Le Christianisme et ce même dogme
Depuis lors, jusqu’au xviii‘‘ siècle, toutes les philosophies de la terre marchèrent de front dans une seule et même voie. Pendant dix ou douze siècles, métaphysique, théologie, jurisprudence, cosmologie et médecine, etc., divisées trop souvent sur des questions abstraites et libres, ne le furent jamais un seul instant sur cette question tout à la fois dogmatique et d’expérience quotidienne.
Voilà pourquoi saint Thomas voulait qu’on appliquât aux esprits la méthode a posteriori qu’il appliquait à l’existence de Dieu lui-même Car, ainsi que le disait dernièrement et avec beaucoup d’inconséquence un de nos penseurs modernes, « toutes les preuves de saint Thomas sont des preuves a posteriori^ mais il n’en faut pas moins revenir au procédé de Descartes et prouver Dieu a priori. Malheureusesement, il est vrai, cette méthode était aussi celle de Spinosa et elle a produit le panthéisme. Cest là son danger'^. » On voit mieux que jamais qu’en philosophie comme en histoire c’est toujours le catholicisme qui reste aussi fidèle à la haute expérience que ses ennemis le sont aux idées préconçues.
Jusqu’au xvii® siècle l’accord avait donc été si parfait sur cette question que le protestantisme lui-même n’osa jamais s’attaquer à cette colonne de la raison universelle. On put même le voir, tout en déblatérant contre les sévérités et les exorcismes de l’Église, renchérir de son côté sur les unes
1. Voir ce que nous avons dit de ces deux méthodes, ch. ii, § 1 . t. M. de Rémusat, Revue des Deux Mondes, février 4 860.
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et sur les autres, à tel point que Rome se vit obligée de protester et de faire un solennel appel à plus de charité et de raison. « La réforme qui détruisit tant d’erreurs, dit une des plus célèbres de nos revues protestantes^, sembla confirmer cette fatale aberration de l’esprit humain. Avant elle, ces croyances populaires troublaient à. peine la paix publique; on punissait de mort quelques scélérats pour crime prétendu de magie, mais on n’avait pas encore songé à les exorciser par le feu. »
Cet aveu protestant ne laisse pas que d’être précieux.
On frémit, en effet, devant le développement subit de la démonomanie sous l’influence de ces grands redresseurs de torts qui avaient nom Luther, Calvin et Zwingle, etc. On eût dit qu’ils n’avaient plus à s’occuper que de l’enfer; ils conféraient avec lui, échangeaient avec lui leurs arguments et leurs injures et s’accusaient tous mutuellement d’avoir payé de leur vie ces terribles familiarités
Mais la réforme avait posé un principe qui allait bientôt emporter ses propres dogmes avec ceux qu’elle attaquait dans l’Église; elle venait d’ouvrir les deux battants de la porte par laquelle la philosophie allait entrer et emporter les uns avec les autres.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit sur Fontenelle. Van Dale et sur toute cette philosophie du xviu® siècle qui, tout en chassant de son credo la théorie des esprits, glissa si souvent dans leur intimité et dans la pratique commune de leurs œuvres.
Nous nous permettrons plus tard quelques révélations fort curieuses à ce sujet.