‹ Des hopitaux et des hospices (volume 2)Chapitre 18 sur 98 · Félix Roubaud, des Hôpitaux, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Félix Roubaud, des Hôpitaux, loc. cit., p

3. Léon Le Fort, Société de chirurgie. Discussion sur V hygiène et la salubrité des hôpitaux. Paris, 1865, p. 11.

H. Jaquemet. 3-

au point de vue des intérêts de la population malheureuse qui se presse à ses barrières. Puis, pour satisfaire aux besoins immédiats, quelques hôpitaux répartis au centre ouvrent leur porte aux victimes d'accidents imprévus : c'est la Charité , la Pitié, les Cliniques, peut-être l'Hôtel-Dieu, si cette antique et vénérable maison de secours est reconstruite dans la cité, comme il en est question au moment où nous écrivons ces lignes. Ce seraient surtout, si l'on suivait les sages conseils de M. Léon Le Fort l, des ambulances réparties en divers points, et prêtes à admettre d'urgence les indigents momentanément éloignés de leurs habitations et des hôpitaux ruraux.

Mais quelle est la ville de province assez populeuse, assez riche, pour supporter les frais considérables qu'amènerait ce gigantesque projet? Peu de cités, même parmi les premières de la France, ont plus d'un hôpital destiné aux maladies aiguës; Bordeaux, Lyon, Marseille, Nantes, si nos souvenirs ne nous font défaut, ne comptent, au milieu des nombreuses maisons de secours qu'ils renferment, qu'un seul établissement de ce genre, et ne pourraient en compter davantage, sous peine de grever le budget des indigents d'une manière exorbitante. Ajoutons d'ailleurs que la province présente peu de villes, n'en présente aucune où l'agglomération des habitations soit assez grande pour rendre insalubre le centre même de la ville, comme l'est celui de Paris.

Concluons donc, et nous croyons notre conclusion rationnelle : autant que possible, éloigner les hôpitaux du centre des villes, à la condition que ce point même pourra offrir des secours immédiats en cas d'accidents ; partout ailleurs construire l'hôpital dans un lieu qui se rapproche, par sa situation, son voisinage, son exposition, des conditions que nous trouvons à la campagne. Plusieurs cités ont déjà résolu ce problème : un lieu découvert, un peu élevé, vaste, aéré, n'est pas un mythe en province, comme il l'est malheureusement dans l'enceinte de Paris.

Il sera inopportun d'insister ici sur l'inutilité de construire

1. Léon Le Fort, Discussion sur l'hygiène et la salubrité des hôpitaux. Paris, 1865, page 18.

les hôpitaux à côté des églises. On connaît les motifs du voisinage qu'affectent la plupart de ces vieux monuments. C'était, il est vrai, un touchant usage que celui de placer l'asile de la souffrance près des sanctuaires vénérés par la foi publique ; c'était un touchant usage de voir le clergé, naguère seul administrateur des maisons de secours, veiller jour et nuit sur les malheureux confiés à ses soins. Mais il faut ce sentiment pour faire oublier l'insalubrité que nos antiques basiliques versaient journellement sur les édifices voisins. Les tours de Notre-Dame, que de pieuses légendes nous représentent abritant de leur ombre protectrice les salles des malades, ont, hélas ! empêché bien des rayons de soleil, bien des courants d'air salutaire de visiter ces foyers de contagion : il ne nous a jamais été donné d'entendre résonner le joyeux carillon de la vieille métropole, sans frémir à la pensée des tortures qu'il devait apporter au lit des agonisants et de tous ceux qui luttaient contre l'étreinte de la douleur ! Laissons à ceux qui souffrent la consolation et l'espérance ; laissons-leur la foi en l'avenir, le respect pieux pour le culte qui peut alléger leurs douleurs , mais que ce ne soit jamais aux dépens de l'hygiène et de la salubrité. L'un n'exclut pas l'autre.

Les considérations préliminaires dans lesquelles nous sommes entré, au chapitre précédent, nous dispensent de démontrer ici combien serait nuisible pour un hôpital le voisinage d'eaux stagnantes; les émanations, les effluves paludéens ont une trop grande influence sur l'homme , même en santé, pour que l'on songe jamais à construire des salles de malades, soit à proximité de ces foyers d'épidémie, soit même à une distance assez faible pour que les vents puissent en devenir les dangereux agents de transmission. En sera-t-il de même des eaux courantes ? Les avis sont ici partagés. On connaît l'opinion du vulgaire à ce sujet, opinion dont Voltaire lui-même s'était fait le propagateur. « Les maladies contagieuses, écrit-il avec ce style brillant qui le caractérise, les maladies contagieuses produites par les vapeurs sont innombrables. Vous en êtes les victimes, malheureux Welches, habitants de Paris 1 Je parle au pauvre peuple qui loge auprès des

cimetières. Les exhalaisons des morts remplissent continuellement l'Hôtel -Dieu ; et cet Hôtel-Dieu, devenu l'hôtel de la mort, infecte le bras de la rivière sur lequel il est placé. 0 Welches ! vous n'y faites nulle attention, et la dixième partie du petit peuple est sacrifiée chaque année, et cette barbarie subsiste dans la ville des jansénistes, des financiers, des spectacles, des bals, des brochures et des filles de joie! »

Voltaire, trop souvent satirique et mordant aux dépens de la vérité, pourrait ici du moins revendiquer pour lui l'opinion de plus d'un hygiéniste, et nous savons plus d'un médecin qui rejette, d'une façon absolue, le voisinage d'un fleuve ou d'une rivière. « Tous les hôpitaux placés sur le bord des fleuves, dit De Trédern *, ont l'avantage de l'économie, il est vrai, pour ce qui regarde le service de la maison et la décharge des immondices ; mais tous sont plus ou moins fatals aux malades qui viennent y réclamer des secours. Les brouillards qui s'élèvent de ces fleuves à certaines époques de l'année, remplissent les salles et occasionnent une foule de maux. L'humidité dispose à la putréfaction, retarde et fait traîner les convalescences en longueur, est la source de rechutes et de maladies nouvelles. Dans l'été, si le cours du fleuve n'est pas rapide, ce sont des miasmes putrides qui viennent non-seulement affecter l'odorat de ceux qui visitent ces lieux, mais portent la désolation et la mort dans le cœur de ceux que la nécessité force d'y séjourner. 9

Cette opinion, qui est d'ailleurs celle de Petit, semble on ne peut plus rationnelle, si l'on réfléchit aux émanations délétères qui s'échappent, pendant l'été, du lit des fleuves et des rivières, à l'époque des basses eaux ; ajoutons que beaucoup de ces cours d'eau, servant à alimenter des usines, roulent souvent avec eux des détritus de toute espèce ; qu'on peut enfin suppléer au manque d'eau par le forage de puits artésiens.

Il n'en est pas moins vrai qu'il s'est rencontré beaucoup d'hommes pour qui le voisinage même immédiat d'un cours d'eau important est une circonstance favorable, non-seulement

1. De Trédern, Propositions sur 'les bases fondamentales d'après lesquelles les hôpitaux doivent être construits, Thèse de Paris, 20 août 1811.

au point de vue de la propreté, mais surtout au point de vue de l'hygiène. Naguère, à l'occasion de la construction d'un grand hôpital de province (nous n'oserions pas affirmer que ce fût de Nantes qu'il s'agît), on proposa de faire traverser le bâtiment lui-même par un cours d'eau ; on comprend les motifs de ce projet : les eaux courantes agissant incessamment, les couches les plus inférieures de l'air produisent un courant d'air continuel qui purifie l'atmosphère et entraîne avec lui les miasmes qui s'exhalent des salles de malades.

Nous ne partageons pas entièrement cette manière de voir ; et si nous admettons que l'on puisse, sans grand inconvénient, construire un hôpital sur les bords d'une rivière ou d'un fleuve, ce n'est que dans les cas exceptionnels où un climat sec n'exigera pas de fuir, pour un asile de ce genre, toutes les causes d'humidité. Que l'on suppose pour un instant l'Hôtel-Dieu de Bordeaux sur les bords de la Garonne, avec les brouillards épais que ce cours d'eau produit trop souvent, assure-t-on, pendant six mois de l'année ! Rappelons enfin qu'il est du devoir d'une sage administration de ménager le bien des pauvres, et que construire au bord de l'eau, c'est presque toujours doubler la dépense, puisqu'il n'y a pas, dans ces lieux, de solides constructions sans pilotis.

Avons-nous besoin de faire remarquer, à ce sujet, l'importance de la nature du sol sur lequel nous construisons un hôpital, soit au point de vue de la salubrité, soit au point de vue de la solidité? Pas de terrain humide, mais pas de terrain trop sec et trop aride ; nous voulons un lieu découvert, mais nous n'excluons pas la végétation d'une manière absolue ; que le terrain sur lequel vous construisez puisse nourrir quelque plantation d'arbres ; on n'aura pas seulement pour but de récréer la vue des malades, on aura surtout en vue son bien-être et sa salubrité. On sait, en effet, que le meilleur mode d'assainissement des lieux habités est la présence des végétaux, et l'on connaît le rôle que joue dans la nature le règne végétal. « Tout ce que l'air donne aux plantes, dit M. Dumas1, les plantes le cèdent aux animaux, les animaux le rendent à l'air;

1. Dumas, Essai de statique chimique des êtres organisés.^" édit., Paris, 1842.

cercle éternel dans lequel la vie s'agite et se manifeste, mais où la matière ne fait que changer de place. »

« Les végétaux, dit encore M. Gavarret1, en décomposant l'acide carbonique exhalé par les animaux et celui que vomissent les volcans, rendent continuellement à l'air une quantité d'oxygène égale et peut-être même supérieure à celle dont il a été dépouillé ; et de cet antagonisme du règne végétal et du règne animal résulte un véritable équilibre mobile, qui maintient l'intégrité de composition de l'atmosphère, et assure à tout jamais la permanence des conditions extérieures nécessaires au développement des êtres vivants de la surface du globe. »

Les végétaux exercent même une action très-importante sur l'humidité du sol ou de l'air. « Si l'utilité des arbres, pour prévenir la dénudation des terrains en pente, atténuer les effets des pluies d'orage ou des pluies nuisibles par leur continuité, est incontestable, elle ne l'est pas moins dans les cités populeuses pour combattre incessamment l'insalubrité produite ou sur le point de se produire par les matières organiques et la trop grande humidité du sol. Les racines ramifiées à l'infini, enlevant à la terre qui les touche l'eau avec des matières organiques et des sels que ce liquide tient en dissolution, rompent l'équilibre d'humidité des couches terrestres ; dès lors, en vertu de la capillarité, l'eau se porte, des parties terreuses les plus humides à celles qui le sont le moins, en raison de leur contact avec les racines, . et ces organes deviennent ainsi la cause occasionnelle du mouvement incessant de l'eau souterraine, extrêmement favorable à la salubrité du sol 2. »

Une prescription hygiénique semblable sera toujours facilement exécutable : il est si facile de faire ce qui est à la fois utile et agréable !

Un point qui a de tout temps préoccupé les hygiénistes, est celui de l'exposition et de l'orientation des bâtiments. Ce n'est

1. Gavarret, Supplément du Dictionnaire des Dictionnaires de médecine, article Air. Paris, 1851.

2\ K. Chevreul, Mémoire sut plusieurs réactions chimiques qui intéressent l'hygiène des cités populeuses, lu à l'Académie des sciences, le 9 et le 16 novembre 1846. (Annales d'hygiène publique. Paris, 1853, t. L, p. 32.)

pas sans raison : car avec l'exposition changent l'irradiation solaire et les effets qu'elle produit, changent même ceux des saisons. Or, chaque orientation a ses avantages et ses inconvénients. « L'exposition au nord procure l'avantage d'une température peu variable, modérée en été, mais rigoureuse en hiver, et celui d'un air sec, élastique et transparent. Sous les expositions méridionales, lumière et chaleur plus intenses et plus prolongées.

» Les expositions de l'ouest et de l'est tiennent le milieu entre celles du nord et du sud, avec cette différence que le levant se rapproche des expositions septentrionales, et le couchant des expositions du midi. Dans les lieux tournés à l'est, les brouillards et l'humidité du matin se dissipent rapidement; ceux qui se prolongent à l'ouest subissent l'irradiation tardive du soleil, laquelle atteint son maximum vers trois heures de l'après-midi 1. »

Ainsi que le faisait judicieusement observer M. Broca 2, bien des avis sont en présence au sujet de l'orientation : « L'orientation royale à l'est et à l'ouest a beaucoup de partisans; mais l'orientation au nord et au sud a aussi les siens, sans compter les orientations obliques qui ne valent peut-être ni plus ni moins que les autres. »

Cependant, malgré le respect que nous impose l'autorité de M. Broca, nous penchons, nous aussi, pour l'orientation à l'est et à l'ouest. Nous ne voulons pas d'orientation au midi, parce qu'une partie du bâtiment serait alors au nord; pas d'orientation au nord et au nord-est, parce que c'est de ces points de l'horizon que viennent les vents les plus froids; pas d'orientation au sud-ouest, parce que le vent du sud-ouest amène les grandes pluies. Avec M. Voillemier 3, avec M. Hippolyte Larrey 4, avec la plupart des médecins et des climatologistes, nous demandons, pour un hôpital, une exposition « comme

1. Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée. 4* édition, Paris, 1862.

2. Broca, Société de chirurgie. Discussion sur l'hygiène et la salubrité des hôpitaux. Paris, 1865, page 83.

3. Voillemier, Société de chirurgie. Discussion sur l'hygiène et la salubrité des hôpitaux. Paris, 1865, page 78.

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