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JE XE SOULÈVE POINT DE QUESTIONS IRRITANTES

Celle-ci, ce n'est pas moi qui l'ai soulevée ; je l'ai trouvée et prise dans l'air où elle s'agite avec une persistance qui donne à réfléchir aux esprits sérieux. Question irritante, dit-on. Pourquoi irritante, si on l'envisage .sans idées préconçues, sans parti pris, à la simple lumière des faits ? Pourquoi irritante,

OBSERVATIONS

si on la pose, comme je le fais, avec la modératioit et les réserves nécessaires, en laissant aux autres la liberté de penser que l'on prend pour soi-même? Question irritante ! Mais qui peut-elle irriter ? A coup sûr ce ne sont pas les hommes de sens et d'expérience qui dirigent nos collèges. Ceux-là ne sauraient s'offenser de mes paroles : car ils pénètrent le sentiment qui m'inspire, et ils savent que ce sentiment n'est pas la malveillance à leur égard ni l'hostilité aux études classiques.

En tout état de cause, s'il me faut donner un gage de plus, je le donnerai par les paroles de M. L.-O. David, que je fais miennes parce qu'elles rendent ma pensée :

" Quelles que soient les modifications que le temps " et les circonstances pourront apporter à notre " système d'instruction publique, l'étude des au- " teurs anciens restera toujours l'un des meilleurs " modes de former et d'embellir l'esprit humain, de " marquer d'un cachet de supériorité indiscutable " le^ intelligences façonnées dans le moule classique, " On pourra, on devra même autant que possible " introduire dans notre enseignement l'étude de la " science et des classiques modernes, afin d'armer " notre jeunesse pour la lutte sur les champs de " bataille du commerce et de l'industrie. Mais les " littératures grecque et romaine seront toujours " le jardin des Hespérides, la terre promise des " esprits amoureux du beau, de l'idéal, où les géné-

OBSERVATIONS

" rations futures ne cesseront d'aller cueillir les " fleurs et les fruits incomparables qui y croissent.

" Plus même le monde est porté à se matérialiser " sous le souffle puissant du progrès moderne, plus " il faut respecter les temples où les glorieuses tra- " ditions de l'esprit humain sont religieusement

conservées comme des dépôts sacrée.

" De même que les écoles de Rome et d'Athènes^ " et, plus tard, les monastères ont sauvé du nau- " frage la civilisation, et arraché à la barbarie " les chefs-d'œuvre de l'antiquité, ainsi nos collèges " doivent être, au milieu du tourbillon des affaires " et du mouvement de la matière en ébullition, " comme autant de sanctuaires destinés à conserver " le feu sacré de la poésie, le goût du beau et du " vrai, le culte de l'idéal."

Ces paroles sont extraites d'un discours préparé pour les fêtes de Ste-Thérèse et publié le 12 novembre dans la Minerve.

DISCOURS

Mes J^eigneurs, M. le Siq^rie wr, Mesdames et Messieurs,

Invité à vous parler de l'instruction collégiale au point de vue pratique, je n'ai pu me défendre de beaucoup d'hésitation et d'embarras avant d'entreprendre une tâche si délicate dans les circonstances actuelles.

Je ne possède, j'en fais tout de suite l'aveu bien sincère, ni l'autorité pour décider un litige récent qui se complique de plus en plus, ni la science technique pour apprendre quelque chose de nouveau à Messieurs les éducateurs et les élèves de Ste- Thérèse. Mais j'appartiens à la famille térésienne, et, à ce titre, j'attends de Nos Seigneurs les évêques l'indulgence qu'ils ne nous ont jamais ménagée. De mes jeunes frères qui ont le bonheur de rester à la maison j'aurai bien la permission de deviser familièrement avec eux de choses qui importent à leur avenir, au succès de toute leur «carrière.

Cette question de l'éducation, qu'on ne devrait toucher qu'après de longues et consciencieuses études, est appelée, de notre temps, comme à toutes les époques de l'existence humaine, à régler la vie ^es nations et à décider de leurs destinées.

DISCOURS

Les peuples contemporains, tels que nous le& voyons dans leuj- épanouissement ou dans leur étiolement présent, sont, dans la plus stricte acception du mot, ce que les ont faits l'éducation de leur jeunesse depuis un siècle, et dans un siècle, les nations qui domineront ou qui auront été écrasées pourront s'en prendre encore à l'éducation qu'ellés distribueront à leur jeunesse durant le siècle qui s'ouvre.

Plus que jamais l'éducation est la préoccupation du monde intellectuel de l'Europe latine, où d'excellents esprits se demandent si tout n'est pas à refaire, à remodeler dans les méthodes à suivre pour élever la jeunesse.

Des réformateurs nombreux et puissants soutiennent la thèse de l'éducation moderne, avec une vigueur d'argumentation et une aVjondance de déductions dont on ne peut nier la haute signification.

Les tenants de l'éducation classique basée sur l'étude des langues mortes et des sciences métaphysiques, quelque peu oublieux du changement de circonstances, adhèrent aux anciennes méthodes avec toute la ténacité que peut créer l'autorité de» résultats merveilleux obtenus par le passé. Ils soutiennent que les hommes du passé vaudront toujours les hommes de l'avenir, dans quelque champ du savoir ou dans quelque degré de vertu et def célébrité que l'on voudra établir la comparaison.

C'est au fruit qu'on juge l'arbre, disent-ils, et l'éducation que les modernisants proposent ne

DISCOURS

pourra jamais produire de fruits aussi délicieux que ceux de l'éducation purement classique suivie jusqu'à présent chez les peuples de race latine.

D'un côté, on conteste 1 a-propos du changement, et si l'on admet de certaines lacunes dans l'éducation des jeunes gens, on s'en prend non aux méthodes suivies, mais bien aux programmes trop surchargés et au défaut d'application chez l'élève.

De l'autre côté, on réclame un changement radical dans ces méthodes qui ne sont pas propres à former les hommes qu'il faut au siècle présent. On demande que l'éducation mette plus directement nos jeunes gens en contact avec les difficultés nouvelles et imprévues que la vie moderne sème chaque jour sous leurs pas. On expose aux yeux des populations françaises, italiennes, espagnoles, le souvenir des terribles désastres du .dernier quart de siècle, et on ne manque pas d'en prédire de plus graves encore qui seront dus à l'insuffisance des études pratiques chez ces nations, si elles ne se mettent pas en mesure de rencontrer, à armes égales, leurs rivales sur tous les terrains de la lutte internationale.

Les alarmistes poussent un long cri d'angoisse et supplient leurs compatriotes de tenter un effort suprême. Il faut sans tarder enrayei- le mal qui emporte des nations jadis si puissantes. Mais cette œuvre de régénération a besoin d'hommes capables de rajeunir, de raviver ces sociétés épuisées et qu'on dirait à la veille de s'éteindre sous les jeoups d'une civilisation plus froide, plus égoïste

DISCOURS

que la leur, sans cloute, mais plus pratique, plu» calculatrice, plus " matérialisée," si je puis employer cette expression.

C'est en vain que l'on réclame en faveur de la culture purement intellectuelle : les novateurs répondent qu'il faut de la science d'application usuelle plutôt que du grec et du latin, et des hommes prêts à la lutte quotidienne, à toutes les luttes ; des hommes parfaitement équipés pour le double struggle for life de la vie individuelle et de vie nationale, plutôt que des bacheliers et des philosophes consommés dans la science du raisonnement par harhara, camestrès et felapton.

Léon XIII.. le pontife du siècle, a dit Mgr Ireland, Léon XIII ne manque pas de suivre ce débat, et, contrairement à ce qu'on avait cru, les initiateurs du mouvement de réforme ne rencontreront à Rome aucune entrave à la réalisation de leurs projets.

S'il existe une divergence sur les méthodes à suivre dans l'éducation classique de notre temps, tout le monde, constatons-le avec bonheur, est d'accord sur ce point : la tin de l'éducation est la formation du caractère, et les cours d'études classiques ou collégiales comme ceux que vous dirigez, Messieurs les professeurs, dans cette institution, ne se proposent pas autre chose que de donner à la société canadienne des hommes forts, des chrétiens courageux et éclairés.

Peu importe doue la dose plus ou moins forte de grec ou de latin dont vous infuserez l'esprit des

DISCOURS

jeunes gens. Si vous réussissez, Messieurs les éducateurs, à former des hommes armés pour toutes les luttes de la vie, vos efforts n'auront pas été vains et vous aurez atteint le but que vous poursuivez dans les intérêts de la religion et de la patrie.

On conteste vivement au orec et au latin le droit de cité (1) exclusif dont ces deux langues ont joui à une époque dans nos cours d'études classiques.

Les sciences usuelles et appliquées, l'enseignement des langues vivantes peuvent remplacer, dit-on, (2) avec efficacité, les langues mortes dans la formation des jeunes gens. Ils constituent une gymnastique de l'esprit tout aussi propre que le bon Homère ou le doux Virgile à développer chez l'élève le goût du travail opiniâtre, l'habitude de la réflexion prolongée et la fermeté du vouloir

(1) Ce n'est pas le droit du grec et du latin que l'on conteste, c'est le droit exclusif. Il ne s'agit donc pas d'uue réforme radicale dans les études, mais d' '* une modification «' accidentelle imposée par un esprit de progrès bien '* entendu," comme dit ce bon Rosaire, de Saint-Hyacinthe, lequel ne m'en accuse pas moins de réclamer une réforme radicale.

(2) Ce dit-on doit faire comprendre que je ne fais ici qu'exposer une théorie, un syetème. Je le fais avec une certaine complaisance ; car je ne me dissimule point la force des arguments dont il s'appuie ; mais je le fais sans vouloir en rien trancher la question qui se débat entre les vieux classiques et ks modernes. Du reste, je le déclare expressément plus loin.

DISCOURS

qui, au collège, conduisent aux solutions des problèmes les plus difficiles, et dans le monde, vous font dominer les circonstances et les hommes pour vous conduire au but de votre vie.

Sans compter que l'acquisition de ces sciences usuelles, la possession de ces langues vivantes, — pour nous le français dans toute sa clarté et son élégancej l'anglais dans son laconisme et sa vigueur, —nous arment mieux et tout de suite pour les combats de la vie réelle ; elles ouvrent aux jeunes gens, dès leur entrée dans le monde, s'ils le veulent, d'autres carrières que les professions libérales où végètent des centaines de compatriotes dont l'existence, misérable pour eux-mêmes, est perdu* pour la patrie.

La langue anglaise, j'y reviens, si profonde dans ses racines, si variée dans sa formation, si adaptée >iux affaires par sa concision, n'est-elle pas de nécessité première pour tout homme qui veut jouer un rôle, je ne dirai pas public, mais je dirai un rôle quelconque dans le Canada ou aux Etats-Unis ?

L'élève, pour la posséder à fond, ne devra-t-il pas déployer autant de travail, de ténacité, de persévérance et d'ingéniosité que pour pénétrer les secrets du grec et du latin ?

Et que faut- il conclure de cela ? C'est que pour la formation intellectuelle le résultat est le même, (1) mais avec la différence, dans la pratique, -que l'étude approfondie de l'anglais sera d'un avantage immédiat à l'élève.

(1) On le dit du moins, et je rapporte des témoignages sans en prendre la responsabilité.

DISCOURS

Qui contestera même que c'est à la connaissance de l'anglais que bien des jeunes gens devront de gagner leur subsistance journalière et, plus tard, celle de leur famille ^

Loin de moi cependant la prétention de vouloir trancher le litige qui se poursuit entre les tenants des méthodes actuelles et les réformateurs du jour ; je laisse cette solution aux hommes de l'enseignement, aux directeurs autorisés de nos maisons d'éducation, à tous ces dignitaires de l'Eglise et de l'Etat chargés de voir, suivant les instructions du Saint-Siège, à ce que notre enseignement ne le cède en rien à l'enseignement fourni aux jeunes gens des autres nationalités.

Quel besoin y a-t-il, d'ailleurs, de trancher cette controverse quand la question se réduit à ce simple point : quelle est la meilleure méthode à suivre pour former les hommes qu'il faut à notre état de société ?

Que l'on arrive à ce résultat par des moyens nouveaux si la chose est nécessaire (1), ou que l'on continue à bourrer (2) l'esprit de nos jeunes gens de ofrec, de latin, de sciences abstraites, si cela est indispensable, il importe peu à ce discours.

(1) Je dis si la chose est nécessaire, ce qui fait assez entendre que je ne capitule pas encore devant les modernes, si forts que me paraissent leurs arguments.

(2) Bourrer n'est pas le mot juste ; car on ne peut pas dire précisément que nos collégiens soient surchargés de grec et de latin à la fin de leurs études. Mais ce que l'on peut dire, c'est qu'ils sont encore plus pauvres de langues vivantes et de sciences.

DISCOURS

Il ne faut pas cependant oublier que les nécessités de la vie moderne ne sont pas les mêmes qu'au temps jadis.

Si autrefois on avait recours au grec et au latin dans une si large mesure, c'est que ces langues ne pouvaient pas être remplacées plus utilement et que chaque nation, je dirai chaque province renfermée chez elle, n'éprouvait aucun besoin de parler les langues étrangères, en voie de formation.

Mais aujourd'hui qu'il n'existe plus d'espace entre les peuples, que le télégraphe, le téléphone vous font parler à un citoyen de l'autre hémisphère avec autant de facilité qu'autrefois au voisin, il faut posséder les langues vivantes. C'est une nécessité pour l'individu comme pour les peuples qui entretiennent entre eux un commerce journalier d'affaires et de relations sociales, grâce au rapprochement si étroit opéré par les chemins de fer ou la navigation rapide.

Si autrefois on s'appliquait si spécialement aux études abstraites, si on se laissait absorber par les hautes sciences de la métaphysique, c'est que les sciences physiquej^ appliquées aujourd'hui dans tous les usages de la vie n'étaient encore qu'à leur état embryonnaire. Les découvertes modernes n'en avaient pas fait un champ incommensurable d'études, d'expériences et d'exploitation usuelle journalière, comme ont fait Edison, Tesla, qui sont en train de révolutionner l'état du monde phj^sique et d'appliquer, de concentrer sur deux ou trois points principaux, le travail et la vie de l'homme.

DISCOURS

Ne croit-on pas qu'un jeune homme assez au fait de ces sciences d'application usuelle et maître des deux langues qui dominent dans les affaires du monde, — au moins de notre monde, — ne sera pas mieux préparé aux luttes de la vie qu'un helléniste raffiné ? (1)

Oui, assurément : si d'ailleurs, chez lui la base même de l'éducation est large et solide ; si le caractère a été fortement trempé, la volonté assouplie par le travail et la contrainte, dompté par l'exercice de chaque instant à envisager la vie comme un devoir envers soi-même, envers Dieu et la patrie.

C'est bien le trait dominant, sinon unique de toute éducation ; le reste, comme l'acquisition des sciences, quelles qu'elles soient, et des langues mortes ou vivantes, ne peut venir qu'en second lieu.

C'est à ce résultat merveilleux de la formation de l'homme moral et intellectuel, œuvre de véritable création, que vous tournez vos efforts. Messieurs les professeurs, et c'est à être des hommes. Messieurs les élèves, que vous rapportez toute votre application.

Durant huit années d'études, les formateurs de la jeunesse s'efforcent principalement à inculquer au jeune homme l'esprit de discipline ; ils exercent sa volonté par un entraînement constant qui en fait à la longue un outil souple, malléable et résis-

(l) Un helléniste qui ne sera qu'helléniste. Car évidemment, si, avec assez de latin et de grec, il possède l'instruction pratique nécessaire, il sera outillé et armé pour la lutte de la vie.

DISCOURS

tant à la fois, toujours prêt à servir dans les diverses conjonctures de la vie.

Tout, dans cette maison, respire l'odeur du respect à l'autorité et de l'obéissance : deux sciences et deux devoirs qui préparent dans l'obscurité les grandes carrières et les commandements souverains.

Apprendre à se contraindre, à se priver de ce petit plaisir, se passer de ces caprices enfantins ; apprendre à se taire longtemps sans y être contraint par la punition, bien entendu, c'est apprendre à éviter, plus tard, les grands écueils de la vie, et ce simple silence qu'on vous impose, à temps et à contretemps, croyez-vous parfois, c'est l'apprentissage de la réflexion, l'habitude du recueillement qu'on imprime chez vous, par conséquent la pratique de la méditation, qui est indispensable pour donner naissance aux déterminations sérieuses dont dépendra le sort de votre carrière.

Ce silence même, que vous observez avec plus ou moins de satisfaction intérieure, il vous enrichit puisqu'il est d'or ! Combien de fortunes, politiques entre autres, acquises à se taire ! Combien d'autres gaspillées à trop parler !

Vous voyez comment cette simple pratique du silence peut contribuer à votre bonheur, et il est fort regrettable, vraiment, qu'on ne trouve pas en dehors d'ici quelque maître vigilant de silence pour nous empêcher, à l'occasion, de parler trop fort ou de parler du tout.

Par malheur, on ne connaît pas la discipline du silence dans le monde, où c'est un bruit assourdis-

DISCOURS

sant, un bavardage sans fin, qui conduit trop souvent à la confusion des idées les plus claires et au renversement des choses les plus dignes du respect.

La formation du caractère, vous l'obtenez encore par le travail lent, persévérant et obscur.

On a dit cent fois que ce ne sont pas les plus grands talents du collège qui réussissent le mieux dans le monde. Non, ce sont les volontés les plus viriles, ce sont les caractères les plus trempés à sec par l'habitude de se vaincre, de se dompter.

Les vieux dictons ne se trompent pas parce qu'ils sont nés de l'observation la plus profonde et la plus suivie de la nature de l'homme, et aussi, jamais on ne pourra trouver de parole qui exprime mieux que V obstine et sustine des anciens la pratique de la vertu sous toutes ses formes, de la vertu., cachet du caractère qui fait éclater la grandeur de l'homme et du chrétien.

Les collèges ne sont pas des fabriques de latinistes, d'hellénistes ou de métaphysiciens transcendants ; ils sont de véritables fabriques d'hommes forts, pourvus de l'outillage le plus parfait possible pour le travail quotidien qui donne le pain quotidien, pour la lutte quotidienne qui amène les revers ou les succès quotidiens dont la chaîne, plus ou moins longue, compose pour chacun la vie féconde ou le pitoyable avortement d'une carrière brisée par l'insuffisance du caractère.

Il n'y a que les forts qui survivent, après tout, et on apprend à être fort au collège, sans qu'il soit absolument nécessaire d'y remporter les premiers prix de sa classe.

26 DISCOURS

Nous vous donnons nos enfants, Messieurs les éducateurs, pour en faire des hommes capables de se créer une position dans la société, de se débrouiller, comme on dit, et d'occuper au besoin les postes les plus élevés et les plus responsables de la patrie- V'ous devenez de véritables créateurs, et c'est de vous que nous attendons cette rénovation nécessaire de l'enfant qui doit le jeter dans la société formé, trempé et prêt à toutes les luttes.

On vous confie ces chers petits êtres après les avoir souvent amollis, déformés par les gâteries de la mère, les mignardises de la tendresse paternelle.

C'est sur vous qu'on s'en remet pour redresser le pli défectueux, pour reprendre à neuf ce modelage trop hâtif, trop imparfait. C'est uniquement sur vous que l'on compte pour entreprendre la complète éducation de nos enfants, et sûrement nous ne tenons pas à les ravoir grands clercs et ferrés sur toutes sortes de sciences, mais nous tenons à les retirer de vos mains, prêts à gagner leur vie et à devenir la joie de la famille, l'honneur du pays.

Mais, si vous formez l'individu, l'homme fort, connaissant ses devoirs envers Dieu et envers lui-même, habitué à les remplir, il vous appartient encore de former le citoyen, l'homme de la patrie.

C'est dans ce jeune cœur qui recevra toutes les empreintes, c'est dans ce tendre esprit qui subira toutes les impulsions premières qu'il convient aussi de donner l'éducation du civisme s'appliquant au côté moral et au caractère plutôt qu'au côté métaphysique de l'enfant.

DISCOURS

Vos élèves doivent nous revenir prêts à toutes les luttes d'ordre public.

Dans l'exercice de leur profession, de leur état même le plus modeste, le citoyen que vous avez formé ne peut méconnaître ses devoirs envers la patrie et oublier de les traduire dans les actions de sa vie.

La société n'attend pas que vous nous formiez beaucoup de grands hommes, ce serait fort encombrant, ni de célèbres latinistes ou d'étonnants hellénistes * nous savons bien, d'ailleurs, qu'il n'y a aucun danger de ce côté, et que le bagage de ces langues ne pourra jamais entraîner nos étudiants au fond des eaux du Saint-Laurent.

Elle attend simplement des hommes de vous, des hommes armés pour la bataille publique comme ils doivent l'être pour la lutte de leur vie propre, de leur struggh for life, de ce primo vivere qu'il n'est au pouvoir de personne de faire rayer des conditions premières de la vie, parce qu'il en est la plus pressante comme la plus absorbante préoccupation.

Mais une fois réglée, cette obligation du travail pour la subsistance, chaque sujet que vous nous adressez, qu'il ait parcouru son cours d'études complet, ou que vous l'ayez égrené dans le cliamp social avant la lin de ses études, devrait être bien imprégné des devoirs qui l'attendent dans le vaste champ du labeur et du dévouement pour la patrie commune.

Je ne parle pas ici des devoirs de citoyens catholiques tenus en honneur de démontrer l'excellence de notre foi par la qualité des fruits qu'elle produit.

DISCOURS

J'abhorre tout ce qui peut sentir le sermon chez le laïque, et ce n'est pas devant cette réunion de prélats et de prêtres illustres que je devrais me risquer sur ce terrain pour la première fois de ma vie ; mais, homme public et me plaçant au simple point de vue de l'économie politique, je dis que les jeunes gens que vous formez, vous devez les former en ne perdant jamais de vue les devoirs publics qu'ils ont à remplir comme catholiques, s'ils veulent faire honneur à leur race.

Nous traversons une phase décisive, toute de transition pour la vie ou la mort de notre groupe de population canadienne.

C'est de ces jeunes gens qui se forment actuellement que la patrie attend le salut, un trop grand nombre parmi la génération actuelle se préoccupant de tout autre chose que de l'agrandissement de notre influence et de notre prestige national.

Quel est le devoir de nos compatriotes élevés dans nos maisons d'éducation ?

C'est de se rendre forts sur tous les terrains qu'on nous dispute avec acharnement, là où nous étions les maîtres indisputés il y a vingt ans, et d'où l'on nous repousse quand nous y avons des droits incontestés.

Vos élèves doivent apprendre à s'affirmer dans toutes les revendications nationales : ce sont eux qui auront à récolter les fruits gâtés que trop de mollesse, de laisser-faire, de relâchement ont laissés se produire et se propager dans nos mœurs publiques.

DISCOURS

C'est là le grand devoir public à accomplir.

Qu'ils cèdent dans les questions de détails ou d'application, je conçois cela ; dans les choses essentielles à notre vie nationale, non, jamais.

Que là ils soient des hommes forts, mais non des provocateurs ; c'est ce que le travail de la réflexion, du silence et de la méditation leur apprendra ici même.

On ne leur demandera pas du bruit, du tapage, de la réclame dans leurs succès ; l'homme véritable qui finit par commander dans son état est celui qui se prépare " dans l'ombre et le silence," a dit Frédéric Ozanam,

Les plantes qui produisent les plus belles fleurs, aux nuances vives et chatoyantes, au parfum odorant, sont celles que l'on confie d'abord à l'obscurité et auxquelles on ménage peu à peu les rayons du soleil.

Mgr Satolli, devenu depuis le cardinal Satolli, disait à une réunion de jeunes gens : " The best of Works have been of slow growth," et l'un des grands capitaines de la France moderne, le maréchal Bugeaud, aimait à répéter : " La volonté est tout chez l'homme. La ténacité tient lieu de génie, ^ et l'efiTort sans cesse répété mène plus vite au but que les ressorts des facultés les plus hautes."

Arrivé à un âge où l'on n'a plus le droit d'envisager la vie autrement que comme un devoir, je me permets de dire peut-être trop ouvertement ma façon de penser sur l'objet de votre éducation. J'entrevois les périls qui nous menacent et je ne

DISCOURS

puis m'empêclier de répéter avec bien d'autres, à la vue d'un horizon chargé de nuages : Voyons à ce * que la nation ne s'effondre pas dans le danger suprême qui la menace."

S'il y a le struggle for life pour l'individu, il y a également le struggle for life pour chaque nation et pour chaque groupe de population qui a droit de vivre de sa vie propre dans une nation. Et partant de ce point de vue, permettez-moi de v^ous dire que nous attendons tout de l'éducation de la jeune génération qui pousse dans nos collèges.

En rien le Canadien-Français sortant de nos collèges, ne devrait être intérieur. S'il n'a pas, offertes à ses efforts, les mêmes facilités d'établissement que son condisciple de langue anglaise, dans les banques, les assurances, les chemins de fer, il doit se rendre capable d'occuper tous les postes dans les grandes exploitations industrielles et agricoles,, où tout se réduit maintenant à des procédés scientifiques de la chimie ou de la physique.

Dans nul art, mécanique ou intellectuel, le Canadien-Français ne devrait le céder à son camarade anglo-saxon ; dans les professions on ne peut se plaindre de son infériorité, quoiqu'il ne puisse compter sur des clientèles aussi avantageuses ; mais, par ses qualités d'ordre, de travail et d'épargne, rien ne devrait l'empêcher d'être l'égal, en influence, de son collègue anglais.

Dans ce Dominion du Canada où nous jouissons de tous les biens de la patrie, nous n'avons pas le droit de nous fermer les yeux à l'évidence, de nous

DISCOURS

croiser les bras et de rester indifférents à ce qui se passe autour de nous.

Au contraire, c'est un devoir impérieux que la patrie et la religion exigent de nous, que nous nous rendions compte, que nous envisagions la situation, quelle qu'elle soit, en hommes de cœur, et que nous ne reculions devant aucune tâche.

Poignée de Canadiens de descendance latine qu'on croirait no^^ée par les millions de Saxons qui nous entourent, nous avons besoin, pour rester quelque chose, d'un double effort : celui que se doit chaque homme dans la vie priv ée, et celui que nous devons poursuivre dans la lutte internationale contre tous les désavantages qui nous barrent le chemin.

Deux voies s'ouvrent devant nous comme groupe distinct de la nation canadienne : laisser faire, laisser dire, tout endurer: ou nous redresser courageusement pour garder notre place, l'agrandir et nous mettre au-dessus de tout péril fatal, au moins en ce qui touche à notre vie politique et reli- ^•ieuse.

.Dans le passé nos ancêtres ont résisté et ils ont réussi à reconstituer la province française créée par la France essentiellement catholique du l7e siècle.

La lutte se faisait sur le terrain des droits constitutionnels, des libertés politiques : mais aujourd'hui la lutte est déplacée, et quoique les libertés populaires ne se conservent qu'au prix de l'éternelle vigilance, il faut admettre que, entourés, près-

DISCOURS

sés de toute part par l'élément anglo-saxon, nous avons à soutenir la lutte sur le terrain de l'influence matérielle, de la fortune, de la richesse qui semble être tout aujourd'hui dans l'existence des peuples libres.

La finance, les affaires ont pris la place des discussions théoriques, et c'est maintenant dans cette nouvelle arène toute de paix, que les Canadiens sont tenus de rivaliser.

Que serons-nous dans cette nouvelle lutte ?

Ce que nous feront les jeunes générations du jour, les enfants que vous êtes à former, Messieurs les professeurs, les hommes que vous êtes appelés à façonner actuellement.

Et dans ce combat pacifique, le grec et le latin ne sauraient seuls nous suffira (1). Les victorieux ne seront autres que ceux qui, à beaucoup de connaissances pratiques, soit des langues dont on se sert chaque jour, soit des sciences usuelles dont l'application révolutionne le monde, joindront la fermeté du caractère, l'habitude du travail opiniâtre, l'ambition légitime profondément ancrée au cœur d'être quelque chose pour son pays ; enfin

(1) C'est bien là mon idée. Je ne dis pas que le grec et le latin sont inutiles : au contraire, j'admets leur haute utilité, qui leur assure pour toujours une place d'iionneur dans nos études classiques. Mais je dis qu'il faut y joindre les connaisances pratiques qui sont indispensables aujourd'hui pour une instruction sérieuse. Tout cela est si simple et si modeste, que vraiment je me demande sMl est nécessaire encore d'exprimer une vérité si banale.

DISCOURS

cette endurance inébranlable dans l'effort, cette modération dans le succès qui font l'homme fort dans toutes les circonstances de la vie.

S'il y a lieu, pour obtenir cet homme complet qu'exigent les circonstances actuelles, de recourir à des méthodes nouvellles, si les programmes anciens ne peuvent nous donner que le lettré, le bachelier, eh bien ! que l'on change les programmes, pourvu toujours qu'on n'oublie pas, au contact de ces innovations, que la base de toute éducation, c'est la formation du caractère.

Monsieur le supérieur, promenant la vue autour de moi, je jette en même temps les yeux sur le passé de votre s^^stème d'études ; je trouve qu'il a produit pour la religion, pour la patrie les fruits les plus exquis, qu'il nous a donné des hommes les plus distingués dans les professions, des lieutenantsgouverneurs, des juges, des députés. J'aperçois autour de vous des prélats illustres, un clergé remarquable dans le monde entier par ses vertus et sa science.

Je ne puis donc terminer qu'en disant : Continuez, MM. les professeurs, tout en tenant compte des justes exigences de la société actuelle ; tâchez d'appliquer vos exercices de l'esprit, votre g^mmastique de l'intelligence, de la mémoire, de manière à former les meilleurs hommes possibles.

Que chacun de vos élèves sorte de ces murs revêtu de la toge virile qui marquait, chez les vieux Romains, l'éclosion de tous les caractères de la virilité. Que cette virilité, Messieurs les élèves, soit chez vous

DISCOURS

la virilité chrétienne qui ne vous empêchera jamais^ par respect humain, de proclamer que vous êtes catholiques au milieu de l'hégémonie protestante qui nous entoure et nous sature ; la virilité sociale qui vous fera prendre goût à l'accomplissement de tous les devoirs, de toutes les fonctions élevées, comme celle de la fortune ou de la haute position, qui fera du Canadien-Français un sujet loyal, respectueux de tous les droits, mais inflexible dans la revendication intégrale des droits civils et politiques qui nous appartiennent.

La patrie a les yeux sur nos collèges : elle en attend pour l'avenir ce qu'elle en a obtenu par le passé : des hommes qui soient à la hauteur de toutes les fonctions dans une société complexe où la prudence doit guider, à chaque pas, le courage et la fermeté des convictions ; des hommes capables de saisir la portée des exigences du siècle et de s'y conformer en repoussant tous les respects humains ; des hommes prêts à faire face aux impositions lourdes et constantes de la vie, pour la satisfaction du devoir accompli et la grandeur de notre chère patrie.

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