‹ Des Indes à la planète Mars (volume 2)Chapitre 72 sur 77 · Cas de If"'' Vignier · texte numérisé non relu

Cas de If"'' Vignier

On devine que ce cas n'a aucune valeur probante puisqu'il y a eu jadis (comme on l'a vu p. 386), entre la famille Vignier et M""* Smith, des relations qui suffisent à expliquer les connaissances véridiques manifestées par Hélène dans cette incarnation. J'en donne néanmoins le récit abrégé, à cause de certains points psychologiquement intéressants. Aucun des spectateurs ne se doutait d'ailleurs des susdites relations, au moment de cette scène absolument inattendue et énigmatique pour tous.

Dans une séance chez moi (3 mars 1895, après la vision hindoue décrite p. 261), M"** Smith voit apparaître une dame inconnue dont

elle donne ce signalement : « nez courbé et crochu comme celui d'un aigle ; petits yeux de souris très rapprochés ; bouche avec trois dents seulement ; sourire méchant, expression moqueuse ; mise simple, collerette pas à la mode actuelle ; elle s'approche de ce portrait ' et le considère, pas méchamment ». On demande le nom de cette personne, et la table [Léopold] commence à épeler : Mademoiselle . . . mais refuse d'aller plus loin, tandis qu'Hélène voit l'apparition rire « d'un air narquois » ; comme on insiste pour savoir son nom, la table dicte : Cela ne vous regarde pas, puis se met à sauter et gambader sur place comme fort aise de se moquer ainsi de notre curiosité. Bientôt Hélène s'endort et entre en somnambulisme : elle quitte la table et se dirige vers le portrait en question devant lequel elle reste comme figée, incarnant complètement la dame inconnue de sa vision. Je décroche le portrait et le mets à sa portée sur un fauteuil : aussitôt elle s'agenouille et le contemple avec attendrissement; puis tenant le cadre de la main droite tandis que la gauche très agitée joue avec le cordon, elle finit, après beaucoup de vains essais, par dire en bégayant fortement : J. . . j. . . je l'aimais b. . . b. . . beaucoup ; je n'aime pas l'autre . . . j . . . j . . . je ne l'ai jamais aimée, l'autre. . . j'aimais bien mon veveu. . . adieu!. . . je le vois! Impossible d'obtenir aucun éclaircissement sur cette scène incompréhensible, jusqu'à ce qu'ayant glissé sous la main d'Hélène un crayon et un cahier, elle y griffonne fiévreusement, d'une écriture qui n'est point la sienne, ces deux mots : mademoiselle Vignier ; puis elle tombe dans une phase cataleptique dont elle se réveille amnésique au bout d'une demi-heure.

Ce nom de Vignier évoque en moi de lointains souvenirs et me rappelle vaguement que le professeur Dandiran (qui avait épousé, comme on a vu, la sœur de ma mère) devait avoir une parente de ce nom; serait-ce elle qui revient m' exprimer par le canal de M^i^ Smith sa prédilection pour ma mère, dont elle a si attentivement considéré le portrait, et ses regrets peut-être que son neveu ne l'ait pas préférée à ma tante ? — D'autre part M. Cuendet se souvient d'une demoiselle Vignier qui fut une amie de sa famille, mais qui ne répondrait point au signalement de la vision d'Hélène; il se promet de prendre des informations, et m'écrit en effet le lendemain :

« Cher Monsieur, voici quelques renseignements au sujet de notre séance d'hier. Ce matin je demande à ma mère : As-tu connu une autre demoiselle Vignier que celle qui a été ton amie? — Après une seconde de réflexion : Oui, me répond-elle, j'en ai connu une autre. C'était la tante de M. Dandiran, de Lausanne, la sœur de sa

' Un petit portrait à l'iiuile do ma mère, pendu dans nii panneau près duq^uel Mlle Smith voyait l'apparition.

mère. Elle bégayait et n'était pas toujours très bienveillante; elle avait trois grandes dents qui avançaient, et un nez à crochet. — Inutile de vous dire que c'est la première fois que j'en entends parler ; je n'ai fait aucune [autre] question à ma mère et me suis borné à lui demander si elle avait entendu parler de cette demoiselle Vignier. »

Cette indication cadrant avec mes souvenirs et la vision d'Hélène, me fut ultérieurement confirmée par M. Dandiran, qui me donna les renseignements suivants : Sa tante M"** Vignier, morte il y a 35 à 40 ans ^ aimait en effet beaucoup son neveu; mais elle fut ravie de son mariage, et la phrase prononcée devant le portrait de ma mère, je l'aimais beaucoup^ je n'ai jamais aimé Vautre, ne saurait se rapporter à une différence de sentiment à l'égard des deux sœurs pour qui elle eut toujours une égale affection. Cette plu'ase s'explique au contraire à merveille par le fait suivant. Ma mère et sa sœur se trouvant fiancées en même temps, on fit faire par le même peintre leurs deux portraits à l'huile, en buste de grandeur naturelle ; mais ces portraits, qui se font pendant [ils sont actuellement en la possession de mon frère], réussirent inégalement et M"*' Vignier, qui s'occupait elle-même de peinture, trouva toujours celui de ma mère excellent, tandis qu'elle n'aimait point l'autre, celui de ma tante. — M"*^ Vignier était très vive, et M. Dandiran trouve que l'épithète de narquois et la scène de la table dictant : Gela ne vous regarde pas, en gambadant de joie, expriment assez bien son caractère; elle n'était cependant pas du tout méchante ni moqueuse au fond, mais il est certain que les personnes la connaissant peu pouvaient avoir cette impression. Elle avait trois ou quatre dents proéminentes et bégayait fortement. Sur sa photographie, elle a une collerette blanche, un nez assez long et arqué, mais les yeux sont plutôt grands et écartés. Elle portait toujours des lunettes d'or, dont le médium n'a pas parlé.

Si le 1-ecteur a eu la patience de lire ces détails, il aura remarqué que les traits distinctifs de M"^ Vignier dans la vision et l'incarnation par Hélène (le bégaiement, les dents, la forme du nez, l'air méchant) coïncident avec ceux spontanément indiqués par M"^ Cuendet, qui l'avait peu connue ; et que si M. Dandiran, mieux au fait du caractère de sa tante, trouve fausse la note de méchanceté ou de manque de bienveillance, il reconnaît que les gens du dehors pouvaient s'y tromper. Qu'est-ce à dire, sinon que l'imagination de M"® Smith n'a fait que réaliser le souvenir extérieur, le signalement de notoriété publique en quelque sorte, que M"'= Vignier a laissé après elle ? Et si l'on se rappelle qu'à l'époque où les deux fiancées

' Vérification faite à l'ctat-civil, M'Io Vignier mourut en 1860, suit bien avant la naissance de M'ie Smith.

furent portraiturées, M'"* Smith fut mise en relations avec mes grands-parents maternels par la sœur même de M^e Vignier, il devient d'une probabilité touchant à la certitude que ce sont des souvenirs contemporains, racontés une fois ou l'autre à Hélène par sa mère, qui ont fait la matière de cette personnification somnambulique. — Quant aux mots mademoiselle Vignier écrits à la fin de l'incarnation, je les ai comparés avec des lettres originales de M"* Vignier et de sa sœur, M"* Dandiran ; ces mots ne rappellent point la signature de la première, mais se rapprochent beaucoup de l'écriture de la seconde. On dirait qu'il s'agit là d'un cliché visuel provenant de quelque lettre ou billet où Mme Dandiran aurait nommé sa sœur. Je ne vois en tout cas pas sur quoi on pourrait se fonder pour attribuer à ces mots une origine supranormale.

Dans cet exemple, auquel j'en pourrais joindre plusieurs analogues, le contrôle spirite apparent se réduit à des souvenirs latents de récits entendus jadis par Hélène. Dans d'autres cas, où faute d'informations il a été impossible jusqu'ici de retrouver cette filiation purement naturelle des renseignements, la simple analyse des circonstances et du contenu des communications indique que, selon toute probabilité, elles proviennent de réminiscences et impressions appartenant à des individus vivants bien plutôt qu'aux désincarnés. Autrement dit, ces messages et personnifications reflètent trop évidemment le point de vue du médium ou d'autres gens actuels, pour qu'il soit permis d'y voir l'intervention de défunts dont le point de vue serait vraisemblablement tout autre.

C'est ce que je vais essayer de montrer en prenant comme échantillons, pour éviter jusqu'à l'apparence d'un choix arbitraire favorable à ma thèse, ceux-là même que M. Lemaître a déjà publiés comme étant des plus frappants.

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