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Cas du syndic Chawuontet et du curé Burnier

Voici un dernier cas, tout récent, où l’hypothèse spirite et l’hypothèse cryptomnésique subsistent l’une en face de l’autre, immobiles comme deux chiens de faïence se faisant les gros yeux, à propos de signatures données par Mlle Smith en somnambulisme et qui ne manquent pas d’analogie avec les signatures authentiques des personnages défunts dont elles sont censées provenir.

Dans une séance chez moi (12 février 1899), M11' Smith a la vision d’un village sur une hauteur couverte de vignes; par un chemin pierreux, elle en voit descendre un petit vieux qui a l’air d’un demimonsieur : souliers à boucles; grand chapeau mou; col de chemise pas empesé, aux pointes montant jusqu’aux joues, etc. Un paysan en blouse qu’il rencontre lui fait des courbettes, comme à un personnage important; ils parlent patois, de sorte qu’Hélène ne les comprend pas. Elle a l’impression de connaître ce village, mais cherche vainement dans sa mémoire où elle l’a vu. Bientôt le paysage s’efface, et le petit vieux, maintenant vêtu de blanc et dans un espace lumineux [c’est-à-dire dans sa réalité actuelle de désincarné; voir la note 1, p. 384], lui paraît s’approcher. A ce moment, comme elle est accoudée du bras droit sur la table, Léopold dicte par l’index : Baisseylui le bras. J’exécute l’ordre; le bras d’Hélène résiste d'abord fortement, puis cède tout à coup. Elle saisit un crayon, et au milieu de la lutte habituelle relative à la façon de le tenir (v. p. 98) : « Vous me serrez trop la main », dit-elle au petit vieux imaginaire qui, suivant Léopold, veut se servir d’elle pour écrire ; « vous me faites très mal. ne serrez pas si fort. . . qu’est-ce que ça peut vous faire que ce soit un crayon ou une plume ! » A ces mots elle lâche le crayon pour prendre une plume et, la tenant entre le pouce et l’index, trace lentement d’une écriture inconnue : Chaumontet syndic (v. fig. 44). Puis revient la vision du village; sur notre désir d’en savoir le nom elle finit par apercevoir un poteau indicateur où elle épelle Chessenaz , qui nous est inconnu. Enfin, ayant sur mon conseil demandé au petit vieux, qu’elle voit encore, à quelle époque il était syndic, elle l’entend répondre: 183 9. Impossible d’en apprendre davantage; la

vision s’évanouit et fait place à une incarnation totale de Léopold, qui de sa grosse voix italienne nous parle longuement de choses diverses. J’en profite pour le questionner sur l’incident du village et du syndic inconnus; ses réponses entrecoupées de longues digressions se résument ainsi : « Je cherche .. . je me suis dirigé en pensée le long de cette grande montagne percée dessous dont je ne sais pas le nom (l); je vois ce nom de Chessenaz, un village sur une hauteur, une route qui y monte. Cherche dans ce village, tu trouveras certainement ce nom [Chaumontet], cherche à contrôler sa signature; cette preuve-là, tu la trouveras; tu trouveras que l’écriture a été de cet homme (*)». A ma demande s’il voit cela dans les souvenirs d’Hélène et si elle a été à Chessenaz, il répond négativement sur le premier point, évasivement sur le second : « demande-le lui, elle a bon souvenir de tout, je ne l’ai pas suivie dans toutes ses promenades ».

Réveillée, Hélène ne put nous fournir aucun renseignement. Mais le lendemain je trouvai sur la carte un petit village de Chessenaz dans le département de la Haute-Savoie, à 26 kilomètres de Genève à vol d’oiseau et non loin du Crédo. Comme les Chaumontet ne sont point rares en Savoie, il n’y avait rien d’invraisemblable à ce qu’un personnage de ce nom y eût été syndic en 1839 (3).

Quinze jours plus tard il n’y avait pas de séance, mais je faisais visite à M“* et MIU Smith, lorsqu’Hélène prend soudain l’accent et la prononciation de Léopold, sans se douter de ce changement de voix et croyant que je plaisante quand je cherche à le lui faire remarquer (4). Bientôt l’hémisomnambulisme s’accentue ; Hélène voit reparaître la vision de l’autre jour, le village, puis le petit vieux (le syndic) mais accompagné cette fois d’un curé avec qui il paraît au mieux et qu’il appelle (à ce qu’elle me répète toujours avec l’accent italien de Léopold) mon cer ami Bournier. Comme je demande si ce curé ne pourrait pas écrire son nom par la main d’Hélène, Léopold me promet par une dictée digitale que j’aurai cette satisfaction à la prochaine séance; puis il se met à me parler d’autre chose par la bouche d’Hélène qui est maintenant entièrement intrancée.

A la séance suivante chez moi (19 mars), je rappelle à Léopold sa promesse. 11 répond d’abord par le doigt: Désires-tu beaucoup

p) En disant cela Léopold-Hélène se tournait vers une fenêtre de ma bibliothèque donnant du côté du Fort-de-l’EcIuse, où se trouve en effet le tunnel du Crédo, sur la voie ferrée de Genève à Bcllegarde. (Sur son ignorance des noms propres, v. p. 378, note).

(*) Noter cette préoccupation constante chez Léopold, de me fournir des preuves du supranormal pour m'amener au spiritisme.

(3) La Savoie faisait alors partie des Etats Sardes. Sa cession à la France en 1860 a entraîné la substitution des maires aux syndics.

H) Cet accès inattendu et exceptionnel d'hémisomnambulisme spontané pendant une de mes visites, est probablement dû au fait que c'était justement le jour et l’heure ordinaires des séances.

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cetle signature? et ce n’est que sur nies instances qu’il y veut bien consentir. Hélène ne tarde pas alors à revoir le village et le curé, qui, après divers incidents, vient s’emparer de sa main comme l’avait fait le syndic, et trace très lentement à la plume les mots : Buriner salut (fig. 44); puis elle passe à d’autres somnambulismes.

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Fig. 44. — Comparaison des signatures authentiques du syndic Chaumontet et du curé Burnier, avec leurs prétendues signatures de désincarnés données par M"' Smith en somnambulisme. — Au milieu de la figure, reproduction d’un fragment d’un mandat de paiement de 1 838 . Au-dessus et au-dessous, les signatures fournies par la main d’Hélène. — Grandeur naturelle.

Le moment était venu d’éclaircir la chose. J’écrivis à tout hasard à la Mairie de Chessenaz. Le maire, M. Saunier, eut l’extrême obligeance de me répondre sans retard. — « Pendant les années 1838 et 1839, me disait-il, le syndic de Chessenaz était un Chaumontet, Jean, dont je retrouve la signature en divers documents de cette époque. Nous avons aussi eu pour curé M. Burnier André, de novembre 1824 jusqu’en février 1841; pendant cette période tous les actes des naissances, mariages et décès, tenus alors par les ecclésiastiques, portent sa signature — Mais je viens de découvrir dans nos Archives un titre revêtu des deux signatures, celle du syndic Chaumontet et celle du curé Burnier. C’est un mandat de payement ; je me fais un plaisir de vous le transmettre. » — J’ai fait reproduire au milieu de la figure 44 le fragment de ce document original (daté du 29 juillet 1838) portant les noms des deux personnages; le lecteur peut ainsi juger par lui-même de la similitude assez remarquable qu’il y a entre ces signatures authentiques et celles automatiquement tracées par la main de M11' Smith.

Ma première idée fut, on le devine, que M,le Smith avait dû voir

une fois ou l’autre des actes ou documents signés du syndic ou da curé de Chessenaz, et que c’étaient ces clichés visuels oubliés, reparaissant en somnambulisme, qui lui servaient de modèles intérieurs lorsque sa main intrancée retraçait ces signatures. On devine également si une telle conjecture fit bondir Hélène, qui n’a aucun souvenir d’avoir jamais entendu le nom de Chessenaz ni de ses habitants présents ou passés. Je ne regrette qu’à moitié mon imprudente supposition, car elle nous a valu une nouvelle et plus explicite manifestation du curé, lequel s’emparant derechef du bras de Mlle Smith à une séance ultérieure (21 mai, chez M. Lemaître), vint nous certifier son identité par l’attestation en bonne et due forme de la figure 43. Comme on le voit, il s’y prit à deux fois : s’étant trompé à la signature, il barra incontinent avec dépit ce qu’il venait d’écrire si soigneusement, et recommença sur une autre feuille; ce second libellé, où il a omis le mot soussigné du premier, lui prit sept minutes à tracer, mais ne laisse rien à désirer comme évidence et précision. Cette calligraphie appliquée est bien celle d’un curé campagnard d’il y a soixante ans, et, à défaut d’autre pièce de comparaison, elle présente une indéniable analogie de main avec l’acquit authentique du mandat de paiement de la figure 44.

Ni Mllc Smith ni sa mère n’avaient la moindre notion du curé ou du syndic de Chessenaz. Elles m’apprirent cependant que leur famille avait eu quelques parents et connaissances dans cette partie de la Savoie, et qu’elles sont encore en relations avec un cousin qui habile Frangy, le bourg important le plus rapproché (une lieue) du petit village de Chessenaz. Hélène elle-même n’a fait qu’une courte excursion dans cette région, il y a une dizaine d’années; et si, en suivant la route de Seyssel à Frangy, elle a traversé des coins de paysage répondant bien à certains détails de sa vision du 12 février (qu’elle avait le sentiment de reconnaître, comme on a vu p. 400), elle n’a par contre aucune idée d’avoir été à Chessenaz même, ni d’en avoir entendu parler. D’ailleurs, dit-elle, « pour ceux qui pourraient supposer que j’ai pu passer à Chessenaz sans m’en souvenir, je m'empresserai de leur objecter et de leur affirmer que même y serais-je allée, je n’aurais point été y consulter les archives pour y apprendre qu un syndic Chaumontet et un curé Burnier y avaient existé à une époque plus ou moins reculée. J’ai bonne mémoire et j’affirme hautement qu’aucune des personnes qui m’ont entourée pendant ces quelques jours passés loin de ma famille ne m’a jamais montré aucun acte, aucun papier, rien en un mot qui pourrait avoir emmagasiné dans mon cerveau un pareil souvenir. Ma mère a fait, à l’âge de quatorze ou quinze ans une course en Savoie, mais rien dans ses souvenirs ne lui rappelle avoir jamais entendu prononcer ces deux

noms ». — Les choses en sont là, et je laisse au lecteur le soin de conclure comme il lui plaira.

Ce cas m’a paru digne de couronner mon rapide examen des apparences supranormales qui émaillent la médiumité de MIle Smith, parce qu’il résume et met excellemment en relief les positions respectives, antinomiques et inconciliables, des milieux spirites et des médiums d’une part, parfaitement sincères du reste mais par trop faciles à contenter, — et des chercheurs quelque peu psychologues d’autre part, toujours poursuivis par la sacro-sainte terreur de prendre des vessies pour des lanternes. Aux premiers, la moindre chose curieuse, une vision inattendue du passé, des dictées de la table ou du doigt, un accès de somnambulisme, une ressemblance d’écriture, suffisent à donner la sensation du contact de l’au-delà et à prouver la présence réelle du monde désincarné. Ils ne se demandent jamais quelle proportionnalité il peut bien y avoir entre ces prémisses, si frappantes soient-elles, et cette formidable conclusion. Pourquoi et comment, par exemple, les défunts, revenant au bout d’un demi-siècle signer par la main d’une autre personne en chair et en os, auraient-ils la même écriture que de leur vivant? Les mêmes gens qui trouvent cela tout naturel, bien qu’ils n’en aient encore point vu de cas certains, tombent des nues lorsqu’on invoque devant eux la possibilité de souvenirs latents, dont la vie courante leur fournit pourtant des exemples quotidiens — qu’ils n’ont, il est vrai, jamais pris la peine d’observer. Les psychologues en revanche ont le diable au corps pour aller regarder derrière les coulisses de la mémoire et de l’imagination, et quand l’obscurité les empêche d’y rien distinguer, il ont la marotte de s’imaginer qu’ils finiraient bien par y trouver ce qu’ils cherchent — si seulement on pouvait y faire de la lumière. Kntre deux classes de tempéraments aussi disparates, il sera, je le crains, bien difficile d’àrriver jamais à une entente satisfaisante et durable.

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