CHAPITRE I
!La Race.
Ayez-vous remarqué, au cours d’un voyage, quelque pays mystérieux, baigné de songe, dont le pittoresque et l’imprévu vous ont longtemps hantés, dont le souvenir vous donne plus tard comme une sorte d’émotion religieuse ?
Il existe de ces paysages qui ont une âme. Les choses qui nous entourent ont une âme: elle se manifeste dans tout ce qui vibre, dans tout ce qui vit.
Elle passe sur le rocher et son gave limpide, sur les rives, dans les bruyères, dans les ajoncs, sur les forêts séculaires, sur les chênes, sur les champs ancestraux gardant 'dans leurs guérêts profonds les vertus antiques, la trace indélébile
de quelque fait historique, les pages d’une histoire.
Il existe de ces paysages ayant une puissance d’émotion venue du fond des temps : ils évoquent le passé dans toute sa gloire.
Ils peuvent être plongés au sein des solitudes, interdits aux humains, jamais contemplés, et cependant qu’ignorés, conservant ce don d’évocation mystérieuse, voisine du miracle.
Il existe des coins de terre que l’on presserait sur son cœur, disait Gustave Flaubert.
Ces pays de l’enchantement existent.
Ils nous transportent vers quelque rêve étranger à la vie humaine. Ils font notre pensée s ’ i mmàté rial iser et .s’envoler vers des sensations d’un ordre supérieur et .dont nous ne saisissons pas bien le sens : ils ont quelque chose de cet Eden dont les vieux textes nous font une image aux couleurs célestes, aux teintes irréelles.
Ces pays du rêve existent.
Ils apparaissent avec leurs grands fleuves aux plis tourmentés dans un tableau imaginé par ce génie étrange, Léonard de Vinci qui, pour don- | ner plus de mystère et de beauté à la Monna Lisa, la peignit dans le mirage d’une campagne sereine où serpentait une rivière, afin de laisser deviner les innombrables variantes de la destinée humaine.
Ils apparaissent encore, ces paysages, dans le
AIT CANADA
charme de décors sublunaires créés par les mythes et la fable, jardins enchantés où la vie est fluide et légère comme un souffle, pays de fées où Néère, Lydé, Philodocé, reines des blancheurs immaculées, ise font voir comme au temps d’Amadis ou d’Arthus; pays où des légendes Scandinaves se déroulent pleines d’impossibles féeries et de folles amours.
Ces pays de poésie existent.
Ils se parent de rythme, d’harmonie et leurs forêts sont des poèmes. Ils sont souverains par leur beauté royale : ils prodiguent leur lumière. Ils expriment la vie, l’universel mouvement dans le silence même de la nature, dans le battement du cœur de la terre, écho de voix étranges et lointaines; ils s’ouvrent comme des temples aux croyances : ils sont des paradis terrestres.
Voilà les sentiments qu’éprouvèrent, il y a quelques siècles, Jacques Cartier et ses compagnons de voyage, lorsqu’ils aperçurent, à l’entrée du golfe Saint-Laurent, une terre vierge, ou plus encore, lorsque, pouvant distinguer les deux rives du grand fleuve, une riche et grandiose nature leur apparut comme dans un songe et les plongea dans un état d’enchantement. Il y avait dans cette apparition plus que de l’imprévu : il y avait du mystère.
Un pays est fait du passé. Ses collines, ses forêts sont inspirées. Ce sont souvent des lam-
beaux du sol où souffle un peu de l'histoire de la nation, l'Ame d'une race. Mais celui qui, pour la première fois, pénètre le mystère d'un continent, d’un pays inconnu, doit éprouver une sorte die surprise mystique, mêlée d’admiration, de crainte et de curiosité.
Jacques Cartier dut ressentir tout cela à la fois. Devant l'immensité, quelle émotion profonde et mystérieuse! Cela fait songer à l'éternité. Tout un monde de pensées liait de cette vision. La puissance de la nature apparaît dans tout ce qu'elle a de durable et d'indestructible. Tous les phénomènes naturels, toutes les beautés changeantes nous éblouissent, sans cesse renouvelés. De nouveaux horizons s'ouvrent devant nos yeux et nous semblent embrasser l’infini.
Tout cela est aussi fait de méditation : c'est le monde inconnu dans tout ce que la vie périssable peut exprimer de grandeur et de surnaturel.
Aussi, Jacques Cartier en éprouva-t-il une impression que isa sensibilité gauloise transmettra à tous les siens, à l’avenir, à tous les enracinés de la terre canadienne.
Ce sera par une hérédité providentielle que le colon futur deviendra le conquérant de la plaine et des forêts.
Par atavisme, Jacques Cartier transfuse dans le sang de ses descendants cette sève unissant
A V CANADA
l’homme à la terre d'adoption dont il fait sa patrie et celle de «es enfants.
Nulle part dans l'histoire du monde, un peuple ne fut plus tenace dans ses conquêtes que le Gaulois. Dès qu’il verse une goutte de sang sur un sol, il s’y incorpore et lui donne une vie. Ce sol, alors, devient pour lui une chose sacrée et inviolable. L’esprit gaulois imprime à la terre qu'il conquiert son caractère propre, lui transmet des traditions dont il garde un culte allant jusqu’à la frénésie, jusqu'à une sorte de fanatisme venu du fond des temps, de ses vertus antiques.
Aussi, le jour où une domination étrangère pèse sur une de ses possessions, il ne s’en peut consoler. La puissance qui le dépossède est son ennemi juré : aucune réconciliation ne paraît possible dans l’avenir. Il se sent frappé au cœur, et la vue des lambeaux de sol arrachés par violence, laisse son âme toute imprégnée d’une pensée farouche : il n’aspire qu’à reprendre le bien perdu. C’est ce qui fait que, dans le cours des siècles, il a porté son patriotisme jusqu’aux temples des divinités et lui a élevé. des autels.
De ce jour, peut-être, naquit pour lui l’idée de nationalisme, sorte d’attachement aux faits du passé, aux traditions, aux morts, aux vivants même, à tout ce qui de près ou de loin touche à la grande patrie.
Sans dénomi nation précise, ce nationalisme existait du temps de la colonie française au Canada. Les premiers colons s’étaient rivés à la terre avec le plus sublime désintéressement, précisément parce qu’ils s’étaient subordonnés à leur patrie lointaine et qu'ils avaient senti qu’ils étaient “ un instant d'une chose immortelle,” selon l'expression de M. Maurice Barrés.
Ils venaient de fonder une petite patrie; ils comprenaient cela, une parcelle de la grande : c’était un diamant de la couronne de France que ce Canada. Et ceci explique encore l’attachement profond et durable de ces premiers colons au sol baigné de sang gaulois.
“ Le Canada français, dit M. Gabriel Hanotaux, au cours de sa brève existence, sut trouver en lui-même un principe de vitalité, je veux dire une âme, une âme locale et française tout à la fois.”
Donc, à la gravité austère, à la majesté sereine du paysage, venait s’ajouter l’esprit rêveur, profond et tenace d’un Jacques Cartier, ancêtre d’une race future. La nature et l’Jiomme se confondirent en un instant : ils prirent corps tous deux.
Doux puissances se trouvaient face à face, se comprenant et devant se développer dans un même sentiment de fraternité.
La nature, certes, a ses caprices; elle n’ac-
cueille pas toujours avec grâce. Mais elle sait prodiguer ses bienfaits à celui qui la sait comprendre. En luttant contre les forces naturelles, l’homme acquiert plus d’énergie et plus d’empire sur lui-même.
A l’exemple du découvreur du Canada, les premiers colons avaient scellé un pacte avec le sol, avec la grande nature du nord de l’Amérique qu’ils allaient révéler à l’Europe éblouie. Et ils allaient surtout, par l’exemple, rappeler à la France quelle erreur le XVIIIe siècle avait commise en abandonnant à l’Angleterre une colonie que cette dernière mit au profit d’une politique reconnue comme étant la continuation de l’impérialisme anglais à travers le monde.
Disons en passant que le Français est profondément traditionaliste. De tout temps, à travers l’histoire, il nous donne l’exemple le plus frappant de son amour du sol natal, du respect de ses croyances, de ses coutumes. Il se plaît même à exalter ses défauts, — car il en a, — comme il aime à louer ses estimables qualités. Il cultive tout méthodiquement, car il sait que de ses qualités et de ses défauts, il a tiré son originalité, sa ténacité indomptable. Par sa puissance de ténacité, il a acquis une prépondérance enviable dans le monde, s’est placé au rang suprême dans le domaine des choses de l’esprit et de la politique internati on ale.
DBS INFLUENCES FRANÇAISES
Kn outre, — c’est M. Gabriel I T an o taux qui parle, — “ le Français est, avant tout, il y a trois siècles comme aujourd’hui, — uni défricheur, un cultivateur. Quand il s’agit de se mesurer avec la terre, même et surtout avec la terre neuve, farouche et résistante, il ne se sent pas de joie: bûcheron, vigneron, laboureur, lierbager, sur quelque sol que ce soit et de quelque outil qu’il faillie se servir, il y marquera son empreinte. Le colon des “ Nouvelles Frances ” est, en cela, un vrai fils du paysan français.”
Aussi, lorsqu’on songe que depuis 1763, la population des Franco-Canadiens, de soixante mille colons qu’elle était s’est élevée à deux millions, il nous est bien permis de nous demander si la race est appelée à s’éteindre et si nous devons craindre que la langue française disparaisse du continent.
La première préoccupation de ces colons, après le traité de 1763, avait été utilitaire du pays. Certes, ils étaient loin de toute culture intellectuelle, ces âpres laboureurs du sol. Mais n’avaient-ils pas une mission à remplir ?
La France empêtrée dans la guerre funeste de sept ans, n avait alors de plus mortel ennemi que l’Angleterre. La cession du pays n’eut pas pour résultat de réconcilier les deux races. Les premiers missionnaires, martyrs sublimes, non plus que les colons restés attachés au sol, n’a-
valent d’abord aucune raison d’apprendre une langue ennemie pour laquelle, d’ailleurs, leur mentalité n’avait aucun penchant. Ceci peut faire comprendre l’entêtement de nos ancêtres et la cause de leur profond attachement à la 1 augue m aternel le.
Ils étaient des déracinés, dis m’étaient pas des réprouvés. Leur ténacité leur donna raison plus tard.
Et si, comme l’a dit Garneau, le traité d’Utrecht offensa vivement l’amour propre de la France, parce qu’il détruisait l’intégrité de ses colonies, et lui faisait perdre de vastes contrées, il accrut aussi leurs espérances ; et si “ l’arbre resta comme un tronc mutilé par la foudre, ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, était encore capable de lutter contre de rudes tempêtes.”
Vous savez comment l’Angleterre plus tard accorda aux Franco-Canadiens une liberté pour laquelle ils avaient donné plus que leur sang : la résignation à vivre sur un sol étranger, en pays conquis, loin de la patrie absente.
M. Maurice Barrés conclut jadis au miracle canadien. Il s’étonnait devant les pages éblouissantes de notre histoire et plus encore d’apprendre que les Franco-Canadiens continuaient de parler leur langue, subissant chaque jour davantage les influences françaises. Et il s’en expliquait la raison qu’il trouvait dans la haine
profonde du vaincu, dans sa ténacité même ; ensuite, dans sa dignité, celle qui lui vient de sa -race, et aussi, dans une sorte d’individualisme, moins intense peut-être que celui du Celte, mais qu’il tient de ses origines et qui se refuse à toute idée de subordination et d’assimilation, quand on sait qu’elles pourront diminuer ses mérites et le prestige de son nom français.
M. Gabriel Hanotaux déclarait, dans la préface qu’il consacre à l’histoire du Canada de Garneau, que jamais les Français n'étudieront assez notre histoire. Il déplore les erreurs et les fautes qui ont amené la perte, pour la France, de ses colonies au XVIIIe siècle. Il faut comprendre cette si juste indignation.
D’ailleurs, il trouve encore une raison à cette perte en déclarant que le Français n’est pas colonisateur, s’il est laboureur, mais que, partant, il serait injuste de lui appliquer ce terme dans toute sa sévérité; en ce qui concerne, du moins, l’œuvre de nos pères au Canada au coure du XVIIIe siècle.
Il en pleure quand même lorsqu’il s’écrie : “ On voit, jour par jour, .les heures de l’espoir et celles du découragement, de l’apogée et du déclin. Les causes et les effets apparaissent dans leur belle ou triste qualité. Aussi est-il possible de dégager, maintenant, à l’aide de cette “ littérature ” nouvelle, — il parle ici des ouvrages de H. Salone sur la Colonisation de la
Nouvelle-France, de M. de la Roncière sur l'histoire de la Marine, de M. Thomas Chapais, de M. André Siegfried, — des faits exposés en pleine lumière et renseignement que nous laisse l’histoire de notre belle et chère colonie perdue.” C’est ce qu’il appellera “la leçon du Canada.”
Il me semble, à moi, que les premiers colons avaient un peu compris “ cette leçon du Canada,” lorsqu’ils perdirent la Nouvelle-France:
Cette perte leur inspire le devoir de défendre des droits sacrés, cependant qu’ils ne veulent pas savoir qu’ils sont ou qu’ils pourront être écrasés, et qu’ils font tout en leur pouvoir pour ne pas admettre leur défaite. Le Français, d’ailleurs, ne croit pas à la défaite. C’est un faux orgueil, a-t-on prétendu, que de s’avouer invincible : c’est pourtant le fait de la force que de ne jamais vouloir se reconnaître un moment de faiblesse. La confiance en soi a quelque chose de français : celle-là a du panache et manque rarement à ses promesses. L’histoire des grands empires est faite de cette confiance, de s’être cru une destinée sublime; c’est aussi à elle que la France doit sa prépondérance dans le monde. Que la France serve d’exemple aux peuples. L’orgueil national n’est pas un défaut, mais une qualité divine.
Cette 'fierté et cette confiance dans la race, ne sont pas étrangères à l’origine des libertés cous titutionn elles au Canada,
Si les Canadiens ont obtenu la conservation de leurs droits, cela est dû à leur sublime entêtement et à leur extrême confiance en euxmêmes. S’étant peu à peu implantés, ayant progressé, ces Français ne veulent pas s’éteindre misérablement : c’est le miracle canadien, celui de M. Maurice Barrés, celui qui provoquait son étonnement et son admiration. Et cela se comprend. Les persistances françaises au Canada tiennent véritablement du miracle : l’avenir nous donnera encore plus raison.
La conquête donc ne les avait pas affaiblis, ces premiers colons, mais obcédés. L’écho des désastres de la patrie leur était parvenu dans les plaintes de l’océan. S’ils avaient vu toutes les horreurs d’un règne néfaste à la France, il leur en restait de loin une sorte d’humiliation et la pensée d’une revanche, si un jour l’occasion leur en était donnée.
Ils ne désespéraient pas de la patrie. Ils se disaient : celui qui s’assimile à une race étrangère est .un être méprisable, il mérite l’opprobe des siens. Et puis, l’instinct de conservation, le souvenir de la gloire française, la fierté des conquêtes intellectuelles de la mère-patrie, tout cela fut autant de raisons qui les rattachaient au passé.
Ils se rappelaient que, selon le sentiment des 'premiers fondateurs de la colonie, c’était une
Nouvelle-France que l’on avait perdue. Et certes, ils étaient hantés par le remords de n’avoir pu garder ces “ arpents de neige.”
M. Hanotaux nous dit : “ Le colon français a travaillé et il a peuplé. Il a obéi à la loi qui domine le plus naturellement la destinée humaine. Où il y a de la terre, les hommes naissent ; car la terre veut l’homme et l’homme veut la terre. Quand la terre se raréfie ou se divise trop, les familles meurent. La race française fut donc, au Canada, la race prolifique, s’il en fut jamais.”
Cette ténacité dans la persistance, nous la retrouvons à toutes les époques de la colonie. Nous la retrouvons plus tard quand il s’agira de la conservation de la race. Nous garderons cette vertu bien longtemps, expérons-le, tant que sur le sol d’Amérique se parlera la langue française.
Oui, nous la retrouverons encore cette France sans “ recul,” car, sur les pages de son histoire, véritable martyrologe, où elle a laissé la trace de ses plus profonds sacrifices, elle répand le plus pur de son âme vigoureuse. Même dans l’abandon le plus complet, en proie à la .misère la plus noire, devant les dangers les plus imminents et les intempéries des saisons, elle n’aura pas de ces découragements mortels. Elle doute quelquefois, mais la croyance en l’avenir, sa
force, sa fierté résignée lui donnent un front serein. Elle se sait privilégiée. Heureuse il a race qui devant son passé glorieux peut encore croire que, toujours et malgré tout, l’avenir lui appartiendra. C’était la pensée des premiers colons français.
“ Si les Français du Canada, dit M. Maurice Barrés, avaient eu la faiblesse, un seul instant, de se croire inférieurs à leurs nouveaux maîtres, leur petit troupeau était perdu. Ces paysans de Normandie et d’Anjou surent conserver ce haut sentiment de la dignité de leur race et de leur civilisation qui nous plaît tant chez nos frères d’Alsace-Lorraine. Là-bas, comme ici, on ne s’est pas incliné. L’homme de l’ouest pas plus que celui des Marches, n’a consenti à s'assimiler aux vainqueurs, et il me semble bien que, les uns et les autres, ce qu’ils détestent le plus chez le conquérant, c’est le barbare.”
Dans la suite, la race franco-canadienne, au lieu de se confondre avec l’élément anglo-saxon, est restée obstinément attachée au souvenir. Lue chaîne mystérieuse l’y relie et nous n’avons pais besoin de chercher bien longtemps sa physionomie intrinsèque pour la fixer d'un trait,