CHAPITRE II
L’Isolement dans la Lutte, la Lutte dans L’Isolement.
Deux choses nous frappent en ouvrant les premières pages de notre histoire du Canada: l’isolement dans la lutte et la lutte dans l’isolement.
L’histoire débute par une tentative de colonisation dont le résultat est un insuccès complet. Cet état de choses dure près de cent ans. De 1535 à 1632, il n’y a que des tâtonnements. Trois entreprises sont faites avant d’implanter la race française au Canada. Pris dans leur ensemble, les débuts ne donnent guère de garantie pour l’avenir. Etudier cette première période de cent ans, c’est risquer 'de tomber dans une monotonie de faits 'déprimante et vide d’intérêt. Et cependant, n’y a-t-il pas là une grande leçon à tirer, lorsqu’on voit ces premiers colons isolés du reste du monde, luttant contre les événements, contre la nature, contre le sort défavorable, contre les ennemis du dedans comme contre ceux du dehors ?
Taine a dit quelque part : “ Les choses morales comme les choses physiques ont des dépendances et des conditions.” Il entendait par là, pour une œuvre, les caractères qui s’agitent, l’action qui les fait se mouvoir et la manière dont ils sont présentés. Il voyait la dépendance des choses entre
elles, leur enchaînement, leurs variations quelquefois à l'infini, et dont les rapports, pour bien des raisons, en font comme un corps organisé. “ C’est ainsi que par un raisonnement continu, nous. relierons les divers penchants de l’homme examinés sous un petit nombre d’inclinations gouvernantes dont ils se déduisent et qui les expliquent, et nous nous donnerons le spectacle des admirables nécessités qui rattachent entre eux les fils innombrables, nuancés, embrouillés de chaque être humain.” *
Si, par exemple, en suivant cette méthode, nous faisions l’expérience sur un cas déterminé, comme la période précédant la fondation de Québec, en 1608, il nous faudra amasser un grand nombre de petits faits journaliers, des impressions d’ensemble que nous classerons ; il nous faudra considérer chaque série d’événements qui ont pour base Je rôle joué par la religion, par les arts et par la philosophie, le fonctionnement de la famille, de l’Etat, le développement de l’industrie, du commerce et de l’agriculture. Tous ces faits ont un rapport immédiat entre eux.
Il est de toute évidence que nous aurons bien vite fait de certains groupes, de la philosophie et de l’art, par exemple, ces derniers ayant joué un rôle absolument nul. Il nous reste à considérer Je rôle de la religion qui fut comme un pilier de la colonisation à ses débuts.
Une opération sur le second groupe nous éclairera sur la psychologie des niasses, comme sur les multiples changements des gouvernements
* Taine, Préface des Essais de Critique et d’Histoire.
qui nous ont régis.* * Si l’on compare enfin les diverses époques où se sont développées nos ressources, nos relations commerciales, la richesse du sol à travers les périodes de colonisation, nous aurons fait alors une enquête presque complète de l'histoire de ces cent années de lutte dans l’isolement dans lequel vécurent nos ancêtres.
En résumé, l’histoire des langues, des littératures et du développement matériel d’une race est soumise à des lois déterminées. Elle enveloppe les conceptions des êtres comme leurs efforts incessants. Elle détermine les causes des grands conflits humains, c’est-à-dire, les circonstances qui accompagnent la durée ou la fin des groupes d’individus, des idées et des actes.
Ouvrons un peu l’histoire de cette période, de 1532 à 1638. Qu’y voyons-nous en France? Car, quoi que nous faisions, nous devons tirer nos réflexions de l’histoire de France, puisque le Canada est à peine découvert. L’histoire des efforts pour coloniser le nord des Amériques, nous dit M. E. Lavisse avec raison, ne fut “ qu’un épisode brillant — mais éphémère — dans le XVIe siècle.” * Le Canada découvert par Jacques- Cartier voit en effet des jours d’abandon. Roberyal a renoncé à ses projets, et pour cause. François Ier, occupé dans les Pyrénées, dans les Ardennes et dans les Alpes, s’en désintéresse, Henri II voit briller à ses yeux les splendeurs d’une colonie lointaine et regorgeant de richesses, mais le royaume perd une belle occasion • —
* Etude que nous entreprendrons au troisième livre.
* Appendice à l’H. du Canada de Garneau, p. 514. Ed. Alcan.
et c’est Garneau qui nous le dit — de léguer un magnifique empire à la nationalité française en Amérique: tout, à cette époque, est misérablement sacrifié aux passions de haine et de fanatisme, èt les intérêts supérieures de la patrie sont confondus avec les basses coteries d’esprits étroits et aveugles.
A cette époque même, la dissension s'est mise dans les rangs des premiers colons. Il faut relire la sanglante épisode des compagnons d'Albert de la Pierria, après l’abandon de Jean Ribaud retourné en France, la disgrâce de Laudonnière, après la chute du fort de Caroline. Les colons ont à lutter, non avec le sol, car le pays à cette époque donne des signes de la plus grande fertilité, mais avec les propres compagnons de leurs aventures; et le fanatisme s’en" mêlant, nous voyons les mêmes causes de dissension religieuse qui dévastent la France, traverser les mers et corrompre des esprits dont l’attention devrait s’arrêter plutôt aux exigeances utilitaires du moment, au contrôle de difficultés de toute nature. Mais que voulez-vous ?
Ici, nous pourrions le remarquer avec Taine : “ Si l’on décompose une civilisation, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des- autres comme les organes d'une plante ou d’un animal.”* Et il ajoute : “ Dans un siècle, par exemple, toutes les parties de la vie nationale, se supposent les unes les autres, de telle façon que nulle d’elles ne pourrait être altérée sans que le reste le fut aussi.”
* Préface aux Etudes d’Histoire et de Critique, par Taine.
au canada
Rien n'est plus vrai en ce qui regarde les premières phases de l’ancienne colonie, c’est-à-dire, de 1532 à 1608, époque de la fondation de la Nouvelle-France. Dans ce XVIe siècle, en effet, tout se subordonne. Et pourtant, poésie, philosophie, croyances, habitudes, tout concourt au même but: à la désagrégation de la société, des mœurs et des royaumes même. Il faut le constater quand même: dans toute cette période, les caractères, les croyances, les habitudes s’apparentent visiblement. Ils forment corps et les uns ne vont pas sans les autres. L’organisation de la société, au NVIe siècle, par exemple, y est un système composé d’éléments variés, mais unis par un lien mystérieux, par une force latente et unique qui détermine leur unité. Il porte un caractère dominant; une même âme l’anime, un même esprit le saisit, le guide et pénètre l’organisme même des foules. Il garde le sceau bien distinct de la royauté dont il ne peut se passer.
Pour le bien connaître, ce siècle, il faut démêler cette force supérieure, il faut remonter à une source. Quelque changeante que soit la nature humaine, si on le suit dans la famille, dans ses contemporains, dans ses relations ; s’il est formé, selon les conditions du pays où il est né, il faut s’appliquer à découvrir la direction vers laquelle le sort l’entraîne comme malgré lui. “ Connaître un objet, dit Taine, c’est connaître sa cause, et la suivre dans tout Tordre de ses effets.”
Si nous prenons les paysans français du XVIe siècle, par exemple, de près ou de loin, ils sont restés les mêmes. Ils n’ont pas d’histoire, a dit M. Gabriel Hanotaux. Aucun autre privilège ne leur est donné que de posséder le sol. Isolés chez
40 DBS INFLUENCES FRANÇAISES
eux, au fond des campagnes, ignorant tout de ceux qui les gouvernent, connaissant à peine ou pas du tout leur voisin, privés de droits, ils penchent leur front vers la terre: leur horizon est borné. Ils sont frappés d’un silence séculaire et leur ignorance égale leur passivité.
S’ils se révoltent, c’est pour retomber plus à plat, et toujours, ils n’obtiennent rien de leurs justes revendications.
Ils sont opprimés jusqua la servilité. Pour comble de malheur, le roi assiste muet à ces exactions et prend le prétexte de les tolérer, parce qu’il est noyé dans le flot toujours menaçant de lourdes charges.
Les paysans de France, a dit un cardinal du temps, sont des bêtes. Richelieu ajoute même que si “ tous les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles qui leur sont prescrites par la raison et par les lois. Il les faut comparer aux mulets qui étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail.” *
Sous Henri IV donc, le paysan est plongé dans une misère dont les plus mauvais temps du moyen âge peuvent à peine fournir un premier exemple. Il a toujours semé pour les jours futurs, sans savoir ce que le sol lui donnera et sans espérer s’il en pourra jouir pour lui-même ou pour les siens. Il pratique cependant l’abnégation et prise la solidarité qui doit unir les êtres entre eux.
M. Hanotaux nous rappelle des paroles citées dans le chapitre précédent : “ La race, dit-il, a
*M. Gustave Hanotaux, Richelieu. Testament politique.
reçu un don .admirable, l’endurance, — je disais la persistance, — et une aptitude sans égale, l’épargne: ces deux qualités en se combinant, en produisent une autre qui est tout le secret de la vitalité française; elle se résume en trois mots: “ content de peu.” C’est le proverbe français : “ contentement passe ùicliesse.”
Tant de malheurs accumulés, tant de passivité, tant d’abnégation ne lui gâtent en rien sa belle humeur inaltérable. Qu’un rayon de soleil illumine généreusement un coin de terre qu’il laboure, aussitôt, le paysan respire et reprend la tâche. Qu’exige-t-il? Un peu de liberté pour semer le blé, un peu de chaleur pour sa vigne. Il se sent, pour obéir, le besoin d’une haute protection. Naïf et généreux, il obéit quand la main qui le guide ne le frappe pas! Le jour seulement où il se sentira méprisé, il se révoltera, et alors, impitoyable et sans entendre aucune voix d’apaisement, il se ruera tête baissée sur les débris de la vieille royauté qu’il achèvera dans un râle de haine longtemps contenue.
Il advient une époque, sous Henri IV, où les maux sont tellement excessifs qu’on les voit sans remède.
On sait d’ailleurs les efforts du grand Sully pour rendre à l’agriculture toute l’antique splendeur qu’elle donna à la France. Malheureusement, la régence de Marie de Médicis replonge le paysan dans un vasselage avilissant et obscur. Le royaume est à feu et à sang. Le paysan traîne misérablement la vie, sans même l’espoir de sauvegarder un petit coin de terre. Il est exposé aux concussions et aux viles extorsions d’officiers sans cœur ni âme, aux usuriers, à la
rapine la plus honteuse; il est rabaissé au rang des animaux, rivé à la charrue, hâve, morne, ombre de lui-même, fantôme de la nuit, car souvent, pour ne pas éveiller l’attention, il laboure après le coucher du soleil, afin de sauver, pour les siens, le pain qui les soutiendra et les sauvera pour un temps de la mort.
Une vieille chanson dit :
Le pauvre laboureur
N’a trois petits enfants
Les mit à la charrue à l’âge de dix ans.
Alors que fait-on pour l'ornement de son esprit ?
“ L’hiver seulement, quelques-uns d’entre eux sont envoyés chez l’écolâtre pour y recueillir le rudiment d'une instruction qui se borne toujours à la Croix cle par Dieu, au psautier et à quelques mots de latin ; la famille enfin, conservant, dans beaucoup de pays, la constitution robuste mais rude du moyen âge, avec les servitudes de la communauté passible, la vie d’une ruche, et la routine du même pot, feu chanteau.” *
Il ignore tout de la politique. Il est superstitieux, il croit aux apparitions, aux fantômes, aux légendes, mais il est sensible et rêveur. Il aime ses landes, ses bois, ses monts ; il écoute chanter la mer, il se confond à la nature. Son unique ambition, c’est la conquête du sol : il semble entrevoir l’avenir, et prévoit qu’il en aura été le facteur. Sacrifié jusqu’au renoncement, il sem-
* Richelieu, M. G. Hanotaux. 1 vol., p. 494.
ble comprendre le rôle sublime du paysan devant la rédemption humaine des haines et des crimes. Donc, au moment où nous arrivent sur ce continent des paysans de là-bas, la guerre sévit en France, les impôts y pleuvent, la famine ronge.
Victimes des pillages et de la terreur, ils respirent devant la solitude des Amériques. Ils ont beaucoup enduré, ils peuvent souffrir encore : ils sont familiers avec la douleur. Devant le calme des forêts, devant les fleuves libres et sans entrave; devant la. nier toujours rythmée, ils sentiront comme une sorte d’apaisement : le rêve les envahit. Etres primitifs, l’esprit mal orné pour comprendre toute les beautés de la grande nature, ils en ressentent quand même toute le mystère pénétrant, ils en hument toute la saveur qui s’en échappe comme un encens.
Débarrassés du despotisme et de l’égoïsme, ils n’entrevoient plus de maux, ils n’aperçoivent plus de danger, leur large poitrine s’emplit d’une brise bienfaisante qui les fortifiera et leur redonnera confiance en l’avenir. Ils ne se tiennent pas de joie. Cette terre nouvelle qu’ils foulent maintenant ne fera-t-elle pas d’eux des privilégiés, ou, du moins, n’assouvira-t-elle pas cette soif qu’ils ont d’en extraire tout de suite les dons les plus précieux ?
D’un autre côté, si le paysan français apprend à peine à prononcer le nom de son roi, que pourrait-il saisir du mouvement de la pensée ? Car il est un fait admis : à la fin du XVe siècle, l’esprit bourgeois triomphant, positif et retors, pratique et inattentif aux spéculations abstraites, s’adonne surtout au culte du fait accompli et au désir des jouissances terrestres.
La littérature, sans aucun doute, s'en ressent. Elle est pauvre et superficielle comme les idées ; elle manque de sincérité et de vérité, presque toujours boursouflée, sans fondement, frondeuse, sans puissance, s’émouvant de l’énervement même et de la décadence de cette époque, jusqu’au jour où l’idée nationale se répandant comme un rayon, la Renaissance apparaîtra lumineuse et bienfaisante.
Mais, d’un autre côté, devant la Renaissance italienne et française, devant la science d’un Budé, d’un Rabelais; devant la poésie d’un Marot, devant les réformateurs Luther et Calvin, devant la philosophie d’un Montaigne ; devant les Ambroise Paré et les Palissy; devant les Amyot, les Malherbe, les Ronsard, que peut entendre le paysan de France, d’ailleurs submergé par 1 aristocratique civilisation, lui, l’instrument du sol et du caprice d’un féodal comme Charles VIII, qui n’estime les lettres d’autant qu’elles peuvent lui rapporter au point de vue purement matériel ?
Comme de la politique, le paysan reste isolé de toute culture intellectuelle et doit toujours, et quand même, se borner à la la Croix de par Dieu,, au psautier et a quelques mots de mauvais latin, comme nous le voyions plus haut.
Son plus grand mérite, c’est, qu’après la guerre de quarante ans où les Espagnols en sont, réduits à accepter la paix, et où la liberté de conscience est accordée aux protestants par l’édit de Nantes, il reprend vigoureusement la charrue. Rien ne l’a abattu. Toujours, son esprit d’endurance reprend le dessus.
Une ère de (prospérité renaît, les routes défoncées sont refaites, les produits circulent, les relations avec l’étranger longtemps interrompues, se renouent, la navigation reprend son cours. Un poète du temps a pu s’écrier :
“Marchands gagnaient en toutes marchandises; Celliers, greniers, étaient riches, et pleins De vins, de blés, avoines et bons grains.” * *
Le paysan, il faut le reconnaître, dans son isolement, reste le facteur de la renaissance prospère de la Gaule antique, dont le prestige va s’étendre jusqu’au Levant, dont les fiers vaisseaux vont sillonner les mers et implanter jusqu’en Amérique la civilisation européenne. Voilà l’apport du paysan français. Isolement dans la lutte ! O miracle des miracles ! Le paysan, nouveau Lazare, va ressusciter d’entre les morts et fera de son pays un centre de rayonnement où viendront puiser les races étrangères.
Au Canada, la période qui précède la fondation de Québec, en 1608, — époque à laquelle commence le XVIIe siècle littéraire en France,* • — ne fut, à proprement parler, qu’un instant de préparation, de formation, ou plutôt de tâtonnement.
Les efforts de Ribaud, de Coligny, l’expédition de Roberval et de La Roche, sont plutôt des essais sans résultats. La première expédition de La Roche est réellement unie tentative in-
* Cités par M. G. Hanotaux dans son Histoire de Richelieu.
* M. Lanson la fixe plus exactement vers 1615.
fructueuse. Effectivement, elle ne peut heureusement être considérée que comme une page inutile à notre histoire nationale. Elle ferait peut-être le sujet d’un roman ; elle donne raison à Parkman et il quelques autres qui “ dénoncent hautement l'envoi de criminels au Canada.” * * Mais ce fait n’eût pas de résultat; il n’eût, en tout cas, pas de suite fâcheuse.
Si, à cause des agitations et des bouleversements européens, “ le choix d’hommes de guerre pour fonder des colonies n’était pas propre à diminuer le mal ; ” * si les dissentions religieuses et politiques furent des causes d’émigration, tant pour la France que pour l’Angleterre persécutées à l’intérieur sous des règnes agités, grâce au paysan, ce facteur d’ordre et de paix, nous verrons Je jour de l’établissement solide et durable de la Nouvelle-France; et, grâce aux efforts tenaces de nos premiers colons, se dessinera pour l’Amérique une destinée sublime que nul obstacle n’empêchera de grandir, si de nouveaux événements en retardent les péripéties.
Oui, leur existence, à ces premiers colons, sera une longue lutte : toujours l’isolement, mais sans cesse, une volonté indomptable. Ils tiennent indissolublement au sol conquis en raison des sacrifices consentis pour le défendre. Avant et apres la fondation de Quebee, la Nouvelle-France, organisée et délimitée, deviendra comme un château fort bâti au carrefour d’une route et qu’un perpétuel danger menace et tient en éveil. Mais
* Hist. du Canada de Garneau, appendice, p. 523. Ed. Alcan
* F 'x- Garneau, Histoire du Canada, p. 51, 1 vol. Ed. Alcan.
elle résiste. Et ce qui s’ajoute encore à toutes les qualités du paysan, c’est qu’il a emprunté à la race antique à laquelle il appartient, l’enthousiasme, l’attendrissement du cœur, l’esprit droit et primesautier, la naïveté charmante du gaulois, le génie d’organisation, la ténacité, la bravoure du Romain, la force, la conviction, l’amour de la liberté et de l’indépendance, la valeur individuelle du Germain.
“ Les générations qui se succèdent, nous dit M. Gabriel Hanotaux, contiennent les éléments qui constituent les trois races mères. Blonds, bruns et roux, ils sont frères; le principe fédératif gaulois, le principe unitaire romain et le principe libéral germain se rapprochent et se mêlent dans la civilisation française.” *
Venus des diverses provinces de France dont nous parlions plus haut, ces colons s’apparentent a ces races qui, en se mêlant, méditent de conquérir l’hémogénie du monde. Ils veulent travailler à un but commun et se mêlent dans une unité parfaite. Toujours, le doux nom de la France résonne à leurs oreilles. Cette vigueur dans le patriotisme coule dans leurs veines comme une liqueur limpide, leur organisme en est saturé. Ils se rappelleront toujours cette fière réponse des gens de Rouen aux Anglais : “ La terre prise, les cœurs sont imprenables.”
Ils voudront que l’on répète du Canada ce que Shakespeare se plaisait à dire de cette “fertile France, le plus beau jardin du monde.”
Pour eux, la Nouvelle-France sera le pays de prédilection; ils y auront apporté toutes leurs
* Histoire de Richelieu, G. Hanotaux. 1er vol., p. 537.
qualités natives, et leur génie d’entreprise rivalisera avec la richesse du sol. Plus tard, toujours isolés, mais sous une domination étrangère, ils sauront endurer sans se plaindre, car ils avaient été habitués, pendant ce XVIe siècle, à subir la domination du gouvernement italien, l 'invasion espagnole, le contact des armées allemandes, albanaises, écossaises et anglaises. Mais ils avaient rêvé aussi la libération du territoire. Tous ces gens de Gascogne, de Provence, d’Anjou, de Picardie, de Normandie, de Lorraine et de Bretagne, s’étaient ralliés sous l’étendard du roi Henri IV. De près comme de loin, ils restent fidèles à leur serment : car ils savent se soumettre à une discipline de fer appuyée par une volonté inaltérable, par toutes les volontés; et toujours, dans leur isolement, pour me servir d’une pensée de Taine, “ s’ils peuvent observer les peuples qu’ils cotoyent comme des objets d’étude et de science, s’ils les admirent comme des modèles de prospérité et de puissance, ils ne veulent importer chez eux leur histoire ou leur caractère, où chercher leur gouvernement ailleurs que dans leur nature et dans leur passé.” *
C’est ainsi, d’ailleurs, que dans ces intentions bien déterminées, il nous est plus facile de voir en nous-mêmes. Car tout peuple doit compter sur sa propre expérience, acquise par un labeur incessant et au cours des siècles. Les races ont, comme les plantes, livrées au jeu du climat et du milieu, souvent du hasard, des conditions d’existence qui leur sont propres. Par suite, elles ont des tempéraments distincts: elles subis-
* Taine, Essais de Critique et d’Histoire.
sent le milieu. Tous les systèmes, fermentés dans le creuset du monde, sont une agglomération formidable d’où jaillissent, jpendant des siècles, les (projets monstrueux ou divins, les dissociations d’empires, les gloires éphémères ou durables, tout l’engrenage des civilisations, travail puissant qui fait vibrer le cœur des masses. Et ce travail nous apparaît comme une force latente dont surgit l’effort. Sans cesse, c’est le progrès ou l’insuccès, l’un tendant vers des transformations d’ordre supérieur, l’autre montrant toute l’impuissance des faibles et des indécis. La nature entière se montre alors à nos yeux, imposant son prestige, créant des destinées, broyant des empires, précipitant des mondes dans les abîmes sans fond, semant sur les routes humaines toute la longue suite des -malheurs comme la part des bonheurs d’un jour.
Nous assistons, dans le temps qui fuit, au mouvement éternel, principe de vie, comme nous entrevoyons autour de nous l’inflexibilité des lois cherchant leur origine dans l’au delà. Et nous nous sentons grandir, malgré notre isolement dont le silence nous rappelle que, humbles fourmis dans l’espace inpalpable, il nous est quand même possible de nous croire une parcelle d’infini.
Le premier cri d’admiration du saintongeois Champlain fut pour cette belle et grande nature, pour ce sol de qui il disait: “ Si ces terres sont bien cultivées, elles seront bonnes comme les nôtres.”
Il vient avec les pouvoirs de M. de Monts qui avait abandonné l’Acadie l’année précédente: il est le maître de la situation. Sans hésiter, il choisit son site, après avoir exploré la vallée du Saint-Laurent. Toutes ses relations ne sont évidemment pas des pages littéraires : elles abondent en détails surtout sur des renseignements agricoles. Son but, d’ailleurs, est de créer une colonie et de cultiver la terre. La première habitation élevée, il sème du blé, du seigle, plante une vigne, des herbes potagères, du blé d’Inde et du froment.
Tout d’abord, le scorbut décime ses hommes : il remédie à ce fléau en prescrivant une hygiène. Il noue des relations avec les indigènes qu’il traite non en conquérant, mais avec tous les égards.
Cependant, son plus beau titre de gloire, c'est de continuer les traditions de l’ancienne France, et, comme le grand Sully, de vouer la Nouvelle- France au labourage et au pâturage. De ce jour, la colonie entre dans une ère de prospérité : c’est une nouvelle patrie pour les colons.
Mais pendant son long séjour au pays, il lutte contre les concurrents “ constamment à l’affût d’une occasion pour faire abolir les lettres patentes les plus solennellement octroyées, et qui peuvent demain, brutalement, le mettre hors de ce Canada devenu sa patrie véritable.” *
A cette époque, le Canada appartient à tout le monde ou à personne. Henri IV disparaît, Soissons meurt, Condé est arrêté pour s’être révolté contre Coneini; il est remplacé par Mont-
La colonisation de la Nouvelle-France, Salone, p. 28.
morency qui, un ipeu plus tard, en 1G25, cédera la place au duc de Ventadour. Tous ces événements retardent le succès de Champlain. Il ne se rebute pas, il lutte, il lutte toujours; — c’est d'ailleurs le rôle qu’il s’est imposé; — définitivement, il triomphe.
La Nouvelle-France reçoit son premier colon véritable en la personne de Louis Hébert : c’est encore là un gage de succès. Malheureusement, malgré tant de promesses souvent renouvelées, la compagnie formée par Champlain, en 1612, ne lui envoie pas de colons, et c’est délibérément. Il s’en plaint en haut lieu; de ce fait, il se crée des ennemis et l’on tente de l’évincer.
Champlain triomphe encore. Ses privilèges, grâce à Montmorency, s’accroissent davantage, — puisqu’il obtient les attributions d’un gouverneur, — et la compagnie est disgraciée pour n’avoir pas tenu ses engagements de peupler la colonie. Malgré ses efforts. incessants et sa bonne volonté, il éprouve encore et toujours des déboires, jusqu’au jour où Richelieu, en formant la fameuse compagnie des Cent Associés, exige d’elle non plus des promesses, mais la certitude qu’elle expédiera enfin des colons.
Cependant, une autre déception attend Champlain: la guerre éclate entre la France et l’Angleterre. Une flotte ayant pour lieutenant un traître, Jacques Michel, et pour commandant Louis Kertk, remonte le Saint-Laurent, et, l’été suivant, Québec est occupé par les Anglais.
Mais toujours, sans relâche, apparaît la loi de persistance: le colon va lutter jusqu’à la paix signée en 1629, où il rentre en possession de ses biens et de sa capitale. Il ne s’accroît pas, mais
il résiste, n’en soyons pas surpris. Il remplit un à un les principes énoncés plus haut et par lesquels, selon Taine, “ les choses morales et physiques ont des dépendances et des conditions.”
A l’époque où nous en sommes, il nous est assez facile de constater combien tout le passé de la Nouvelle-France donne raison à cette méthode. I ne volonté dirige et contrôle manifestement les êtres : c'est une force invisible, accumulée étape par étape, en raison des événements du siècle précédent plein de présage pour le siècle à venir. Ainsi, de tant de souvenirs précieux conservés avec tant de soin, il nous sera possible de démêler les pages de l’histoire du passé dont l’avenir découle, et la destinée secrète qui pousse les premiers colons vers un but encore indéterminé, mais sûr.
Toute notre histoire des premiers jours de la colonie se résume encore à cette pensée de Taine qui contient tout un monde, à savoir que “ les forces qui gouvernent l’homme ne sont que des passions employées par des facultés, et des facultés déployées par des passions.”
Ft j ajoute: nous n’avons qu’à regarder en nous-mêmes. Ces forces nous dominent encore aujourd'hui; elles nous dirigeront éternellement, puisqu’elles sont, par leur essence, indestructibles et divines. Nous les verrons agir dans la suite des événements. Elles s’attachent à tous nos mouvements, et s’incorporent à notre être. Elles nous font remonter vers notre source, c’est-à-dire, vers l’infini. Or, chercher l’Etre suprême, c’est chercher le commencement et la fin des destinées auxquelles nul ne saurait se soustraire.
Tel vous aurez fait votre passé, tel en dépendra votre avenir. Les passions, dirigées par nos facultés, nous feront grands ou petits, selon qu’elles auront été domptées ou laissées libres dans leur développement. Elles feront de vous des hommes ou dès bêtes, selon qu’elles porteront l’empreinte de la noblesse et du désintéressement, ou le sceau de l’avilissement et de la bassesse. Elles furent les instigatrices des grands mouvements, des grandes pensées, comme la cause des bouleversements et des cataclysmes.
Or, en regardant nos ancêtres lutter, sans merci, sans savoir s’ils attendront le but, sacrifiés volontaires, assoiffés d’idéal, pêcheurs d’étoiles lointaines, parce que rêveurs, nous sommes portés à nous dire que les passions restent “ la source de toute beauté et de toute harmonie ; qu’elles donnent la main au-dessous d’elles à d’autres puissances, et que toutes ensemble elles forment le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les êtres, et par qui palpite l’univers.” * *
En méditant ces pensées, Champlain, ayant donné sa vie sans compter, isolé dans la lutte, luttant dans l’isolement, pourra s’écrier dans son épître du livre dédié à Richelieu que “ s’il y a en Europe des provinces à conquérir, en Amérique c’est plus qu’un royaume, c’est un “ nouveau monde ” qu’il peut donner à son roi et à sa patrie.” *
* Taine, Essais de Critique et d’Histoire.
* Champlain, Voyage de la Nouvelle-France.
En outre des luttes religieuses, à une époque ou le droit .commun du monde entier est pénétré d’intolérance, la compagnie des Cent Associés est soumise à une destinée étrange et mouvementée, bien que patronisée par le puissant cardinal Richelieu au courant des causes d’insuccès de toutes entreprises de colonisation. Malgré tant de promesses de peupler la Nouvelle-France, et bien que le grand ministre choisisse ses collaborateurs avec soin, ces derniers n’en éprouvent Pas moins un premier revers de fortune par les Kertk. Puis, après 1G28, toute égalité entre catholiques et protestants étant rompue, il s’ensuit une lutte sans merci où l'intolérance joue le rôle principal. L’injustice s’en mêle et des événements malheureux viennent s’ajouter aux difficultés du moment, ce qui n’est pas de nature à augmenter la patrimoine de la race et de la langue. La colonisation, conséquemment, reste stationnaire. Et quoique Richelieu , lors de cet édit qui proscrit les protestants de la Nouvelle- France, soit éloigné de Paris, il n’en est pas moins blâmé par tous les historiens du temps et par ceux même de notre siècle.
Enfin, la compagnie assume de grandes responsabilités pécuniaires quoique munie d’avantages inestimables. Elle est garantie, en outre, de la bonne qualité de la recrue, tant en colons qu’en soldats. Mais il faudra bientôt remonter d’immenses difficultés dans l’établissement de tous ( ts collaborateurs inexpérimentés. De plus ou compte trop sur d’énormes bénifiees à venir pour alimenter la société: les lenteurs voulues, le man-
que d’argent, et bientôt, la guerre civile et étrangère s’en mêlant, Richelieu s’impatiente, il hâte l’expédition. Après la capture opérée par les Ivertk, c’est, l’année suivante, une autre perte de cent et quelques milliers de livres qui tombent aux mains des Anglais. Le découragement s’empare des esprits, la compagnie va se dissoudre. Sur les ruines de Québec, les Associés vont encore pourtant tenter de réaliser le projet grandiose de Richelieu.
Champlain réapparaît, et c’est à ses derniers moments qu’il assiste au début véritable de la colonisation en la Nouvelle-France. O cruauté du sort ! Champlain disparu, la guerre finie, les Cent Associés se relèveront-ils ? Jamais. La compagnie s’accroche pourtant encore aux épaves : elle essaye de surnager ; elle réussit à intéresser des Français de là-bas, riches et entreprenants, qui consentent à se substituer aux Cent Associés pour l’établissement de nouveaux colons. Tour à tour, Giffard, les Tachereau, les Boucher, les Guyon, les Cloutier, les Giroux sont dispersés dans les diverses seigneuries. Après incertitudes sur incertitudes, Jean de Lauzon s’accapare du sol disponible dans la Nouvelle- France, la colonisation est de ce coup étranglée, les colons peu à peu retournent en France. Et juste à cette heure de dépression où, pourtant, il y a encore une lueur d’espoir, la compagnie ruinée ne trouve plus l’appui de Richelieu qui vient de lever l’étendard contre l’Autriche ; la guerre de Trente ans se poursuit avec plus d’acharnement que dans les précédentes guerres: la Nouvelle-France isolée dans la lutte, lutte dans l’isolement.
A ce moment se produit un événement des plus importants : l’apparition des Jésuites. Ils y arrivent juste dans la tourmente et vont faire face à des difficultés sans nombre.
En ces sombres jours, plus d’un se serait découragé et aurait hésité devant l’état déplorable dans lequel se trouve plongée la colonie abandonnée, exténuée, rendue, sans ressource que laperspective d’un long martyre dans un pays ignoré, sans cesse harcelé par des ennemis invisibles, — plus nombreux et mieux armés, lorsqu’ils 11e se cachent pas, — n’ayant pour toute perspective que la misère et la mort, et comme horizon, les palissades de ce malheureux Kébec que des vainqueurs ont réduit à sa dernière extrémité. Des ruines, rien que des ruines, l’amertume au cœur et la désespérance qui tue !
Malgré cet état de choses, le père Biard, dès son arrivée en Amérique, ne se laisse pas effrayer. C’est un missionnaire, par conséquent, un soldat.
E11 esprit positif et déterminé, il cherche tout de suite les “ raisons pour lesquelles on devrait entreprendre à bon escient le cultivage de la Nouvelle-France.”
Ecoutez-les plutôt les uns après les autres.
“ Ces terres, dit une des premières relations, sont parallèles à notre France, c’est-à-dire en mesme climat et mesme élévation, par règle d’astrologie, elles doivent avoir mesmes influences, meismes inclinations et températures. Les terres sont aussi bonnes qu’en France* cela cognoissezvons à leur couleur noire, aux arbres hauts, puisses et droicts quelles nourissent, aux herbes et foin aussi haut souvent qu’un homme, et choses semblables. Le pays est une perpétuelle forest:
car il n’y a rien d’ouvert sinon les marges de la mer, et des rivières se desbordant causent des prairies.”
Ecoutez encore ces simples paroles : “ C'est une autre France en influence et condition du ciel et des éléments, en estenduë de pays dix ou douze fois plus grande si nous voulons ; en qualité aussi bonne, si elle est cultivée du moins, il n’y a point d’apparence qu’elle doive estre pire; en situation à l’autre bord de nostre rivage pour nous donner la science et la seigneurie de la mer et navigage, je dy nul bien et utilitéz: en un mot quand je dy une autre France et une autre Espagne à cultiver.’’
Déjà, en l’année 1635, les Jésuites ont leur résidence en la Nouvelle-France et voient le jour où elle se ressentira des bénédictions de l’ancienne, et “ où l’équité triomphant de l’injustice, il arrivera que ces contrées cesseront d’estre ce qu’elles ont été depuis tant de siècles, une forest sans limites, la demeure de la barbarie.” *
“ Il me semble qu’en contemplant le progrès des affaires de la Nouvelle-France, je voy sortir une Aurore des profondes ténèbres de la nuict, laquelle embellissant de ses rayons dorez la surface de la terre, se change à la parfin en ce grand Océan de lumière que le soleil apporte. ” Puis, ayant parlé des déboires et des pertes de la compagnie des Cent Associés, il continue : “ La nuict s’est dissipée, et maintenant l’Aurore d’une douce et paisible prospérité se va répandant le long de nostre grand fleuve: ce qui nous fait espérer que le soleil de l’abondance suivra ces heureux com-
* Le Père Lejeune, 1G35.
mencemens, s’annonçant tous les jours jusqu’au plus haut point de son apogée, pour n’en jamais descendre; puis que la plus grande abondance qu’on luy souhaite, c’est l’abondance des vertus, dont les fruicts sont éternels. Mais découvrons quelques rayons de cette Aurore, qui commence à produire ses beautez.” * * Paroles pleines de charme et de poésie, car les Relations en sont imprégnées.
Il parle alors de l’étendue du pays, des habitations bien établies, de la multiplication de la race, il décrit les avantages que promet le sol bien cultivé, ses rendements divers, le rapport des arbres fruitiers, la qualité rare de la chasse, etc.*
Ecoutez maintenant le père Barthélemy Vimont, en 1640 : “ La paix, l’amour et la bonne intelligence règne pariny les Français. Ceux qui nous ont parlé des siècles dorés, ne les embelli ssoient pas des mines du Pérou, mais d’une innocence préférable aux richesses de l’une et de l’autre hémisphère. Si bien que nous pouvons quasi dire que l’usage du fer, rend les siècles d’or, et l’usage de l’or fait les siècles de fer.
Il est vray qu’on vit en ces contrées dans une grande innocence; la vertu y règne comme dans son empire, le vice qui la poursuit incessamment n’y paroît qu’en cachette et à la dérobée, ne se produisant jamais sans confusion. Au reste nous vivons icy fort contens et fort satisfais ; les Français sont en bonne santé; l’air du pays leur est
* Le Père Lejeune, 1636.
* Le Père Lejeune, 1636.
bon, aussi est-il pur et sain; la terre commence à leur donner des grains abondamment.’’ * *
Cet optimisme comble les multiples chapitres des Relations.
Toujours, le tableau, s’il est éclaboussé du sang de quelque victime, reprend le caractère de sa beauté primitive sous le pinceau d’un père Lejeune, ou d’un autre.
D’un bout à l’autre de ces impressions journalières, écrites au fil de l’inspiration, se déroule le grand panorama de l’Amérique contemplative et sereine, majestueuse et consciente de l’avenir.
En l’année 1642, la colonie a passé l’hiver en bonne santé. Les colons n’ont d’autres ennemis qu’eux -mêmes. La récolte a été fort belle et “ quelques habitants en recueillent maintenant plus qu’ils n’en ont besoin pour la nourriture de leur famille et de leur bestial, qui se porte très bien en ce pays cy.” *
En 1643, “ chaque famille française, au moins pour la plupart, fait maintenant sa petite provision de froment, de seigle, pois, orge et autres grains nécessaires à la vie humaine, qui plus que moins, les uns quasi pour la moitiée de l’année, les autres pour une partie, et commencent à congnoistre le génie du lieu et les saisons propres à la culture de la terre. L’ouvrage est bien commencé, il a encore besoin de secours.” *
En 1644, l’un d’eux s’écrie : “ La colonie des Français va toujours croissant, mais lentement n’estant pas assistée de l’ancienne France assez puissamment.”
* Paroles du Père Barthélemy Vimont, en 1340.
* Autre Relation.
* Idem.
N’y a-t-il pas une certaine tenue littéraire dans la description suivante prise sur le vif : “On a bien parlé les années précédentes de quelques mouches qui brillent la nuit pendant l’Esté, comme des Etoiles ou de petits flambeaux : si vous en prenez une par sa petite aile, et si vous la passez doucement sur un livre, vous lirez dans le fond de la nuit comme au milieu du jour. Il est vrai que ce flambeau se cache et paroist selon le mouvement de ce petit animal. Outre cette espèce de mouches, il y en a d’autres qui au Printemps paraissent en quelques endroits en si grande quantité, qu’on dirait en vérité qu’il neige des mouches, tant l’air en est remply ; il est vrai qu’elles sont innocentes. Que si elles piquaient comme les cousins qu’on nomme icy des maringoins, ce serait un des fléaux d’Egypte. Homme du monde n’oserait porter le visage ny les mains à découvert pendant quelque peu de temps que cette pluye et ces ténèbres durent :
1 aii en ce temps-la n’a plus de jour que lorsqu’il tombe une neige fort drue “ et fort épaisse.” *
a L’année 1646 nous rapporte les faits suivants : “ Cette année est une année de guerre et de massacre.”
En 1651, “ la récolte des blés est très heureuse partout, mais principalement à Montréal, où les terres sont fort excellentes. Ce lieu serait un Paradis terrestre pour les sauvages et pour les Fiançais, n estait la terreur des Iroquois, qui y paraissent quasi continuellement, et qui rendent ce lieu presqu’inhabitable : c’est pour ce sujet
Autre Relation.
que les sauvages s’en sont retirez, et il n’y reste en tout qu’environ cinquante Français.” * *
En 1653, “ la fertilité des terres sont icy de bon rapport. Les grains françois y viennent heureusement, et nous pouvons en cela nous passer des secours de la France, quelque nombre que nous soyons icy. Plus il y aura d’habitants plus serons-nous dans l’abondance.” *
En l’année 1655, la France ayant envoyé cinq vaisseaux pour aller porter quelques secours et trafiquer en la Nouvelle-France, “ l’un a esté pris des Anglais, l’autre des Espagnols, un troisième a été perdu en mer ; les deux autres sont arrivés en ce païs, et puis retournés en France à bon port, mais, outre les pertes de marchandises, le secours que la Reyne envoyait, comme estant très affectionnée à la conservation de la Nouvelle-France, à esté perdu entièrement.” *
Jusqu’à 1660, nous n’assistons qu’à des luttes sanglantes avec les cinq nations, sans pour cela empêcher les missions de se répandre dans la colonie.
Entre autre, “ quoique la terre soit d’un heureux rapport, et que les familles se multiplient, la guerre des Iroquois traverse toutes nos joies, et c’est l’unique mal de la Nouvelle-France, qui est en danger de se voir toute désolée, si de France Von n’y apporte un puissant et prompt secours. C’est un miracle que les Iroquois pouvant si aisément nous détruire, ne l’ait pas encore fait.” *
* Autre Relation.
* Idem.
* Autre Relation.
* Idem.
En l’année 1661, le danger devenant plus pressant, le père Lejeune s’écrie: “ Jamais nous n’avons tant désespéré, jamais tant espéré du succès de nos affaires. Nous nous sommes vus sur le bord du précipice, et presque en mesme temps, en résolution d’y précipiter ceux qui nous poussaient; nous avons esté jusqu’aux abois et à deux doigts de nostre ruine totale, puis, tous d'un coup, pleins de vigueur et de courage.”* *
En 1665, la joie envahit les cœurs : “ Jamais la Nouvelle-France ne cessera de bénir notre grand monarque, d’avoir entrepris de lui rendre la vie, et de la tirer des feux des Iroquois. Il y a tantost quarante ans que nous soupirons après ce bonheur. Nos larmes ont enfin passé la mer, et nos plaintes ont touché le cœur de sa Majesté, qui va faire un Royaume de nostre Barbarie, et changer nos forests en villes, et nos déserts en provinces.” *
Nous verrons plus loin comment ces promesses furent tenues. Mais posons-nous cette Question :
Que sont ces historiens des Relations ? Des intelligences pénétrées de leur sujet qu’ils calquent sur le vif, ayant apporté à chacune de leurs pages une mémoire étendue et durable. Ils voient des paysages, ils se rendent compte de la richesse incomparable du sol et découvrent immédiatement ce que les colons peuvent en tirer de profitable. Ils s’appliquent à accumuler les petits faits journaliers, à entasser les observations ethnologiques, à les assembler, à les classer, sans
* Autre Relation.
* Autre Relation.
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graphie instantanée des choses. Ils sont historiens en ce sens qu’ils peignent la nature, ayant une juste conception de la grandeur et de la beauté de ce continent inconnu, exploré ayant eux par des aveugles et des ambitieux éblouis par ses richesses et animés d’un esprit d’accaparement.
Ces premiers historiens entrevoient les forces contre lesquelles l’homme est sans cesse en lutte, l’énergie indomptable accumulée en lui, non par l’effet du hasard, mais par une permission divine.
En outre, les obstacles rencontrés ne sont pas seulement matériels. Le monde est un champ d’action, les forces physiques ne sont que l’instrument souvent mal employé dans le commerce des hommes entre eux. Ils ont l’habitude de se combattre pour ce qu’ils appellent le droit à l’existence, pour la conquête d’un domaine supérieur, pour leur indépendance, pour leurs idées. L’histoire reflète l’homme, les sociétés humaines, car elle est faite d’humanité, de tradition, de besoins, d’intérêts, de passions, de querelles sans nombre, de tous les efforts collectifs qui, peu à peu, déterminent le caractère d’une race: c’est ainsi qu’elle se forme par étapes, au cours des siècles, qu’elle conquiert l’hégémonie sur les autres peuples, ou qu’elle se heurte à des forces plus puissantes, selon qu’elle a su ou non diriger ses facultés et ses dons.
Les mouvements humains observés de loin, d’une autre planète, par exemple, sans qu’on en pénètre le sens intime, — de même qu’on ignore les conditions de certaines constellations invisibles à l’œil nu, — ne nous révéleraient rien que l’image d’une vague agitée, livrée au caprice du
DBS INFLUENCES FRANÇAISES
flux ou du reflux, parce que, ignorant les secrets de ce monde, le nôtre, les perturbations qui le font sourdre et les cataclysmes qui en changent la physionomie, nous ne verrions dans ses agissements qu’un pur mécanisme, qu’un phénomène incompris. Mais en observant de près les destinées étranges de l’homme, nous découvririons dans l’innombrable enchevêtrement des faits, le travail logique, déterminé, nécessaire, remplissant d’une foi intense l’être infime qui l’accomplit, en faisant souvent un martyr, parce jue chaque sacrifice journalier qu’il apporte au grand labeur, est une pierre à l’édifice bâti pour les o-énerations futures. e
Les historiens des Eelations, comprenant ces ventes, s’appliquent à atteindre le cœur des petits, des humbles colons. Car ils ne l’ignorent pas: la masse des individus qui conduisent le monde est comme une mer agitée. Et si, comme du ait Albert Sorel, elle n’a des forces inconscientes de la nature, “ que la puissance irrésistible et 1 apparence, cette mer a ses flux, ses reflux ses tempêtes; mais c’est une mer où chaque goutte a une âme, une conscience, une volonté par suite, un être accessible et perfectible. L’histoire, sous ce rapport, révèle le secret de vie aux nations qui ne veulent pas mourir ’’ *
Nobles paroles. Plus nobles encore lorsqu’on es veut appliquer à un monde nouveau, et lorsque, surtout, mises en action dès le berceau d’une race, elles auront des résultats dont tous les neuples sauront s’inspirer pour le plus grand bien de leur prospérité. 6
* Albert Sorel, Essais de Critique et d’Histoire.
Un des historiens des Relations, le Père Paul Le Jeune, a justifié ces paroles dans l’ardeur qu’il apporta à défendre la cause de la colonisation, car il appartenait à une nation qui ne veut pas mourir. Il savait parfaitement qu’il existe icibas des courants irrésistibles, des écueils, qu’il passe des tempêtes, que des forces muettes et cachées s’agitent incessamment. Les génies, les voyants et les forts savent les reconnaître, les diriger selon leur gré, sans se laisser emporter par des influences passagères ; mais les faibles se voient entraînés dans l’abîme. Les premiers sont les bâtisseurs d’empires, les facteurs du progrès ; les autres désagrègent et détruisent. Tous travaillent cependant dans le sens de l’histoire, puisqu’ils sont nécessaires à son mouvement, car de l’inégalité des forces de la nature surgit l’impulsion et la vie. Malgré tous vos efforts, vous pourrez changer le cours d’un fleuve, l’élargir, en doubler la profondeur et la force, vous ne parviendrez pas cependant à le faire remonter vers sa source. Des hommes guident les événements, les provoquent, les changent, les entravent, mais toujours, ils doivent travailler dans un sens, exprimer les passions, guider les tendances, les sentiments, les intérêts, et continuer les traditions de leur race: ils en sont les véritables maîtres ou les esclaves, selon le degré de volonté et de puissance dont les a gratifiés la nature.
Cependant, les forts ont pour mission de guider les faibles, de les maintenir clans une parfaite unité et de les diriger vers un but commun. De cette façon, ils préparent et aident les événements pour les faire tendre à leur fin. Tels qu’ils nous apparaissent, le père LeJeune et ses colla-
borateurs avaient compris que, dans F histoire d’un peuple, tous doivent savoir se partager les rôles si compliqués de la vie, pour le plus grand progrès de l’humanité, car, selon Rabelais, “ les destinées mènent celui qui consent, tirent celui qui refuse.’’
La grande vérité, c’est de savoir diriger, si l’on est fort, et de savoir se laisser conduire, si l’on est faible, quand le but à atteindre, loin d’avilir la dignité de l’homme, l’ennoblit et le régénère.
Dès leur arrivée dans la Nouvelle-France, les Jésuites ont l’intuition de ce qu’elle pourra leur rapporter de succès pour l’avenir. Mais, nous dit Salone, en visionnaires pratiques et avisés, ils vont imaginer un instrument de réclame admirable, en répandant, parmi les colons, un livre de propagande, dont les chapitres se suivant à intervalles réguliers, frappent l’imagination du lecteur à coups redoublés. Pendant de nombreuses années, volume par volume, les Relations rappellent aux mêmes hommes la salubrité et la fertilité du pays, la beauté de ses sites, de ses monts, la richesse de son sol et de ses forêts.
En outre, le soin du père LeJeune sera de concilier les sympathies de la mère patrie aux intérêts vitaux de la Nouvelle-France. Aussi éloquemment que Champlain, par ses écrits, par ses paroles et par ses actes, il plaidera la cause de sa nouvelle patrie, avec une fougue tellement persuasive, qu’il saura convaincre les plus incrédules et les plus endurcis. Car cet illuminé, plein d’idéal mystique, met de côté, pour un instant, les arguments du dogmatisme, pour ne se livrer qu’à un ordre d’idées pratiques à la portée de tout le monde, ayant à combattre non seulement
l’ignorance, mais le préjugé, retournant tous les procédés, toutes les preuves, tous les exemples, avec une lucidité au delà de tout éloge et de toute critique. Ce prêtre est un clairvoyant en même temps qu’un peintre. Réduisant un à un les mensonges et les calomnies, il revient, ai-je dit, systématiquement sur la description des beautés sans pareilles du pays, de ses fleuves, de ses plaines aux miraculeuses promesses, capables non seulement de nourrir une race, mais tous les peuples de la terre, et de les entretenir dans une ère perpétuelle de paix, de fécondité et d’harmonie.
Il sent ce que l’humble colon peut pour la prospérité du Canada, et il aurait pu s’écrier avec Albert Sorel : “ Tout dépend du mouvement des masses, et les masses ne sont mues que par les déplacements sourds des infiniments petits.’’ * * C’est la conclusion des pensées développées plus haut.
Le missionnaire d’alors va droit au cœur de ces infiniment petits, avec des mots simples et pleins de mansuétude. S’il y apporte un peu de mysticisme en proclamant la Nouvelle-France un autre paradis terrestre, il veut armer d’expérience les nouveaux colons, ayant soin de choisir des “ hommes mariés ou garçons bien robustes qui sceussent manier la hache, la houe, la bêche et la charrue.” *
Le succès est si rapide, que la propagande à outrance des Relations n’est pas étrangère, loin de
* Discours de réception de A. Sorel à l’Académie française.
* Eelations des Jésuites.
là, à la fondation de Montréal ; et, dès 1643, trois cents habitants égayent de leurs chants de joie les bords enluminés du Saint-Laurent. Hélas ! tout n’arrive pas sans difficultés.
Si la colonisation donne de belles promesses, elle est une fois de plus mise en danger par la guerre des Cinq Nations, vingt années de terreur, et qui vont compromettre jusqu’à l’existence même du Canada français.
“ Qu’une telle guerre ait pu se prolonger un quart de siècle entre quelques tribus d’Américains et la France, alors à l’apogée de sa puissance, cela passe toute vraisemblance. Pour fournir une explication raisonnable, ce n’est point assez que d’insister sur l’incroyable abandon où la mère-patrie a laissé la colonie.”*
Isolement dans la lutte, lutte dans l’isolement.
Bientôt réduite à trois forts, la No'uvelle- Franee ne doit son salut qu’à rindomptable énergie des colons canadiens.
Successivement, nous assistons à des luttes plus sanglantes, mais à une augmentation quand même de la colonie. Ce fait n’est pas de nature à amoindrir les dangers, car ils s’accroissent en raison du repeuplement du pays.
Cependant, malgré l’abandon coupable de Louis XIV à qui pourtant le père Le Jeune fait humblement remarquer que l’intervention d’Anne d’Autriche ne fait “ que retarder la mort de la colonie ; ”* malgré l’indifférence de Mazarin,
* Salone, La colonisation de la Nouvelle-France, p. 86.
* Le Père Lejeune, Epître au Roy, 1660, 1661.
malgré toutes les péripéties, malgré toute l’horreur du dénuement dans lequel râle le pays, tout concourt à le faire passer sous la domination de la Compagnie des Jésuites dont l’influence incontestable sauve encore une fois la Nouvelle- France, peut-être définitivement, à cette heure angoissante.
Tous les malheurs lui sont profitables, on le croirait.
Et cela est tellement vrai que, de deux cents colons qu’ils étaient au début de cette lutte gigantesque, la Nouvelle-France, dès 1663, porte le nombre de ses habitants à deux mille cinq cents.
Et je le dis ici, sans arrière-pensée. S’il n’a pas été possible d’enrayer l’avance des Anglais dans la possession du Canada français, si la guerre des Cinq Nations en a été une des conséquences irrémédiables, les “ Relations des Jésuites ” ont laissé à la colonisation une empreinte dont les siècles futurs ont ressenti vivement l’indéniable importance au point de vue de la durée.
Chose extraordinaire, ce premier mouvement de notre littérature nationale, si on peut l’appeler ainsi, nous fait assister au spectacle grandiose du premier balbutiement d’une nation privilégiée. Il nous la fait voir dans une pénombre, en dégage le caractère et enchaîne toutes les péripéties de ces longues luttes que les contemporains considèrent avec une admiration plus profonde, à mesure qu’ils en comprennent l’étendue et la beauté.
Les Relations ont servi puissamment à guider
la marche de tous nos historiens à travers ces époques si troublantes de l’ancienne colonie.*
Elles (rendent plus intelligibles et plus mémorables les événements obscurs de l’ancien régime, en leur donnant plus de proportions. Elles les ramènent aux conditions de toutes les intelligences. “ Le passé de l’histoire d’un pays a son optique qui a sa règle de vérité,” a dit Albert Sorel.
Cherchez un monde dans l’espace infini : à des millions de lieues de distance, vous ne l’entrevoyez que dans une lumière tremblante et incertaine. A. l’aide d’un puissant télescope, ses montagnes se dessinent, ses fleuves se gonflent, ses mers se détachent, ses cimes s’accusent. Puis, centuplant la puissance de votre instrument, vous vous appercevez bientôt comment tous ces paysages se relient les uns aux autres, comment cet ensemble forme une sorte de chaîne vous faisant songer à l’unité, à l’imposante harmonie des choses infinies.
Vous en êtes fascinés et l’inconnu vous attire. Vous entrevoyez par delà cette vision quelque chose de mystérieux qui vous entraîne. Votre imagination vous transporte vers ces sommets. Alors, il arrive un autre phénomène. Tour à tour, les paysages se précisent, des vallées apparaissent, des précipices aux plis tourmentés s’offrent à vos yeux ; des prairies sans limites, des bois géants et moussus, des sources, des rochers, des lumières, des ombres, des gouffres surgis-
* Le Père Charlevoix a dit avec raison : “ Le style de ces relations est extrêmement simple; mais cette simplicité même n’a pas moins contribué à leur donner un grand cours, que les choses curieuses et édifiantes dont elles sont remplies.”
Au Canada 71
sent lentement. Et, tout à coup, comme vous cherchez P ensemble de ce monde sidéral, vous ne l’apercevez plus.
Instinctivement, vous arrivez sur la cime la plus élevée et la plus grandiose ; vous regardez à vos pieds. Toute cette vision qui vous avait ébloui : les monts, les prés, les lacs, les mers, tout s’évanouit et se perd. Vous vous retrouvez debout sur ce monde que vous avez aperçu de très loin, celui qu’on appelle, si vous voulez, Mars ou Saturne, celui qui vous donne enfin l’image de la réalité. Vous n’aurez plus conservé des choses vues que le souvenir, le charme envolé, l’image effacée.
Tel est le rôle étemel de l’historien. Il fait le même voyage à travers le passé de l’histoire : il note ses impressions innombrables, croque les paysages, les faits amassés, compare et décrit, plane sur les hauteurs et cherche à en saisir l’ensemble, domine les abimes et les astres. C’est des sommets qu’il se rappelle la vérité. C’est de là qu’il voit passer la race humaine, immense et lourde caravane entraînée dans l’éternel désert et s’acheminant vers sa destinée. Souvent, les événements vus de trop près se mêlent dans une confusion étonnante: vus à l’aide du télescope de la vérité, ils se précisent dans toute leur splendeur réelle. Tel nous apparaît le rôle des “ Relations des Jésuites,’’ dont la puissante évocation nous fait comprendre comment, quelquefois, “ la grande masse de l’humanité peut être mue par le déplacement sourd des infiniments petits.”