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CHAPITRE X

Méthode historique des Anciens.

“ L’histore, a-t-on dit, se montre chez les peuples la dernière en date des œuvres de l’esprit. Elle est l’œuvre de leur intelligence dans toute sa maturité et dans la plénitude de sa force.” *

Le contraire se produit, croyons-nous, à l’époque où Garneau, Bibeau et Ferland écrivirent notre histoire.

Nous étions bien loin d’en être alors à la plus haute culture à laquelle une nation aspire à atteindre, mais nous avions la conscience de notre continuité. Lentement acquise par les faits du passé, elle nous ordonnait de résister dans l’avenir ; elle était le mot d’ordre de notre survivance.

Il fallait restaurer l’histoire des aïeux, afin de rapprocher du présent l’idée d’héroïsme et de grandeur du passé, afin de nous rappeler combien d’événements avaient tourmenté nos esprits et menacé de l’oubli tous nos efforts et tous nos sacrifices.

Notre histoire, comme celle des autres peuples, s’est développée en raison de certaines lois et se présente ainsi qu’une sphère dont le centre se déplace sans répit, dont tous les mouvements, sans cesse renouvelés et changeants, sont compris et commentés selon les aptitudes et les dispositions de ceux qui voient se dérouler l’immense panorama de la vie humaine.

* Mignet.

'Certains historiens, a-t-on prétendu, par leur génie et leur science, ont épuisé l’histoire d’une époque, mais il n’en est rien. Depuis la république romaine, dont il semblait que Tite-Live,- Salluste et Tacite avaient dit le dernier mot, beaucoup de penseurs ont donné de merveilleuses interprétations de ces époques mémorables, si l’on s’arrête seulement aux “ Considérations ’’ de Montesquieu, livre génial qui, à lui seul, place cet historien au rang des grands créateurs d’œuvres sublimes.

Selon les croyances, les milieux et les tendances particulières de l’esprit, le passé s’interprète de cent manières, il n’en faut pas douter.

Ainsi, on est parvenu à repartir l’histoire en différentes catégories, soit par les annales chronologiques, méthode à laquelle s'apparentent Bibeau et Ferland ; soit par l’application philosophique des faits ; soit par f analyse et la synthèse, ce qui nous ponte à rechercher les conditions changeantes des sociétés et à en expliquer les développements, les vicissitudes et les nombreuses variations.

Bibeau et Ferland, je le crois, comprenaient l’histoire un peu à la manière des anciens, faisant œuvre de morale ou de littérature plutôt que scientifique, sans en excepter ici l’abbé H. R. Casgrain, enclin souvent à sacrifier l’exacte vérité à des préférences personnelles.

Tout d’abord, les historiens de l’antiquité interprétaient l’histoire^ dj’autamt -qu’elle parvenait à charmer par le côté moral ou politique, tragique ou épique, et selon ^importance du sujet. Cette méthode, certes, présente un danger ; car, véritablement, à ce jeu, les faits se déroulent

souvent en panoramas attrayants, mais habillés de couleurs disposées selon le caprice et les tendances de l’auteur.

Plusieurs historiens du XYIe siècle, par exemple, se sont ainsi appliqués à grandir les prototypes d’une époque, à embellir, ou à dénaturer un événement, au détriment de la stricte vérité. Ce moyen peut donner de l’attrait au récit toujours enclin à la fiction, mais il ne répond pas exactement aux lois de l’histoire.

Ainsi, parmi quelques-uns de ces historiens, auxquels se comparent facilement Bibeau et Borland, nous pouvons nommer Mézeray, Daniel, Villaret, Garnier, Velly et Anquetil.

Tous ces historiens du XVIIe et XVIIIe siècle, nous le savons parfaitement, ont méconnu, ou ont feint d’ignorer les monuments primitifs de l’histoire. En cela, ils suivaient les anciens, inclinés aux passions ou à l’intérêt du moment, se laissant dominer, soit par des préférences personnelles, soit pour le besoin de leur situation, ou en raison de leurs croyances. Trop souvent, ils sacrifient la vérité aux erreurs inévitables en pareils cas, par système, par inexactitude prévue, ou par ignorance volontaire des faits ; escamotent ou falsifient certains événements nuisibles au but visé ou aux intérêts à sauvegarder. Qu’arrive-t-il alors ? Ces historiens détournent de leur véritable voie les circonstances opérant en dehors de la volonté de l’individu dominé par la grande force extérieure des idées qui gouvernent nécessairement les peuples.

Il leur répugne, par exemple, de suivre Polybe qui se distingue déjà, à son époque, par une compréhension plus humaine des faits ; ou Machiavel,

quand il enseigne “ l’art de réussir à tout prix, même par l’emploi des plus détestables moyens ou tant d’autres qui, à force de chercher la vérité, en font trop voir la crudité.* * Mais, d’un autre côté, ils ont en horreur de démontrer comment, par une nécessité intérieure de l’être, la face des événements change et se transforme; comment, par les conflits des intérêts et des passions, les faits extérieurs modifient les formules admises des lois et des religions.

Et c’est pourquoi, ces historiens ne livrent pas certains faits, soit qu’ils ne les possèdent pas complètement, soit qu’ils croient le faire par parti pris.

Ceci les porte même à oublier que l’histoire doit avoir ses lois, comme le style historique a ses règles bien établies.

N’ayant pas assez fouillé leur sujet, ne s’étant pas “ éclairé par l’étude suffisante des sources originales,” comme Bibeau, par exemple, il ne reste à ces historiens que l’avantage d’une élocution facile.” *

Et disons-le en passant: Si la forme littéraire doit embellir la narration, la vérité est la loi fondamentale de l’histoire. Elle suffit à elle-même à rendre une œuvre intéressante et durable, car elle porte en elle tout principe de beauté, de perfection, elle rend captivant tout récit romanesque ou dramatique, d’autant qu’elle sait lui donner tout le relief qu’il comporte.

Comme toute composition géniale brille par sa simplicité et paraît d’exécution facile sous le pin-

* M. G. Lanson.

* Ici, ils ont raison, en se sens qu’ils combattent l’erreur.

(Note de l’auteur.)

ceau d’un grand artiste, le récit historique, pour atteindre cette simplicité dans son ensemble, ce coloris dans sa description, doit être exécuté avec la conscience la plus scrupuleuse et la plus désintéressée. L’historien y doit abdiquer toute passion, toute préférence personnelle, toute tendance à un but visiblement intéressé. Pour cela, il faut avoir un grand empire sur soi et consentir à une sorte d’abnégation dont les hommes de tous les temps furent peu capables.

Trop d’opinions, trop de courants d’idées ont entraîné les imaginations, trop de confusion règne parmi les témoignages humains pour que le jugement et la conscience ne soient pas captivés et ne se laissent pas entraîner dans la tourmente des événements.

Devant un pareil état de choses, tout désintéressement devient une illusion : la vérité fait place à la fiction, et l’imagination finit par dominer. Là est l’écueil, car la vérité n’est et ne devra jamais être soumise à l'imagination.

C’est le danger auquel furent exposés les historiens, esclaves de la méthode ancienne. Et ceux de cette école y ont presque tous succombé; il faut même convenir de ne faire aucune exception, pas même pour Anquetil, dont Thierry “ montrait combien l’ignorance des sources, le manque de science et de critique, l’inintelligence de la vie du passé, le goût romanesque, la rhétorique, l’esprit philosophique, avaient partout déformé l’histoire : combien froides et fausses étaient toutes ces annales, où avortaient vite quelques bonnes intentions d’exactitude.” *

* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature française.

Bibeau et Berland ont-ils complètement échappé à cette habitude d’accommoder les événements selon leurs sentiments personnels ? Je ne le crois pas. L’un et l’autre, à des points de vue différents, ont omis ou raconté les événements accomplis selon les besoins d’une cause ou d’une époque, selon l’intérêt d’un parti, d’une idée. Ne discutons pas les motifs généreux qui les ont conduits l’un et l’autre dans des voies différentes ; mais bornons-nous à remarquer ce fait que la vérité doit rester l’inflexible loi de l’histoire: en lui imposant ses conditions, elle lui assure une existence durable.

Les mêmes faits, présentés sous des apparences contradictoires, finissent par laisser le lecteur incrédule. Il y voit de la fable embellie par l’imagination. Ce fut, d’ailleurs, le défaut de toutes les histoires classiques que Macaulay définissait “ des romans basés sur des faits.” Et il avait raison. Depuis Froissait, le chroniqueur, et Brantôme, le courtisan, que n’a-t-on pas écrit sur les méthodes historiques venues dans la suite?

Mézeray ne “sacrifie-t-il pas à l’erreur la vérité des faits ; ’’ Daniel n’a-t-il pas librement escamoté ou falsifié — ce qui est plus grave — certains faits dans la partie de ses œuvres relatives aux guerres de religion? Villaret ne“ manquet-il pas d’exactitude dans le récit, d’agrément et de naturel dans le style ? ” Velly “ a-t-il assez fouillé ses sujets qui ne sont jamais éclairés par l’étude suffisante des sources originales ? ” Et combien d’autres encore pourrions-nous citer.

Evidemment, Bibeau et Ferland ne sont pas tombés dans tous ces nombreux défauts, loin de moi de vouloir le prétendre ; car, comme je le di-

sais plus haut, nous devons reconnaître la sincérité de Ferland et de l’abbé Casgrain, dont les histoires très documentées, très fouillées, seront, après Garneau, longtemps consultées chez nous à bien des égards.

Cependant, il ne faudrait pas oublier, pour rappeler ici un grand exemple, que Tocqueville, légitimiste et chrétien, a su comprendre les conditions de la liberté dans des livres devenus classiques et de réelle impartialité : “ la Démocratie en Amérique ” et “ l’Ancien Régime et la Révolution.” La haute conception qui, jadis, permit à Bossuet d’étudier si librement les sociétés païennes de l’antiquité et de rechercher les causes physiques ou morales des événements, n’ont pas fait non plus Tocqueville dévier de la vérité.

“ La croyance au gouvernement de la Providence, l’a mis à l’aise. Assuré que la France allait où Dieu la menait, il a regardé sans haine et sans désespoir la civilisation issue de la Révolution.” * Ceci est admis.

Ainsi donc, sous toutes ses formes, et présentée sans tenir compte de l'influence du milieu et du temps où nous vivons, l’histoire doit être écrite pour la postérité, par conséquent, ne jamais s’écarter du vrai. Car, si le XIXe siècle, appelé le siècle de l’histoire, en a renouvelé l’aspect, en en faisant une science de vérité, quelquesuns des plus célèbres historiens n’en ont pas moins subi des empreintes diverses, selon les caprices et les passions de l’heure présente, esclave elle-même de préoccupations et d’intérêts supérieurs. Nous ne pourrions nous empêcher ici de

* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature française.

désapprouver en conscience toute atteinte ou toute infraction à la vérité pure dont tous ces maîtres modernes de l’enseignement historique avaient été les premiers et les plus ardents défenseurs, pour le plus grand bien de l’humanité.

Bibeau, Garneau, Ferland, l’abbé Gasgrain et quelques autres ouvrent la voie aux historiens. D’autres viendront: sachons les accueillir avec tout l’enthousiasme dont nous sommes capables.

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