontrenl évidemment qu’Arnaud souleva le peuple de Rome contre le pape , au moment où le peuple et le pape auraient dû se réunir aux Lombards pour la défense de l’indépendance commune; que cela entraîna le pape à se réunir à l’empereur, ou lui fournit au moins un motif, sinon une excuse, pour en agir ainsi ; qu’Arnuud fut dès tors une entrave à la défense nationale , et retarda tout ce qui se iit peu d’années après par les Lombards avec l’assistance d’un autre pape. Sans Arnaud , l’immortelle confédération de Pontida se serait peut-être formée, la dernière victoire de Legnano en aurait été la suite, plusieurs années auparavant et avec plus de prolit; la guerre glorieuse soutenue par la ligue lombarde aurait été plus redoutable et plus courte , plus glorieuse , plus italienne , plus efficace- Il ne suflil pas de produire des documents, il faut les interpréter; les documents ne sont pas de l’histoire par eux-mèmes; l’histoire, comme toute autre science , est l’interprétation des faits. — Cette interprétation peut certainement être faite tout différemment , avec une sincérité égale et un égal amour de la patrie. II me semble donc qu’il faut laisser de cété cette accusation de mode étrangère , d’imitation des Français et des Allemands que l’auteur adresse à ceux qui, comme moi, diffèrent avec lui d’opinion. Nous pourrions lui renvoyer l’accusation, et dire que si nous suivons la mode étrangère du siècle présent, il suit la mode étrangère et surannée du siècle passé; qu’un Manzoni , un Pellico , un Rosmini , un Cantu , un Gioberti , ont rendu notre mode ilalienne, les trois premiers l’ayant même commencée quel(|ue vingt ans avant qu’elle fût étrangère ; que les écrits de ces Italiens, et même celui-ci, je l’espère, prouvent au moins une étude longue et iodlgène , si l’on peut le dire , des inté-
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4. Mais admettons que les petites républiques parussentavoirpour elles l’autorité de l’histoireet qu’elles fussent réellement désirables, cela ne les empêcherait pas d’être l’organisation la plus impossible à effectuer* S’imaginer qu’avec le discrédit où sont tombées dans toute l’Ëurope les républiques , avec la peur exagérée ou non qu’on en a , les puissances étrangères, préoccupées de cette peur, les tolérassent en Italie; s’imaginer que les princes. italiens et leurs adhérents se prêtassent à leur propre ruine, ne pourvussent pas à leur propre conservation, ce premier instinct, cette première force, ce premier droit et ce premier devoir de tout individu comme de toute association ; s’imaginer que la majorité de la nation italienne se laisserait faire la loi par quelques hommes qui, sensés ou fous, étourdis ou prévoyants, n*amèneraient pas moins, quoi qu’ils fissent, un bouleversement général des intérêts, des droits, des devoirs de toute nature , ce serait se figurer que nous ne sommes pas au xix^ siècle , à une époque de civilisation avancée, c’est-à-dire, à; une époque précisément où ces intérêts, ces droits et ces devoirs sont mieux sentis et revendiqués avec plus, de force par chacun ; ce serait se figurer que l’on peut faire renaître les temps de barbarie; ce serait, bien plus, inventer une barbarie telle qu’on n’en
rêts (lu pays, et que ce qui est surtout de mode étrangère, vulgaire et rebattue, c’est de s’accuser cCéliangérismt! entre gens d’opinions diverses sur les affaires nationales. Les esprits élevés de tous les. temps, de tous les pays, et principalement les Italiens, se sont toujours approprié ce qu’ils ont trouvé de bon hors de leur patrie , et les bons esprits, même dissidents, n’en vont pas moins criant : « Puce, pace, pace. » rions considérons, (|uant à nous, romme l’un (les plus dignes d’adopler et de renvoyer un pareil cri à l'Ulustre autour d’Arnaud de Brescia.
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vit jamais; car, même dans les temps barbares, on n’a jamais fait à ce point abstraction de tout fait et de tout droit actuel , jamais table rase à ce point. — Il est donc vrai de dire que de pareils songes , s’ils cessaient une fois d’être songes , s’ils pouvaient passer à une réalisation, seraient de véritables forfaits , des crime» de lèse-civilisation.
DE l’iTALIB.