‹ Des influences françaises au CanadaChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

!La Haine des Races.

Nous arrivons à un moment de notre histoire le plus tragique et le plus angoissant par lequel soit passé la race canadienne-française.

Nous sommes en présence de deux peuples appelés à vivre de la vie commune, possédant des mentalités distinctes, dissemblables, peuples séparés par une longue suite d’événements qui les avaient mis en juxtaposition constante, en désaccord perpétuel, descendants de deux castes supérieures, devenues, par suite des luttes politiques séculaires, deux ennemis irréconciliables, du moins pour une période indéterminée.

Trop d’intérêts disparates et vitaux les avaient désunis, depuis tant de siècles, pour qu’il fût possible de croire, à une époque en éruption, à leur unité, car tout, dans leur passé, les empêchait de mettre en commun leurs sentiments, leurs traditions et leurs aspirations. Ce que l’esprit antique avait conçu dans l’interprétation de l’individualité, de l’inégalité parmi les hommes, se continue pour les sociétés et pour les nations. Il a toujours fallu, pour le maintien des civilisations, admettre l’hégémonie d’un peuple sur un autre peuple. Sans l’inégalité des races, la stabilité des sociétés serait nulle. Le monde fut, à diverses époques, — ce fait est universellement admis, — dominé par une civilisation prédominante, jusqu’au jour où, emportée elle-même dans le remous irrésistible des ambitions et du

lucre, elle courba sous le joug des envahisseurs et des conquérants. C’est de l’histoire universelle dont les pages s’écrivent sur les ruines fumantes des générations qui cèdent la place à d’autres plus rusées et plus puissantes.

Nous sommes donc loin du jour où l’on pourra voir l’humanité, avec le concours des volontés agissantes et pensantes, réaliser un idéal de vie pénétrée des mêmes lumières, apportant sa part d’ardeur, pour en arriver à faire circuler le sentiment de fraternité universelle, alors que l’individu, comme chaque nation, par la force de leur travail, feront triompher l’harmonie des âmes, unies à jamais dans la réalisation de leurs rêves réciproques.

Ceci impliquerait la recherche des rapports de la fraternité et de la justice, sans lesquelles aucune société ne saurait exister.

Car le vrai étant le principe de toute justice, il nous évoque immédiatement l’idée d’amour fraternel, qui reconnaît à chaque homme dans le monde la part des droits conférés par la raison en dehors des conflits de race et de conquête.

Par ce moyen, les créatures humaines comprennent le rôle assigné à chacune d’elles, au cours de leur existence, et dans leur rapport avec leurs voisins qu’une frontière limitrophe a souvent séparés, par le fait d’un hasard ethnologique, ou par suite de la configuration géographique des pays. Nous sommes frères par l’idée que nous nous faisons de l’amour et de la justice, parce que, par esprit de fraternité, nous devons considérer l’humanité comme une grande famille, comme un puissant organisme, parce que nous devons dépendre les uns des autres, le bonheur au-

quel tend chaque individu devant être partagé également sur toute la terre.

Si, au cours des siècles, on a rendu cette théorie irréalisable, c’est que la justice et la fraternité ont subi la contrainte de lois imposées du consentement unanime des peuples acculés euxmêmes aux principes rigoureux de systèmes créés selon les besoins d’une époque, du caprice des gouvernements et de l’ambition des conquérants. La superstitution, le fanatisme et la domination ont hanté ces maîtres du monde.

Une soif de prédominance et du pouvoir les ont aveuglés, ils se sont proclamés les interprètes des lois divines, les ayant pliées selon leur fantaisie et leurs besoins. La même théorie de l’amour fut prêchée par les prophètes, par les moralistes, par les créateurs de religions ; mais toujours, l’interprétation de leurs doctrines a été faussée et rarement comprise.

Les hommes font servir les principes de fraternité et de justice selon les passions du moment.

Et pour en arriver à faire croire que la justice sera un jour également distribuée sur la terre, des révolutions sanglantes ont tenté de changer la face des choses, ont provoqué des revirements, ont bouleversé les idées, sans apporter plus de satisfaction et de bonheur.

Prenez les philosophies les unes après les autres. Ont-elles pu mettre un terme à leurs variations? Le fait d’avoir orienté les esprits vers des méthodes nouvelles les a-t-il laissés pleinement satisfaits ? N’ont-elles pas été trop souvent des foyers de contradiction? Sous l’apparence d’une clarté illusoire, n’ont-elles pas plutôt abou-

ti à la confusion, quand elles se sont écartées des vérités absolues? Et précisément, parce qu’elles se sont éloignées des idées éternelles et directrices, elles ont encore et souvent détourné les esprits de leur voie véritable. La morale et la sociologie s’en sont ressenties; et les hommes continuent depuis toujours à se perdre dans l’inextricable dédale de la pensée pour en arriver à la conclusion négative de l’unité dans la nature, au lieu de croire véritablement que la fraternité est “ un idéal, l,e seul capable de satisfaire la pensée, qu’il est celui de la société universelle, l’union de tous les êtres par une affection mutuelle qui concilie la plus parfaite diversité et la plus parfaite unité.”*

Or, pour comprendre cet esprit de fraternité, il faut en faire comme le mot d’ordre de sa vie. Il faut en avoir une idée indépendante de tout intérêt et se le proposer comme un directeur de nos actes et de nos mouvements. Il faut bien se convaincre de la personnalité humaine et lui accorder tous les droits que la nature confère à chaque individu. Il faut pratiquer, avec le sentiment de la dignité du moi, le respect dû à autrui. Savoir se respecter tout en respectant les autres, c’est déjà un commencement d’amour ; c’est aussi reconnaître à autrui une certaine égalité. Or, croire notre égal digne d’amour, c’est lui reconnaître une valeur humaine, c’est lui accorder une liberté dont le caractère est inviolable et sacré.

L’amour du semblable fait déjà songer à l’amour de la patrie : l’idée de fraternité, c’est l’amour de l’humanité qui est la vraie patrie. Il

* Alfred Fouillée, La Science sociale contemporaine.

implique une compréhension plus large et plus logique de la vie. Il nous fait penser aux heures les plus sombres de l’histoire, de notre histoire, nous fait comprendre comment tous les droits seront un jour reconnus, et toutes les personnalités respectées. Il fait espérer l’existence d’une direction à la volonté de vouloir qui implique en même temps une généreuse idée d’action. Car nous le savons: il ne nous faut pas seulement vouloir, nous devons mettre en mouvement nos facultés de volonté, c’est ce qui s’appelle agir.

L’idée de fraternité — quoique le présent siècle s’efforce à nous démontrer le ccntraire ■ — n’est pas une utopie; elle pourrait se réaliser si les hommes écoutaient les voix autorisées qui, depuis la profondeur des temps, l’ont proclamée et enseignée.

Hélas ! l’homme, nous le savons bien, lui a opposé un mal toujours facile à assouvir: la haine. Mais la haine n’est pas d’essence supérieure. Elle rabaisse l’humanité à la servitude; or, la servitude n’est “ ni définitive ni éternelle.” * Si la fraternité subit des lois détachées de toute contrainte matérielle, la haine est guidée par les passions mauvaises et est l’esclave des intérêts dominants. Et, en outre, la haine engendre la haine. Cela explique les inimitiés nées dans un seul jour entre les individus et les nations. Cela explique encore que, pendant tant de siècles, la France et l’Angleterre ont entretenu entre elles des guerres interminables n’ayant pour motif que des raisons de vengeance ou de revanches.

Ces vérités historiques s’imposeront tant que les principes énoncés plus haut ne seront pas mis

* Alfred Fouillée.

en application, et que la fraternité ne viendra pas contre-balancer les différends que la haine, loin d’éteindre, s’applique depuis toujours à aviver, pour le plus grand mal de l’humanité.

Qu’on me pardonne ces digressions. Elles sont nécessaires, quand nous sommes appelés à nous demander si les gouvernements ne sont pas responsables d’un pareil état de choses.

Sans aucun doute, bien des formes de gouvernement ont donné de bons résultats. Nous avons vu des peuples heureux et policés, dirigés par une bonne administration et donnés comme exemple dans l’antiquité. Mais avons-nous jamais vu une forme de gouvernement aristocratique apporter aux peuples pressurés et bafoués le bonheur auquel ils aspiraient ? L’oligarchie, une des conséquences du gouvernement aristocratique, n’est-elle pas la plus détestable et la plus odieuse tentative contre l’égalité? l’unité et la fraternité ?

On a dit avec raison de l’oligarchie “ qu’elle conduisait fatalement à la misère et qu’elle ne pouvait régner que sur l’ignorance.” *

Oette autorité exercée par une caste, par un petit groupe d’ambitieux eut, dans son application, les résultats les plus funestes. Nous avons failli en être les victimes innocentes en ce pays ; et nul n’a pu oublier la période qui précéda et qui suivit l’acte d’Union, en 1840, au Canada.

Tout peuple penche vers sa ruine, s’il ne s’est pas débarrassé par une révolution, sanglante toujours, d’un gouvernement incapable de comprendre, dans les relations humaines, les condi-

* Ledru-Rollin.

tions de l’équilibre entre les membres d’une même société, et plus encore lorsque, dans une agglomération d’hommes, des divergences d’idées viennent se heurter et entrent en contradiction.

Toute la cause de nos dissentions vient de ces faits, de 1830 à 1840, où nous avons failli perdre notre indépendance nationale. L’oligarchie anglaise, établie au Canada, y exploita odieusement nos faiblesses et jusqu’à nos droits les plus sacrés, car l’idée préconçue de gouverner le pays conquis, ne devait, d’après les prétentions d’une caste, n’avoir d’effet qu’entre les mains d’une minorité anglaise, au dépens et au préjudice des plus faibles, par conséquent, des vaincus.

Lors de la cession et après, l’Angleterre voulut faire peser sur nous l’odieux fardeau d’une oligarchie haïssable: de là, la révolte de 1837-38, d’où origina, par suite, l’acte d’Union de 1840.

Ce système politique, on ne saurait le nier, fut et restera toujours imprégné de la corruption la plus éhontée, complice du gouvernement aristocratique, entre les mains, ai- je dit, de quelques ambitieux, parvenus à s’emparer du pouvoir et à asservir les prétentions légitimes des faibles et des impuissants. N’est-ce pas là la plus flagrante violation des principes de fraternité, puisque l’oligarchie exclut de tout gouvernement l’amour et l’unité ?

D’ailleurs, le gouvernement aristocratique de l’Angleterre, puissant et dominateur, ne pouvait nous proposer la solution du problème des deux races, qu’en nous imposant un gouvernement imbu de ces principes néfastes.

En ayant subi lui-même l’ascendant pendant bien des siècles, il n’en pouvait exempter les colonies conquises.

On allait donc nous imposer le régime de fer transmis par hérédité à tons ceux qui la représentaient par delà l’Atlantique, car l’hiérarcliie sociale de l’Angleterre avait puisé son fondement et sa force dans cette hérédité même.

Mais un danger immédiat se dressait devant nous, peuple jeune et vigoureux, ne demandant qu’à se développer et à progresser librement sur un continent nouveau et plein d’avenir : l’obligation de courber devant des principes traditionnels dont le gouvernement anglais faisait la base de son activité sociale. Et comment en aurait-il été autrement ?

L’aristocratie, comme l’oligarchie, dont cette dernière est l’image fidèle, prend sa force dans le passé. Elle s’appuie sur la tradition. L’avenir, avec ses tendances vers l’inconnu et l’indécis l’effraie. Ses descendants devant marcher dans la voie tracée, elle ne tolérera pas que ses vassaux s’en écartent et attentent ainsi à des principes considérés comme son plus cher trésor national.

Prêter à un peuple vaincu et asservi l’intention de se créer une forme nouvelle de gouvernement serait un attentat au prestige et à l’autorité de ses vainqueurs.

Ceux-ci sont pénétrés, comme disait Emerson “ d’un esprit de persistance et de conformité,” et ce serait un coup porté à leur puissance que de s’écarter un seul instant des lois fondamentales de leur constitution et de leur valeur historique.

L’aristocratie n’admet pas l’évolution ; elle est stable, elle rejette toute idée rénovatrice : elle entend le mouvement des sociétés en raison d’un droit ancestral de les conduire à sa guise et dans une direction tracée d’avance.

Il ne fallait pas se trouver sur sa route. Tant pis pour le vaincu s’il oppose de la résistance et s’il s’ingénie à ne pas renier son passé.

Etant le fruit de la guerre et de la conquête, une colonie qui voit en présence, sur un même continent, deux races ennemies, reste dans cette position, que l’une d’elle doit subir la raison du plus fort et finit par être englobée, sans avoir souvent la chance de protester, devant même être au besoin annihilée à jamais jusque dans ses racines les plus profondes.

Comme nous le voyons ici, tous sentiments d’amour, de fraternité et d’unité disparaissent : tout caractère de justice s’efface. La race vaincue subit une forme de gouvernement imposée par la force, par une domination égoïste qui ne veut profiter de sa conquête, d’autant qu’elle doit augmenter et conserver des jouissances et des richesses dont le hasard l’a largement comblée, la fin justifiant les moyens.

Par suite, donc, et d’après ces données, la nation vaincue ne peut plus espérer faire entrer en conflit avec le peuple vainqueur des droits que la conquête lui a fait perdre. Ou, si du moins, elle prétend lutter pour son existence nationale, en faisant prévaloir certaines prétentions, vestiges de son passé, elle risque de réveiller les haines du vainqueur et de fomenter une révolution intestine dont les résultats seront, certes, à son désavantage.

Ce fait s’est produit avant Pacte d’Union de 1840. De là sont nées toutes les épreuves par lesquelles notre race est passée : de là aussi date l’histoire moderne du Canada. Et, sans aucun doute, cette époque eut une profonde influence

sur notre littérature qui, véritablement, prend son essor et voit naître nos meilleurs écrivains de la vieille génération, celle précédant 1860, ou à peu près. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Aussi, rarement, celui qui a des droits à exercer j les fait valoir par l’accord de sa volonté avec celle du vaincu. Il les exerce par la force, et alors, il ne respecte plus un seul instant le droit d’autrui. Le sort des armes lui a mis entre les mains un argument depuis toujours irréfutable, surtout si la raison est dominée par la passion.

Il jouit d’un pouvoir coercitif qu’aucune puissance ne songe à lui contester, l’ayant acquis par la conquête. Toutes ces raisons ont entièrement dominé notre histoire, depuis 1791.

Pitt avait bien tenté de faire cesser les rivalités entre les Canadiens et les Anglais; mais, les haines réveillées de nouveau par une faction puissante, la lutte durera jusqu’au jour des fameuses 92 Résolutions, et reprendra, plus acharnée et plus violente, après les journées de 1837- 38, alors que l’Angleterre, si souvent indifférente et silencieuse devant les justes réclamations des Canadiens-français, dépêchera Lord Durham chargé de tenir une enquête sur l’état général du pays. On sait quel fut le résultat d’une investigation que la métropole avait décidée d’avance, afin de justifier son bnt longtemps médité en haut lieu.

Après des débats nombreux, restés comme des pages mémorables dans les annales du Parlement anglais, l’Angleterre décida de donner au Canada une constitution que Lord Gosford considéra “comme un acte des plus injuste et des

plus tyrannique, basé sur de fausses informations,” et que Daniel O’Connell dénoncera hautement comme “ une proscription de la race française au Canada.’’

Oh ! depuis, nous le savons bien, grâce à la ténacité de nos aïeux, l’Angleterre prêta une oreille plus attentive à nos réclamations. Mais à l’époque qui nous occupe, l’hydre de l’oligarchie nous apparaît plus hideuse parmi tous les gouvernements odieux nés des mauvais instincts des hommes et entachés de vices séculaires.

Si ce régime néfaste eut une grande influence sur les destinées du Canada, il n’en suscita pas moins une renaissance littéraire considérable. Les témoins de 1837-38, et ceux qui connurent la façon arbitraire dont fut voté l’acte d’Union, en 1842, en pesèrent les conséquences.

Ils comprirent que notre race ne devait pas s’éteindre misérablement dans l’oubli et qu’il fallait en fixer les traits immortels.

Devant tant de sacrifices librement consentis, tant de grandeur d’âme et tant d’énergie dépensée, les ancêtres se rappelèrent que le passé devait être une garantie pour l’avenir. Des poètes naquirent remplis de l’idéal de la patrie et d’un souffle puissant d’enthousiasme; des historiens se firent les chantres de notre épopée. Nous allons en étudier brièvement le caractère et l’inspiration.

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