CHAPITRE VIII
Le Cycle hindou.
Tandis que le roman martien est une œuvre de pure fantaisie, où l’imagination créatrice pouvait se donner libre carrière, n’ayant pas à redouter l’épreuve d’une vérification quelconque, le cycle hindou et celui de Marie-Antoinette, se mouvant dans un cadre terrestre déterminé, représentent un travail de reconstruction assujetti d’emblée à des conditions de milieux et d’époques très complexes. Rester dans les limites de la vraisemblance, ne pas commettre trop d’anachronismes, satisfaire aux exigences multiples de la logique et de l’esthétique, constituait une entreprise singulièrement périlleuse et en apparence au-dessus des forces d’une personne sans instruction spéciale en ces matières. Le génie subconscient de M1]e Smith s’en est acquitté d’une façon remarquable et y a déployé un sens vraiment fort délicat des possibilités historiques et de la couleur locale.
Le roman hindou, en particulier, reste pour ceux qui y ont assisté une énigme psychologique non encore résolue d’une façon satisfaisante, parce qu’il révèle et implique chez Hélène, relativement aux coutumes et aux langues de l’Orient, des connaissances dont il a été impossible de
trouver jusqu’ici la source certaine. Tous les témoins des somnambulismes hindous de Mlle Smith qui ont une opinion à ce sujet (plusieurs s’abstiennent d’en avoir) sont d’accord pour y voir un curieux phénomène de cryptomnésie, de réapparitions de souvenirs profondément enfouis au-dessous de l’état de veille normal, avec une part indéterminée de broderies imaginatives sur ce canevas de données réelles. Mais sous ce nom de cryptomnésie ou résurrection de mémoires latentes, ils entendent deux choses singulièrement différentes. Pour moi il s’agit uniquement de souvenirs de sa vie présente, et je ne vois rien de supranormal dans tout cela; car bien que je n’aie point encore réussi à trouver le mot de l’énigme, je ne doute pas de son existence, et je relèverai plus loin deux ou trois indices qui me paraissent appuyer mon idée que les notions asiatiques de Mlle Smith ont une origine toute ordinaire. Tant pis, d’ailleurs, ou tant mieux, si je me trompe. Pour les observateurs enclins au spiritisme, au contraire, la mémoire endormie qui se réveille en somnambulisme n’est rien de moins que celle d'une vie antérieure de Mlle Smith, et cette explication piquante, qui a d’abord été donnée par Léopold, bénéficie à leurs yeux de l’impossibilité de fait où je me trouve de prouver qu’il en soit autrement. On voit que nous sommes loin de nous entendre sur la question de méthode.
Sans doute, si l’on avait assisté à tous les incidents de la vie d’Hélène depuis sa tendre enfance, et que l’on eût la certitude que ses connaissances sur l’Inde ne lui ont pas été fournies du dehors par la voie normale des organes des sens, il faudrait bien chercher autre chose, et choisir entre les hypothèses d’une mémoire atavique héréditairement transmise à travers quinze générations, ou de communications télépathiques actuelles avec le cerveau de quelque savant indianiste, ou d’une réincarnation spirite, ou de je ne sais quoi encore. Mais nous n’en sommes pas là. Il n’y a rien de plus ignoré, dans les détails, que l’exis-
tence journalière de Mlle Smith dans son enfance et sa jeunesse. Or, quand on sait tous les tours dont est capable la mémoire subconsciente de la vie présente, on n’est pas scientifiquement fondé à recourir à une prétendue « antériorité », dont la seule garantie est l’autorité de Léopold (le martien a suffisamment montré le cas qu’on en peut faire), pour expliquer l’apparition somnambulique de choses totalement oubliées, je l’accorde, de M1!e Smith en son état de veille, mais dont l’origine a fort bien pu se nicher dans les recoins inconnus de sa vie écoulée (lectures, conversations, etc.).
La trame du roman hindou, que j’ai déjà sommairement indiquée à diverses reprises, est la suivante. Hélène Smith était, à la fin du XLVme siècle de notre ère, la fille d’un cheik arabe, peut-être nommé Pirux(1), qu’elle quitta pour devenir sous le nom de Simandini la onzième femme du prince Sivrouka Nayaca, dont j’ai l’honneur d’être la réincarnation actuelle (je prie une fois pour toutes le lecteur de bien vouloir excuser le rôle fort immodeste qui m’est dévolu malgré moi en cette affaire). Ce Sivrouka, qui régnait sur le Kanara et y bâtit en 1401 la forteresse de Tchandraguiri, ne paraît pas avoir été de caractère très accommodant ; quoique pas mauvais au fond et assez attaché à son épouse préférée, il avait l’humeur farouche et des manières plutôt rudes. On ne saurait en attendre davantage d’un petit potentat asiatique de cette époque. Simandini ne l’en aimait pas moins avec passion, et à sa mort elle fut brûlée vive sur son bûcher, selon la mode du Malabar. Autour de ces deux personnages principaux apparaissent quelques figures secondaires, entre autres un fidèle domestique nommé Adèl et un petit singe, Mitidja, que Simandini avait emmenés avec elle d’Arabie aux Indes ; puis le fakir Kanga, qui tient une beaucoup plus grande place dans le cycle martien, où on l’a vu réincarné
II subsiste quelque incertitude sur ce nom et son attribution au père de Simandini. (Voir p. 261.)
en Astané, que dans le cycle hindou proprement dit. Quelques autres individus, tous masculins, Mougia, Miousa, Kangia, Kana, se montrent dans des rôles trop effacés pour qu’on en puisse rien dire de précis.
Les états hypnoïdes dans lesquels ce roman s’est manifesté chez Hélène présentent la plus grande variété et tous les degrés, depuis la veille parfaite (en apparence), momentanément traversée par quelque hallucination visuelle ou auditive dont le souvenir se conserve intact et permet une description détaillée, jusqu’au somnambulisme total avec amnésie au réveil, où se déroulent les scènes les plus frappantes d’extases et d’incarnations. On en verra divers exemples dans les pages suivantes.