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LA SÉANCE DU 22 NOVEMBRE

Messieurs,

Je VOUS ai souvent entretenu de rbonime à son début sur la terre et lorsqu'il n'avait encore pour patrie que la forêt et pour abri une grotte ou l'ombre d'un chêne.

L'aurore de la société n'avait pas lui^ chacun vivait pour soi. Si quelques groupes se formaient dans l'intérêt du moment, dès que cet intérêt cessait, ces liens éphémères se brisaient, et la famille retombait dans son isolement.

Les siècles s'accumulèrent sur les siècles sans rien changer à cet état de l'homme, état peu différent de celui de la brute (1). Ses besoins étant les mêmes, ses

(1) Cest cet état qu'aujourd'hui nous nommons sauvage, et

habitudes te furent aussi. Cfhasseur comme elle, il se nourrissait de proie, ou de baies et de racines quand cette ^fie lui manquait. Tous les jèbrs se i^i^sinâ)làient: chercher sa subsistance, s'ébattre ou dormir lorsqu'il était repu : telle était sa vie.

Un jour pourtant, ne trouvant pas d'abri, il en construisit un : ce fut la prerïiière hutte -, et pour en ajuster les parties, il rêva le premier outil

Nous avons vu ses essais, reliques du vieux monde si longtemps ignorées, et dont hier encore on niait l'existence et même la possibilité.

A ces ébauches presqu'informes, à ces haches, à ces couteaux de pierre si incomplets ou se prêtant si peu à un prompt labeur, et dont tant de générations, faute d'un mieux qu'elles ne pouN-aient comprendre, se contentèrent, nous avons reconnu que si l'homme est ancien sur la terre, la raison y est nouvelle (l), et qu'il a

dans lequel vivent encore bien des milliers de créatures humaines. Je me suis souvent demande $i la sauvagerie de ces hommes différait beaucoup de celle de la populace de nos villes» et quant à Pignorancc, la brutalité, la cruauté, si la plèbe de nos cités ne ifiéritcrait pas tout aussi bien la qualification de sauvage.

(1) Disons quelques mots sur la cause de celte longue stagnalion de rhomme. Lorsque la surface terrestre n'élail pas encore assise, que les convulsions des éléments, les cataclysmes locaux étaient plus fréquents et plus terribles qu'aujourd'hui, il fallait, pour que ses habitarits y pussent résister, qu'ils fussent pourvus d'une force musculaire en rapport avec les choses ou les lieux où ils devaient vivre. De là ces espèces gigantesques dont nous retrouvons partout les débris. Cependant cette vigueur de consti* tution leur aurait peu servi s'ils n'y avaient joint un instinct susceptible de se développer et de se mettre à la hauteur des obstacles qu'ils avaient à vaincre. Si l'homme existait alors, rare' encore, n'ayant ni la force individàelie ni la puissance numérique.

traversé une période bien longue dTignorance et d^apathie avant de briser son enveloppe bestiale et d'entr^l* dans la voie du progrès.

pQfi-;seulepr\«njt il i^e p<»ui^aU 49^inier ce^ gr^Q^^is raqçs, va^l^M ne devait tenir p,ar,m; elles qu'u^ rfî,ng sceondja^re. Ces p.ui§§|inJt5 animaux, dont l'instinct s'était perfectionné par une expérienc,e bien plus vieille que la sienne, exerçaient sur leur entourage nue influence que ne pouvait obtenir sa raison d^'ile encore et qui peut-être n'avait pu se manifester, entravée qu'elle ét^it par tajpl de difficultés matérielles et faute d'action sur des (;réat,ures jpotir lesquelles elle était une langue incomprise. Disséminée par petits groupes, la famille humaine était donc perdue au milieu de ces races qui s'étaient partagé le sol et y régnaient sans conteste dç génération en génération, réparties en immenses troupeaux ayant chacun leurs chefs, comme nous le voyons encore dans les steppes de la Russie et les Pampas de l'Amérique. Tout annonce donc qu'une sorte de civilisation animale a précédé de bien des sièçle3 la civilisation humaine, et que l'homme n'a commencé à saisir le sceptre et à devenir le maître que lorsque renonçant à la vip isolée et nomade, il a su aussi se réunir çn troupeaux ou en clans pour résister à la pression de l'instinct de l'animal, étendre luimême le sien, s'élever jusqu'à la réflexiotn et entrer enfin d^ns l'ère de la raison. Mais avant d'arriver là, que son sommeil mût été long, et que bien longues aussi ont dû être son enfance et son adolescence ! ~ L'homme instinctif a donc existé longtemps avant l'homme raisonnable.

Ce temps, nous n'essaierons pas de le mesurer, nous indiquerons seulement comment on peut le diviser à partir de l'éveil ou de l'apparition de la vie sur notre globe :

1* Ère du sommeil ou des germes assoupis dans la matière.

V Ère du réveil ou de ces germes s'ouvrant au souffle d'en haut.

3<» Ère du désir ou du besoin. La volonté se prononce. L'instinct naît.

4* Premier âge de l'instinct ; sa croissance. Les grands pachydermes paraissent.

&* Apogée de l'instinct. Suprématie de la bête. Son long règne.

Durant ces ères diverses, la forme animée ou l'enveloppé suit

C'est donc avec un profond sentiment de tristesse qu'en interrogeant ce passé, on voit combien est lente la marche du bon sens et quelle est la ténacité presqu'invincible de l'habitude et de la somnolence. L'animal sut profiter de toutes ses facultés dès le principe du monde; et avant que l'homme ait soupçonné les siennes, bien des années se sont écoulées.

II ne faut pas croire pourtant que du sein de ces ténèbres n'ait point surgi, de loin à loin, un front où brillait un rayon du ciel^ non, tous les siècles ont vu naître de ces génies amis des hommes. Mais combien

tous les mouvements de rinslinct cl de rinlolligencc: avec eux et par eux, clic se complique et se perfectionne en s'harmoniant aux éléments ou à la localité.

C» L'homme est déjà vieux sur la terre, mais débile de corps, faible d'instinct, il languit opprimé et peu fécond.

7» L'espèce humaine devient plus nombreuse et plus forte; son instinct s'étend, et la raison commence à poindre.

8* Enfance de la raison luttant contre l'instinct animal. Le r> gne de la bête dure toujours.

9* La raison se développe; l'homme a compris ce qu'il en pouvait faire.

10* Adolescence de cette raison. Elle domine l'instinct. L'homme a enfin saisi le sceptre. Le règne de la bête cesse.

11* La raison croît, mais non l'humanité. Du règne de la bête on est passé à celui de la brute humaine féroce par calcul : c'est l'âge des supplices et des sacritices humains.

12* Ère de la civilisation. Époque des grandes cités, des grands rois, des grands poêles, des grands artistes. La raison ne fait pas les mêmes progrès que la poésie et les arts : la tyrannie la combat et l'écrase.

13° Ère moderne. Époque de grandes découvertes. La science marche à grands pas. La raison ne la suit pas ; son adolescence continue.

14* Ère de la raison ou âge de l'ordre et de la paix: on l'appelle, on l'attend, mais rien ne Tanuoncc encore: |es hommes continuent à s'entr'égorger.

peu ont pu s'en faire écouter! Heureux s'ils n'ont pas payé de leur tète le bien qu'ils ont voulu leur faire!

L'homme, comme tout ce qui vit, aime la lumière, mais c'est celle qui ne coûte rien, celle dont le soleil l'inonde sans qu'il la lui demande. Quant à la lumière qu'on ne saisit que par les yeux de l'âme, celle qu'il faut acquérir par l'étude et la réflexion, enfin la lumière intellectuelle, il semble plutôt la fuir que la chercher: elle épouvante sa faiblesse. Jamais enfant n'apprend à lire de son plein gré, et quand, par peur ou par promesse, on est parvenu à vaincre son dégoût, et qu'après des années d'efforts on lui a inculqué la science, quel usage en fait-il? Sur dix, il y en a un peut-être qui saura la rendre profitable aux siens ou à lui-même. Quant aux neuf autres, dix ans après qu'ils sont sortis de l'école, si vous les interrogez, vous reconnaîtrez qu'ils en savent à peu près autant que le jour qu'ils y sont entrés et quelquefois moins. L'éducation qu'on leur y a donnée, peu logique ou mal appropriée à l'état qu'ils étaient appelés à faire, n'a trop souvent servi qu'à fausser leur bon sens naturel. Oui ! il est malheureusement trop vrai que l'homme enfant hait l'étude, et que sur ce point, sauf d'assez rares exceptions, il reste enfant toute sa vie. Mais des exceptions existent, et même chez les peuples les plus arriérés on a des exemples de ces êtres privilégiés se manifestant au monde par des facultés extraordinaires et qui, n'ayant rien appris, savent ce qu'ignorent ceux qui les entourent et sont, parmi leurs contemporains, une perle au milieu des glands. Or, comment expliquer cette inégalité native? Pourquoi cette distance d'un individu à un autre? Pourquoi le génie à celui-ci, et la sottise à

eeluitià? Pourquoi le premier seroble^t-il né pour faire le bËen, et le slecond pour le contraire?

Qu'il existe des êtres entraînés vers le mal par un penchant irrésistible, ce n'est pas ce que je veux dire : tout homme a sa conscience ou cette étincelle d'en haut qu'il ne peut pas éteindre. Quand cela arrive, c'est qu'il a <;essé d'être homme, que son âme s'est voilée et qu'il a perdu son libre arbitre : c'est un malade; nous n'avons plus qu'à le plaindre et à le guérir, s'il se peut. Mais dans l'état normal, s'il n'est pas de penchants invincibles ou que la raison ne puisse combattre et vaincre, il faut pourtant reconnaître que ces penchants existent et que les hommes naissent avec des dispositions bien diverses, anomalie qui n'est pas nouvelle, car die date du berceau de l'humanité et de l'instant où le premier couple s'éveilla au soufQe de Dieu. Les fils d'Adam ne lui ressemblèrent pas. Entr'eux ils se ressemblèrent moins encore : de Caïn à Abel la différence est grande (1).

Vous savez, Messieurs, qu'il ne s'agit pas ici de controverse religieuse; je ne suis pas théologien, et c'est aux plus stivtints que je laisse ces hautes études. D'ailleurs elles ne sont pas de notre ressort, et si notre Société, née dans l'autre siècle, compte une si longue existence, c'est qu'elle a compris le but de son institu-

(l) L'âme, qui ne peut mourir, a ses jours d'aberration ; c'est lorsque sortie de la sphère lumineuse, elle tombe en dehors de la raison. <J||Udnd l'aberration est complète, quand la volonté se tait, quand i'actiob itrtellectuelle est suspendue, l'être n'est plus qu'une machinç. Mais lorsque cette volonté vit et que le mauvais penchant l'emporte, l'être est coupable: c'est Caïn.— Qu'ost-cc que'rèdfer?— Le chaos dos intelligchcrs c t le règne des p^s^iohs perverses. L'enfer est partout oi!i le hiàl l'emporte sur le bien.

tion ou que Témulation est de tous les temps. Se ireû^ fermant dans ses attribution^, elle n'a jamais failli h sa devise : Encouragemefit aux travailleur^.

Les idées innées et l'influence qu'elles pavent avoir sur rinstinct et l'intelligence : tel est mon sujet, étude aride, parce qu'elle présente plus d'inductions que de faits, mais que je rendrai, pour ne pas fsttiguer votre attention, aussi brève que possible.

C'est de la mémoire ou de la faculté de prévoir ce qui çera par ce qui a été, que je vous parlerai d'abord*

Il est inutile de vous rappeler que le point de départ de la mémoire est l'intelligence, parce qu'en dehors d'elle, il n'est pas de volonté possible, ni conséquemmenjt d'action; et sans action, pas de souvenirs. .Qu'est-ce qui distingue l'être de la matière ? — C'est cette liberté d'agir. — Qu'est-ce qui la lui donne?— C'est l'âme ou ce principe vital dont ce corps est Tinstrument. Or, je n'admets pas d'être s^ns âme, ni âœesaDis intelligence, ni intelligence sans individualité, ni individualité sans conscience. Dès-lors, à mes yeux, âme, être, vie, intelligence (1), individualité, c'est à-dire volonté et liberté, ne forment qu'un même tout Séparez-lej$, l^ vie n'est plus; il ne res^e qu'un cadavre.

La sensibilité vitale étendue au-delà du moment est le principe de la mémoire. Sans la mémoire ou <ie réflecteur des objets extérieurs se dessinant sur l^me,

(1) L'intelligeDce, chez Tétre, n'<3St pi^s, chose acquise; elle est inhéreate a la vie. Elle existe doac chez toutes les créatures. Elle peut y sommeiller, y tomber à Tétat le plus infime, mais elle D*y est jamais andantie. Elle peut toujours se rëveiiWr et reprendre son éclat, parce que le sommeil ne détruit pas |^ ipéipQirc et.qpe la vie ne meurt pas.

rintelligence ne serait qu*une faculté stérile. Cette âme, sur laquelle tout glisserait, ne pouvant rien retenir ni dèslors user de rien, resterait purement passive.

La mémoire est commune à tout ce qui existe; elle fait en quelque sorte partie de l'être (1), car elle est son guide et sa pourvoyeuse; sans la mémoire, il ne pourrait se développer et grandir; elle est le principe et le mobile du progrès. L'imagination, pour aller en avant, a besoin de regarder en arrière. Sans le souvenir ou le rapprochement comparatif de ce qui a été avec ce qui est et avec ce qui peut être, on ne saurait rien créer ni parfaire. Le progrès, qui émane de l'expérience du passé, de l'insuffisance du présent, n'est donc réalisable que par la mémoire.

Si nous n'admettons pas de limites au progrès, nous n'en mettrons pas non plus au souvenir , car la vue • rétrospective a aussi son immensité. Or, si nous reconnaissons que la suppression de la mémoire paralyserait les facultés de l'âme, il faudrait reconnaître aussi que sa portée serait réduite par la limitation de cette mémoire : ce serait l'enchaîner et la mettre sous le boisseau.

La dissolution de la forme, ou ce que nous nommons la mort, ne détruit pas la mémoire (2); c'est sur ce

(1) Au moyen de la mémoire, le corps ou Tenveloppe suit toutes les péripéties des mouvemeuts de Pâme. De là tant de formes et de physionomies diverses. Les instincts sont aussi un produit de la mémoire, et ne contribuent pas moins à la formation ou à la modification des organes. Ces classifications que nous avons nommées genres, espèces, races, représentent celles des instincts. Cependant il est des individus appartenant à des classes diverses qui, nonobstant cette différence d^enveloppe, ont une grande analogie de goûts, d'habitudes et de caractères.

(2) Le souyenir survit au corps, et peut y survivre indéfini*

principe qu*est fondée la croyance si logique et si consolante de rimmortalité de Tâme. 11 est évident que quand le corps meurt, si cette âme perdait la conscience d'elle-même ou le sentiment de son existence, elle serait anéantie de fait. Si quelque chose en restait, celle chose serait matière; ou si elle vivait, en demeurant en dehors de l'influence du passé ou des conséquences de ses actes, elle serait une création nouvelle, un autre être. C'est donc, après la dissolution du corps (i), la survivance de la mémoire qui constitue celle de l'individu ou du mot. La faculté du souvenir ne se perd pas, mais souvent elle sommeille.

Ce sentiment rétrospectif ou cette conscience du passé, de laquelle seule peut émaner la prévoyance ou la prescience de l'avenir, est d'autant plus étendue que l'être est plus intelligent^ ou plutôt cette science du passé constitue l'intelligence présente. C'est la nature de ces souvenirs, de l'expérience qu'on en obtient, puis de l'application plus ou moins logique ou réfléchie qu'on en fait, qui marquent la catégorie, donnent la mesure de l'être et établissent la différence entre l'homme et l'animal, et aussi entre l'homme supérieur et celui qui n'a qu'une capacité vulgaire.

ment. Si Fâme perdait la mémoire de ses actes, elle en perdrait à la fois les fruits et la responsabilité. Le souvenir est la garantie de l'individualité. Si Tindividu oubliait le passé, si toutes les sensations s'effaçaient en lui à mesure qu'il les éprouve, insensible au présent) insouciant de Tavenir, il s'oublierait lui-même. Perdant ainsi le sentiment de son être et de l'existence des autres, il deviendrait un corps inerte.

(1) C'est-à-dire de la portion terrestre ou visible du corps. Nous avons dit que les corps animés se composent de deux par^ lies : celle qui est palpable, et celle qui échappe à nos sens.

L'aboodance des idées ou ce qae nous nommons richesse de rimaginalioD , inspiration, esprit, et cette éloquence naturelle dont sont pourvus prcsqu'en naissant quelques êtres exceptionnels, ne sont de fait que Tabondance des souvenirs et leur application à l'actualité : c'est une science innée et acquise dans une existence antérieure à la phase présente de la vie. L'imagination ( )), non plus que le génie, ne se donne ni ne s'improvise ; on peut les féconder, les développer, en diriger le cours, mais non en créer la source.

Celui qui possède ce génie ou cet esprit peut aussi l'amoindrir et l'anéantir: c'est ce dont nous ne voyons que trop d'exemples. Combien d'hommes nés avec une inlelligence hors ligne ont, faute d'en user, ou par sa mauvaise application, ou par leurs excès et leurs vices, perdu cet héritage d'en haut!

Cest doiK) par l'usage qu'il fait de ses facultés, par leur emploi bon ou mauvais, que l'être eroît ou décroît, en d'autres termes, qu'il s'éloigne ou se rapproi^e de la Divinité.

A mesure que l'être s'élève, la nétrospectivité de ses souvenirs s'étend^ il lit plus loin dai^ le passé et apprend enfin d'où il vient (2). iCette compi^aison dp

(1) L^imagination, faculté précieuse, devient dangereuse quand elle n'est pas dirigée par la raison. Moyen de grandeur et de chute, c'est une épée à deux tranchants que Thomme trop souvent tourne contre lui-méine.

(2) Si nous croyons à une vie future, il faut bien croire aussi à une vie passée ou à un antécédent quelconque ; car si Fon n'admet pas cette survivance des idées, des aptitudes, des qualités, si Ton veut qu'elles soient improvisées comme ce corps, nées avec |ui« elles doiveutpérir avec lui. Où en est alors l'iu^mortalité de Fâme?

ce ^i est avec ce qui a été, lui donne une nou^dle puissance d'intuition : par cela même qu'il voit plus loin derrière lui, il voit plus loin devant. Cest ainsi que la science rétrospective, en nous donnant la science présente, nous ouvre la porte de l'avenir. Le plus savant des êtres est Dieu, parce que seul, dans l'univers, il embrasse tout le passé.

C'est le contraire qui arrive quand l'être décroît: alors sa vue se trouble, sa mémoire s'appauvrit, et comme la mesure et l'étendue des souvenirs font t'élé* ment de la réflexion, cet élément manquant, l'intelligence, feule de pâture, s'engourdit, et ses organes ^oblitèrent : il ne reste plus à l'âme qu une impression vague qui tourne en instinct grossier : elle s'abrutit, et la forme avec elle; ici encore l'ange est devenu homme, et l'homme est tourné à la bête.

LMntelligence et le mot ne faisant qu'un, il n'y a pas d'intelKgences coHectives : elles opèrent collectivement et se fortifient l'une par l'autre, mais ne se confondeat jamais. 11 n'y a pas plus d'intelligence que d'individualité fratiticmndfble : qui dit individualiié, dit indivisibilité. Qu^cst-ce que l'individualité?— C'est l'âme : or, si l'âme était divisible, elle serait mortelle. 11 n'y a de fraction* nable et, dès-lors, de périssable^ que l'œuvre ou les corps formés de la matière commune. Ce que nous ïiommôns la mort n'est que la séparation des parties élémentaires qui Se désunissent et rélourneilt à leur masse (1).

(1) Par une erreur qui en a amené d'autres, on a souvent mesuré la puissance de la vie à son enveloppe ou Fimportanee de Tindividii à sa taille. Ici le poids ne compte pas, et il peut y avoir plus d'énergie vitale, plus de .portée instinctive ou intelii-

L'âme, qui ne peut pas mourir, a ses temps d*arrêt ou ses périodes de sommeil. Ces temps peuvent être longs, mais ils ont une fin : il n'est point de nuit éternelle, ni de ténèbres que ne pénètre la lumière. Dès- lors, pour rame, point d'immobilité perpétuelle: au premier rayon, sa pensée se réveille avec le souvenir; le désir suit, et l'action recommencé (4).

L'être, comme nous le présentons ici, a déjà use de la vie et en a pris Texpérience. Aussi son éducation intellectuelle et son développement organique doivent être plus prompts que dans l'individu qui s'éveille pour la première fois. Mais celui qui débute à l'action vitale a peu de besoins et de désirs : ainsi qu'à la plante liée au sol, la nourriture arrive à lui sans qu'il ait la peine de la chercher au loin, de la poursuivre et de la conquérir; il vit sans autre travail que celui de la pensée. Cependant, dans cet état mi-passif ou ce demi-réveil, tout en possédant le sentiment de la vie et, dès-lors, de sa conservation (2), il ne peut en avoir encore l'ex-

gente dans un moucheron que dans un bœuf. L*âme a un principe altraclif au moyen duquel elle conslilue ses organes terrestres, mais elle n'y doit employer que ce qui y est nécessaire; si elle force la dose, il n'en résulte qu'une superfétation et une gêne. L'élément commun sert comme matériaux à l'application de l'intelligence, mais ne l'augmente pas.

(1) C'est alors que la forme renaissante se pose, se constitue et se développe. C'est d'après ses sensations passées et l'impression qui lui en reste qu'elle se guide dans l'élément en s'harmoniant à la localité.

(*2) Tout être vivant a la conscience de lui-même; il sait qu'il existe. Preuve : c'est qu'il défend celte existence. Or, s'il ne savait pas qu'il est, comment saurait-ii qu'il en est d'autres? H est la toise qui lui sert à mesurer ce qui l'entoure. Sans cette mesure, comment vivrait-il? Vivre, c'est penser, c'est comparer. La plante

périence. Vierge de sensations, le souvenir ne doit naître qu'à mesure que ses sensations se prononcent et font naître Tinstinct. Mais elles ne tardent guère : cette faculté du souvenir ne demande qu'à se développer; elle suit de près les impressions qui, coup sur coup, se succèdent et hâtent sa croissance.

On voit qu'ici, comme toujours, la nature, cet organe du Créateur, a tout prévu ^ que les besoins de l'être nouvellement éveillé ne s'étendent, que ses désirs ne s'aiguisent qu'alors et qu'autant que le développement de son corps lui donne les moyens d'y satisfaire.

De cette succession d'émotions, de celte fluctuation d'idées se croisant, se compliquant, s'unissant ou se combattant, vient la variété des goûts, des passions, des actes et des formes (1), qui sont toujours et partout la conséquence nécessaire des mouvements de l'âme.

Mais que seraient ces émotions, ces passions, ces œuvres, que serait cette mémoire elle-même, comment aurait-elle sur l'âme un ascendant à la fois créateur et. délétère, comment, devenant tour à tour sa providence ou son bourreau, son paradis ou son enfer (2), lui im-

clle-méme a sa pensée et son instinct; j'en ai cité ailleurs des exemples. C'est d'ailleurs chose facile à vérifier. Les plantes grimpantes savent très-bien, entre plusieurs étais, choisir celui qui leur convient le mieux.

(1) N'oublions pas que les corps vivants sont Tcxpression de rame et la matérialisation des sens en contact avec la matière ou la localité. Pour agir dans un élément, il faut que cet élément ait aussi une action sur nous.

(2) Le souvenir est, pour Têtrc, une source de souffrance et de plaisir. Si ce souvenir attise et étend la douleur, il précède la jouissance, il Tembellit, il l'épure et la rend moins fugitive.

poseralt-éWe le plaisir <m la ilouleur, la jofe ou le dêse^^ poir, si elle n'avarl sur elle qu'une action éphémère e€ soumise à son caprice, enfin si, chez l'être, la mémoife éteit facuUati^-e, ets'il pouvait à 30ii gré retenir ûu ren pousser le souvenir? Mais notius savons tOi|S quPU n'eo est pas ainsi: si quelquefois lia jn^c^irie, corniez ua souffle, ne fait qu'eff^eprer Tânae, elle pept .a,vi$^ s'y souder ou, comn^e up dii^ancre, y Quvi^ir unp pU^ç q\ii saignera, lopgleinps et que nie cicalrisera que le re^pç^tir. C'est qu'/ators^ spectre v^qiiigeur, çettie fl^i^mc^ire €}st Jp remords.

C'est oelte influence du souvenir sur les facuUés de l'âme, notamment sur l'intelligence et ses dérhés : l'instinct et la raison, que nous allons essayer de démontrer en prouvant que cette jnémpire, mère de 1^ conscience, l'est aussi de la raison qui n'est autre que l'application réfléchie du libre arbitre ou un choix rationnel entre ce qui est bien et ce qui est mal. Bref, la mémoire fait la concience, et la conscience le raisonnement (I). La raison, c'est l'aroour et la pratique du beftii, du bpn, du vrai, du juste, enfin de tout ce qui est çn Dieu, l'être raisonnable par excellence, qui a ouvert à l'âme un développemçnt infini en mettant en elle le principe de toutes les facuUés qui sont ep Ipi. La dérc^ispn, c'est l'absence de cet amour.

Peut-être ne verra t-on dans tout ceci qu'une suite d'hypothèses; mais même en n'admettant pas ces propositions, on n'en pourra blâmer l'intention, car elles

(1) La raison, fille de Pinlelligence et de Tinstinct perfectionnés par ta réflexion, ne pourrait ni exister ni agir sans la mémoire. Ce qui fait Thômme raisonnable, ce sont les souvenirs ou Texpérience du passé et leur application logique au présent.

Util surtout pdur bût de combattue le matérialisme, ce grand ennemi du progrès (1), et de faire comprendre à rhoAime ce qu'il est et ce qu'il peut être.

Avant d'arriver aux faits complexes, commençons par les plus simples ou ceux qui seront reçus sans conteste.

Si vous admette^ l'âme ou le principe de la vie et

(l) Je tre parric pas de rathëisme , parce que je ne crois pas aux athées. L^athéismc n'est qii*un inasqne, une hypocrisie: on n^est pas athée de cœur. L'homme a beau faire, il ne peut anéantir eu lui cette inspiration d'en haut. Sans doute les aliénés se font de la Divinité une idée fausse; il n'est pas rare d'en voir qui croient être Dieii ; d'antres lui déclarent la guerre; mais on n^en cile pas dont la folie soit de n'y pas croire : ils ne sont pas nuilérialistes. — On a dit que jamais enfant n'avait eu la prnsée d'un Dieu, et qu'elle lui était toujours inculquée. Je suis convaincu du contraire. Les plus petits, avant qu'on leur en ait dit mol, pressentent une puissance mystérieuse qu'ils pcrsonniûent sans la définir, et dont ils attendent quelque chose de bon et parfois aussi de mauvais. Ils sont sujets aux hallucinations, ils craignent les ténèbres, ils ne veulent pas rester seuls, ils sont superstitieux sans savoir ce que c'est que la superstition : on ne leur a pas révélé Croquemitaine, ce sont eux qui l'ont inventé. — J'étais enfant à une époque oii la religion était proscrite, où Ton n'osait pas même en parler. Les églises étaient fermées, les prêtres persécutés. Néanmoins, je me souviens que l'aspect du ciel me faisait rêver; j'y voyais toujours quelque chose qui n'était pas de ce monde. Quand j'en parlais tout balbutiant, car je m'exprimais à peine, on me faisait taire, mais j'y revenais toujours. Je cherchais là-haut ce que je ne voyais pas , mais que je devinais. Oui ! l'intuition de Dieu était en moi. J'ai depuis interrogé sur cette intuition bien des petits enfants, et je fai trouvée dans presque tous. Celui qui se croit abandonné ou menacé et qui a vainement appelé sa mère, a recours à cette puissance invisible que son instinct lui révèle : c'est par ses pleurs, c'est par ses cris qu'il l'invoque. Dans ces moments d'angoisses, qu'une lumière se montre, à Tinâtant il se calme : c'est Dieu qui lui apparaît.

reconnaissez qu'elle peut habiter un corps, elle est née avec ce corps ou elle existait avant lui. Si elle existait avant lui, elle Ta fait elle-même ou on Ta fait pour elle (I). Alors, si on ne le lui a pas imposé, elle Ta accepté ou s'en est emparé d'office.

Dans l'un ou l'autre cas, elle n'a pas agi au hasard: el e savait ce qu'elle faisait ou ce qu'elle prenait. Pour le savoir, il lui fallait une expérience des choses, c'està-dire que non-seulement elle eût déjà usé de ces choses en vivant dans un autre corps, mais q^u'elle en conservât le souvenir.

Si l'âme a fait elle-même son corps, elle ne l'a pas fait d'un seul jet; nous le voyons passer de l'état de germe à celui d'embryon, puis se dessiner et grandir, et, à mesure qu'il se prononce, ses formes s'harmonient à ce qui l'entoure, c'est-à-dire aux éléments et aux êtres au milieu desquels il doit vivre.

L'âme, devenue ainsi créatrice en se confectionnant les organes indispensables à l'exercice de son action sur la matière, annonce, par cette création même, qu'il existe en elle une entente de cette matière, qu'elle n'est pas à son coup d'essai, et qu'elle est arrivée là après une suite d'épreuves et une longue expérience de la vie.

Cette manière de voir me semble plus rationnelle que celle qui nous montre un être sortant du néant et qui,

(I) Le Créateur a posé le type de la forme ou le premier couple de toutes les espèces, et leur a dit de peupler la terre. Son œuvre était terminée, et on ne peut admettre qu'il la recommence sans cesse ou que tous les êtres naissent par son action directe. Quant aux germes, ils vivent en lui de toute éternité, et il n'en est pas un seul dont il ne soit le principe. La négation de ceci conduirait au matérialisme. Si la vie n'émane pas de Tesprit, elle est née de la matière.

sans précédent, se trouve tout- à-coup doué des plus riches facultés. L'improvisation d'une telle créature n'ayant rien fait pour être placée si haut, au milieu de tant d'autres qui le sont si bas, blesse à la fois le bon sens et l'équité. C'est, si nous croyons à un Dieu sage et juste, une contradiction manifeste avec notre croyance et, dès-lors, ce qu'on doit ranger parmi les impossibilités (1). Qu'est-ce que l'homme?— Un être raisonnable, et Dieu ne lui a pas donné cette raison pour croire à ce qu'elle réprouve. C'est donc toujours à elle, comme à une étoile de salut et aux révélations que nous apporte la conscience, que nous devons revenir.

Nous avons dit ce que nous entendions par raison. On a pu entrevoir ce qu'elle est à l'instinct et à l'intelligence, et quels rapports ces facultés diverses, ou plutôt ces conséquences d'une même faculté, ont avec la mémoire.

Un savant illustre a écrit que l'instinct était aveugle. — Oui, quand il est le premier élan d'un besoin aveugle lui même, de la faim par exemple. Non, quand l'être, une fois rassasié, se couche auprès de sa proie pour la défendre, ou qu'il la cache pour la retrouver. Evidemment il n'agit plus ici sous l'impulsion de la faim qu'il ne sent plus, mais sur la prévision qu'il pourra la sentir encore: il songe au lendemain.

Cependant l'instinct peut, jusqu'à certain point, se

(1) Les plus grandes erreurs de Thomme ne lui viennent pas de sa nature ; elles ne sont pas même le fruit de son ignorance; il ne naît pas avec elles, on les lui inculque: elles lui viennent de la fausse science. Ces religions monstrueuses, ces divinités altérées de sang, quand elles n'ont pas été inventées par la peur, Pont été par la politique ou par une spéculation avide et ambitieuse.

mécaniser momentanément et se présenter sous un aspect purement machinal. Voici comment: Pacte instinctif s'opère par une succession de mouvements que dirige la volonté -, mais par suite de l'habitude , ces mouvements , chez l'animal comme chez l'homme , s'exécutent presqu'à son insu, comme s'ils se faisaient seuls ou par une inspiration étrangère.

Remarquez aussi qu'il est des gestes qui sont une dépendance ou une nécessité de la forme, c'est-à-dire la conséquence ou l'effet de la cause qui les a créés. 11 est évident que les yeux ont été faits pour voir, le nez pour sentir, les oreilles pour entendre : aussi les êtres pourvus de ces organes font-ils toutes ces choses naturellement et sans qu'il soit nécessaire de les leur enseigner.

Mais ces actes, comme tous ceux de l'instinct, quelque mécaniques qu'ils puissent nous paraître ou lorsqu'ils semblent précéder la réilexion, ne procèdent pas moins d'une cause intellectuelle. Quand l'instinct se présente à nous sous cette apparence mécanique, c'est que son mouvement est si prompt que la volonté qui le décide nous échappe (1).

(1) Les organes des sens, qui sont les instruments de Pinstinct, peuvent ainsi acquérir, par Tusage, une telle dextérité, qu'ils semblent agir par eux-mêmes. C'est ce qui a fait croire à Tinstinct aveugle; mais, nous le répétons, il n'est pas d'instinct aveugle. Néanmoins il faut bien reconnaître que la rapidité avec laquelle l'instinct obéit à la pensée est telle, qu'on croirait qu'il la devine et la précède, et que, cessant d'être machine, l'organe a une action qui lui est propre. Il y a ici un mélange d'illusion et de vérité, entre lesquelles il est difticile de poser des limites. Ce qu'on peut admettre, c'est que tant que la vie existe dans un corps, et nous avons dit que la vie et l'inlelligence étaient une» celte intelligence doit rayonner dans toutes les parties de ce

On pourra aussi qualifier d'aveugles des instincts, des goûts, des répugnances souvent invincibles dont nous ne pouvons nous rendre compte, qui se manifestent en nous dès la naissance. Ici ce sont des effets innés et provenant d*une cause antérieure, et qui se font sentir chez les animaux plus vivement encore que chez nous. Les sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, y jouent un grand rôle. 11 est des espèces qu'exaspèrent les couleurs tranchantes, notamment le rouge, que les laureaux ne peuvent souffrir; le chien devient furieux à certains sifQements^ l'odeur du renne est insupportable aux vaches qui ne veulent pas toucher aux pâturages à travers lesquels il est passé, etc. 11 peut y avoir dans ceci quelque chose de naturel ou tenant aux éléments de l'enveloppe : il y a des substances qui s'attirent et d^autres qui se repoussent. Ces répugnances, quand elles ont pour objet des causes ou des effets inoffensifs, peuvent être considérées comme des aberrations de l'instinct.

L'instinct peut, au lieu de se développer et de s'étendre, s'arrêter à son premier pas : tel être qui s'éveille à la vie et que la faim presse, se jette, s'il est omnivore, sur la première proie à sa portée ou qu'on lui offre. Le lendemain, s'il la retrouve, il continue à s'en repaître, et ainsi de jour en jour. Vient-elle à lui manquer, si son

corps, et que tous les organes où la vie se fait sentir doivent participer à cette intelligence. Je ne prétends pas qu'ils pensent, mais ils doivent sentir, avec la rapidité de Fétincelle électrique, riinpression de cette pensée, [^ retenir et concourir ainsi à Faction, même lorsque cette pensée a fait place à une autre, et que râine ou la volonté n'agit plus : Torganc ici semble entendre encore quand la volonté se tait.

effort ou son premier travail. Dès ce moment, la mémoire se pose, la réflexion agit, car insister c'est redoubler de volonté, ce qui n'est possible qu'autant qu'on a déjà voulu et calculé l'insistance.

L'instinct est modifiable, parce que son emploi étant spécialement de protéger le corps et de pourvoir à ses besoins, il doit changer avec la nature de ces besoins ou de la localité. Il a donc une influence très grande dans la constitution des organes élémentaires ou corporels et dans leur modification. Si Tintelligence est ici la cause principale, l'instinct n'en exerce pas moins une action puissante et qui doit agir fortement sur le mécanisme du corps à constituer.

On a dit que l'instinct naissait du besoin ^ cela ne serait possible qu'autant que ce besoin fût intelligent, mais il ne l'est pas 11 n'est point davantage le principe de l'intelligence : le besoin ou la faim est un effet tout matériel, une souffrance qui ne tient en rien à l'intelligence, mais qui, en éveillant le désir, met en jeu cette intelligence d'où ressort l'instinct.

L'action de l'instinct, comme celle de l'intelligence dont il dérive, précède la naissance du corps. L'être se sustente ou est sustenté dans le sein maternel; il y attend sa nourriture, il l'appelle par le désir. S'il désire, il pense., Le petit oiseau, non-seulement pense dans l'œuf, mais il agit, puisque pour sortir il en casse la coquille, et qu'à peine sorti, il ouvre le bec pour qu'on lui donne à manger. Au geste, il joint la parole, il vous formule sa demande: c'est qu'il espère qu on lui donnera; mieux encore, c'est qu'il sait qu'on le lui doit. 11 vit, il a droit, lui aussi, aux biens de la terre. Son estomac, qui souffre, lui crie que sa réclamation est

juste. L'instinct, chez cet oiseau, part donc d'un sentiment d'équité. Si la nature lui a donné un besoin, c'est pour qu'on y satisfasse (ï) s'il ne peut le faire lui-même.

Plus physique que moral, l'instinct est porté à devenir sensuel et bestial : de là tant d'hommes dégradés physiquement et moralement. Ils ont fait taire la raison pour s'abandonner à l'instinct qui, par l'abus des sens, peut ainsi paralyser l'intelligence. '

L'annihilation de Tinstinct n'absorberait pas la raison, mais elle gênerait sa marche, parce que dans les fonctions de la vie, elle a constamment besoin de lui. Dans les arts, l'instinct est son metteur en œuvre, celui qui dégrossit le bloc; son praticien, dirait le statuaire. Ce n'est que dans le travail purement intellectuel, la réflexion, la méditation, en un mot, lorsque l'âme quitte la terre et s'élève vers le ciel, qu'elle peut se passer de l'instinct.

Les organes de l'instinct s'affaiblissent ordinairement chez l'être à mesure que son intelligence s'étend. Nos sens, la vue, l'odorat, l'ouïe, agents actifs de l'instinct, perdent de leur force ou de leur finesse selon que, moins nécessaires, on les exerce moins. La réflexion les remplace, et un calcul de la pensée rend superflue l'action des organes élémentaires. Cette pensée, aidée du souvenir et de son expérience, nous fait mesurer un objet qui est hors de la portée de nos yeux avec une certitude aussi complète que si nous le touchions.

L'intelligence ne devient la raison qu'à l'aide de la réflexion, dont la mémoire fournit les éléments: or, si

(!) Mais aussi pour qu'il n'en abuse pas, et la nature Pen avertit, puisque de Tczcès naît toujours la souffrance.

rinstinct n'est que la suite d'une expérience et d'un souvenir, on voit le rôle qu'il peut jouer dans la combinaison de la pensée. L'œuvre, même complexe, est ainsi, dans bien des cas, l'application calculée et plus ou moins logique de l'instinct: né de l'intelligence, il devient ainsi l'un de ses puissants moyens.

Cependant cette intelligence peut aussi agir sans lui, tandis que l'instinct ne pourrait rien sans elle: seul, il ne suffirait pas pour qu'un être pût subsister. Sans doute cette intelligence est faible chez certaines espèces, mais à un degré quelconque, elle y existe. Quand elle s'arrête, l'instinct sommeille. Si elle s'éteignait, l'être cesserait d'être, car, ne l'oublions pas, l'intelligence c'est l'individualité. L'individualité, c'est la vie.

Le corps étant la matérialisation représentative de l'état de l'âme, évidemment l'âme, en créant ces organes, expression de son actualité, avait le sentiment de leur destination, et devait ainsi les créer à sa mesure ou à celle de ses besoins. Elle a fait la main pour toucher et saisir; aussi, dès que la volonté parle, la main prend, sans qu'on le lui enseigne, parce qu'elle est née de la nécessité de prendre. Ce n'est pas cette main qui a fait naître la nécessité, c'est cette nécessité qui a fait naître la main.

Les objets que nos yeux voient existaient avant ces yeux qui devaient les voir. S'il n'y avait eu rien à voir ou si une obscurité éternelle avait régné sur la terre, nul être n'y aurait eu d'yeux. Sont-ce ces objets qui ont fait les yeux, ou bien est-ce cette lumière? — Ce n'est ni l'un ni l'autre. La lumière peut devenir un motif» une cause, un incitant de création, mais elle ne saurait créer elle même, parce qu'elle n'a point la vie, ni dès-lors

rintelligence. — Qui donc a fait les yeux?— Evidemment c'est le désir de voir, ou cette intelligence qui possédait en elle l'intuition de la lumière et de son utilité ; c'est enfin cette conscience du besoin qu'elle en avait qui, par des efforts continus pour s'en rapprocher et en jouir, en a, avec le temps, créé les organes.

Perfectionnés par l'usage , leur emploi est devenu instinctif et facile. Au premier signal de l'âme, l'organe obéit : l'œil regarde, la main prend.

Les impressions des sens, auxquelles concourent à la fois l'intelligence , l'instinct et la réflexion , agissent puissamment sur la forme, la modifient et la changent, selon que tel ou tel sens, tel instinct, tel penchant ou telle passion prend le dessus et domine l'âme.

C'est ainsi que certains instincts sont les attributs d'une catégorie de formes ou espèces, et les distinguent, non moins que leur forme qu'ils ont contribué à modifier en modifiant leurs mœurs et leurs habitudes, modifiées elles-mêmes par l'influence du climat et de l'entourage. C'est le plus ou moins de portée, de finesse, de complexité des organes de l'instinct , organes qui sont spécialement chargés de subvenir aux besoins du corps, qui font la force et la dextérité matérielles de l'être. C'est le plus ou moins de moralité et de droiture dans l'emploi de ces moyens qui indique sa portée intellectuelle ou ce que nous nommons la raison qui n'est autre que l'intelligence du vrai et du juste.

En résumé, qu'est-ce que l'instinct? Est ce un effet purement matériel? — Non, car la matière inerte n'a ni ne peut donner l'instinct. Pour être susceptible d'instinct, non-seulement il faut avoir la vie, mais il faut avoir le désir de la conserver.

Sentiment tout personnel, Tinstinct est la volonté de vivre et de jouir, en d'autres termes, d'éviter la douleur et de trouver le bien-être: c'est l'expression de la vie s'barmoniant à la matière et aux êtres qui Tbabitent. L'instinct n'est pas en debors de notre volonté, car il en est l'application.

Quoique sa source soit une, il se montre à nous sous plus d'un aspect et à divers âges : il est des instincts acquis dans la vie présente ; il en est d'innés ou passant de la vie présente à une autre.

11 y en a de race ou d'béréditaires, ayant quelque cbose de la localité, du moule et du sang.

11 en est aussi qui sont la conséquence de l'organe ou TefTet nécessaire de la cause ou de la pensée qui les a créés.

11 en est de transmissibles par l'exemple et par l'en seignement, instincts factices ou imposés: tels sont ceux de nos animaux domestiques, instincts de circonstance et passagers, variant selon la localité.

Vient encore l'instinct de l'babitude ou du mouvement qui, bien que résultant dune intention, est, par son usage incessant, devenu organique : c'est un mouvement réflécbi qu'on fait ensuite macbinalement.

A l'appui de ceci, nous citerons quelques faits pris dans la vie des espèces qui nous entourent et dont nous sommes ainsi en mesure d'étudier les mœurs et les babitudes-, mais avant, nous avons à nous expliquer sur ce que nous entendons par idées innées ou propensions naturelles.

11 n'est personne qui n'ait remarqué que l'être naissant sait une foule de cboses que nous ne lui avons pas apprises, et que son éducation ou ce que nous nommons

ainsi n'est en réalité que la modifiqation de ce qo'il possède déjà. Nous ne lui apprenons ni à boire, ni à manger, ni à s'irriter quand. nous voulons l'en empêcher. Ce n'est pas nous qui le guidons dans le choix des divers objets qu'on lui présente : il en voudra un obstinément, il en repoussera un autre avec le même entêtement, et celui qu'il aura choisi, il le défendra à coups d'ongles et de dents qu'il n'a pas encore.

,11 ne se trompera pas non plus entre une menace et une caresse : il essaiera de se cacher pour se préserver du mal qu'il prévoit, bien qu'on ne lui en ait point fait encore, ou allongera sa petite tête pour recevoir la caresse.

11 distinguera tout aussi facilement un son doux et juste qui va le faire bondir de joie, d'un son faux ou lugubre auquel il répond par des cris de détresse.

11 en est de même de l'obscurité : quand il n'a plus besoin de sommeil, elle lui inspire une sorte d'horreur, il veut lui échapper à tout prix; tandis qu'une lumière l'attire et le met en extase. Dans l'enchantement qu'elle lui cause, il perd à la fois le geste et la voix.

Les flgures des personnes qui l'approchent soulèvent en lui des sensations très-diverses : telles lui seront sympathiques*, on croirait qu'il retrouve en elles d'anciens amis; il leur sourit, il les appelle et les aime. Quand elles s'éloignent, il les cherche et les demande ; il les regrette et les pleure si elles ne reviennent pas.

\\ en est d'autres qui lui inspirent. une répulsion invincible : il en a peur, il veut fuir. Lorsqu'elles approchent, il les repousse ou les menace. Si elles insistent, il répond à leurs gracieusetés par des cris ou par des cpups, et ceci sans qu'on puisse en expliquer la cause, car ce sont quelquefois les plus jjeqnes et les plus belles.

Cette cause, il la sait. Mous la nommons caprice, nous nous trompons : le plus petit enfant, non plus que le plus faible insecte , n'a pas de caprice ^ il a tou« jours par devers lui une raison déterminante, bonne ou mauvaise.

Comment des sentiments si prononcés, si réfléchis, souvent même si complexes, pourraient-ils naître spontanément? Comment expliquer des volontés si fort audessus de ce que peut sa faiblesse? D'où vient cette prescience d'une force qu'il n'a pas encore? — Vouloir plus qu'on ne peut, annonce une âme plus vigoureuse que le corps, ou une portée intellectuelle excédant l'actualité matérielle. Elle indique aussi la conscience d'un progrès, conscience qui vivait avant ce corps, ce qui ne peut venir que d'une expérience de la vie ou d'un souvenir.

Cette prescience est ce qu'on a si souvent nommé, faute de l'approfondir, instinct chez les animaux, et, chez les hommes, moyens naturels, dispositions ou vocations, etc. Si l'on y réfléchit, on verra que l'instinct, comme ces moyens, dispositions ou vocations, sont des effets et non des causes, ou si l'on veut, des effets devenus causes. Dans tous les cas, ils n'ont pu s'improviser: point d'effets sans précédents. Ces précédents sont, comme nous l'avons dit, qu'on me pardonne ces répétitions, des facultés acquises et qui ne peuvent l'avoir été que par une étude antérieure et lors d'une autre phase de la vie. Nos facultés présentes ne sont donc que la continuation de nos facultés passées, fortifiées ou amoindries selon l'usage que nous en avons fait.

C'est un effet identique que nous éprouvons dans notre existence présente, durant laquelle notre intelli-

gence baisse ou s'accroît selon rapplication que nous en faisons: croissance ou décroissance qu'on peut suivre même sur les traits des visages. Deux individus d'apparence semblable, deux frères, deux jumeaux, dont l'un, sage et studieux et s'adonnant aux sciences, arrivé à l'âge d'homme, n'aura pas le même caractère de physionomie que son frère qui, n'écoutant que ses appétits grossiers, aura mené une vie désordonnée. L'inégalité morale et la différence des habitudes, ou celle qui existe entre l'usage et l'abus des passions, amènent donc une inégalité physique.

Ce qu'ici l'expérience nous prouve, la raison nous l'enseigne, car en admettant le système contraire, ou que l'être naissant sans antécédent, sa vie commence avec le corps, c'est à ce corps que vous attribuez cette vie avec toutes les affections de l'âme et jusqu'à cette âme elle-même. Si elle ne crée pas le corps, c'est le corps qui la crée: ce serait donc ici de la matière qu'émanerait l'esprit. Mais en raisonnant ainsi, nous matérialisons cette âme et annulons son immortalité, car si elle sort de la matière, elle doit y rentrer ; et si cette matière a créé l'esprit, je ne vois pas pourquoi elle n'aurait pas créé Dieu lui-même.

L'âme, nous avons essayé de le démontrer (I), n'est pas chose créée; elle ne l'est pas plus que la Divinité dont elle est l'analogie. Elle n'est pas née, car si vous admettez qu'elle commence, il faut admettre aussi qu'elle finit ; l'un est la conséquence de l'autre : sortie du néant, elle y retombe ; née de la matière, elle redevient matière.

(1) Voir De la Création, essai sur l'origine el la progression des êtres. Paris, 1838.

Ce qui commence dans l'être, car l'être, Tâme, la vie, l'individualité ne font qu'un, c'est l'action. L'être, quel qu'il soit, peut rester assoupi pendant un temps indéfini, mais tôt ou tard cet assoupissement cesse : il s'éveille, comTïie il se rendort pour se réveiller encore.

Ce que nous nommons naissance n'est donc que le commencement de l'action, action bien faible d'abord et qui peut se manifester par les apparences les plus infimes , car ce corps ou son germe , arrivé à l'état d'embryon, a déjà passé par une filière de ces formes indécises qu'ont les êtres qui, s'éveillant pour la première fois, hésitent encore dans Inaction vitale, mais dont la croissance sera précipitée, parce que dans les premières ébauches de l'intelligence qui se pose, les* organes de ce corps étant imparfaits et fragiles, sont peu durables, et que l'être lui-même, dans son ardeur de croissance, tend à s'en débarrasser (1).

La naissance ou ce que nous prenons pour tel, n'est donc, si ce n'est pas le premier réveil, qu'une renaissance ou la continuation de ce que nous avons été ; dé même que ce que nous sommes n'est qu'une préparation ou un acheminement à ce que nous serons: l'homme n'est que la larve d'un ange ou son embryon. Userait dérat-

(l) Les êtres infimes ne doivent pas redonter la mort autant que les êtres phis perfectionnés : la douleur a d'autant moins de prise' sur eux que leur intelligence est plus faible et leurs organes vitaux moins développés. La plante souif're quand on la coupe ou la brise, mais moins qu'une larve, qu^in ver, et ceux-ci moins qu'un oiseau, qu'un mammifère. Bref, je crois que la douleur est d'autant plus vive que l'imaglnalion est plus active et le corps plus solidement constitué: la créature au corps flasque et ililalé ou d'une séparation facile, doit à peine sentir les blessures et la dissolution des organes.

sonnable de croire que la vie tourne sans cesse dans le même cercle comme la roue d'un moulin, et qu'à chaque tour, celle roue se brisant, tout s'arrête el finit pour recommencer. A quoi bon cette complication stérile? Créer pour détruire est peu rationnel. Mais ici cette destruction n'atteint que l'enveloppe ou ce corps dont la terre a prêté les matériaux ; ce prêt n'a qu'un temps, la portion distraite de l'ensemble doit y revenir. L'attraction des semblables par les semblables et ce retour de chaque élément à sa masse et à sa nature, sont une des lois fondamentales de l'univers, loi dont on voit la nécessité, car sa suppression, en détruisant l'équilibre, amènerait la confusion: un élément ne peut pas plus devenir un autre élément, qu'un individu n'en peut être un autre. Reconnaissons donc que l'union et la transformation des éléments ne doivent point être éternelles : inerte ou animé, tout ce qui est œuvre, corps ou forme, tend à se dissoudre. Cette dissolution est la première condition de l'action vitale ou du progrès : l'immortalité de la forme amènerait l'immobilité de la vie ou le terme de la croissance.

L'indestructibilité des mondes ou des œuvres mortes^ lesquels, dans ce perfectionnement continu, ne parai* traient plus à la longue que de grossières ébauches, cette indestructibilité, disge, en inutilisant des masses de matière rendues, par leur indivisibilité, impropres à un nouvel emploi, amènerait une gêne dans l'action créatrice. Dans cet univers, point de superflu ni de non- valeur; rien n'y est pour rien: tout y a sa place» un grain de sable comme un monde. Lorsqu'une chose y disparait et semble s'anéantir, c'est qu'elle a changé de forme ou que, devenue inutile, elle fait obstacle au

mouvement général. La croissance a ses temps d'arrêt, mais ils ont un terme: si, par instant, la nature sommeille, elle ne rétrograde pas, et ce que nous prenons pour la mort n'est qu'un nouveau pas de la vie.

Le développement de l'âme venant de ses sensations et des souvenirs qui lui en restent, c'est donc aussi la mémoire ou la science du passé qui détermine la croissance des êtres

11 n'existe et ne peut exister dans l'univers qu'un fini relatif: c'est l'imperfection ou la possibilité de faire mieux qui ouvre la porte au progrès. 11 n'existe donc pas de perfection absolue. Arrivé à ce terme fatal, le Créateur lui-même serait condamné à l'immobilité ou a la décroissance, ce qui ne peut être : n'esl-il pas le Dieu vivant? Sans la croissance, point d'avenir, il n'y a plus que stagnation (1), déclin et chute. Dèslors, dans le ciel même, il n'est rien de bien qui ne puisse devenir mieux. Admettre le contraire serait limiter la puissance divine et clore la création qui ne saurait avoir de terme, puisque le temps et l'espace n'en ont pas.

Le progrès, c'est le mouvement normal de l'être, c'est la vie réelle. Où ce progrès s'arrête, la vie languit ; où il s'éteint, la vie s'endort. La limitation du progrès serait un contre sens dans Tunivers, une anomalie de-

(i) QuVsl-cc que la vie? — C'est le mouvement. — S'il n'est pas progressif, que peut il être? — Borné, égal ou rétrograde. — Un mouvement éternellement le même, qu'est-ce autre chose que le balancement d'une pendule? Serait-ce donc là la vie?— Non, nier le progrès, c'est nier la vie même. Sans l'immortalilé, la vie n'est qu'un leurre. On ne pput séparer Pimmortalilé de l'âme de celle de Dieu : qui croit à l'une, croit à l'autre. Qui dit vie, dit éUrnel; qui dit mu/tére, le dit aussi. Tout change de forme, licn ne change d'être.

vanl l'immensité. Dans réternilé, rien ne peut avoir de fin : l'éternité de la vie est donc celle du progrès. L'immortalité sans la croissance serait la vie dépouillée de sa virilité ou de sa vertu féconde: ce serait le règne de l'impuissance et l'annihilation de l'action divine. Le matérialisme; qu'est-ce autre chose que la négation du progrès et le culte de la borne?

Mais de toutes les preuves venant à l'appui de la préexistence de Tàme ou de son innaissance et, dès-lors, de son immortalité, je n'en vois pas de plus forte que celle que nous avons déjà citée et sur laquelle on ne saurait trop insister : la dissemblance native ou l'inéga* lité innée des êtres sortis du même moule, formés des mêmes éléments et par un acte similaire où le raisonnement n'est pour rien. Pourquoi cette différence entre les enfants d'un même couple? Pourquoi viennent-ils au monde avec des inclinations si diverses, bonnes chez les uns, mauvaises chez les autres, l'esprit à celui ci, la sottise à celui-là? Est-ce donc la matière qui mesure ainsi à chacun sa dose de capacité, et qui lui donne ces penchants dont va dépendre le bonheur ou le malheur de sa vie? Tout ici serait donc un jeu et l'effet du caprice ou du hasard? Mais si vous admettez le hasard, comment expliquez- vous l'ordre? Si le hasard était quelque part, on pourrait croire qu'il est partout, et que c'est l'ordre qui n'est qu'un accident. Nierez vous que cet ordre existe, ou direz -vous qu'il est né du chaos et de la matière? Mais la matière ne saurait être organisatrice : inerte et inintelligente, elle ne peut donner ce qu elle n'a pas. L'ordre n'émane que du raisonnement, c'est à- dire d'un être pensant.

Où il y a une création, il y a eu un créateur, le

simple bon sens nous le dit : or, cette création, c'est Taction divine ou ce que nous nommons ta nature où tout arrive à son heure, c'est l'univers et ses milliards de mondes où je ne vois ni caprice ni hasard. 11 ne peut y avoir de désordre là où l'homme n'a pas mis la main, et ce qu'il prend pour tel, n'est encore qu'une transition et un moyen d'ordre.

La diversité des créatures, la variété de leur forme, l'inégalité de leur intelligence, cette dissemblance enfin, ne vient que des créatures elles-mêmes. Elle n'indique que le plus ou moins d'ancienneté de leur réveil et de leur activité dans la matière, leur âge de croissance ou de décroissance, et surtout leur état intellectuel dont cette forme est l'expression visible; mais toute forme est transitoire: c'est un pas qui conduit à un autre.

On a essayé vainement de diviser en deux natures l'esprit qui anime les hommes et celui qui fait vivre les animaux 5 on a même été jusqu'à dire que, simples machines, ils n'avaient pas d'âme: c'était fermer les yeux à l'évidence. Ces animaux, à des degrés divers, ont tous les penchants et toutes les passions des hommes (ï), et des instincts analogues.

Pour compléter l'exposé de nos idées sur Tinstinct, nous allons dire quelques mots des animaux domestiques et de l'influence qu'a dû avoir sur cet instinct et, par suite, sur leur forme, l'état de domesticité.

Si l'on veut que Tinstlnct et la raison soient deux facultés différentes, ce qui n'est pas mon opinion, on

(I) Nous avons dit que ce qui séparait les animaux de Khomme étaient Tintuition de Dieu et le sentiment d'une vie future. L'animal cesserait de l'être le jour où son intelligence s'élèverait jusqu'à la Divinité.

peut croire que l'homme possède l'une et l'autre. Néanmoins, sur bien des choses, l'instinct ou la finesse des sens n'égale pas, chez lui, celle de certains animaux. Nous avons fait observer que l'instinct diminue à mesure que la raison croit : la cause en est que l'être raisonnable ayant moins besoin de l'instinct ou des organes des sens auxquels le raisonnement supplée avec avantage, en fait moins usage.

L'effet contraire se manifeste chez les animaux : l'éléphant gagne certainement en raisonnement par l'éducation et la compagnie des hommes ; il comprendra bien des choses auxquelles il n'aurait jamais songé dans rétat sauvage; enfin il fera, à l'aide de la réflexion» ce qu'il n'eût pu faire par son seul instinct, et il le fera avec plus de facilité ou moins de temps et de peine; mais ses qualités matérielles ou ses facultés animales baisseront dans la même proportion. On ne saurait d'ailleurs méconnaître qu'ici, comme dans bien des faits de sa vie domestique , l'instinct de ce pachyderme touche à la raison , et qu'il est impossible de croire qu'il agisse par un simple entraînement machinal.

J ai cité ailleurs les services rendus par les éléphants aux armées anglaises dans les campagnes de I Inde. Ce qui étonne surtout, c'est Tintelligence que certains de ces animaux déploient pour en instruire d'autres et leur faire exécuter des travaux analogues à ceux qu'ils font eux-mêmes: ils leur communiquent l'esprit ou, si vous voulez, l'instinct du métier, tt ceci n'est pas spécial aux éléphants : d'autres animaux déploient la même intelligence; ce qui a lieu dans Tétat sauvage comme dans la domesticité.

Ici , ou dans la transmission de l'instinct , il faut

compter pour quelque chose rimitation. Les animaux qui vivent en société sont essentiellement imitateurs, mais non toujours: ils savent dans l'occasion se conduire d'après leurs propres idées ; ils y tiennent même si fort qu'il est souvent impossible de les ramener aux nôtres. Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier que l'entraînement de l'exemple n'ait aussi sur eux une grande influence. Chez eux, comme chez nous, naissent des esprits supérieurs, de véritables capacités animales. Que l'un de ces sujets d'élite devienne invf^nteur, que, par suite de ses observations, il découvre un nouveau moyen de chasser, de surprendre sa proie, d'éventer un piège, ou bien de dissimuler son nid, son terrier, les voies qui y aboutissent, etc., ses analogues, en le voyant faire et en comprenant l'avantage, feront comme lui ; et voilà un nouvel instinct qui se développe dans l'espèce. Tous ont dû commencer ainsi. Nul doute qu'il n'y ait eu une oie qui, la première, a instruit ses compagnes à se former en triangle pour rompre la colonne d'air.

Ce qui se fait dans l'état de liberté peut aussi avoir lieu par suite de la domesticité, et un animal élevé chez l'homme et redevenu libre a pu rapporter, chez les siens, quelque chose de ce qu'il avait appris chez nous. Ce qu'on ne saurait mettre en doute, c'est que chez les individus privés, il est des spécialités d'instincts qu'ils n'avaient pas dans la vie sauvage et qu'ils conservent de génération en génération.

Ceci se voit dans les chiens qui chassent de race et s'attachent à la poursuite de tel ou tel gibier. Nous en avons pour le lièvre, pour la perdrix, la bécassine, le renard, le loup, le sanglier, la fouine, le rat, et qui ne sont réellement bons que pour l'espèce de chasse qu'on

a rendu spéciale à leur race, spécialité qui se prononce aussitôt qu'ils peuvent marcher et avant que Texemple ou l'éducation leur ait rien appris.

La transmission organique, celle du sang, le contact des analogues et des parents, l'influence continue de leurs effluves qui contractent peut-être quelque chose du fumet des animaux dont ils suivent habituellement la piste, peuvent contribuer à ce résultat, c'est-à-dire à modifier ou spécialiser les instincts.

Remarquez que cette modification de l'instinct n'en est pas ici le développement, ce serait plutôt le contraire : en se spécialisant, cet instinct s'est donné des limites. L'instinct originel des carnivores a dû être d'assouvir leur faim en se donnant le moins de peine possible, c'est-à-dire en allant au plus près ou à la proie la plus facile à atteindre ou la moins dangereuse à saisir (i).

Quant aux chiens domestiques qui ne chassent qu'une seule espèce de gibier, on peut les diviser en deux catégories : ceux qui chassent de race, et ceux qu'on y

(I) La cause déterminante, pour Tanimal de proie, est surtout la facilité que lui présente une poursuite et le moins de risques quHI aura à courir. Tout Carnivore, le plus brave comme le plus lâche, calcule toutes les chances, et ceci de Taraignée au lion : lorsque ce roi des animaux a été blessé par Félre dont il a voulu faire sa pâture, il hésite pour en attaquer l'analogue, et si la blessure se renouvelle, il s'abstient. Aussi est-il des espèces, faibles en apparence, que les plus fortes n'attaquent point, non qu'elles les dédaignent, car elles en sont très-friandes, mais parce qu'elles en ont peur, par l'expérience qu'elles ont faite de leur courage et de leurs moyens de défense. Si, par surprise ou lorsque le sujet est trop jeune pour leur résister, elles s'en emparent, c'est après s'être assurées de leur innocuité.

amène par Tédocation ordinairement obtenue par la penr, puis confirmée par Thabitude. De là toutes les variétés de Tespèce canine. C'est la difrérence des habitudes et la spécialité de proie qui ont amené, chez eux, la spécialité de forme: c'est la chasse aux lièvres qui a fait les lévriers ; c'est la résistance des espèces plus fortes et plus difficiles à saisir et à arrêter qui a fait la terrible mâchoire des dogues (1), variété qu'on n'aurait pas vue naître s'il n'y avait eu sur la terre que des lièvres et des lapins. Les chiens terriers n'auraient point paru non plus s'il n'y avait pas eu des animaux qui se terrent.

Aux causes modifiantes que nous venons d'indiquer, joignez le changement de pays, de nourriture et des moyens de se la procurer, et vous verrez apparaître de nouvelles races et, avec le temps, des espèces (*2).

Ces variétés si nombreuses de la race canine disparaîtraient probablement et ces animaux reviendraient, avec le temps, à leur forme primitive, sUls cessaient d'être en état de domesticité.

On peut attribuer à des causes analogues toutes les variétés de l'espèce humaine en faisant la part du climat

(1) Les combats scdniques de taureaux et de chiens, jeux cruels qui datent de Tantiquité, doivent aussi avoir contribué à cette modilicalion de Pcspèce.

(2) Cest cotte métamorphose de certaines familles que nous avons prise pour leur anéantissement, et que, par suite, nous avons nommées espèces éteintes; mais elles vivaient sous une autre enveloppe, et cette mort apparente n'était que leur transformation. Aux causes de la disparition et de la modification des espèces, il faut ajouter Textinclion ou la rareté d'un «les sexes, lacune qui a amené le sexe survivant à s'accoupler k une autre espèce.

et des localités , et ce que nous venons de dire des animaux se manifesterait aussi chez nous dans des circonstances similaires. Aujourd Iiui, par l'uniformité des usages, des goûts, des mœurs, tous les hommes civilisés tendent à prendre une même apparence; mais s'ils abandonnaient les villes pour se livrer à une vie nomade, s'ils se divisaient en peuplades étrangères les unes aux autres, vivant de chasse et de pèche, en un mot, s'ils redevenaient des sauvages, ils en repren* draient la figure et les instincts: gagnant en finesse de sens, ils perdraient d'autant en esprit et en raisonnement; enfin, de même que ces animaux, ils retomberaient à leurs types originels. Telles sont l'influence de l'habitude sur les formes et celle de Timitation sur l'habitude. Sans doute l'entraînement de l'exemple n'est pas invincible» mais il est puissant; il agit sur toutes les créatures, et d'autant plus qu'elles sont plus faibles et plus impressionnables, ou qu'elles en conservent un souvenir plus vif ou plus long.

La mémoire est donc encore ici le ressort qui met l'esprit en mouvement. C'est toujours ce retour sur nous-même, ce rapprochement de ce que nous avons vu ou de ce que nous avons fait avec ce que nous voulons faire, qui amène l'action. C'est toujours aussi la suite de cette action qui détermine notre position, disons plus, qui la fait. Quel que soit l'être, il est le fils de ses œuvres; mieux encore, il est son œuvre même (1). Ce

(1) La folie héréditaire est une dos objections qu'on pourra faire contre cette proposition. ~ Nous répondrons que la folie est une chose anormale qui ne détruit pas la loi générale. Qu'elle soit innée ou qu'elle se développe du vivant de Findividu, de même que toutes les autres maladies, elle est la suite du déran-

n'est qu'ainsi qu'il est responsable : on ne saurait équi tablement punir un homme de ce qu'il est, s'il est ce quiLn'a pas voulu être. On ne doit pas non plus l'en récompenser: où serait le mérite de ses actes s'il n'était que l'effet d'un pouvoir qui n'est pas le sien? L'âme existe; Dieu l'éveille: éveillée, elle agit: la liberté, l'espace et l'éternité sont à elle. Ce corps n'est que son expression locale; elle le crée selon ce qu'elle est ellemême et que s'y prêtent l'élément et la position où elle s'est mise ; bref, âme et corps, elle est toujours ce qu'elle se fait: corps éphémère d'ailleurs, destiné à périr à

gement d'un organe, de sa mauvaise conformation ou de son absence. Ici, de deux choses l'une : ou la démence est le fait de celui qui en est attecté, ou elle provient d'une cause purement accidentelle. Dans le premier cas, il subit la conséqiicnce de ses nctes. Dans le second, il est victime d'un accident ou de la faute d'autrui : or, la justice distributive, cette loi qui régit l'univers, ce contre poids de tout mal, n'admet pas de préjudice immérité; dès-lors un mal souifert injustement n'en est pas un pour celui qui souflFre, il n'est qu'un acheminement à un état meilleur. Sans doute cette transmission fatale d'une affection organique qui oblitère l'intelligence ou la paralyse a quelque chose qui étonne et qu'il est difficile d'expliquer; mais on ne s'explique pas davantage pourquoi celle sœur de charité prend le typhus ou la fièvre jaune de ce malade qu'elle vient secourir, ni pourquoi cet enfant naissant, qui ne demande qu'à vivre, meurt d'une convulsion. Mais cette mort n'est qu'apparente; la dissolution de la forme est un cas toujours réparable; l'âme y pourvoit: un nouveau corps va paraître. La folie innée, comme toutes les autres maladies, vient du moule : c'est un germe tombé dans un mauvais terrain. Conmie la plante, il y croît mal, et, sous l'influence malsaine d'un sol vicié, il ne produit qu'une lige défectueuse donnant des fleurs étiolées et des fruits sans saveur. Muis la nature du germe ne change pas: le mauvais jet se dessèche et tombe, et bientôt en paraît un nouveau, sain et vigoureux. La folie héréditaire n'a qu'un temps; elle n'a jamais fait espèce.

chaque degré qu'elle monte ou descend, sUI n'a pas été brisé au premier choc anormal de celte matière. Mais ce corps, l'âme peut toujours le reconstruire et, dès- lors, le retrouver avec la même facilité qu'elle le perd

Nonobstant cette rapidité avec laquelle l'enveloppe corporelle se brise et se dissout, malgré cette destruction incessante, cette guerre des espèces contre les espèces s'entre-dévorant, guerre qui date de la population du globe, malgré ces cataclysmes, ces déluges qui engloutissent des races entières, jamais, dans les temps primitifs, la terre est elle devenue veuve de ses habitants? — Non, la géologie nous prouve qu'à l'extinction d'un règne en apparaissait un autre dont le précédent n'était sans doute que la larve ou l'embryon : c'étaient toujours les mêmes germes qui se développaient.

Depuis que l'homme a surgi, qu'il s'est groupé en nations, qu'il s'est donné des maîtres pour le défendre et le protéger, et que si souvent, oubliant leur mandat, ces maîtres, pour mériter le titre de vainqueurs et le nom de conquérants, érigeant en art l'œuvre de la destruction, dressant une moitié du genre humain à égorger l'autre, ont fauché et refauché, comme on fauche l'ivraie, les générations sur les générations, a t on vu cette mort, ainsi secondée par la rage, l'ambition ou la folie, dominer l'action vitale? L'a-t-elle vaincue? — Non Plus active encore, la vie, se jouant de cette mort, partout la déborde, et, lui jetant à la face ces myriades vivantes, semble lui dire: que peux-tu contre moi?

Or, ceci n'est-il pas ce qui se passe sous nos yeux ? Si, loin d'arrêter la vie, c'est un nouvel élan, une action plus vive que lui donne la mort, cette mort n'est donc

qu'apparente: c'est sur Tombre qu'elle frappe, c'est ce corps seul qu'elle entame, qu'elle dissout, qu'elle dépouille de ce qu'il emprunte à la matière. Mais qu'importe à la vie, quand cette matière est partout, quand partout elle y peut puiser. La terre serait anéantie, que la vie n'y aurait pas perdu une seule de ses effluves: tous ses enfants» dévêtus, auraient été refaire leurs enveloppes aux rayons d'autres soleils et, ainsi rajeunis, y poursuivre leur carrière ou leur action vitale (1)

Sans nous éloigner de cette terre où tant de choses nous échappent, mais aussi où nous en pénétrons tant d'autres, si la vie pouvait réellement s'y éteindre, s'il y avait anéantissement effectif ou absolu, comment auraitelle pu ainsi resurgir dans tous les temps, dans tous les lieux, avec cette puissance indomptable?

Nous avons dit que si la matière change de forme et d'apparence, elle n'en est pas moins indestructible, et que s'il est impossible d'ajouter à, sa masse un seul atome, il Test également de lui en -ravir un. Rien de plus, rien de moins.

11 en est de même de la vie: indivisible, inaliénable, c'est l'unité éternelle. Elle ne se prend ni ne se donne : jamais être n'a tué un être, il n'a brisé que son enve-

(1) Les corps qui ont eu peu de durée, tels que ceux des êtres morts en naissant ou qui n'ont qu'une existence éphémère, doivent être immédiatement reconstruits par Tâme affamée de mouvement. 11 n'en doit pas être toujours de même quand ce corps a vieilli et que Tâme a longtemps langui dans une enveloppe usée et souffreteuse : alors elle a moins d'énergie créatrice. Si elle a mérité de souffrir, elle craint de souffrir davantage ; elle est comme ce malade endolori qui n'ose remuer de peur de rendre sa douleur plus aiguë. Elle craint la mort et redoute ia vie: c'est la punition du coupable.

Ic^pe ^ et toute la puissance humaine n*a pu créer un germe ni faire naître un brin d*herbe. Sans doute cette naissance et cette mort du corps sont couvertes d'un voile que nous n'avons pu lever : cette âme, nous ne l'avons pas vue venir, nous ne la voyons pas s'en aller, mais lorsque son effet nous reste» quand la création survit, quand cette population de la terre, si vous la prenez dans son ensemble, bien loin de diminuer, semble augmenter encore, enfin quand cette vie vous la voyez partout, que me parlez-vous de mort ou d'anéantissement? Si la mort était réelle, si elle anéantissait la vie, d*où viendrait donc celle qu'on voit sans cesse combler les vides? A chaque dissolution de la forme, il faudrait donc admettre une nouvelle émission d'âmes, une création spéciale? Tout recommencerait comme aux premiers jours du monde? Mais à quoi bon détruire sans cesse pour reconstruire sans cesse, défaire pour refaire et ne pas refaire mieux ? Est-ce là un système admissible? L'être humain qui agirait ainsi serait tenu pour insensé ; et c'est le rôle que vous donneriez à la Divinité (1)1

Mais la raison nous dit et la nature nous prouve que les choses ne sauraient se passer ainsi, parce que la vie c*est l'action, que l'action c'est le progrès, que tout mouvement rétrograde est un pas hors de cette vie, un effort vers le néant. Or, il est évident que si la dissolution du corps entraînait l'anéantissement de l'âme ou

(I) Nous avons dit qu'on n'avait jamais rencontré deux hommes vivants parfaitement semblables; mais ce qu'on ne saurait affirmer, c'est que cette analogie ne se présente pas après la mort, et qu'un homme existant ne soit pas la représentation exacte d'un homme qui n'est plus.

si, sans Tanéantir, il changeait rindividualité, ou bien, comme le voulait la métempsycose, si Tâmc allait habiter un autre corps (i) qui ne serait ni son œuvre ni son expression, tout progrès ainsi limité à une seule phase de la vie serait encore, sinon Timmobilité, du moins une action bien incomplète.

Sans doute la dissolution des corps est incessante, mais la renaissance Test aussi. Ce n'est pas l'être qui renaît, ou plutôt rien ne renaît ici : c'est cette âme qui, débarrassée de sa partie grossière ou de ces éléments ajoutés à sa substance réelle ou celle qui ne meurt pas, réunit de nouveaux éléments par une attraction qui est propre à tout ce qui a vie.

On objectera que cette Taculté de Tâme est une hypothèse, qu'on ne voit pas par quel mécanisme, par quelle force concentrique, parquette puissance absorbante elle arriverait à ce résultat. — Je réponds: si vous n'analyses pas la cause, vous en voyez les effets, et, nonobstant la Science et ses efforts, nous en sommes là comme sur bien d'autres choses.

Qu'est-ce que la vie dans la matière? — Une attraction continue. C'est ainsi que se posent, croissent et se développent tous les corps animés Quand l'attraction cesse, la décroissance est proche ; la dissolution suivra.

(1) Nous u'avons jamais, dans notre livre de la Création^ rien dit qui pût faire croire que nous adoptions le système de la métempsycose ; nous le repoussons, au contraire, comme irrationnel ou tendant au matérialisme. Voilà ce que nous y disions et ce que nous répétons ici : « L^étre, émanation dVn haut, fraction de Dieu, est luî-niéme Parchitecte ou le créateur de son corps. Il a pour aides la liberté, Tintelligence et Tinstinct, et pour incitants, les besoins, le désir et la volonté. »

Débarrassée de son enveloppe usée, si Fâme ou le principe vital ne s'endort pas, l'attraction recommence, et un nouveau corps va paraître.

Pour qu'il en soit ainsi, il faut non-seulement que la dissolution du corps n'entraîne pas celle de Tâme, mais qu'il lui reste, après cette dissolution, une faculté d'action, ne fût-ce que celle que nous conservons dans le sommeil ou le somnambulisme: or, il n'y a pas d'action complètement immatérielle, car, quelle qu'elle soit, elle s'applique sur un objet, un être ou un élément. 11 est non moins indispensable que l'organe ou l'instrument de cette action soit palpable lui même : ce que je touche, me touche. Pour un contact, il faut au moins deux corps, et ils sont ou ont été partout où il y a une action. Sans cette coexistence ou celle d'un corps et l'élément sur lequel il agit, il n'y a pas d'œuvre possible. — Vous ne voyez, direz vous, ni ce corps ni l'élément. — Mais l'action vous prouve leur présence : où se prononce un effet, il existe ou a existé une cause, et il n'y a pas plus de cause que d'effet sans que la matière n'y ait part.

Gardons-nous de croire que nos yeux , nos instruments et nos analyses nous montrent tout : nous ne voyons en réalité que la moindre partie de ce qui est. Certains êtres infimes, que nous dédaignons, ont des sens de beaucoup supérieurs aux noires, et s'ils pouvaient rendre compte de ce qu'ils voient, touchent et sentent, grande serait notre surprise; ils nous en apprendraient, en une heure, davantage que nos plus habiles démonstrateurs ne l'ont pu faire dans leur vie entière.

N'avançons donc jamais qu'une chose n'est pas parce qu'elle nous échappe. Si nous admettons qu'elle peut

être, ne la désignons pas sous le titre de pur esprit, c'est-à-dire d'un esprit sans matière. L'absence absolue de matière n'est rien autre que le vide : or, le vide, c'est la négation de toute chose ou le néant. Ce n'est pas même le chaos : avec le chaos, Dieu a fait le monde ; avec le vide, il n'eût pu rien, pas même être.

Le corps de tous les individus terrestres, ne perdons pas ceci de vue, se compose de deux parties : la partie visible ou cette enveloppe que nous voyons naître, se développer et se dissoudre pour rentrer dans la masse élémentaire dont elle provient; la partie invisible ou qui ééhappe à nos sens, bien qu'elle soit corps et matière elle-même, mais matière individuelle qui ne provient que de la masse et qui n'y retourne pas, matière indivisible, indestructible , inaliénable , parce qu'elle est celle de l'âme, du moi, de la vie, ou l'analogie de la substance divine.

J'ai déjà dit toutes ces choses, qu'on me pardonne ces répétitions, elles sont fatigantes, je le sais, mais dans ces matières abstraites on est contraint, sous peine d'être inintelligible, de rappeler souvent le point d'où l'on est parti, celui où Ton veut aller et les principes sur lesquels on s'appuie.

Pour rentrer dans la question principale, les idées innées ou la mémoire antérieure, je vous demanderai si, à ce moi immortel, vous ôtez cette mémoire ou son action; si vous ne croyez point que la vie de Tàme ne consiste pas seulement dans cette phase d'un jour; si, en reconnaissant que ces phases sont infinies, vous ne voulez pas admettre que les actes de l'une influent sur rétat de Tautre, enfin si vous pensez que la mort ou ce que nous nommons ainsi a fait table rase de tous les

penchants et affections de Tâme et que rten ne reste de ses actes précédents, entre cet oubli complet, celle annulation du passé et la mort réelle ou absolue, quelle différence verriez-vous? L'être qui interviendrait, eût il le même corps, n'en serait pas moins un autre être absolument étranger à son précédent. La mémoire ou la conscience constitue donc ici l'identité ou la continuation de l'individualité. C'est la mémoire qui fait le moi, comme c'est l'intelligence qui fait la vie. L'être qui ne sait pas qu'il a été ni qu'il est et qui ne peut le savoir, n'est réellement pas : ce n'est que l'ombre ou l'apparence d'un être.

Que résulte-t-il de ceci? — C'est que si cette mémoire rétrospective ou la survivance du souvenir n'existe pas, si tout le passé, y compris ce souvenir, s'anéantit avec le corps sans qu'il en reste rien dans l'âme, par cela même il n'y a plus d'immortalité de l'âme, ni conséquemment de responsabilité de ses œuvres. Alors qu'importe à l'être de faire le bien ou le ipal, et que deviennent la religion et la morale?

Puis, je le demande encore, sans cette mémoire d'oulre-tombe, comment expliquer ces qualités si diverses, ces facultés souvent si puissantes qui se mani» festent et se prononcent, même avant Tâge dit de raison, chez certains cerveaux précoces qui comprennent et qui font ce que nul, en cette vie, ne leur a enseigné? Qui n'a entendu de ces nourrissons, parlant à peine, poser des questions si étranges, si complexes, si profondes même, que les auditeurs stupéfiés ne savaient que leur répondre?

Si les facultés, les penchants, les passions, les goûts, les souvenirs d'une vie passée n'étaient pas pour beau-

coup dans ceux d'une vie présente, si tous, partant du même point, nous naissions sans précédent, qu'on me dise d'où vient cette dissemblance innée de caractères et de ûgures, dissemblance si grande, si générale et, par cela même, prouvant si nettement Tinégalité du principe» que sur les douze ou treize ceut millions d'êtres humains qui composent la population de la terre, il serait probablement impossible d'en trouver deux complètement pareils de physionomie, d'esprit et de caractère. Une telle disparité n'est-elle pas l'argument le plus fort qu'on puisse présenter contre une origine improvisée et toute matérielle? Gomment voulez-vous que tant d'efrets si divers et si complexes puissent émaner d'une cause unique, et d'une cause aveugle et inerte? Comment croire que la vie est un élément collectif ou, comme l'océan, un gouffre où chacun puise et retombe? Ou bien en ferons-nous un jeu, une loterie, et de la justice distributive une roue de fortune? — Non, il n'en est pas ainsi. La vie, c'est l'individualité qui est elle et ne peut être une autre; l'individualité qui s'éveille, mais qui ne nait pas. La vie, c'est l'intelligence, cette conscience du vrai et du juste qui nous fait repousser ce qui n'est ni l'un ni l'autre (0«

Cette dissemblance d'individu à individu existe également dans les races inférieures: une abeille reconnaît une abeille au milieu de nnWe autres, et une fourmi, sa compagne de fourmilière. L'hirondelle ne s'y trompe pas davantage, et sait très-bien distinguer, lors de

(i) Celle répugnance du mensonge est innée ; elle se fait senlir chez le plus petit enfant: par cela n^éme qu'il a Fintuition du vrai, ii a la prévision du faux, et s'aperçoit bientôt quand on le trompe.

l'assemblée qui précède le départ, celles avec lesquelles elle doit voyager pour arriver au même village, au même toit, et retrouver leur abri commun.

Si la forme proveoait d'une cause unique, si elle n'était que le résultat du moule et du principe générateur, tous les rejetons d'un même couple seraient physiquement semblables, ou s'il y avait quelqu'inégalité de conformation, on pourrait l'attribuer à une cause accidentelle ou purement élémentaire. Hais une telle cause ne serait pas admissible quant à l'inégalité in- . tellectuelle : la physionomie ou l'expression du visage, de la bouche, des yeux surtout et du regard, ce rayon de rame, ne peut venir de l'élément grossier. Ce regard seul prouverait l'âme. Ceux qui ont dit que les animaux n'en ont pas, n'avaient donc jamais vu leurs yeux: ils y auraient lu la reconnaissance d'un bienfait, d'une caresse, ou le reproche .d'un abus de la force et d'un traitement injustement cruel. Oui! le regard nous montre lame, et en nous la montrant, nous montre Dieu.

Tous les raisonnements du monde ne prouveront jamais qu'un résultat vivant et intellectuel puisse sortir d'une cause inintelligente ou morte, cl qu'un principe égal produit deux effets qui sont l'inégalité même. L'être a acquis seul sa raison, ou on la lui a donnée. — On la lui a donnée, direz vous, et le donateur c'est Dieu. — Mais quand? Est-ce avant ou après sa naissance? Si c'est avant, lêtre existait donc. Si c'est après, c'est donc dans le sein de sa mère, ou au moment où il a vu le jour. — Ici encore, je vous demanderai si la conception et la naissance sont sans antécédents? Si des êtres destinés à Timmortalité sont ainsi improvisés

corps et ftme, pourquoi, lorsqu'ils ne sont pour rien dans cette mise en scène, et qu'ainsi créés d'office et jetés à la vie, ils n'ont pas plus de mérite ni de droit l'un que l'autre » pourquoi , dis-je , cette répartition inégale des qualités physiques et morales? A l'un la force et la beauté, à l'autre la faiblesse et la laideur; à celui-ci l'intelligence, à celui-là l'idiotisme.

Mais ce n'est rien encore : j'en vois naître avec tous lés bons penchants, et d'autres avec tous les mauvais. Si cette propension au bien ou cet entraînement au mal n'est pas motivé par une existence antérieure, s'il n'en est pas la conséquence, s'il n'y a là, comme le voulaient les anciens, que l'arrêt du destin, si la fatalité remplace la Providence, enfin si tout est hasard ou accident, même la vertu, comment voulez-vous que ce soit l'œuvre de Dieu? Non, le principe du bien ne peut concourir au mal. Le bon sens nous dit que là où l'œuvre pêche, Dieu n'est pour rien ; que c'est l'offenser que de lui attribuer ce qui serait injustice et folie. Injustice, parce que l'équité lui défendrait de juger par la même loi des êtres qu'il aurait doués et prédisposés si inégalement. Folie, parce que d'un tel système il ne résulterait que désordre et confusion, état pire que le chaos des éléments, car ce serait ici celui de l'intelligence et l'anéantissement de la conscience (I) sans laquelle il n'y a pas d'être possible ni dans le ciel ni sur la terre.

(1) Le plus infime des vermisseaux a la conscience de son être ; t{ sait qu'il existe. Preuve: c'est qu'il défend cette existence et prend, dans la mesure de son intelligence, tous les moyens de la conserver. S'il n'avait pas cette conscience de lui-même, il ne saurait avoir celle de l'existence des autres. Ne connaissant ni ce qu'il est ni ce que peut êtri' ce qui n'est pas lui, qae pourrait-il ? Et quelle diffé ence y aurait-il entre une telle créature et la ma-

La mémoire, mère de la conscience, est donc une des conditions essentielles de la vie morale comme de la \ie physique. Sans elle, tout s'arrête: c'est le souvenir qui fait la force de Dieu même. On peut sentir sans la mémoire, mais sans elle la sensation n'a sur le moral qu'un effet éphémère et, par cela même, stérile, puisqu'il ne peut amener ni la réflexion, ni la combinaison des idées, laquelle n'a lieu que par leur contraste ou leur rapprochement. Sans la mémoire , il ne peut y avoir ni science, ni prévoyance, ni prévision du danger, ni conséquemment des moyens de s'en garer. Aussi n'estil aucun être vivant qui n'en soit doué, et chez qui elle ne se développe à mesure que ses sensations s'étendent, comme elle s'affaiblit et se voile quand ses sensations s'engourdissent. Elle peut sommeiller longtemps, mais vient toujours l'instant où elle se réveille.

La mémoire se compose des souvenirs contemporains ou de la vie présente, et des souvenirs des phases diverses de la vie passée, souvenirs que nous nommons innés, et qui sont le retentissement et la continuation des émotions douces ou cruelles que nous y avons éprouvées.

De ces réminiscences de la tombe nous sentons souvent les effets sans nous en rendre compte; nous les qualifions de pressentiments, de prévisions, d'inspirations, etc. Ceséclairs de contentement ou ces accès de tristesse qui se manifestent en nous sans que nous en sachions la cause, ne sont encore qu'une suite des émotions d'une existence écoulée. Dans nos songes, nous revoyons

tière inerte? Nous le répétons donc : la vie, c'est V intelligence. Nul lie possède Tune sans fautre. L'intelligence est représentée à tous SCS degrés par des myriades d'êtres divers, mais il n'y a ni ne peut y avoir d'êtres inintelligents.

des lieux et des êtres d'un autre inonde et d'un âge depuis longtennps passé.

On pourrait comparer la mémoire à la photographie . Pimage de ce qui nous frappe soit par la vue, soit par l'ouïe, par Todorat ou le toucher, soit par leffet seul de l'imagination, reste plus ou moins longtemps gravée en nous, selon que l'impression a été forte ou légère.

L'idée fixe, quelle qu'en soit la cause ou le mobile, amour, haine, crainte, espoir, regret, remords, est un effet de la mémoire qui s'immobilise sur un point. Quand un souvenir s'attache ainsi à nous, on sait combien il agit sur nos organes qu'il modifie et altère, même en un temps assez court.

C'est aussi de la mémoire surexcitée et délirante que naissent ces hallucinations, ces apparitions, ces fantômes, vains prestiges dont la fausse science a souvent abusé.

Celte fixité de l'âme sur un point peut survivre à la dissolution des organes, ce qui serait une des causes de l'imbécillité ou de la monomanie native. Tel individu est poète, peintre, sculpteur, musicien en naissant, non que cette faculté se soit improvisée en lui, mais parce qu'il existait des précédents et qu'il avait déjà pratiqué l'art pour lequel il se sent de l'aptitude ou qu'il l'avait désiré, et que ses réflexions et conséquemmént ses souvenirs s'étaient portés de ce côté. Ces souvenirs ayant survécu, c'est sous cette impression que l'âme a dû reconstituer son nouveau corps (1).

(l) Chacun fie nos organes représente en quelque sorte une page (lu grand livre de la mémoire où les sens, mus par Tintelligonce et ses instincls, inscrivi'nt tour à tour leurs impressions et les effets qu'ils reçoivent des choses extérieures.

Nos propensions ou nos penchants innés, cette aptitude à certaines choses, ce goût pour tel ou tel art, cette facilité que nous trouvons naturellement à Texercer, tandis que d'autres y rencontrent des difficultés insurmontables, doivent être la conséquence d'une étude , d*un savoir, d'une pratique antérieurs et de l'expérience qui nous en reste.

Ce concours de circonstances n'a pi^s dû non plus être étranger à notre conformation. Nos organes se sont constitués d'après nos souvenirs, ils se sont mis à la mesure de notre vocation, enfin le désir d'y réussir les a disposés de manière à arriver à cette réussite (I).

Cette reconstitution des organes par l'âme, toute étrange qu'elle puisse paraître, est pourtant rationnelle. Si cette âme est, comme on l'a dit, responsable de ses actes, si elle est punie ou récompensée d'après l'usage qu'elle fait de ce corps, si la conscience n'est pas un mythe, ce corps doit être un instrument passif qui ne doit influer en rien sur le mérite et le démérite de l'œuvre.

Mais s'il en est autrement, si ce corps mortel a une action sur Tâme, si, d'un autre côté, c'est un organe imparfait qui ne répond pas aux facultés de cette âme, un instrument qui, n'étant pas à sa hauteur, est impropre à exécuter sa volonté, s'il est moins, pour cette âme, un moyen et une aide utile qu'une gêne et une entrave, s'il peut enfin être pour elle une cause de malheur ou de tourment, la raison nous dit qu'il ne peut lui avoir été imposé, ou s'il l'était, ce ne pourrait

(1) Ceci se passe même sous nos yeux, et Ton peut reconnaître à la conformation de la main et aux modifications qu'elle a subies Fart ou le métier qu'exerce un homme.

être que comme punition et expiation du mal qu'elle aurait commis.

Il en est de même des penchants de Tàme : bons ou mauvais, elle ne peut les devoir qu'à elle-même. Mais quelque puissants qu'ils soient, n'oublions pas qu'ils ne sauraient être invincibles : où la volonté s'arrête, l'être cesse. Ses actes ne sont plus les siens: il n'est qu'un outil, qu'une machine irresponsable, et il reste tel tant que son libre arbitre ne lui est pas rendu.

C'est donc ce libre arbitre ou l'intuition du bien et du mal et la faculté de choisir qui distinguent l'être de l'élément inerte (1); et c'est de l'usage qu'il fait de cette faculté que dépend son avenir. S'il n'en était pas ainsi, pourquoi aurait-il en lui ce sentiment du juste et de l'injuste? A quoi bon cette distinction entre le bien et le mal, si les conséquences étaient les mêmes ou s'il n'y avait, en résultat, ni bien ni mal? Cette conscience ne serait donc qu'une déception, et la mémoire, cette inscription, cette stéréotypie du passé, qui fait la joie des bons et le désespoir des méchants, ne serait qu'un vain mirage.

Non ! la raison repousse de telles croyances, et cette raison même serait ici une anomalie, si l'organisateur de l'univers nous l'avait donnée seulement pour que nous jugions de son impuissance et de l'imperfection de son œuvre. U nous aurait ainsi créés plus sensés et plus équitables qu'il n'est lui-même, et doués de cette science du bien et du mal qu'il ne posséderait pas, ou ce qui

(1) On objectera que Tétre infime n'a pas cette faculté. Je réponds qu'à un degré quelconque, elle existe dans tous les êtres, sinon ils ne seraient pas des êtres. Le fussent-ils, ils ne pourraient pas vivre même un jour.

serait pis encore, qu'il posséderait sans en tenir compte!

Voilà pourtant la suite d'aberrations où nous entraînerait le matérialisme ou la foi à l'omnipotence de la matière et à sa puissance créatrice.

Élément de création, mais élément passif, la matière ne peut rien créer elle-même. Aidant au réveil du germe et au développement de la vie, elle ne donnera pas la vie. Inintelligente, ininstinctive, elle ne fera ni l'instinct ni Tintelligence, parce que rien de tout cela n'est en elle. Preuve : c'est que l'être humain qui en dispose, qui, la modifiant a son gré, en édifie des cités, qui d'une montagne fait une plaine et jette une mer dans une autre, cet être humain, avec toute sa science et sa force, n'a jamais pu faire un germe ni un œuf et ne le pourra jamais, et, pas plus que lui, les êtres les plus rapprochés de Dieu, parce que ce pouvoir est à Dieu seul, source de la vie et duquel émane tout ce qui pense, veut et agit.

Entre la matière et l'esprit, il y a donc une barrière infranchissable : l'une ne peut jamais devenir l'autre, et quand ils s'unissent, ce n'est que pour un temps. L'homme ici est impuissant : où la matière obéit en esclave, Tespritlui dit: halte-là! Non-seulement il ne peut rien animer, mais il ne pourrait pas même communiquer une idée à un être chez qui l'analogie ou le principe n'en est pas. Il éveille cette idée, il la féconde et l'élcnd, mais il ne la crée pas. Toute la science du monde n'apprendra pas à un éléphant ce que c'est que la lune : c'est, pour lui, une lanterne comme une autre.

Si nous naissions de l'élément inerte, comment des aspirations ou des désirs immatériels pourraient -iU surjgir en nous? Co^iment aurions-nous rêvé l'âme? U

n'y a qu'une âme qui puisse imaginer l'âme, qu'un Dieu qui puisse inventer Dieu. Si c'eût été un homme, par cela même, il serait devenu Dieu, c'est-à-dire l'être qui aurait eu la plus haute pensée qu'un être puisse avoir, et il l'aurait eue en dépit de cette matière dont il aurait spiritualisé l'essence : n'en pouvant tirer ce qui n'y était pas, il aurait changé sa nature et lui aurait communiqué la sienne.

L'élément terrestre, qui domine encore en nous, nous pousse plutôt au sensualisme ou vers la terre que vers le ciel. Toute domination répugne à notre orgueilleux égoïsme : fort oii faible, l'être terrestre est porté à décliner une supériorité quelconque; il la jalouse, il la craint, il la fuit et la brise s'il le peut. Gomment l'auraitil imaginée? Quel attrait pouvait l'y porter, quand c'était une digue qu'il élevait contre sa liberté et une épée de Damoclès qu'il suspendait sur sa tête? Je ne saurais donc admettre que l'idée de Dieu puisse naître dans un être né en dehors de l'action de Dieu, et moins encore dans un univers où il n'y aurait pas de Dieu et où il n'y en aurait jamais eu. Un être, un seul, qui, dans cet univers, en aurait eu la pensée, prouverait, par cette simple révélation, que Dieu existe, parce que la portée intellectuelle de l'être peut atteindre à tout ce qui est, mais non aller au delà; bref, nous croyons en Dieu et à l'esprit, non-seulement parce que Dieu et l'esprit sont, mais parce qu'il y a enir'eux et nous une analogie. Il ne peut y avoir de perceptible et d'imaginable pour l'être que ce qui n'est pas hors de rapport avec sa nature. Jamais vous ne ferez comprendre à un ours, bien que vous le fassiez danser, ce que c'est que la danse, ni à un chien ce que veut dire le jeu de domino auquel

vous le condamnez à faire semblant de jouer : ils n'y verront que les instruments de leur supplice.

Nous avons dit que les animaux pouvaient s'élever jusqu'à la raison et dans notre livre de la Création {i) nous en avons donné de nombreux exemples ; nous en ajouterons ici quelques-uns. -

L'animal, quelque peu intelligent qu'il soit, n'en a pas moins une série d'idées. Avec une seule, il ne pourrait vivre: vivre, c'est comparer, c'est juger, c'est mesurer une sensation, puis une autre; c'est peser deux contraires, le bien et le maU le plaisir et la douleur, qui sont les deux mobiles de toutes les variations de l'instinct -et aussi de tous les calculs de l'intelligence. Néanmoins, il est des instincts qui doivent être et rester les mêmes, parce qu'ils tiennent à la localité ou à l'élément, et qu'ils ne se modifient qu'avec lui.

Les organes des sens sont la conséquence des éléments dans lesquels nous vivons ou des causes et effets qui nous entourent et nous frappent. Nous avons l'organe de Todorat, parce qu'il y a des odeurs (2) ; celui de la vue, parce qu'il y a quelque chose à voir; celui du goût, parce qu'il y a des mets et des fruits à goûter*, celui du

(1) Voici les titres des chapitres, tomes 3 et i, qui traitent des animaux : Des animaxAX. — De leurs associations et de leurs voyages, •— Des arts chez les animaux, ~ De leur esprit de cakuL — De leurs facultés morales, — De la paternité, de Vamour et de Vamitié chez les animaux, — De leur esprit d'ordre et de propriété, ^ De leurs vertus et de leurs vices,

(2) 11 est évident que ces effets des éléments ont existé ayant les organes qui activent les communications avec ces effets et nous en facilitent l'application. Ce n'est pas le nez qui a fait les odeurs, ni le palais les saveurs, etc. Dans d'autres éléments, il y aurait d'autres organes, et conséquemment d'antres instincts.

toueher, parce qu'il est des objets palpables: sinon, à quoi bon? C'est l'intelligence qui a saisi ces effets, en a éprouvé un bien-être, en a compris l'utilité et, par l'attraction du désir ou d'une volonté continue, en a progressivement produit les organes qui sont devenus les instruments actifs de l'instinct. L'être crée donc luimême ses organes, mais il faut qu'il crée aussi, lorsque réiément extérieur ou la localité ne les lui fournit pas, les moyens de les appliquer ou de les mettre à la mesure de ses besoins, afin d'en tirer le parti que son instinct ou le sentiment de sa conservation lui indique*, il faut enfin qu'à ses organes naturels il en ajoute de factices (i). La nature a couvert le corps de l'oiseau de plumes et de duvets qui ne servent pas à son vol et qui ne sont destinés qu'à garantir sa peau du froid, de l'humidité ou de l'ardeur du soleil -, mais expérience faite, cet abri ne lui suffisant pas, il a su s'ep ménager un autre sous l'ombrage des arbres ou dans des excavations qu'il dispose a cet effet, enfin il s'est arrangé un nid. Le castor s'est bâti une cabane-, l'abeille^' une ruche ; le ver à soie a fait un cocon sans lequel son corps n'eût pu venir à bien.

L'araignée crée aussi sa toile, parce que sans cette toile elle ne pourrait vivre. L'instinct ou l'art de la fabriquer est une des conditions de son existence : c'est une suite, une addition nécessaire à sa forme, un pro-

(i) Ccbi ainsi que Thomme, pour donner plus de puissance ou de porlée à sa niaiu, y a ajouté des outils qu'il a tirés, il est vrai, des éléments extérieurs, mais certains animaux les tirent de leur propre fond. D'autres font comme uous, ils les construisent avec les matériaux qu'ils réunissent : ainsi font le fourmi-lion et autres iusceles trapeurs ou tendeurs de pièges.

longement de ses organes ou un membre de plus qu'elle y ajoute, membre fragile sans doute, mais qu'elle peul reproduire, parce qu'elle en a l'élément en elle, et qu'elle le reproduit non point par un instinct aveugle, mais en le modifiant de forme, de force, d'étendue, selon la place où elle le tend et les insectes qui s'y montrent et qu'elle veut prendre. Dans cette besogne, qui a bien ses difficultés, on voit des araignées qui réussissent mieux les unes que les autres, parce que chez elles, comme chez nous, il y a des capacités bien diverses.

Il en est de même chez tous les animaux : ils savent plus ou moins bien disposer leur gîte, leur terrier, leur nid, et s'y établir, eux et leur progéniture. Demandez aux ménagères si les bêtes de la basse-cour ont toutes la même dose de bon sens et des qualités égales : elles vous répondront qu'elles ont chacune les leurs, qu'il y en a de douces et de méchantes, de tristes et de gaies, de fines et de sottes.

11 viendra un temps où l'on classera les espèces, moins d'après leur couleur, leur plumage, leurs écailles ou leur test, que d'après leurs instincts, leurs penchants, leurs qualités, enfin la nature et la mesure de leur intelligence, classement beaucoup plus logique, puisqu'il indiquerait nettement leur place dans l'échelle intellectuelle.

11 en serait peut être de même dans l'échelle anatomique. Chez tous les animaux, quel que soit l'élément qu'ils habitent, mammifères, oiseaux, poissons, reptiles, insectes, on rencontre, nonobstant la différence d'espèces et de figures, des analogies d'habitudes, de goûts, de passions, d'instincts : ils ont, sous des formes diverses» des moyens rapprochée d'attaque et de défense.

et jusqu'aux mêmes ruses pour surprendre leurs ennemis ou pour leur échapper. Ces rapports de caractères indiquent nécessairement des rapports organiques : ayant une même somme d'intelligence, leur constitution doit se ressembler sur quelques points.

Nous avons vu que l'instinct, chez certaines espèces, semble agir en dehors de l'intelligence, mais que Tintelligence ét,ait, néanmoins, le point de départ de cette action. Il est [des animaux vivant en société dont les actes et les œuvres se répètent avec une régularité telle, qu'on les a qualifiés de machines agissant ainsi qu'un ressort et sans avoir la conscience de ce qu'ils font, et l'on a cité les abeilles et l'arrangement uniforme de leurs rayons.

Je répondrai d'abord, puisqu'il s'agit des abeilles, que cette uniformité de leurs cellules n'est pas aussi invariable qu'on l'a prétendu, et les apiculteurs vous diront qu'elles savent très-bien en varier la forme selon la disposition du local.

Ce n'est pas non plus les yeux fermés qu'elles vont à la récolte du pollen : elles se connaissent en fleurs aussi bien que nos plus fins herboristes. Il est des plantes, et des mieux fleuries, sur lesquelles vous ne les rencontrerez jamais, sachant très-bien que ce qu'elles pourraient y recueillir n'est pas propre à leur œuvre. Sur d'autres fleurs dont les qualités leur sont moins connues, parce qu'elles appartiennent à des espèces exotiques ou nouvellement importées dans le pays, vous les verrez se poser avec une certaine défiance, puis s'y réunir, se consulter, faire enfin une sorte d'expertise ou d'enquête. Est elle défavorable, elles s'éloignent, et la plante reste en quarantaine jusqu'à nouvelle analyse.

Lorsque, le matin, elles quittent la ruche pour procéder à la cueillette, ne croyez pas qu'elles vont tou|tes envahir le même jardin ^ non , elles se partagent le terrain, puis font un sous partage des plantes, enfin une dernière répartition, celle des fleurs Voyez -les aussi calculer la charge de butin que chacune peut ern* porter sans que son vol en soit retardé, puis s'orienter pour regagner la ruche.

Dans tout ceci, il faut bien voir autre chose que le jeu d'un ressort. Que Timitalion y entre pour une part, c'est aussi ce que nous voyons chez les hommes; mais ceci ne doit pas nous empêcher de reconnaître qu'un instinct fort rapproché de la raison, si ce n'est pas la raison même, a présidé, chez ces animaux, à la formation de leurs sociétés, et préside encore à leur maintien.

Je ne vais pourtant pas jusqu'à prétendre que l'animal, même le plus intelligent, puisse faire ce que fait l'homme, même le plus borné; non, pas plus qu'un veau ne peut faire ce que fait un singe. A chaque race sa capacité, à chacune les organes qui en indiquent la mesure : on ne fera pas avec une flûte ce que l'on fait avec un orgue. Nulle créature enfin nef peut aller au-delà de la portée présente de son être que représente toujours sa forme (I).

(1) Il ne faut pas oublier qu'il n'y a, pour nous, d'appréciable ou de visible qu'une partie de cette forme. Nous avons dit que le corps des êtres était composé de deux éléments : Tun terrestre, et l'autre extra terrestre qui est Téléaiont essentiel ou celui de la vie et de l'intelligence. Celui-ci échappe à nos yeux et à nos instruments. La chimie et Tanatomie nous ont mis sur la voie, mais n'ont encore pu rien résoudre, et jusqu'à ce jour, non-seulement nous n'avons pas pu saisir ce principe vital, mais nous ne savons pas même où est son sit^ge, et s'il est en nous ou hors de nous.

Pour revenir aux animaux vivant en société ou se livrant à des travaux d'ensemble, il est évident que leur constitution et leur instinct de race sont ici pour beaucoup^ mais cet instinct suffirait-il à une abeille novice et isolée? Elle pourrait essayer de se faire une cellule, mais elle la ferait mal. Entourée de ses compagnes, c'est autre chose: ainsi réunies, elles se conseillent et s'entendent. Les anciennes guident les plus jeunes et les aident de leur expérience, car les animaux ont aussi leurs professeurs, et renseignement mutuel existait chez eux bien avant qu'il n*eût paru chez nous.

Si c'est là de l'instinct aveugle, si c'est aussi sans s'en rendre compte que les fourmis construisent leurs couverts et leurs camps retranchés, si c'est sans y voir ni savoir ce qu'elles font que les termites élèvent ces édifices où tout est prévu pour la défense, pour la santé et le bien-être des habitants, si c'est là, dis-je» de l'instinct aveugle, on pourra le comparer à celui des somnambules qui font leur ménage en dormant.

Si l'on n'admet pas que l'animal puisse communiquer son instinct à un autre ou qu'il ne Ty initie pas, on reconnaîtra au moins qu'il peut l'y perfectionner et lui en indiquer toutes les pratiques et toutes les ressources. J'ai vu des chattes donner à leurs chatons des leçons de gymnastique, et leur apprendre à sauter de bas en haut sur des meubles et des appuis de fenêtres en les faisant commencer par les moins élevés. Je les ai vues aussi leur apporter des souris ou de jeunes rats vivants pour leur enseigner à les guetter, les poursuivre et les prendre.

L'hirondelle, par des vols d'essai, apprend à sa couvée h voler et à chasser avant de lui donner la clef des champs.

Qui niera qu'il n'y ait là de la prévision, et d'où peut-elle naître, sinon du souvenir ou de la réOexion? Lorsqu'il y a un choix à faire, tous les animaux hésitent: hésiter c'est réfléchir, c'est peser le pour et le contre, c'est balancer la chance des profits et des pertes, c'est compter enfin.

Quand votre écureuil ou votre singe va cacher quelque friandise qu'il garde pour un régal futur, ôtezla de la place où il l'a mise, et regardez sa mine lorsqu'il ne l'y retrouve plus; on ne saurait s'y tromper, c'est absolument celle d'un avare à qui on a volé son trésor.

Est-ce que cette poule ne sait pas compter lorsqu'elle s'aperçoit immédiatement que sur une douzaine de poussins, il lui en manque un, et qu'elle reconnaît tout aussi vite, si un intrus est venu s'adjoindre à sa famille, qu'elle en a un de plus? Elle ne manquera jamais de le chasser, sachant très bien qu'une treizième part diminuera d'autant les autres.

Elle est non moins bonne calculatrice quand il s'agit de répartir les pitances : chacun aura la sienne : pas une de plus, pas une de moins.

Elle a aussi sa conscience et le sen(iment du juste et de l'injuste : un des poussins veut-il prendre deux parts, elle s'y oppose ; insiste-t-il, elle le corrige.

De même que dans toutes les espèces avancées, il y a, chez ces gallinacées, des caractères très-divers et une mesure d'habileté fort inégale. C'est surtout à l'époque de l'incubation qu'on peut s'en apercevoir: en qualités de ménage, il y a autant de différence d'une poule à une poule que d'une femme à une autre femme. Une bonne couveuse commence par s'assurer si les œufs qu'on lui confie sont convenablement placés dans le nid

et si elle pourra les couver tous. S'ils ne le sont pas, elle les dérange légèrement avec son bec et les remet ensuite dans Tordre qu'elle juge le plus convenable. L'incubation commence : elle les retourne de temps en temps pour que la chaleur puisse les pénétrer dans tous les sens. Lorsque la faim la presse et la force à se lever pour aller manger, on voit son anxiété et sa hâte à saisir quelques grains pour retourner immédiatement à son œuvre. 11 en est même qui se laisseraient mourir sur leurs œufs, si on ne leur apportait pas leur provende.

Ainsi fait la bonne couveuse, sans jamais casser d'œuf et sans qu'il y ait rien à refaire à son arrangement, et gardez-vous de le tenter : vous ne feriez pas mieux qu'elle, et vous pourriez faire plus mal.

La couveuse médiocre s'occupe également de son arrangement, mais il laissera à désirer. Aussi elle accepte les rectifications, ce que la bonne couveuse ne souffre point patiemment ; elle a la conscience de son droit et de son talent.

La mauvaise couveuse pose mal ses œufs ou les accepte tels qu'elle les trouve. Si elle se décide à les mettre en ordre, elle s'y prend mal, elle en casse par sa maladresse, et, finalement, on est obligé de les lui ôter et de les confier à une autre.

Verrait-on de semblables dissemblances de conduite entre animaux d'une même race, s'ils étaient dirigés par un instinct machinal? Une mère ferait comme l'autre : elles seraient toutes bonnes ou toutes mauvaises. Mais ici, comme chez nous, s'il y en a de natures fort diverses, il faut bien reconnaître, à la honte de 1 li'/manilé, que ces mères négligentes ou vicieuses sont

moins communes chez les bêtes que chez les hommes. Il est rare que les animaux abandonnent leur progéniture, et quand ils le font, ce sont par des causes presque toujours indépendantes de leur volonté (1). Mais les exemples de ceux qui bravent tous les dangers pour défendre les leurs, les venger si on les maltraite, ou les délivrer si on les relient en captivité, se voient tous les jours. J'avais chez moi une femelle de hérisson prise dans un pré voisin de la ville. Elle s'était acclimatée au logis. Libre dans un jardin, elle y trouvait sans doute une nourriture à son gré, et j'avais été plus d'une fois frappé de son embonpoint. Un matin, j'en eus l'explication en la voyant suivie de quatre petits qu'elle avait mis bas la veille ou dans la nuit. Bonne mère, elle s'acquittait de ses devoirs de nourrice avec un soin édifiant Pourtant un jour je ne la vis plus, et il ne restait que trois petits. Ainsi délaissés, je crus qu'ils allaient mourir; cependant ils continuèrent à se bien porter. 11 était évident que la mère rentrait la nuit dans le jardin pour les allaiter, mais d'où venait-elle? Quelques

(1) La domeslicitë ou la captivité a changé la nature des animaux: il en est qui tuent leurs petits, mais du moins on n'en cite pas qui, comme certains monstres à face humaine, se plaisent à torturer les leurs. L'homme est ici au-dessous de la béte. C'est que la bête ne surexcite pas ses passions ou ses mauvais penchants par des moyens factices, et ne boit que de Teau. On n'a jamais vu d'espèce animale s'étioler et se détruire par des excès continus ou une mauvaise hygiène. Nulle béte ne se sacrifie à son ventre : en vain une nourriture, une boisson quelconque excitera sa sensualité, l'expérience d'un jour lui suffit: cette nourriture est indigeste ou malsaine, elle la repousse. C'est aiusi que, daus bien des cas, le bon sens de l'animal pourrait nous servir de guide, et son humanité nous donner l'exemple.

jours après, il n*y avait plus que deux petits qui, bientôt, disparurent à leur tour. Je ne doutai pas qu'elle ne les eut transportés dans le pré où elle avait vécu *, il était peu éloigné, mais pour y parvenir, il fallait traverser deux rues et braver plus d'un danger. Certes, on voit bien des mères en faire autant pour leur enfant, mais ici il y en avait quatre.

Voici un autre trait analogue : le jardinier de l'école de natation d'Abbeville trouve un jour un nid de loirs. A son approche, la mère avait disparu. Il prit les petits et les plaça dans une caisse pour les élever, mais le lendemain il ne les trouva plus : la mère avait pratiqué une ouverture et les avait isnlevés.

J'ai bien souvent admiré la charité des oiseaux, notamment du moineau franc, qui n'entend jamais un oisillon abandonné, demandant la becquée, sans la lui apporter. J'en ai vu un dans ma cour, et mes domestiques l'y ont remarqué comme moi, appâtant un poussin deux fois gros comme lui, et le soignant ainsi jusqu'à ce que sa mère, égarée dans une autre cour, fût venue le chercher. En vérité, ce pierrot aurait mérité le prix Monthyon.

On ne peut nier non plus que les animaux ne soient sensibles aux arts. J'ai cité ailleurs des exemples du goût de quelques espèces, notamment des oiseaux, pour la musique. J'ai eu chez moi un serin de la plus petite taille et qui avait nom Poulette, ayant une intelligence musicale extraordinaire. 11 sifflait très-bien un air de chasse, mais un de mes amis, M. Léon de V**, le sifflait encore mieux. Quand Toiseau chantait son air, M. de V** se plaisait à le répéter en y ajoutant des fioritures. Alors le serin se taisait, et l'on voyait son petit cœur

battre avec force. Lorsque M. de V** avait fini, il écoutait encore, puis bientôt il recommençait lui-même à chanter, s'eiforçant d'imiter les notes additionnelles qu'il venait d'entendre.

Le jeune Racine (Josse), d'Abbeville, ce grand peintre adolescent moissonné à dix-huit ans, et que nous regrettons tous, avait un corbeau qui accourait dès qu'il le voyait prendre sa flûte. A peine avait-il commencé à jouer, que Toiseau témoignait sa satisfaction en se mettant à danser. Certains serpents dansent aussi au son de la flûte, et les ours au bruit du tambour, mais c'est sous la menace du bâton : or, Jacot dansait pour son seul agrément et sans attendre qu'on l'en priât. Élève de la nature, il n'avait pas eu d'autre maître.

Je n'ai jamais oublié une cigogne, laquelle, blessée à l'aile par un chasseur^ avait été apportée à mon père qui, frappé de sa taille et de sa beauté, la fit soigner et guérir. Elle vécut ainsi sept ans dans la cour de la maison, et a fait les délices de mon enfance et celles de mes frères. Nos chants et nos cris joyeux la ihettaient en gaité, et si nous entrions en danse, elle ne manquait jamais de se joindre à nous pour gambader de compagnie, y prenant tout autant de plaisir que nous-mêmes (1).

Les chiens ne sont pas insensibles à l'harmonie, mais il

(1) Cet oiseau, lors de son traitement, fit preuve d^un courage et d'une patience que j'ai souvent, depuis, entendu citer à mon père. Le médecin de la maison avait bien voulu se charger de la traiter: elle le fut donc dans toutes les règles de Tart. Il fallut lui scier un os, lui enlever des esquilles, rejoindre les parties malades au moyen de bandages. L^oiseau se prêta à tout, non le premier Jour, mais dès le second : il semblait avoir la conscience du bien qu'on lui voulait.

— es —

est douteux qu'elle leur fasse un effet toujours agréable, car ils hurlent en Técoutant. Cependant elle ne les fait pas fuir : il n'est pas rare de les voir se poser près des joueurs d'orgue ou des orchestres en plein vent, joindre leur voix à celle des instruments et ne s'éloigner que lorsqu'on l«s chasse .

Le grillon du foyer est certainement musicien -, il redouble d'ardeur quand on l'encourage en l'imitant.

La parole humaine a des charmes pour bien des animaux, entr'autres les perroquets, les pies, les corbeaux, les sansonnets, etc. Preuve : c'est qu'ils cherchent à l'imiter, et y parviennent assez facilement.

La vue de l'homme lui-même a un attrait pour presque tous les êtres qui n'en ont pas été maltraités. Us s'arrêtent pour le considérer, ils viennent à sa rencontre : c'est du moins ce qu'assurent les voyageurs qui ont abordé des terres où l'homme n'avait pas encore pénétré.

En remontant le Danube, j'ai vu des troupeaux de chevaux demi-sauvages accourir pour voir passer notre bateau à va*peur. Immobiles sur la rive, ils le considéraient avec une admiration muette, le suivaient longtemps des yeux et ne rentraient dans la steppe que lorsqu'ils le perdaient de vue. Un des officiers du bord me dit qu'il avait plusieurs fois vu des cerfs faire la même chose.

Les chats, dans leurs moments de loisir, aiment le mouvement des rues. Dans les magasins des quartiers passagers, vous en verrez se tenir pendant des heures devant les vitres pour regarder les passants.

Tous les oiseaux du genre corvus ont une véritable passion pour ce qui brille, et résistent peu au désir de s'en emparer. Mais ce goût est commun à presque toutes

leÉ espèces : la lumière attire les mammifères, les oiseauxy les poissons, les insectes et même les reptiles.

Nous n'avons pas ignoré ces instincts et ces passions des animaux , mais au lieu de les développer dans rintérét commun, c'est contre eux que nous en avons fait usage pour leur tendre des pièges et poifr les détruire, souvent à notre grand préjudice. Ce qui est certain , c'est que nous n'utilisons qu'une partie des espèces dont nous pourrions nous faire des aides; que celles que nous tenons pour indomptables ou inintelligentes, ne le seraient plus à la troisième ou quatrième génération, et que des races que nous avons rendues domestiques, nous ne tirons pas la moitié des services qu'on en pourrait obtenir si nous leur donnions une éducation plus rationnelle en usant plus souvent des moyens de douceur et de persuasion. On n'a pas l'idée de ce qu'avec du bon sens et de la patience on peut faire ainsi des êtres, même de ceux qui nous inspirent le plus de prévention. Nous n'avons pas fait assez d'expériences à ce sujet , et je voudrais qu'au jardin d'acclimatation on joignit une école normale ou de moralisation pour les bêtes, école où les caresses, la persuasion, enfin les récompenses remplaceraient les sévices qui ne seraient employés que dans les cas rares, c'est-à-dire contre les actes répréhensibles, et lorsqu'un individu aurait fait preuve d'un mauvais naturel. Cette éducation pourrait demander du temps, mais je suis convaincu qu'on en recueillerait de beaux résultats; car en refusant même à l'animal la faculté du raisonnement, en bornant son intelligence à Tinstinct, on peut reconnaître que nous n'avons pas obtenu de cet instinct ce qu'on en pouvait espérer et qu'en obtient l'animal lui-

même dans son état de liberté. Nous avons , par la domesticité, plié Tinstinct à nos mœurs et à nos besoins, nous Pavons renfermé dans le cercle de nos convenances, mais nous n'en avons pas augmenté la dose et retendue, peut-être même Pavons- nous considérablement réduite.

Nous aVbns vu que Pinstinct s'était développé sur la terre bien longtemps avant la raison, et que la suprématie de la bête y avait jprécédé celle de Phomme rare et débile encore. Qui sait, lorsque la bête y était reine, lorsque rien n'y arrêtait Papplication de cet instinct , à quel point il s'est élevé , et si , en associant leurs efforts et leur intelligence, certaines familles de ces puissants animaux aujourd'hui éteints n'ont pas exécuté des travaux analogues à ceux dont des espèces vivantes nous offrent encore des spécimen, mais avec la différence que ceux de leurs prédécesseurs étaient plus vastes, plus parfaits, parce que leurs instincts Pétaient, et que rien ne les arrêtait.

Ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est que nous devons aux animaux toutes nos grandes fondations sociales, ou du moins qu'ils les ont possédées avant nous. Avant nous, ils avaient compris les devoirs de la famille, les avantages de Passociation et des secours mutuels ; ils avaient, comme nous, leurs cités et leurs greniers d'abondance ; ils savaient se réunir pour le travail et pour la défense commune ; ils connaissaient le tien et le mien ou le droit de propriété. Ils possédaient jusqu'à la division des charges et des pouvoirs : ils avaient des chefs, des soldats, des travailleurs, bref, un gouvernement: monarchiques, ils élevaient une reine; républicains, ils nommaient leurs magistrats. Enfin, nous retrouvons chez eux nos institutions civiles et poli-

tiques; j'oserais même dire scientifiques, car ils ont eu leur enseignement. Toutes ces choses, l'instinct les avait inventées avant que la raison y eût songé, et nous les leur avons prises quand, chez nous, cette raison a commencé à poindre. 11 ne leur manquait que nos temples et nos autels : ils n'avaient pas vu Dieu, parce que l'étincelle divine, qui nécessairement est en eux, puisque l'intelligence y est, ne s'y était pas développée. C'est ce développement ou l'intuition qui a fait l'homme.

Nous nous résumons:

La mémoire ou la faculté du souvenir est commune à tous les êtres.

Elle est une des conditions de la vie : l'être, sans la mémoire, ne saurait vivre, parce qu'il ne saurait rien prévoir.

La mémoire ne peut exister que par l'impression durable des faits qui nous atteignent ou nous émeuvent.

Point d'individualité sans la mémoire. L'individualité n'est pas annihilable-, elle le serait si la mémoire pouvait l'être.

La mémoire est la garantie de l'immortalité. Le jour où la faculté du souvenir s'éteindrait dans l'être, il ne serait plus.

Née de l'intelligence et mère de l'instinct, la mémoire, ainsi que la sensation, est à la fois l'élément et l'aliment de l'esprit.

Sans la mémoire, il n'y aurait ni science ni prescience. Sans elle, le sentiment du juste et de l'injuste, ou la conscience, ne pourrait exister.

Tout ce qui est combinaison ou œuvre complexe, toutes les sensations réfléchies, le désir, la joie, la tris-

tesse, le regret, le remords, la colère, l'envie, viennent du souvenir. C'est par lui que se développent les passions.

La richesse de l'imagination et l'abondance des idées, choses qui naissent avec nous, qu'on peut étendre ou développer, mais non nous donner, ne sont encore que la multiplicité des souvenirs et des impressions qui nous restent d'une autre phase de la vie.

Sans la mémoire, pas d'êtres raisonnables. La raison, c'est rétude et la combinaison des instincts, des impressions et des souvenirs, la prévision qu'on en obtient, les conséquences qu'on en tire, et le bon usage qu'on en fait.

L'instinct, né du contact de la vie avec la matière, est le résumé de l'expérience des sens : c'est la science plus ou moins avancée des effets des éléments et de l'action qu'ont sur eux les organes.

11 ne faut donc pas confondre l'instinct avec le besoin. Le besoin est une nécessité. L'instinct est une faculté : celle de prévoir ces besoins et de trouver le moyen d'y satisfaire.

Faculté acquise, l'instinct ne nait pas pendant le sommeil de l'âme ou lorsque l'intelligence repose; mais il ne se perd pas non plus, et l'âme le retrouve à son réveil.

L'instinct est la raison des animaux. Gomme l'intel ligence dont il émane, et grâce à son origine et à son incitant élémentaire, il pressent, seconde et mesure les effets de la matière; il y prépare la voie: il est le précurseur de la raison.

L'intelligence est antérieure à l'instinct : éveillée au choc de l'élément, c'est elle, à son tour, qui éveille l'instinct; et c'est l'un et l'autre qui déterminent notre

forme en posant les organes et hâtant leur développement.

Toutes les formes vivantes sont harmoniées à l'élément où elles doivent agir : les oiseaux à Tair, les poissons à l'eau, les reptiles et les mammifères à la terre. Avec d'autres éléments, on aurait d'autres instincts; et avec d'autres instincts, d'autres formes.

Les instincts ne sont donc pas la conséquence de la forme, c'est le contraire; mais ils en deviennent les pourvoyeurs et les conservateurs en se modifiant avec les éléments, les besoins et les habitudes.

Multiples et variables selon les localités, les instincts sont ainsi toujours utiles à l'intelligence pour son application; mais plus elle s'élève, moins elle en use, parce que la réflexion les remplace. C'est alors que, moins exercés, les instincts perdent de leur puissance, et qu'en finesse des sens, l'homme civilisé le cède à l'homme sauvage, et celui-ci à l'animal. Ce n'est donc point par les sens et les instincts que l'animal est inférieur h l'homme, mais par Tinfériorité de leur emploi.

La mémoire ou la conscience, dont l'action toute puissante est incessante sur l'âme, est un des moyens constitutifs de la forme; mais aussi, par les assauts qu'elle lui donne et les passions qu'elle y soulève, elle devient une des causes qui hâtent sa dissolution.

Le souvenir survit à la tombe; la conscience ne meurt pas : c'est le doigt de Dieu et le frein de l'âme. Spectre vengeur ou ange consolateur, il suit l'être dans l'éternité; il est sa punition et sa récompense.

La conscience est le sentiment de ce qui est bien ou

mal, juste ou injuste.

Le libre arbitre est le droit de choisir.

La raison est Tapplication logique du libre arbitre ou le bon usage de la liberté.

La mémoire^ ainsi la garantie de la vie et de son individualité. La vie c'est TinteUigence, et celle-cî, Tindividualîté: il ne peut y en avoir d'autre.

L'intelligence est la sensation de ce qui est. Elle comporte la conscience, le libre arbitre, Tinstinct et la raison.

La vie, l'âme, le moi^ Tindividualité, l'intelligence, ne font donc qu'un : fétre. Otez-en l'indivisibilité , la mémoire, la conscience, la volonté, la liberté, le mouvement ou l'action, il n'y a que matière : l'être n'est plds.

Je ne veux pas, Messieurs, finir cette allocution siuas vous répéter le motif qui me fait quitter des foncticm» dont î'étais fier et heureux.

Nommé par vous, d'année en année, à la présidence de cette Société, j'ai, pendant trente-six ans, occupé ce fauteuil. J'ai cru que c'était assers : je vous ai donc prié de porter, pour l'année qui va s'ouvrir (1867), vos suffrages sur notre vice-président, M. Prarond, qui y a acquis des droits par ses longs et utiles travaux. Vous avez bien voulu accéder à mon désir, vous avez fait plus, vous m-'avez nommé président d'honneur. J'accepte ce titre comme récompense de mes vieux services^ et vous en exprime toute ma gratitude.

Abbeville, imp. P. Briez.

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