Extraits dd CHAPrrRE xxxvin
l. Sachez-le, mes sœurs, je le liens pour très sûr, ceux qui louchent à la perfection ne demandent pas au Seigneur qu'il les délivre des peines, des épreuves, des dangers. C'est encore là un effet très certain et important de l'esprit du Seigneur... Ils les désirent, les demandent, les aiment, (-omme les soldats, qui sont plus contents quand il y a plus de guerres, parce qu'ils espèrent s'en tirer avec plus de profit. Croyez-le, mes sœurs, les soldats du
(I) Chemin de la perfection. A propos de la demande du Pater ; Ne nous induisez pas en tentation. — Comme aacune traducUon ne me paraît assez littérale, j'ai cru devoir traduire moi-même, en serrant le texte d'aussi prés que possible. Le texte que je traduis est celui de la Vida de la Santa Madré Teresa de Jésus y Camino de Perfeccion par la misma Santa Madré, Madrid 1911 (Apostolat de la Presse). Édition populaire, mais • conforme aux plUA correctes el autorisées •. Les chapitres xxxvu-xxxix de cette édition répondent aux ch. xxxvni-xL des traductions Bonix-Peyré, et Carmélites-Polit. — J.-V. B.
Christ — j'entends les âmes contemplatives — voudraient hâter l'heure du combat. Elles ne redoutent guère les ennemis déclarés. Elles les connaissent; elles savent que, avec la force que le Seigneur met en elles, ils sont sans Torco et toujours vaincus, avec grand profit pour elles. Ceux qu'elle? craignent — et elles ont toujours raison de les craindre et de demander au Seigneur de les en délivrer — ce sont des ennemis cachés, des démons qui se transfigurent en anges de lumière, qui viennent déguisés : jusqu'à ce qu'ils aient fait beaucouj» de mal dans l'âme, ils ne se laissent pas reconnaître; ils boivent notre sang et ruinent les vertus; nous sommes en pleine tentation et nous n'y pensons pas (^14).
2. Ceux-là, mes OUes, prions et supplions souvent dans notre Pater ({ue le Seigneur nous en délivre... Ils nous nuisent de mainte façon. Ne croyez pas que ce soit seulement en nous faisant prendre comme étant de Dieu les goùU et délices (ju'ils peuvent produire en nous. C'est là, me semble-t-il, le momdre mal qu'ils puissent nous faire. Peut-être môme qu'avec cela ils feront avancer plus vite. Alléché par ce goût, on reste plus d'heures en oraison. Comme on ignore les ruses du démon et qu'on se voit indigne de ces délices, on ne cessera de rendre grâces à Dieu, on se tiendra plus obligé de le servir, on s'efforcera de se disposer pour que le Seigneur fasse plus encore de faveurs, pensant que celles-là sont de sa main (5i5).
3. Appliquez-vous toujours, mes sœurs, i l'humilité; voyez que vous notes pas dignes de ces grâces... Je tiens, pour moi, que bien des âmes échappent ainsi au démon, qui pensait les faire se perdre, et que le Seigneur tire notre bien du mal <jue (l'ennemi) pn' tendait nous faire... Mais veillez qu'il ne fasse bn*che en l'humilité par aucune vaine gloire, suppliant le Seigneur qu'il vous garde en ce point. N'ayez crainte, mes filles, que Sa Majesté vous laisse consoler beaucoup par personne autre que lui.
Là où le démon peut nous faire grand dommage à notre insu, c'est en nous faisant croire que nous avons des vertus sans les avoir. Cela, c'est la peste. Car, dans les goiUs et consolations, il nous semble seulement recevoir et en être plus obligés à servir Dieu; ici, nous croyons donner et servir, et que le Seigneur est obligé de payer; et ainsi peu à peu se fait grand mal. Car d'un côté, l'humilité s'affaiblit; d'autre part, nous négligeons d'acquérir la vertu que nous croyons déjà gagnée. Et, sans le sentir, croyant marcher en sécurité, nous nous jetons dans une fosse dont nous ne pouvons sortir. Quand même ce no serait pas un péché mortel bien avéré, qui nous jetterait en enfer, nou.s restons sans jarrets pour avancer dans ce chemin dont j'ai commencé à traiter (515-516).
4. Je vous le dis, cotte tentation est bien dangereuse... Quel remède, mc< sœur»? Celui qui me parait le meilleur, c'est celui que nous en.*<cigne notn": Maître : la prière, supplicT le Père élernel de no pas permettre que nous tombions en tentation. Pourtant je veux vous en dire un autre (encore). S'il nous parait que le Seigneur nous a déjà donné quelque vertu, c'est, comprenons-le, un bien reçu do lui ; il peut nous le reprendre, comme c'est souvent arrivé en fait, et non sans une grande Providence de Dieu. N'en avez-vous
jamais fait rexpériencc vous-mômcs, mes sœurs? Moi, oui... Et en cela, je ne suis pas seule. Je l'ai observé en bien des personnes meilleures que moi (516-517).
5. Si donc il en est ainsi, qui pourra dire de soi qu'il a de la vertu... puisque juste au moment où il en aurait le plus besoin, il s'en trouve pauvre?... Il est vrai, si nous servons le Seigneur avec humilité, il finit par nous secourir en nos besoins. Mais si cette vertu n'est pas là vraiment, à chaque pas, comme on dit, le Seigneur vous laissera. Et ce sera très grande grâce de sa part, pour que vous en fassiez grand cas, et compreniez en vérité que nous n'avons rien que nous n'ayons reçu (517).
6. Notez encore cet avis. Le démon nous fait croire que nous avons une vertu — mettons la patience — parce que nous formons le propos, et en faisons de suite plusieurs actes, de beaucoup souffrir pour Dieu ; et il nous semble que vraiment nous le ferions en fait. Et nous voilà bien contentes, parce que le démon nous aide à le croire. Je vous en avertis, ne faites aucun cas de ces vertus-là; ne pensons pas les connaître, sauf de nom, ni les avoir reçues de Dieu, jusqu'à preuve faite. Car il arrivera que, sur une parole déplaisante qu'on vous aura dite, la patience va s'effondrer. Quand vous aurez bien des fois souffert, bénissez Dieu, qui commence à vous enseigner cette vertu, et efforcez-vous de souffrir; car c'est un signe qu'il veut que vous la payiez, puisqu'il vous la donne (318).
Autres applications : à la pauvreté, à l'humilité (n. 7, 8, 9, 10).) 10. Il est fort important d'être toujours au guet pour reconnaître cette tentation, tant pour les points indiqués que pour beaucoup d'autres. Car quand le Seigneur donne vraiment une de ces vertus, il semble bien qu'elle attire toutes les autres après elle : c'est chose fort connue. Mais, encore une fois, quand mémo vous croiriez l'avoir, craignez l'illusion; car l'âme vraiment humble s'en va toujours en doute sur ses propres vertus, et d'ordinaire elle tient pour plus certaines et de meilleur aloi celles qu'elle voit dans les autres (519).
Extraits du chapitre xxxix.
1. Gardez-vous bien aussi, mes filles, de ces humilités que met (en nous) le démon, toutes pleines d'inquiétude, sur la gravité de nos péchés. Il tourmente ainsi les âmes de mainte façon, pour les amener à s'éloigner de la communion, à ne plus faire d'oraison en particulier (pour en être indignes, leur fait croire le démon) ; et quand elles s'approchent du Très saint Sacrement, les voilà qui se demandent si elles se préparent bien ou non... et ain^i se passe le temps qu'elles avaient pour recevoir des grâces. La chose finit par en venir au point qu'il parait à l'âme que, pour qu'elle en soit là, Dieu l'a tellement abandonnée qu'elle doute quasi de sa miséricorde. Tout lui paraît danger en ce qu'elle fait, et sans fruit tout sou travail, pour bon qu'il soit ; d'où un tel découragement que les bras lui tombent, et qu'elle ne fait aucun bien, parce qu'il lui semble que ce qui est bien dans les autres est mal en elle (520).
2. Veillez bien, mes filles, veillez bien à ce que je vais vous dire, parce que
parfois ce pourra être humilité et vertu de nous trouver si mauvaises, cl d'autres lois très grande tentation; comme j'ai passé par là, je m'y connais. L'humilité n'inquiète, ni ne trouble, ni ne déconcerte l'âme, si grande qu'elle soit, mais elle vient avec paix, et joie, et repos. Bien que, à se voir méchant, on comprenne clairement qu'on mérite d'être en enfer, qu'on s'afflige, qu'on sente avec raison que tous devraient nous avoir en horreur, qu'on n'ose presque demander miséricorde, si c'est la bonne humilité, cette peine s'accompagne d'une suavité intime et contentement, si bien que nous ne voudrions pas ne pas l'avoir; elle ne trouble ni ne tourmente l'âme, mais la dilate et la rend capable de servir Dieu davantage. L'autre peine la rend toute troublée, toute serr«}e, toute retournée; elle est écrasante. Le démon prétend, je pense, nous faire croire que nous sommes humbles et, s'il se pouvait en retour, nous faire perdre conliance en Dieu. Quand vous vous trouverez on cet étal, écartez, autant que vous pourrez, la pensée de votre misère et tournez-la sur la miséricorde de Dieu, comment il nous aime et a souffert pour nous. El si c'est tentation, cela même vous ne le pourrez faire : elle ne vous laissera ni «aimer la pensée, ni la portor sur rien, sinon pour vous fatiguer davantage; ce sera déjà bien de savoir que c'est tentation. De même, en fait de pénitences indiscK'les, pour nous faire entendre que nous sommes plus pénitents que les autres, et qu'il faut faire quelque chose. Si vous vous cachez du confesseur ou du supérieur, ou si, ijuand on vous dit de cesser, vous ne le faites pas, c'est tentation évidente; ayez soin, quelque peine que cela vous fasse, d'obéir; car • n cela ost la plus grande perfection (r»20-o2i).
3. Il nous présente une autre tentation bien dangereuse. C'est une sécurité qui nous ferait croire (|u'<'n aucune façon nous ne reviendrions aux fautes passées ni aux plaisirs du monde : « C'est pour moi chose entendue, je sais que tout finit, j'ai plus de goût aux choses de Dieu. » Cette sécurité, dans les commençants, serait un grand mal : avec elle, il ne leur faut qu'un rien pour les rejflcr dans les occasions et les y faire consentir. Et plaise à Dieu que la rechute ne soit pas pire de beaucoup! Car «omine le démon voit (|ue c'est une âme à lui faire du mal et à faire du bien aux autres, il fait tout son possible pour qu'elle ne se relève pas. Ainsi, quelques goûts et gages d'amour vous ait donnés le Seigneur, ne soyez jamais si assurées *iue vous cessiez de craindre la possibilité de rechute, et gardez-vous des occasions (521).
4. Ayez grand soin de traiter de c<;s grâces et faveurs avec qui peut vous éclairer, sans lui rien cacher, ai ayez soin, au commencement et à la tin de l'oraison, si haute que soit la contemplation, de toujours en revenir à la connaissance de vous-même; et, si cette oraison est de Dieu, sans même le vouloir ni songer à cet avertissement, vous le ferez môme plusieurs fois, parce <iu'elle entraîne avec elle l'humilité et nous laisse toujours avec plus de lumière pour entendre le peu que nous sommes.
Je ne veux pas m'arréler davantage; car vous trouverez beaucoup de livres pleins de ces avertissements. Ce que j'en ai dit, c'est parce que j'ai passé par là, et me suis parfois trouvée en peine. D'ailleurs, tout ce que l'on en peut dire ne saurait donner pleine sécurité (521-522).
r>. Donc, Père «'•ternel, qu'avons-nous à faire, sinon de recourir à vous et de vous supplier que tous ces ennemis ne nous induisent pas en tentation. Viennent los attaques ouvertes, avec votre grâce nous nous en tirerons mieux; mars ces trahisons, qui les di'couvrira? Mon Dieu, nous avons toujours besoin fie vous demander remède; dites-nous, Seigneur, quelque chose pour que nous nous connaissions et nous gardions. Vous savez que, par ces chemins, ne va pas la fonle; s'il faut y aller avec tant de craintes, il en ira beaucoup moins (522).
La sainte explique ervmite {fin du chapitre et chapitre suivant) pourquoi le démon ne tente pat ainsi ceux qui ne vont pas dans les voies de Voraison, et pourquoi l'on s'époxtvante tant de voir tomber dans l'illusionune âmç. plus procite de la perfection, tandis qu'on ne fait nulle attention à des centaines de mille qui tombent dans le péché. Puis elle exhorte ses filles à y marcher quand même. Ces voies sont encore les plus sûres. On ne s'y égare pas quand on sait y unir Pamour et la crainte, en les tempérant l'un par l'autre.
MARQUES POUR DISCERNER L'ESPRIT DE DIEU D'APRÈS SAINTE MARGUERITE-MARIE (1)
Vive f Jésls !
Dans la grande crainte que j'ai toujours eue d'être trompée parmi les grâces et faveurs que je reçois de mon Souverain ; voici donc les marques quil me donne pour connaître ce qui vient de Lui d'avec ce qui provient de satan, de l'amour-proprc ou de quelq-ie autre mouvement naturel.
En premier lieu, c'est que ces laveurs et ces grâces particulières seront toujours accompagnées en moi de quelque humiliation, contradiction ou mépris de la part des créatures.
En second lieu, qu'après avoir reçu quelques-unes de ces faveurs, ou communications divines, dont je suis si indigne, je me sentirai plongé dans un abîme d'anéantissement et de confusion intérieure, qui me fera sentir autant de douleur dans la vue de mon indignité que j'aurai reçu de plaisir dans la jouissance des mérites et libéralités de mon Seigneur, qui par ce moyen éteindra en moi toute vaine complaisance, et mouvement de propre estime et vanité.
De plus ces grâces et connaissances, soit qu'elles me soient données pour moi ou pour quelque autre, ne produiront jamais en moi aucune pensée de mésestime du prochain, pour grandes qu'il me fasse voir ses misères. Cela ne
(1) Le texte est celui que donne M»' Gauthey, dans Vie et Œuvres de la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, Paris, de Gigord, 1915, t. H. p. 181-183. Nous le reproduisons avec la gracieuse autorisation de réditear et des viaitandineu de Paray-le-Monial. — J.-v. h.
DISCERNEMENT DES ESPHITS. 6T<
me portera qu'à des sentiments de compassion et de charité, pour lui donner tout le secours qui sera en mon pouvoir.
Ces grâces ne m'empêcheront point d'observer ma règle et d'obéir, les ayant si étroitement soumises à l'obéissance que si je venais à m'en départir, il se retirerait de moi avec toutes ses faveurs.
De plus cet Esprit qui me conduit, duquel je les reçois et qui est au-dessus de toute expression, a pris un tel empire sur moi qu'il me semble pouvoir dire qu'il régit et gouverne comme il lui plaît, dans mon intérieur, ne lui pouvant résister, puisqu'il est la vie qui m'anime. Il m'élève et m'abaisse, nie console et m'afflige, sans que je fasse rien autre que de l'adorer, aimer et ra'abandonner toute à lui. Voilà tout ce qu'il veut de moi : aimer, agir et souffrir en silence et me fait jouir d'une paix inaltérable parmi ces trois désirs quil a allumés dans mon cœur, qui me tourmentent incessamment, qui sont : de l'aimer, de souffrir pour son amour et de mourir, car la vie me serait insupportable sans la croix. C'est tout le bonheur d'ici-bas que d'y pouvoir souffrir.
De plus cet Esprit qui me conduit me donne une faim insatiable de communier, d'être humiliée, vivre pauvre, inconnue, méprisée et enfin mourir accablée sous le poids de toutes sortes de misères. Voilà les marques que mon souverain Maître a bien daigné me faire la miséricorde de me donner pour m'assurer de ses grâces et qu'elles viennent du bon Esprit, et, si je ne me trompe, toutes les grâces qu'il me fait produisent en moi tous ces effets. Et s'il m'était permis de m'afOiger ce ne serait que de la crainte d'avoir trompi'î les créatures sans savoir, comme cela s'est fait. La moindre estime qu'elles font de moi m'est un tourment insupportable. Car, c'est la vérité que si l'on me connaissait aussi méchante que je le suis, l'on n'aurait que de l'horreur et de la haine pour moi et du mépris pour tout ce qui en vient. Si cela était ainsi, ce me serait la plus grande consolation qui me pftt arriver, ne voyant pas que j'aie fait aucune action qui ne mérite cliàlimenl. Et puis, quand on dit : une vie sans amour de Dieu, c'est dire le comble de toi|s les maux imaginables. Et, quoique le sacré Cœur de Jésus se soit rendu mon Maître et mon Directeur, il ne veut pourtant pas que je fasse rien de tout ce qu'il m'ordonne sans le consentement de ma supéru-ore, & latiuelle il veut que j'obéisse plus exactement qu'à lui-même. Voici ce qu'il m'enseigne : de me défier de moi comme du plus cruel et puissant ennemi que ji* puisse avoir; — mais que si je mets toute ma confiance en lui, il m'en défendra; — de ne me jamais troubler de rien, quoi que ce puisse être, regardant tous les événements dans l'ordre de sa sainte Providence et volorié, laquelle, quand il lui plaît, peut ou mer toule:^ choses à sa gloire.