‹ Des Indes à la planète Mars (volume 2)Chapitre 69 sur 77 · Objets retrouvés · texte numérisé non relu

Objets retrouvés

Je ne connais aucun cas où M"^ Smith ait indiqué l'emplacement d'un objet égaré par quelqu'un d'autre, et sur la situation duquel elle n'aurait point pu avoir de renseignements par voie naturelle. Toutes ses découvertes consistent, pour autant que j'en puis juger, dans le retour, sous un aspect et avec une mise en scène spirites, de souvenirs soit simplement oubliés, soit proprement subliminaux d'emblée, selon que les incidents dont il s'agit ont d'abord appartenu à la conscience ordinaire, ou lui ont toujours échappé et se sont dès l'origine enregistrés dans la subconscience. Ce sont des faits de cryptomnésie pure et simple, c'est-à-dire exphcables par un processus psychologique normal et très commun en son essence, bien que les enjolivements pittoresques que l'imagination médiumique vient y ajouter donnent à ces automatismes téléologiques

une certaine apparence mystérieuse et supranormale qui, en d'autres milieux, vaudrait certainement à Hélène — ou plutôt à Léopold — une petite place aux côtés de Saint- Antoine de Padoue. Je me borne à deux exemples.

M"^ Smith étant chargée de préparer les marchandises sortant de son rayon, on lui remet un jour un télégramme d'un client qui demandait qu'on lui expédiât immédiatement quatre mètres n" 13,459. « Cette demande laconique, dit Hélène, n'était point faite pour en hâter l'expédition. Comment trouver facilement ce n° 13,459 au milieu de 6 à 7,000 autres en magasin ? Pensive, le télégramme en main, je songeais comment je pourrais y arriver, et mon imagination se portait déjà sur une marchandise que je connaissais pour être très ancienne en rayon, lorsqu'une voix extérieure, mais très près de moi, me dit : Non point celle-là, mais tien celle-ci, et involontairement je me retournai, sans me rendre compte du pourquoi, puis ma main se posa machinalement sur l'objet que j'attirai à moi et qui portait bien, en effet, le no 13,459. »

Point n'est besoin d'être médium pour connaître par expérience ces heureuses réminiscences ou inspirations, qui viennent parfois nous tirer d'embarras en jaillissant comme un éclair à l'instant opportun ; mais ce qui, chez le vulgaire, reste à l'état faible d'idée ou d'image interne, revêt volontiers, chez les tempéraments médiumiques, la forme vive et arrêtée d'une hallucination. Au lieu de simplement « se rappeler tout à coup » où était le n° 13,459, comme cela serait arrivé à quelqu'un d'autre, Hélène entend une voix extérieure, et sent sa main se porter d'elle-même dans une certaine direction. On remarque que c'est, sous forme auditive et motrice, le pendant de l'automatisme vocal et visuel que j'ai rapporté p. 55-56. C'est à ce même genre de faits, aujourd'hui bien connu et presque banal, qu'appartient également l'exemple suivant, quoique l'imagination subliminale l'ait entouré d'un plus riche décor, sous la forme d'une intervention de Léopold.

Un dimanche soir, en rentrant chez elle. M"** Smith s'aperçut qu'elle avait perdu une petite broche, qu'elle portait fixée à son corsage et à laquelle elle tenait beaucoup comme souvenir. Le lendemain elle retourna la chercher partout oii elle avait été la veille, mais en vain, et un article qu'elle inséra aux Objets Perdus, dans la

Feuille d'Avis du mercredi, resta sans résultat. Ici, je lui laisse la parole.

« Bien persuadée que ma broche était tout à fait perdue, je fis mon possible pour n'y plus penser, mais cela m'était difficile, car une nuit je fus réveillée subitement par trois coups frappés contre mon lit. Un peu effrayée, je regardai autour de moi, sans y rien voir. Je voulus essayer de me rendormir, mais, de nouveau, plusieurs coups furent frappés, tout près de ma tête cette fois-ci. Je m'assis sur mon lit (j'étais agitée), afin de me rendre compte de ce qui se passait, et à peine assise, je vis une main me balançant devant les yeux ma petite broche perdue. Cette vision n'a duré qu'une minute, mais a été assez longue pour m'impressionner profondément. J'en ai parlé à mes parents de suite à mon réveil, et eux comme moi en furent frappés. »

Le mardi soir suivant (dix jours après la perte du bijou), Hélène se rendit pour une séance chez M. Cuendet, où se trouvaient encore deux autres personnes. Elle raconta l'aventure de sa broche, et la curieuse vision ci-dessus, puis l'on se mit à la table. Après une dictée typtologique sur un tout autre sujet, se produisit l'incident suivant, dont j'emprunte le récit au compte rendu que M. Cuendet en rédigea le lendemain et voulut bien me communiquer. (C'était en 1894, et je ne connaissais encore M"® Smith que de réputation.)

« . . .Notons que depuis le commencement de la séance, M"^ Smith nous signalait notre esprit familier [Léopold] qui tenait une lanterne à la main. Pourquoi? La table s'agite de nouveau, on va nous dire quelque chose ; voici ce que l'on nous dicte : — Levez-vous. Prenez une lanterne. Longez la promenade jusqu'au bâtiment des fêtes; prenez le sentier qui traverse le pré, et qui aboutit à la rue des bains. Au milieu du sentier, à gauche, à quelques mètres, se trouve un bloc de pierre blanche. Partant du bloc, à un mètre seulement, côté soleil couchant, se trouve la broche tant cherchée. Allez, je vous accompagne'^. — Je copie textuellement cette communication renversante, obtenue lettre après lettre; je n'ajoute rien, je ne retranche rien. — Stupéfaction générale ! Nous hésitons ! Enfin, nous nous levons tous quatre, nous allumons une lanterne, et nous sortons. Il était dix heures moins 20 minutes.

« Nous longeons la promenade, nous arrivons au Bâtiment

' Dans cette dictée où il s'agit do la Plaiue de Plaiiipalais, M. Cuendet relève le curieux emploi de désignations autres que celles en usage : c bâtiment des fêtes au lieu de ëkctoral ; rue au lieu de chemin des Bains; 2Jrê au lieu de plaine. » C'est, en effet, un trait caractéristique de Léopold (Cagliostro) dans ses messages soit typtologiques, soit écrits ou oraux, qu'il remplace volontiers par des périphrases ou des équivalents les noms propres modernes et les termes actuellement consacrés. Ou comprend qu'un revenant du XVIIIme siècle ne soit pas très au courant de nos expressions contemporaines ou locales !

électoral, nous suivons le sentier qui conduit depuis là au Chemin des Bains. Au milieu, à gauche, à quelques mètres, en effet, nous trouvons le bloc indiqué. Nous cherchons un moment sans résultat et nous craignons de ne rien trouver. Entin, côté soleil couchant, à un mètre du bloc, je trouve enfouie dans l'herbe, recouverte de sable et par conséquent toute sale, la broche indiquée. On a dû évidemment marcher dessus, car elle est légèrement déformée, Mlle Smith pousse une exclamation de surprise, et nous rentrons tous quatre à la maison, afin de nous remettre de cette émotion bien naturelle. » Il est à noter que l'endroit où le bijou s'est retrouvé est en dehors de tout sentier battu, mais que JVPi^ Smith y avait précisément passé, en traversant l'herbe par exception, le ditri anche où elle avait perdu sa broche.

Ce cas est resté aux yeux de M"'' Smith et de ses amis spirites l'une des preuves les plus éclatantes et irréfragables de la réalité objective et indépendante de Léopold. Pour le psychologue, il constitue un très bel et intéressant exemple de cryptomnésie, bien digne de figurer à côté des cas si' instructifs rassemblés par M. Myers \ où le souvenir d'une perception subliminale (c'est-à-dire enregistrée d'emblée sans frapper la personnalité normale) apparaît comme une révélation, dans un rêve du sommeil ordinaire ou sous quelque autre forme équivalente d'automatisme. Ici c'est « Léopold » — la subconscience d'Hélène — qui ayant senti tomber la broche et remarqué oii elle allait rouler, s'est d'abord manifesté dans une vision nocturne passagère, puis a profité de la prochaine réunion spirite pour restituer complètement ses souvenirs latents. Il n'est pas d'ailleurs nécessaire de voir quelque chose d'intentionnel dans cette restitution, le simple jeu de l'association des idées suffisant à expliquer que le souvenir de l'emplacement de la broche, emmagasiné dans une couche subliminale et stimulé par le désir de retrouver l'objet perdu, soit mécaniquement réapparu au moment de la séance, grâce à l'autohypnotisation médiumique, et ait jailli sous la forme dramatique, naturellement appropriée

< Hypermensic Dreams, Proc. S. P. R. t. VII, p. 381-392. — Voir aussi Miss X, Essaijs in Psychical Research, p. 1)2 et suiv.

au milieu, d'un renseignement en apparence supranormal fourni par Léopold.

Ce dernier, avec sa lanterne et ses indications typtologiques, est tout à fait l'équivalent de l'Assyrien qui montrait en songe à M. Hilpreclit comment il devait s'y prendre pour découvrir le sens d'une inscription vainement cherché pendant la veille '. On retrouve ici l'évidente identité des procédés de l'imagination médiumique et de ceux du rêve. Peut-être ne manque-t-il pas de gens pour croire à l'existence de l'Assyrien, comme à celle de Léopold. Soit, tout est possible. Mais il est alors bien regrettable que si ces êtres qui peuplent nos états oniriques ou hypnoïdes sont autj-e chose que de pures créations subjectives de notre imagination, ils ne se soient pas encore avisés de moyens plus évidents pour nous convaincre de leur réalité. Pourquoi Léopold, par exemple, qui a toujours donné le cas de la broche perdue et grâce à lui retrouvée comme une preuve de son objectivité, n'a-t-il jamais daigné — au cours de tant de séances oii il prétendait flotter dans l'atmosphère de la chambre, invisible, mais voyant tout et séparé de M"^ Smith tout en se communiquant par elle — me dire le mot écrit ou l'objet caché que je lui désignais hors du champ visuel de son médium?

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