II. Personnification de Balsamo par Léopold
Point n'est besoin, je pense, de rappeler longuement au lecteur le fait bien connu — si souvent décrit sous les noms divers d'objectivation des types '\ personnification, changement de personnalité, etc., — qu'un sujet hypnotisé peut être transformé d'un mot en tel autre être animé que l'on voudra, dans la mesure où sa suggestibilité d'une part, d'autre part la vivacité de son imagination et les richesses de ses connaissances ou souvenirs emmagasinés, lui permettront de réaliser le rôle qu'on lui impose. Sans examiner ici jusqu'à quel point les médiums sont assimila-
' Cette affirmation même est évidemment le résultat d'une sugg;estion extérieure; voyez p. 80, le procès-verbal de la séance du 26 août 1892. Quand on sait comment se font les questions et les réponses aux séances spirites, il no saurait y avoir de doute que ce sont les assistants eux-mêmes qui, pour s'expliquer le caractère dominateur et jaloux de ce nouvel esprit, lui ont demandé s'il aurait peut-être déjà connu Hélène dans quelque existence antérieure. Comme de juste, Léopold s'est hâté de souscrire à une supposition qui fournissait de sou caractère essentiel (découlant de ses origines psychologiques réelles) une si excellente légitimation, et si conforme aux idées spirites ambiantes.
- Voir Ch. Richet, La personnalité et la mémoire dans le somnambulisme. Revue philosophique, t. XV, p. 226 (mars 1883).
blés aux sujets hypnotisés, il est indéniable qu'un phénomène analogue se passe chez eux ; seulement, le processus peut s'y effectuer plus lentement et s'étendre sur des années. Au lieu de cette métamorphose immédiate qui modifie d'un coup et tout à la fois, conformément au type prescrit, l'attitude, la physionomie, le geste, la parole, les intonations de la voix, le style, l'écriture, et d'autres fonctions encore, on assiste alors à un développement formé d'étapes successives, de progrès échelonnés à de plus ou moins longs intervalles, qui finissent par créer une personnalité accomplie, d'autant plus étonnante à première vue qu'on n'a pas remarqué les suggestions involontaires dont l'accumulation lui a peu à peu donné naissance. C'est ce qui s'est présenté à un haut degré chez M"^ Smith pour l'élaboration de sa seconde personnalité, Léopold-Cagliostro.
Au début, en 1892 et 1893, cet a esprit » ne se manifestait, outre les courtes attaques de sommeil qu'il causait à Hélène à certaines séances, que par les coups frappés de la table, par des visions oii il se montrait vêtu de noir et jeune de visage, et plus rarement par des hallucinations auditives. Son caractère et le contenu de ses messages se résumaient en allures impérieuses, autoritaires, dominatrices, avec la prétention de garder M"^ Smith toute pour lui, de la défendre contre les influences du groupe N., et au fond de l'arracher à ce milieu. Il n'y avait encore rien, dans ce trait général d'accaparement et de protection, qui rappelât spécialement le Balsamo de l'histoire ou du roman. La personnification ou objectivation concrète de ce type déterminé ne commença réellement qu'avec 1894, lorsque Léopold n'eut plus à lutter contre un entourage hétérogène à sa nature. Alors le travail psychologique subconscient de réalisation du modèle proposé put se poursuivre plus librement; en termes spirites, Joseph Balsamo put s'occuper de se manifester et de se faire reconnaître d'une façon de plus en plus complète et adé-
quate par l'intermédiaire d'Hélène, tout en continuant à la suivre et à la protéger comme la réincarnation du royal objet de son inclination passionnée.
Déjà aux séances tenues chez M. Cuendet, Léopold se montre fréquemment aux yeux d'Hélène, habillé à la mode du siècle dernier et avec une figure à la Louis XVI, sous les diverses faces de son multiple génie. Tantôt il lui apparaît au milieu de son laboratoire, entouré d'ustensiles et d'instruments dignes du sorcier alchimiste qu'il était. Ou bien, c'est le médecin et le possesseur d'élixirs secrets, dont la science éclate en des consultations ou des remèdes d'autrefois à l'usage des assistants qui en ont besoin. Ou encore c'est le théosophe illuministe, le prophète verbeux de la fraternité humaine qui se répand par la table en alexandrins boiteux — qu'il paraît avoir hérités de son prédécesseur V. Hugo — constituant des exhortations un peu bien filandreuses parfois, mais toujours incontestablement empreintes de la plus pure morale, de sentiments élevés et généreux, d'une très touchante religiosité enfin ; bref, un bel exemple de ce « verbiage éthico-déitique » (si l'on me passe l'expression, imitée de quelque américain) qui, en vers ou en prose, est un des produits les plus fréquents et les plus estimables de la médiumité chez les natures d'élite -.
Mais c'est surtout en 1895 que Léopold, bénéficiant du progrès des phénomènes automatiques chez Hélène, a multiplié et perfectionné ses procédés de communication. Le premier pas consista à substituer les mouvements de la main ou d'un seul doigt à ceux de toute la table pour
1 Voici un échantillon, textuellement dicté par la table, de ce Léopold prêcheur et moraliste. (Songeons que le comte de Cagliostro a eu beaucoup de temps pour se lénifier et s'amender depuis qu'il est désincarné.)
« Quand souvent piès de vous je sonde vos pensées.
Quand au fond de vos cœurs je m'arrête un instant
Cherchant parmi vous tous des âmes élevées,
Des ùmes sans détour s'aidant et s'accoidaut.
Je suis confondu de toutes vos misères.
De ce manque de paix et puis de charité.
Et je demande à Dieu dans une humble prière
De vous unir tous d'une sainte amitié. »