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THÉORIE DE LA DUALITÉ CÉRÉBRALE

Vient ensuite une théorie discutée depuis près d'un demisiècle, avec des fortunes diverses, depuis le jour où, pour expliquer certains phénomènes de la folie, Wigan écrivait : « Nous avons deux cerveaux » (Duality of man, new view of insanity, 1846), jusqu'à notre époque où nous voyons M. Bail, dans une de ses leçons d'ouverture du cours de maladies mentales, dire : « Nous sommes tous bicéphales » . C'est en un mot la doctrine de la dualité cérébrale, de l'indépendance des hémisphères cérébraux, entrevue par Sir H. HoUand qui, le premier, en 1840, émit l'avis que certaines aberrations peuvent tenir à la divergence d'action des deux hémisphères.

Cette doctrine est certes, au point de vue anatomique et physiologique, celle qui a été le plus ardemment et le mieux soutenue et, avant de la repousser, nous devons l'exposer complètement. Jusqu'à présent, la plupart des auteurs qui se sont occupés de la question sont arrivés à conclure que nos deux hémisphères pouvaient agir séparément, mais que tous deux possédaient les mêmes attributions, c'est-à-dire l'intelligence et la direction des mouvements de la moitié opposée du corps, et, pour expliquer les phénomènes de dualisme, ils disaient qu'ils étaient dus à l'action des deux hémisphères, l'un sain, l'autre morbide, sans indiquer quels phénomènes mentaux

particuliers caractérisaient les lésions de l'un ou de Tautre, à part l'aphasie qui, la plupart du temps, accompagne les lésions du cerveau gauche. Nous exposerons d'abord rapidement les preuves de la possibilité de Tindépendance des hémisphères, d après la classification de M. Bérillon qui tire ses preuves :

1^ de Tanatomie,

2* de la physiologie,

S"" de l'embryogénie,

4^ de la thermométrie cérébrale,

5*" de la pathologie comparée,

6* de la pathologie humaine, «

7* de la pathologie mentale,

8* de l'observation psychologique.

Nous ne citerons que les points les plus importants, renvoyant, pour plus de détails, au travail de M. Bérillon.

Gratiolet le premier, parlant de la supériorité de poids de l'un des hémisphères, y voit une preuve de la supériorité de la race humaine, en vertu du principe de la division du travail. Cette question de la supériorité du poids a du reste été très discutée.

M. G. Lebon sur la moyenne de 125 autopsies a trouvé une prédominance de 51 grammes en faveur du cerveau gauche- M. Descourtis a trouvé le même résultat, mais fait pourtant remarquer qu'il existe de nombreuses exceptions.

M. Broca, M. Luys soutiennent au contraire que l'hémisphère droit est le plus lourd : « L'hémisphère droit, dans son ensemble, pèse un peu plus que le gauche, et cependant le lobe frontal gauche l'emporte sur le droit d'une quantité très notable » (Broca).

M. Charlston Bastian, s'occupant de la pesanteur spécifique des différentes parties du cerveau, fait remarquer que les circonvolutions du cerveau gauche ont paru très souvent avoir

une pesanteur spécifique supérieure à celles du cerveau droit, ce qui tient probablement à une différence de structure.

Pour expliquer la synergie d'action habituelle des hémisphères, on a toujours admis que les fibres du corps calleux réunissaient les cellules symétriques en assurant cette synergie.

Or, M. Mathias Duval, dans Vs^riicle hémisphères du Dictionnaire de Jaccoud, relate une observation personnelle d'absence du corps calleux n'ayant jamais été diagnostiquée pendant la vie, et fait remarquer que cet organe n'existe pas chez beaucoup d'animaux inférieurs. Cette observation est d'ailleurs loin d'être unique. M. J. Sunter a réuni 11 cas d'absence du corps calleux, MM. Longet, Paget, Mitchell, Henry, en ont observé, M. Malinverdi a donné l'observation détaillée d'une absence complète de corps calleux chez une petite fille de sept ans, intelligente.

Le premier ouvrage dans lequel nous trouvons esquissée ridée de la dualité cérébrale est un opuscule de Meynard Simon du Puy, publié à Leyde en 1780, où il déclare que « l'homme a une double individualité, soumise chacune à un cerveau spécial». Depuis, les études pathologiques sont venues confirmer que l'homme pourrait vivre avec un seul cerveau.

Bichat, le célèbre anatomiste, crut que cette altération était inconciliable avec le bon fonctionnement de l'intelligence : «c'est ainsi que l'habitude de juger ne rectifie pas le jugement si le cerveau mal constitué présente entre nos deux hémisphères une inégalité de force ou de conformation » (Bichat). L'idée de Bichat, discutée déjà, n'a pas tenu longtemps, lorsque l'autopsie de cet homme de génie eut permis de trouver chez lui un hémisphère droit très atrophié; « qui nous empêche de penser, dit à ce propos M. Bail, que cet immortel penseur vivait avec son cerveau droit et pensait avec son cerveau gauche » .

Les cas d'atrophie de l'un ou l'autre cerveau se sont multipliés dans la science, comme on le voit dans les ouvrages de Cruveilhier, de Moreau (de Tours). Le plus curieux est de voir que cette atrophie ou cette perte de substance peut se produire à un certain âge sans que les troubles soient aussi grands qu'on aurait pu s'y attendre. 11 n'existe pas de cas de perte totale d'un hémisphère, mais les cas de perte abondante de la substance cérébrale sont assez fréquents. M. Poncet a présenté, en 1880, à la Société de biologie, un homme qui, à la suite d'une fracture du crâne, faite en tombant dans un puits, avait perdu quelques centimètres cubes de matière cérébrale, aucun trouble intellectuel ne s'était pourtant manifesté.

M. Parrot a trouvé chez un enfant une hydatide de 440 gr. dans le cerveau, M. Duplat, une plus volumineuse encore chez un vieillard de 75 ans. MM. Grisyates et Bristow disent avoir rencontré chacun un kyste hydatique, remplaçant un hémisphère entier chez des gens intelligents chez lesquels aucun trouble n'aurait permis de diagnostiquer une pareille lésion. Une observation citée partout est celle de 1' « American crow bar case » , recueillie par le docteur Bigelow, et où il s'agit d'un carrier, qui eut une grande partie de l'hémisphère gauche enlevée par une barre de mine; tous les lobes frontaux disparurent, et cet homme vécut encore 15 ans sans présenter d'autre trouble qu'une diminution de la faculté d'attention.

A ces observations nous enjoindrons une autre, à nous communiquée par le docteur Couffon, d'un soldat russe qui, pendant la guerre de Crimée, vint un jour à sa visite, se présentant debout et n'ayant pas l'air très affecté, disant qu'il avait reçu une balle dans la tête. Le bandeau enlevé, le docteur Couffon constata, au niveau du frontal droit, une fracture à l'emporte-pièce, produite par une balle de carabine Delvigne ; les bords en étaient nets; un stylet introduit dans la plaie ne

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permit pas de retrouver la balle qui, certainement, avait pénétré dans l'encéphale avec des esquilles. Le blessé guérit en quelques semaines sans troubles apparents de l'intelligence.

Le fait serait donc prouvé, que Thomme peut vivre avec une portion de la matière cérébrale enlevée, cette perte de substance, si elle est congénitale ou se produit dans le jeune âge, pourrait même aller jusqu'à la privation de tout un hémisphère; et, lorsque les deux existent il n'y aurait à priori rien d'étonnant à ce que, de leur divergence d'action naquît la déséquilibration de l'intelligence, comme le dit Lamettrie en parlant de Pascal qui, comme on le sait, présentait de graves lésions de l'un des hémisphères : « Grand homme d'un côté, à moitié fou de l'autre, la folie et la sagesse avaient chacune leur département ou leur lobe, séparés par la faux du cerveau » , et, plus loin, Lamettrie ajoute finement : « De quel côté tenaitil à MM. de Port-Royal » ?

On peut ensuite se demander quels sont les troubles de l'intelligence, observés dans les lésions communes des hémisphères et, en particulier, le ramollissement et l'hémorragie. La première différence remarquée a été la présence de l'aphasie dans les lésions du cerveau gauche, soupçonnée par Marx Dax de Sommières, qui reconnut la constance des lésions de l'hémisphère gauche dans l'aphasie, décrite et réellement localisée plus tard par Broca, fixée enfin par les beaux travaux de MM. Charcot et Pitres.

En 1868, Hucklings Jackson (Hemispheral coordination), remarquant la persistance souvent complète, d'après lui, de l'intelligence dans l'aphasie, émit l'avis que les deux territoires consacrés au langage dans l'un ou l'autre hémisphères, ne différaient qu'en ce que Tun agit sous l'influence de la volonté et l'autre automatiquement. D'autre part, la clinique a montré à plusieurs reprises que l'hémisphère droit peut suppléer le gau-

che, même dans la fonction du langage. MM. Liébault, Bernheim, et quelques autres, ont suivi révolution d'hémiplégies droites avec aphasie, et par conséquent lésion de la circonvolution de Broca où ce dernier symptôme diminuait peu à peu puis disparaissait; or, à l'autopsie, ils trouvaient la troisième frontale gauche complètement détruite et parfois la troisième frontale droite augmentée de volume; il ne s'agissait donc pas d'une aphasie fonctionnelle ayant diminué en même temps que la compression du cerveau. M. Brown-Séquard a cité deux observations qui, si elles sont bien authentiques, sont plus curieuses encore, car elles montrent la coïncidence d'un état second, d'une véritable vie alternante avec une lésion du cerveau gauche.

La première est celle d'un médecin américain de Cincinnati, atteint de ramollissement embolique, aphasique, mais non agrapbique; ayant encore conservé quelques mouvements du bras droit et qui parla souvent pourtant pendant son sommeil, prononçant des phrases suivies, en rapport avec son rêve; à l'état de veille il ne put, pendant plusieurs années, prononcer une seule parole, et l'autopsie montra une destruction complète de la circonvolution de Broca.

Dans la seconde, il s'agit d'un pasteur protestant, de l'île de Wight : hémiplégique à droite, aphasique et agrapbique, mais pouvant encore copier qui, plusieurs mois après sa paralysie, fut atteint de méningo-encéphalite et se mit, dans son délire, à parler distinctement sur différents sujets; cet étatse prolongea pendant plusieurs jours. A l'autopsie on constata une destruction très étendue des circonvolutions gauches et, en particulier, de la circonvolution de Broca. M. Brown-Séquard conclut de ces observations : « La faculté d'exprimer les idées par la parole, dans l'état de veille, peut donc disparaître sans

qu'il en soit ainsi de la faculté d'exprimer, par la parole, les idées confuses du rêve ou du délire ».

11 est regrettable que ces deux observations soient si brèves et si incomplètes, elles eussent tout au moins pu prouver que la localisation du langage n'est pas absolument limitée au cerveau gauche, et elles eussent été d'un grand poids dans la théorie de la dualité cérébrale. Etant donnée l'analogie que nous admettons entre le rêve, le délire et les autres états seconds, nous avons eu l'idée de reproduire expérimentalement les faits signalés par M. Brown-Séquard. M. le professeur Pitres a bien voulu tenter Texpérience et essayer si, sous le chloroforme, les aphasiques verraient leur vocabulaire s'augmenter, ou, tout au moins, s'ils présenteraient la paraphasie habituelle des chloroformisés (1). Il n'a obtenu aucun résultat, et l'essai de l'hypnose ne nous en a pas donné davantage. Ces deux observations restent donc actuellement à l'état de faits curieux, mais trop peu fréquents pour qu'ils puissent servir à appuyer une théorie, et impossibles à reproduire expérimentalement.

Quelques auteurs, à leur tête M. Bérillon dans sa thèse inaugurale, ont voulu apporter à la théorie du dualisme cérébral, comme preuve expérimentale, quelques expériences faites

(i) Dans une première expérience faite sur un nomnaé L..., âgé de 58 ans, aphasique depuis plusieurs années et ne pouvant dire que hem! hemi La période d'excitation se maniresta par quelques mouvements et des hemI hem! répétés, puis la période de sommeil survint.

La seconde fut faite sur un jeune matelot de 19 ans, ivrogne, non syphilitique, chet lequel l'aphasie survint après une chute dans un chaland; il n'avait plus à sa disposition que les mots : noni cochon I Sous le chloroforme il eut une longue période d'excitation, comme un alcoolique qu'il était, et ce fut une véritable explosion de non! cochon I mais son vocabulaire ne s'augmenta pas. Quelque temps après 11 se grise avec un autre malade en faisant du punch tfvec l'alcool du laboratoire; on le recoucha ivre-mort, et ce coma se termina par la mort réelle; à l'autopsie, on trouva une énorme hémorragie ventricuiaire 4 gauchp, qui ne permit pas de retrouver les traces d'un foyer ancien.

pendant Tétat de catalepsie et de somnambulisme. D'abord le phénomème Rolandique qui consiste en ce que, en frappant de petits coups en certains points de la voûte crânienne, le long du sillon de Rolande, on obtient des contractures diverses, Taphasie, etc. M. Pitres y a répondu en disant que ces phénomènes n'ont rien de constant et en montrant que Taphasie obtenue en percutant certains points des régions frontales ou temporales n'est pas une véritable aphasie, mais est due à une contracture des muscles du larynx. On a encore répondu à cette assertion que Taction de percuter le crâne ne pouvait agir de cette façon sur les circonvolutions subjacentes, à cause de Tébranlement produit dans toute la masse cérébrale, et que la partie subjacente, centre et point maximum d'ébranlement, comme Ta soutenu M. Rainaldi, n'est qu'une figure exacte peut-être en mécanique, mais non en pathologie nerveuse. Une autre théorie expliquant le phénomène Rolandique est celle de Sperino et Silva (1884). D'après Silva :

« L'excitation mécanique peut, dans ce cas, se propager par les nerfs vaso-moteurs. En excitant la peau chez des individus très excitables, comme ies hypnotiques, on excite les vaso-moteurs superficiels, puis ceux situés plus profondément et enfin, par ceux-ci, les organes profonds ».

Nous répondrons avec M. J. Soury que :

<( L'on sait que le cuir chevelu, le crâne et la dure-mère sont irrigués par la carotide externe, tandis que Técorce cérébrale reçoit son sang des carotides internes et des vertébrales. D'une communicaUon vasculaire établie entre la substance corticale du cerveau et ses parois osseuses et fibreuses, on ne sait rien. C'est donc accumuler à plaisir les hypothèses que de faire dépendre le prétendu phénomène Rolandique d'une prétendue communication de la cîrculaUon extra-cérébrale » (i).

J. Soury. Ua cas d'auto- suggestion scientifique. R. de l'hypn», 1892, p. 49»

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Toutes ces preuves n'ont pas empêché beaucoup d'expérin:ientateurs de se rallier à cette hypothèse, et M. Giacomo Lombroso (de Livourne) a même sillonné le cuir chevelu d'une hystéro-épileptique par une échelle divisée en centimètres, permettant de déterminer exactement les points à percuter. Une dernière attaque faite contre cette hypothèse est celle qui la considère comme le Axit d'une auto-suggestion de la part de l'expérimentateur. Déjà M. Brémaud, soutenant cette idée, avait provoqué les mêmes phénomènes de contractures en soufllant légèrement sur diverses parties du crâne. M. Pitres y avait également vu de la suggestion, lorsque M. J. Soury est venu faire la remarque que Ls phénomènes observés variaient selon les croyances de l'observateur et n'étaient plus les mêmes, dit-il, selon qu il avait lu Charcot et Pitres, ou Munk, ou Séguin.

Cette question des localisations nous a légèrement écarté de notre sujet, bien qu'elle se rapporte à celle de l'hémi-catalepsie et de l'hémi-somnambulisme. Nous la terminerons en signalant quelques expériences plus rigoureuses de MM. Féré et Binet, et qu'ils résument ainsi : « On peut obtenir le somnambulisme partiel d'un membre en pressant certains points du crâne siège de la douleur de transfert, et le somnambulisme complet en pressant toute la zone motrice, c'est-à-dire le vertex».

L'hémi-catalepsie a été observée pour la première fois par Braid et, depuis, retrouvée par un grand nombre d'auteurs. M. Dumontpallier, M. Bérillon ont fait à ce sujet de remarquables expériences, toutes les combinaisons possibles ont été observées, catalepsie et léthargie, somnambulisme et catalepsie, etc. Pour la production de ces phénomènes, M.Descourtis s'est servi de l'impression d'un rayon lumineux, d'autres auteurs ont employé l'application des aimants sur la tête comme moyen de transfert, d'autres enfin la simple suggestion; ce qui

nous intéresse surtout, ce sont les phénomènes psychiques observés, et nous citerons la série d'expériences rapportées par M. Dumontpallier à la Société de biologie en 1882.

Par suggestion musculaire, en mettant un bras dans l'attitude de la menace et, de l'autre côté en provoquant le rire, on obtient, pendant les états cataleptoïdes, une expression absolument différente des deux moitiés du visage. On peut obtenir le même effet par hallucination de l'ouïe; on décrit une scène à droite du sujet en lui bouchant l'oreille gauche, et la figure prend une expression conforme au sujet entendu, on dit alors au sujet de raconter ce à quoi il pense et, pendant qu'il parle, on cesse de boucher l'oreille gauche et l'on raconte de ce côté une autre scène, on voit alors peu à peu l'expression de la moitié gauche changer et devenir souvent absolument contraire à celle de la moitié droite. On pourrait aussi procéder par hallucination de la vue, ou croiser les hallucinations des dififérents sens. Un aimant appliqué d'un des côtés du cuir chevelu peut à ce moment renverser les hallucinations.

Ces expériences, sans avoir recours à la dualité cérébrale, peuvent s'expliquer par suggestion et par le développement extraordinaire du sens et de l'impressionnabilité musculaires pendant les états hypnotiques. M. Pitres a refait, en touchant les différents muscles du visage, l'expérience que Duchenne de Boulogne avait faite par le courant faradique et a réussi à donner au visage, parfois même au corps entier, l'expression à laquelle commande chaque muscle de la physionomie; c'est l'inverse de la suggestion musculaire par attitude provoquée des membres.

Nous ne saurions non plus accepter comme probantes les expériences de M. Bérillon faisant, par suggestion, à un sujet en somnambulisme, sentir, sur la langue, d'un côté le goût du rhum, de l'autre celui du sucre. M. Pitres a montré qu'il n'y

avait là qu'un simple phénomène de suggestion, et, à l'appui de son opinion, nous nous permettrons de citer deux expériences personnelles, faciles à répéter : on peut partager, au point de vue sensation suggérée, la langue en deux moitiés, pointe et base, aussi facilement qu'en deux parties latérales, le dualisme cérébral ne rendrait déjà plus aussi bien compte du phénomène; mais, de plus, on peut partager la langue en trois parties, une médiane et deux latérales, et faire sentir, au milieu, par exemple, de la quinine, et, des deux côtés, du sucre et du rhum ; on ne dira pourtant pas qu'il y a trois cerveaux.

M. Bail, admettant la dualité cérébrale, pense, avec quelques autres aliénistes, que les cas de folie avec conscience sont dus à l'action des deux hémisphères, dont l'un est sain et l'autre morbide, et cite, comme exemple, le cas si fréquent des dipsomanes, celui de Gabbage, du père Surin. De cette action naîtraient aussi les phénomènes observés dans la paralysie générale et que nous avons déjà signalés. La raison, l'état normal, seraient dus à l'action synergique des deux hémisphères, qui devraient alors agir parallèlement, sinon il se produirait un manque d'équilibre qui mènerait rapidement à la folie, -en passant par tous les intermédiaires dont parle M. Ribot.

L'hémisphère gauche se développe plus tôt et plus complètement que le droit, du moins chez les droitiers et, le premier, dans son livre Dynamisme comparé y M. le professeur de Fleury, de Bordeaux, a étudié la différence de calibre des deux carotides et conclu de ses recherches que la carotide gauche, sortant directement de l'aorte, plus grosse et parcourue par un courant sanguin plus rapide, fournissait une nourriture plus abondante à l'hémisphère correspondant qui, réagissant à son tour sur la nutrition générale de l'organisme, donnait au côté droit du corps plus de force et de vigueur.

Schiff, à Florence, a fait une série d'expériences sur la ther-

mométrie cérébrale; il enfonçait des aiguilles thermo-électriques dans les hémisphères d'un poulet ou d'un chien. Portant ses excitations sur le sens du toucher en pinçant Tanimal de Tun ou de l'autre côté, sur celui de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, en faisant respirer au chien alternativement un cornet vide et un cornet contenant un morceau de lard fumé, il voyait les deux hémisphères s'échauffer d'un nombre de degrés variable selon l'intensité de l'excitation, mais l'un d'eux s'échauffait toujours davantage et nous citons ici la phrase de Schiff : a On obtient un échauffement de l'un ou l'autre hémisphère, toujours le même chez le même animal, quel que soit le point irrité de la surface du corps et variant avec les individus employés; je ne sais si j^e dois attribuer cette circonstance à un hasard » .

M. Broca, étudiant chez l'homme la température extérieure de la boîte crânienne, au moyen d'une couronne de thermomètres serrée autour du crâne avec une bande de flanelle, a observé qu'au repos la température était plus élevée à gauche qu'à droite de 1/10 de degré, 34*" et 33^; pendant le travail, les deux hémisphères s'échauffaient, mais inégalement, l'équilibre tendant à se rétablir. M. Broca attribue ce phénomène à ce que le cerveau droit, plus malhabile, doit faire de plus grands efforts. Ces expériences sont en contradiction avec celles de Schiff, pas absolue pourtant, car on ne peut conclure définitivement du chien à l'homme, mais elles sont très délicates et soumises à bien des causes d'erreur; sans cela il eût été indiqué de faire l'étude de la thermométrie pendant les états seconds et d'en constater les résultats.

Examinons ce qui se passe chez les hémiplégiques, faits signalés par M. BrownSéquard et que nous avons eu occasion d'observer bien souvent : l'aphasique, dont le cerveau gauche est atteint, devient beaucoup plus émotif, pleure et rit pour un rien, s'affecte pour la moindre des choses, son esprit ne se fixe

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sur rien et passe rapidement d'une idée à une autre. L'hémiplégique dont le cerveau droit est malade, présente tout l'opposé de ce tableau, le visage est souvent impassible, le caractère froid, il est souvent insensible aux émotions, même à la mort de ses proches, et de tous deux l'on dira, « il a bien changé de caractère depuis son attaque ». Mais quelle différence ! Elle est même si marquée que M. Brown-Séquard à fait du cerveau droit le cerveau émotif, présidant à la sensibilité morale, en même temps que le cerveau trophique (en raison des troubles trophiques plus fréquents) et du cerveau gauche celui de Vintelligence, séparée de ses facultés affectives.

Tant de preuves accumulées ne nous permettent pas de repousser complètement cette théorie du dualisme cérébral. Il est certain pour nous que les deux hémisphères doivent avoir, outre leurs fonctions communes, des fonctions différentes, et ce, en raison du principe de la division du travail ; une première preuve en a été donnée par la localisation précisé des centres du langage, et certes plusieurs autres facultés peuvent être aussi unilatérales; la mémoire, le raisonnement peuvent peut-être être complets dans les deux hémisphères, nous ne répugnerions même pas à l'idée de M. Brown-Séquard du cerveau droit émotif, mais il nous semble pourtant bien difficile d'admettre le dualisme cérébral comme seule explication des états seconds; il expliquerait difficilement les développements variés de l'intelligence pendant ces états et ne pourrait rendre compte des somnambulismes successifs; s'il donne la clef des dédoublements de la personnalité chez les fous, il n'expliquerait pas les personnalités triples, quadruples, et, pour comprendre les phénomènes de l'hypnose, il faudrait invoquer une inhibition bien curieusement localisée des di veines parties de l'écorce cérébrale.

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