‹ Des Indes à la planète Mars (volume 2)Chapitre 2 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Introduction et Aperçu général.

Au mois de décembre 1894, je fus invité par M. Aug. Lemaître, professeur au Collège de Genève, à assister chez lui à quelques séances d'un médium uon-professionuel et non-payé, dont on m'avait déjà vanté de divers côtés les dons extraordinaires et les facultés apparemment supranormales. Je n'eus garde, comme bien l'on pense, de laisser échapper une telle aubaine, et me trouvai au jour dit chez mon aimable collègue.

Le médium en question, que j'appellerai M"* Hélène Smith, était une grande et belle personne d'une trentaine d'années, au teint naturel, à la chevelure et aux yeux presque noirs, dont le visage intelligent et ouvert, le regard profond mais nullement extatique, éveillaient immédiatement la sympathie. Rien de l'aspect émacié ou tragique qu'on prête volontiers aux sibylles antiques, mais un air de santé, de robustesse physique et mentale, faisant plaisir à voir et qui n'est point d'ailleurs un fait très rare chez les bons médiums.

Dès que nous fûmes au complet, nous nous assîmes en cercle les mains sur la traditionnelle table ronde des gi'oupes spirites, et bientôt M"^ Smith qui possédait la

triple médiumité voyante, auditive et typtologique ^ se mit à décrire de la façon la plus naturelle les apparitions variées qui surgissaient à ses yeux dans la douce pénombre de la chambre. Par moment, elle s'interrompait pour écouter; quelque nom résonnant à son oreille et qu'elle nous répétait avec étonneraent, ou de laconiques indications épelées en coups frappés par la table, venaient compléter ses visions en précisant leur signification. Pour ne parler que de ce qui me concerne (car nous fûmes trois à partager les honneurs de cette soirée), je ne fus pas peu surpris de reconnaître, dans les scènes que M"* Smith vit se dérouler dans l'espace vide au-dessus de ma tête, des événements de ma propre famille antérieurs à ma naissance. D'où pouvait donc venir à ce médium que je rencontrais pour la première fois, la connaissance de ces incidents anciens, d'ordre privé et à coup sûr bien ignorés de la génération présente ? Les prouesses retentissantes de ]y[me pipei'^ l'illustre médium bostonien dont la géniale intuition lit dans les souvenirs latents de ses visiteurs comme en un livre ouvert, me revinrent à la mémoire, et je sortis de cette séance avec un renouveau d'espoir — l'espoir si souvent déçu, vestige des curiosités enfantines et de l'attrait du merveilleux, qui rêve de se trouver enfin une bonne fois face à face avec du « supranormal » , mais du vrai et de l'authentique : télépathie, clairvoyance, manifestation spirite, ou autre chose, n'importe quoi, pourvu que cela sorte décidément de l'ordinaire et fasse sauter tous les cadres de la science étabhe.

Sur le passé de M"^ Smith, je n'obtins à cette époque que des renseignements sommaires, mais tout à fait favorables et que la suite n'a fait que confirmer.

D'une situation modeste, et d'une irréprochable moralité, elle gagnait honorablement sa vie comme employée

' C'est-à-dire la faculté d'obtenir des réponses par coups frappés.

dans une maison de commerce où son travail, sa persévérance et ses capacités l'avaient fait arriver à l'un des postes les plus importants. Il y avait trois ans qu'initiée au spiritisme et introduite par une amie dans un cercle intime oii l'on interrogeait la table, on s'était presque aussitôt aperçu de ses remarquables facultés « psychiques ». Depuis lors elle avait fréquenté divers groupes spirites. Sa médiumité avait dès le début présenté le type complexe que j'ai décrit tout à l'heure, et ne s'en était jamais écartée : des visions en état de veille, accompagnées de dictées typtologiques et d'hallucinations auditives. Au point de vue de leur contenu, ces messages avaient pour la plupart porté sur des événements passés, ordinairement ignorés des personnes présentes, mais dont la réaUté s'était toujours vérifiée en recourant soit aux dictionnaires historiques, soit aux traditions des familles intéressées. A ces phénomènes de rétrocognition ou d'hyperranésie, s'étaient jointes occasionnellement, suivant les séances et les milieux, des exhortations morales dictées par la table, en vers plus souvent qu'en prose, à l'adresse des assistants; des consultations médicales avec prescriptions de remèdes généralement heureux ; des communications de parents ou d'amis récemment décédés ; enfin des révélations aussi piquantes qu'invérifiables sur les antéiorifés (c'est-à-dire les existences antérieures) des assistants, lesquels, presque tous spirites convaincus, n'avaient été qu'à demi étonnés d'apprendre qu'ils étaient la réincarnation qui de Coligny, qui de Vergniaud, qui de la princesse de Lamballe ou d'autres personnages de marque.

Il convient enfin d'ajouter que tous ces messages paraissaient plus ou moins liés à la présence mystérieuse d'un a esprit » répondant au nom de Léopold, qui se donnait pour le guide et le protecteur du médium.

Je ne tardai pas à faire plus ample connaissance avec Hélène Smith. Elle voulut bien venir donner des séances

chez moi, alternant d'une façon plus ou moins régulière avec celles qu'elle avait chez M. Lemaître et clans quelques autres familles, en particulier chez M. le prof. Cuendet, vice-prt sident de la Société [spirite] d'Etudes Psychiques de Genève. Ces divers milieux ne constituent point des groupes absolument séparés et exclusifs les uns des autres, car leurs membres se sont souvent mutuellement conviés à leurs réunions respectives. C'est ainsi que j'ai pu assister à la plupart des séances- d'Hélène au cours de ces cinq années. Les observations personnelles que j'y ai recueillies, complétées par les notes que MM. Lemaître et Cuendet ont eu l'obligeance de me fournir sur les réunions auxquelles je n'étais pas présent, constituent la base principale de l'étude qui va suivre. Il y faut joindre quelques lettres de M"^ Smith, et surtout les nombreuses et très intéressantes conversations que j'ai eues avec elle, soit avant ou après les séances, soit dans les visites que je lui ai faites à son domicile, où j'avais l'avantage de pouvoir également causer avec sa mère. Enfin, divers documents et renseignements accessoires, qui seront cités en leur temps et lieu, m'ont permis d'élucider en partie certains points obscurs. Mais tant s'en faut qu'avec toutes ces voies d'informations je sois arrivé à débrouiller d'une manière satisfaisante les phénomènes complexes qui constituent la médiumité d'Hélène. Leur enchevêtrement est tel, leurs racines sont si profondément cachées dans le passé de sa vie, leur interprétation est si délicate, que j'ai le sentiment d'y avoir souvent perdu mon latin — je veux dire ma psychologie, car en fait de langues, ce n'est pas de latin qu'il est question en cette affaire, comme on le verra.

A partir de l'époque oii je fis la connaissance de M"*^ Smith, c'est-à-dire dès l'hiver 1894-95, beaucoup de ses communications spirites continuèrent à présenter les caractères de forme et de contenu que j'ai indiqués tout à l'heure, mais il se produisit cependant dans sa médiumité une double modification importante.

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