III. Remarques sur la langue martienne
Pour peu que le lecteur ait donné quelque attention aux textes précédents, ne fût-ce qu'aux deux premiers, il aura sans doute été bien vite édifié sur le prétendu langage de la planète Mars, et peut-être s ' étonnera- t-il que je m'y arrête davantage. Mais, comme plusieurs des habitués des séances de M"^ Smith — et, naturellement, M"" Smith elle-même — tiennent sérieusement pour son authenticité, je ne puis me dispenser de dire pourquoi le « martien » n'est à mes yeux qu'un travestissement enfantin du français. A défaut, d'ailleurs, de l'importance astronomique à laquelle il prétend sur l'autorité de Léopold, cet idiome conserve tout l'intérêt psychologique qui s'attache aux produits automatiques des activités subconscientes de l'esprit, et il mérite bien quelques instants d'examen.
Il faut dès l'abord rendre cette justice au martien (je continue à l'appeler de ce nom par commodité) qu'il est bien une langue, et non un simple jargon et baragouinage de bruits vocaux produits au hasard du moment sans fixité aucune. On ne peut, en effet, lui refuser les caractères suivants : 1" C'est un ensemble de sons nettement articulés, groupés de façon à former des mots. T Ces mots, au moment où ils sont prononcés, expriment des idées définies. 3° Enfin, le rapport des mots aux idées est constant ; autrement dit la signification des termes martiens est permanente et se maintient (à part de très légères inconsistances sur lesquelles je reviendrai plus loin) d'un bout à l'autre des textes recueillis au cours de ces trois années *,
J'ajoute que parlé couramment et un peu vite, comme Hélène le fait parfois en somnambulisme (texte 4, 11, 15, etc., etc.), il a un caractère acoustique bien à lui, dû à la prédominance de certains sons et à une intonation spéciale difficile à décrire. De même qu'on distingue à l'oreille des langues étrangères qu'on ne comprend d'ailleurs pas, et que tout dialecte possède un accent particulier qui le fait reconnaître, on s'aperçoit dès les premières syllabes si Hélène parle hindou ou martien d'après la complexion musicale, le rythme, les consonnes et voyelles de prédilection, propres à chacun de ces deux idiomes. Par là le martien porte bien le cachet d'une langue naturelle; je veux dire qu'il n'est pas le résultat d'un calcul purement intellectuel, mais que des influences d'ordre esthétique, des facteurs émotionnels, ont concouru à sa création et instinctivement dirigé le choix de ses assonances et terminaisons favorites. Le martien n'a certainement point été
' Si l'on m'objecte qu'il manque au martien le caractère essentiel d'une langue — à savoir la consécration pratique, le fait de servir de moyen de communication entre des êtres vivants — je ne répondrai pas avec Mlle Smith qu'après tout nous n'en savons rien, mais je dirai simplement que ce côté social de la question ne nous regarde pas ici. Même si le Volapiik et l'Espéranto ne servent encore à rien, ils n'en sont pas moins des langues, et le martien a sur ces constructions artifloielles la supériorité psychologique d'être une langue naturelle, spontanément créée sans la participation consciente, réfléchie et voulue, d'une personnalité normale.
fabriqué de saug-troid et à tête reposée pendant l'état normal, habituel, français pour ainsi dire, de M"^ Smith, mais il porte en ses tonalités caractéristiques l'empreinte d'une disposition affective particulière, d'une humeur ou orientation psychique déterminée, d'un état d'âme spécial qu'on peut appeler d'un mot l'état martien d'Hélène. La sous-personnahté qui prend plaisir à ces jeux hnguistiques paraît bien être la même, au fond, que celle qui se complaît dans les images visuelles exotiques et colorées de la planète aux rochers roses, et qui anime les personnages du roman martien.
Un simple coup d'œil sur l'ensemble des textes précédents montre que le raartien, comparé au français, est caractérisé par la surabondance des é ou e et des i, et la rareté des diphtongues et des nasales. Une statistique plus précise des sons-voyelles qui frappent l'oreille en lisant à haute voix les textes martiens d'une part, et leur traduction française de l'autre, m'a donné le pourcentage du tableau I ci-dessous \ Mais on sait que les voyelles se distinguent au point de vue acoustique par des sons fixes caractéristiques, et qu'elles se répartissent ainsi à des hauteurs différentes dans l'échelle musicale,
Tableau I. Statistique des sons-voyelles. Martien. Français.
e muet (comme ceux de casemate) . » 3,6 20,8 e fermé ou demi-fermé ( comme tous
ceux de hébété, rêvé) > 36,9 14,3
e ouvert (comme celui d'aZoès) . . » 2,1 4,6
Diphtongues et nasales [ou, oi, eu,
an, in, on, un) » 2,1 24,5
' n va sans dire que, malgré ses chiffres suivis de décimales, aboutissement naturel de toute statistique, ce tableau ne prétend qu'à une valeur approximative, vu la part d'arbitraire qui affecte dans certains L-as l'appréciation des sons-voyelles (surtout quand il s'agit des e). Je crois, cependant, que le résultat général est encore au-dessous de la réalité en ce qui concerne la tonalité élevée du martien relativement au français, par le fait que les noms propres martiens, très riches en « et en i, tignrent tels quels dans la traduction française et y ont indûment accru la proportion de ces voyelles hautes. — Cette statistique a été faite avant l'arrivée des plus récents textes martiens (36 à 39), qui ne pourraient d'ailleurs la moditior que d'une façon peu notable, tout à fait insignifiante pour le résultat général du tableau IL
Martien.
Français
rT.3 o
io,o
Tableau IL Gruiipeincnt an point de vue de la Haiiteiii'.
Voyelles hautes {i et e non-muet). '■'/<>
Voyelles moyennes (a et o) »
Voyelles basses ou sourdes (« ; diphtongues et nasales; e muet). ... » 8,0 48,4
i et é étant les plus élevées, a et o occupant la région moyenne, u et ou se trouvant clans la partie inférieure. En réunissant donc à ces dernières les nasales toujours sourdes, ainsi que les e muets, le tableau I peut se ramener aux trois groupes du tableau II au point de vue de la hauteur et de la sonorité. On constate alors que le martien est d'une tonalité générale beaucoup plus élevée que le français; car, tandis que les deux langues ont à peu près la même proportion de voyelles moyennes, les sons bas, sourds, ou muets, qui forment presque la moitié des voyelles françaises, ne figurent que pour Yi2 à peine en martien, où les sons hauts en revanche représentent en gros les trois quarts des voyelles au lieu d'un tiers seulement en français.
D'autre part, les recherches sur l'audition colorée ont montré qu'il existe une connexion psychologique étroite, fondée sur des analogies émotionnelles et une équivalence des réactions organiques, entre les sons élevés et les couleurs claires ou vives, les sons bas ou sourds et les couleurs sombres. Or, cette même corrélation se retrouve, dans la vie somnambulique de M"* Smith, entre les visions éclatantes, lumineuses, colorées, qui caractérisent son cycle martien, et la langue aux voyelles élevées et sonores qui jaillit dans ce même cycle. Il est permis d'en conclure que c'est bien la même atmosphère émotionnelle qui baigne et enveloppe ces produits psychologiques variés, la même personnalité qui donne le jour à ces automatismes visuels et phoniques. L'imagination ne pouvant d'ailleurs, on le comprend, créer ses fictions de rien, elle est bien obligée d'emprunter ses matériaux à l'expérience individuelle, quitte à les trier ou les transformer conformément aux tendances émotives qui l'inspirent. C'est pour cela que les tableaux martiens ne sont qu'un reflet du monde terrestre, mais dans ce qu'il a de plus chaud et de plus brillant, l'Orient; de même, la langue martienne n'est que du français, mais métamorphosé et porté à un diapason supérieur.
J'admets donc que le martien est une langue, et une langue naturelle en ce sens qu'elle est automatiquement enfantée, sans la participation consciente de M"^ Smith, dans l'état émotionnel ou par le moi secondaire qui est la source de tout le reste de ce cycle. IL me reste maintenant
à relever quelques-uns des traits qui semblent indiquer que l'inventeur de toute cette linguistique subliminale n'a jamais su d'autre idiome que le français, qu'il est beaucoup plus sensible à l'expression verbale qu'aux rapports logiques des idées, et qu'il possède à un degré éminent ce caractère enfantin et puéril que j'ai déjà relevé chez l'auteur du roman martien. Il convient pour cela d'examiner rapidement cette langue inédite au point de vue de sa phonétique et de son écriture, de ses formes grammaticales, de sa syntaxe et de son vocabulaire.