Loc. cit., Mémoire sur les hôpitaux
tions des médecins et des chirurgiens, et dans la surveillance qu'elles savent exercer sur les infirmiers et les gens de service. Autant ces pieuses tilles, en se renfermant dans cette sage conduite, se rendent dignes de nos respects, autant elles tombent dans un égarement coupable lorsque, poussées par un zèle trop ardent, ou l'esprit de domination, elles prétendent modifier les usages d'une maison sur laquelle le long séjour qu'elles y ont fait, et les services qu'elles y ont rendus, semblent par une illusion facile leur avoir donné un droit de propriété. »
Nous ne pouvons nous dispenser de regretter à ce sujet de voir parfois la sœur hospitalière emportée par son zèle religieux, secondée souvent par les aumôniers de l'hôpital, et faisant acte d'un prosélytisme regrettable au lit des moribonds dissidents. Personne plus que nous ne professe plus d'admiration pour la religion catholique et ses ministres ; mais les faits dont nous avons été trop souvent les témoins nous font un devoir de protester contre un zèle intempestif et parfois malheureux : la délicatesse de la femme, le tact du prêtre devront ici leur venir en aide pour arrêter parfois leur ardeur religieuse. Hélas ! combien d'Israélites ou de Protestants nous avons vus obéir aux exhortations de la sœur, pour obtenir sa faveur ! Combien d'autres peut-être ont cédé à des obsessions trop persistantes t La conscience du pauvre est son seul trésor : laissons-lui la liberté, et, s'il est dans l'erreur, n'abusons pas de sa faiblesse pour le persuader. À tous, sur le champ de bataille, le prêtre et la sœur donnent leur sublime dévouement et leurs charitables consolations, sans regarder la couleur de leur uniforme : qu'il en soit ainsi dans nos hôpitaux i !
1. Nous trouvons dans un important ouvrage de M. Thor, de Munich (Aperçu sur la construction et l'organisation intérieure d'un hôpital, d'après l'organisation de la Maison municipale de santé de Munich, 1847), la copie du règlement de l'hôpital. Nous en détachons deux articles, laissant au lecteur le soin de les juger.
« Art. 9. — Tout malade catholique, quelle que soit d'ailleurs la nature de l'affection dont il est atteint, doit se confesser aussitôt son admission prononcée, et communier ensuite. A cet effet, la sœur chargée du service du jour doit informer le prêtre de l'arrivée de ce malade.
» Art. 10. — Tout malade qui cherche à se soustraire à cette règle salutaire, ou qui refuse de s'y conformer, est renvoyé de l'hôpital aussitôt que son état le permet. Suivant les circonstances, la police peut être saisie de l'affaire. •>
Nous aurons peu d'observations à faire au point de vue du service médical.
Nous dirons seulement que chirurgiens, médecins et internes devront être nommé au concours ; c'est le seul moyen d'avoir des hommes capables de diriger un service important. Le concours est un champ clos, qui permet de juger aussitôt la force des candidats, et de n'appeler à ces importantes fonctions que des hommes intelligents et travailleurs ; de plus il donne moins de facilité à l'intrigue pour parvenir, et c'est bien quelque chose, il faut l'avouer.
Nous demanderons aussi pour les élèves internes, qui accomplissent toujours avec dévouement les fonctions qui leur sont dévolues, quelques prérogatives ; mal logés, mal nourris, mal payés, les administrations les. laissent la plupart du temps dans une infériorité que leur zèle et la gravité de leurs fonctions rendent inexplicable. Qu'ils trouvent au moins dans l'établissement auquel ils se sont consacrés un peu du bien-être qu'ils trouveraient dans leur famille, dont ils se sont souvent séparés pour se consacrer à ces nouvelles fonctions.
Il nous paraît d'une importance capitale, dans toutes les grandes villes, de placer à la tête d'un grand hôpital un médecin résidant. Les grands centres de population voient à chaque instant du jour et de la nuit se produire les accidents les plus graves, réclamant à chaque instant l'intervention de l'art : « Presque tous ces cas, dit une brochure bordelaise de 1857 1, sont les plus graves de la chirurgie, ceux surtout qui nécessitent le plus de coup d'œil, le plus de jugement et le plus de pratique. Il faut prendre, sans pouvoir réfléchir longtemps, un parti dont dépend souvent la vie du malade : c'est une hémorrhagie, c'est un de ces traumatismes comme en produisent seuls les chemins de fer et l'explosion des armes à feu, c'est un croup, c'est un œdème de la glotte, c'est un corps étranger dans l'œsophage, dans le larynx : les minutes sont des heures, la mort est la conséquence du plus léger retard, l'opération est des plus émouvantes et des plus périlleuses. A côté de ces faits
1. De Sainte-Marie, De quelques-uns des changements introduits dans le ser* vice de santé de l'hôpital Saint-André, etc. Bordeaux, 1857.
extrêmement graves se placent les fractures, les luxations, les grandes plaies, les hernies étranglées ou engouées, etc., etc., faits si nombreux que l'on ne peut à chaque instant faire venir le chirurgien en chef, faits qui nécessitent néanmoins une grande expérience, une grande habileté.....
» Les règlements ont toujours prescrit d'envoyer chercher le chirurgien lorsqu'il y a une opération à faire. Mais le chirurgien n'est pas chez lui; il faut attendre, attendre encore. Il ne faut pas trop se hâter, mais en attendant trop le malade peut mourir ou l'opération être faite dans des conditions défavorables! Si l'on pèche, il vaut donc mieux pour le malade pécher par excès de zèle que par excès d'hésitation et de timidité. Il n'est pas d'ailleurs fâcheux que le chirurgien en chef sache que le chef interne fera l'opération s'il ne se rend pas immédiatement à l'hôpital. Cette émulation, loin d'être un danger, est au contraire d'une grande utilité pour les malades.»
Le rôle du chef interne sera encore de maintenir la discipline parmi les élèves, d'assister les chirurgiens dans leurs opérations, de surveiller d'une manière générale tous les services, bref de remplacer, pendant le temps qui s'écoule d'une visite à l'autre, les chefs de service et de les suppléer auprès des malades qui demandent des soins urgents.
Le service pharmaceutique n'est pas moins important; confié dans les hôpitaux de Paris à un pharmacien en chef et à un certain nombre d'internes placés sous ses ordres, il peut être exécuté avec régularité ; aussi appelons-nous de nos vœux le moment où cette manière de faire sera adoptée dans les hôpitaux de province. La plupart de ces hôpitaux n'ont, en effet, d'autres pharmaciens que les sœurs hospitalières, fort éloignées, on le comprend, de posséder les connaissances nécessaires pour remplir avec utilité d'aussi graves fonctions. Tel qu'il est établi dans ces maisons, le service pharmaceutique n'est ni légal ni moral, et nous n'aurions pas besoin de remonter bien haut dans nos souvenirs pour rappeler des faits regrettables qui taxent tout au moins d'imprudence les administrations qui les tolèrent.
Que de choses nous aurions à dire si nous voulions aborder ici la critique des administrations hospitalières. Les limites de
ce travail ne sont pas le plus grave motif qui nous ferme la bouche sur cette délicate question. Mais, sans vouloir en rien critiquer le système actuel des administrations hospitalières, nous dirons bien haut, et sans aucun esprit de parti, qu'il est vraiment déplorable qu'on ait oublié, en fondant ces administrations (qu'elles soient organisées d'ailleurs comme à Paris ou formées comme en province de membres dont les fonctions purement honoraires exigent de leur part un dévouement auxquels ils font rarement défaut) ; il est déplorable, dis-je, qu'on ait séparé constamment la partie administrative et l'élément médical, qu'on ait oublié que l'assistance publique touchait plus à l'hygiène qu'à la comptabilité, et que la bureaucratie, qui devrait se contenter de gérer le bien des pauvres, de contrôler les dépenses, est impuissante à traiter les questions d'aération, d'agglomération, etc.
Ajoutons encore que le corps médical se trouve presque toujours dans une pénible infériorité vis-à-vis des administrateurs, auxquels nous contestons hardiment le droit de révocation qu'ils peuvent exercer sur les médecins. Gomment jugeront-ils des faits de pratique pour lesquels le médecin ne sera jamais justiciable que de sa conscience? Nous appelons de nos vœux le moment où une commission médicale, formée d'anciens médecins des hôpitaux, aura seule le droit d'infliger les peines disciplinaires pour des faits dont ils sont seuls capables d'apprécier la valeur et la gravité.
Enfin, quelle sera la surveillance que peuvent exercer les administrateurs, presque toujours choisis en dehors du corps médical? « Un médecin ne s'improvise guère mieux qu'un administrateur, dit M. Roubaud, et malgré leur bon vouloir et leurs généreuses intentions, les commissions administratives, sous ce rapport, sont frappées de la plus complète impuissance1. »
Encore un mot à ce sujet : la plupart des hôpitaux de province sont sous la direction immédiate d'une sœur hospitalière, qui exerce son autorité non plus seulement sur la communauté, mais aussi sur les élèves, les infirmiers et presque les médecins : c'est