CHAPITRE IV
Le Cycle martien (suite) : la Langue martienne.
Des divers phénomènes automatiques, le « parler en langues « est un de ceux qui de tous temps ont le plus piqué la curiosité, mais sur lesquels on a le moins de documents précis, par suite de la difficulté de recueillir exactement, au moment où ils jaillissent, des flots de paroles confuses ou inintelligibles. Le phonographe enregistreur, qui a déjà été employé dans quelques cas exceptionnels tel que celui de Le Baron ^ rendra sans doute un jour d'inestimables services pour ce genre d'étude, mais il laisse encore trop à désirer à l'heure actuelle au point de vue de son utilisation pratique avec des sujets hors de leur sens normal, qui ne sont pas maniables à volonté et ne s'inquiètent guère d'attendre, pour proférer leurs paroles insolites, que l'instrument soit installé et juste au point '\
Il y a bien des genres de glossolalie. Le parler exta-
'■ Le contenu de ce chapitre a été communiqué à la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève dans sa séance du 6 avril 1899. (Archives des se. phys. et Jiat. 1899, t. Vm, p. 90)
^ Proceed. of the Soc. for Psych. Res. 1897, vol. XII, p. 278.
" L'ue tentative de ce genre a été faite à une séance de M'ie Smith, grâce à l'obligeance de M. Eug. Demole qui avait apporté sou phonographe enregistreur ; mais elle n'a pas abouti.
tique, simplemeut incohéreut et entrecoupé d'exclamations émotionnelles, qui se produit parfois dans certains milieux religieux surchauffés, est autre chose que la création de néologismes qu'on rencontre dans le rêve, le somnambulisme, l'aliénation mentale, ou encore chez les enfants. De même, cette fabrication de mots arbitraires soulève d'autres problèmes que l'emploi occasionnel d'idiomes étrangers ignorés du sujet (au moins en apparence), mais véritablement existants. Dans chacun de ces cas, il faut de plus examiner si, et dans quelle mesure, l'individu attribue un sens déterminé aux sons qu'il émet, s'il comprend (^ou a du moins l'impression de comprendre) ses propres paroles, ou bien s'il ne s'agit que d'un déclanchemeut mécanique et sans signification de l'appareil phonateur, ou encore si ce jargon inintelligible pour la personnalité ordinaire exprime les idées de quelque personnalité seconde. Toutes ces formes varient d'ailleurs en nuances et en degrés, sans parler des cas mixtes, peutêtre les plus fréquents, oii elles se mêlent et se combinent. C'est ainsi que l'on voit chez le mOme individu et parfois au cours du même accès, une série de néologismes, compris ou incompris, faire place à un simple verbiage incohérent en langue vulgaire, ou vice-versa, etc.
Une bonne description et une classification raisonnée de toutes ces catégories et variétés de la glossolalie seraient du plus grand intérêt. Je ne puis toutefois songer ici à une telle étude, ayant assez à faire déjà à me débrouiller avec le martien de M"® Smith. Ce langage somnambulique ne rentre, on l'a déjà entrevu, ni dans le parler extatique et incohérent de l'enthousiasme religieux, ni dans l'emploi d'une langue étrangère, mais réellement existante; il représente plutôt le néologisme porté à sa plus haute expression et pratiqué d'une façon systématique, avec une signification très précise, par une souspersonnalité ignorée du Moi normal. C'est un cas typique de « glossopoïèse », de fabrication complète et de toutes
pièces d'une langue nouvelle par une activité subconsciente. J'ai maintes fois regretté que ceux qui ont été témoins de phénomènes analogues, comme Kerner avec la Voyante de Pi'évorst, n'aient pas recueilli et publié aussi intégralement que possible tous les produits de ce singulier fonctionnement des facultés verbales. Sans doute, chaque cas pris isolément paraît une simple anomalie, une pure curiosité arbitraire et sans portée ; mais, qui sait si du rapprochement d'un grand nombre de ces bibelots psychologiques, assez rares en somme, ne finirait pas par jaillir quelque lueur inattendue ? Les faits exceptionnels sont souvent les plus instructifs, et de combien de secours précieux l'embryologie n'est-t-elle pas redevable à la tératologie !
Pour ne pas tomber dans les mêmes torts de négligence, ne sachant d'ailleurs où m'arrêter si je voulais faii'e un choix, j'ai pris le parti de rapporter ici au complet tous les textes martiens que nous avons pu recueillir. Je les ferai suivre d'un paragraphe renfermant les quelques remarques que cette langue inédite m'a suggérées ; mais, bien loin de me flatter d'avoir épuisé le sujet, je souhaite vivement qu'il se trouve des lecteurs plus compétents pour corriger et compléter mes observations, car je dois avouer que je suis linguiste et philologue à peu près comme l'âne jouait de la flûte. — Il convient, pour commencer, de donner encore quelques détails sur les divers modes psychologiques de manifestation de cette langue inédite.