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CHAPITRE V De l'Imitation à travers les Littératures

Ouvrons, par parenthèse, les pages de riiistoire littéraire univei^elle et demandoiis-noiivS un inst4int si le subtil Darwin n'avait pas raison lors- (ju'il attri])uait la descendanoe de riiomme à la ])r(Miiièrt^ famille de.s mammifères de Tordre des (liiadrumanes dont le point saillant de l'intelligenee est d'imiter.

L'esprit d'imitation est intuitif daais la nature: il est inlièrent à l'imagination humaine. On a toujours l'habitude de regarder l'imitation comme un signe manifeste d'infériorité, d'autant qu'elle devient un procédé, un moyen d'art imposé par Fempire irrésistible du génie : ceci marque évidemment une décadence néfaste. La pensée humaine est un fleuve, il n'est pas permis de le détourner de son coui^.

Mais demandons-nous ce que les hommes du présent siècle ont ajouté à l'ensemble des productions littéraires, si ce n'est quelques matériaux de plus ? Serait-ce, comme ascendant sur nos semblables, le prestige du génie et l'effusion des idées, de l'éloquence, de^ actes publics, de la

force de nos cro^auces, de réternelle poésie des choses qui se transmet de génération en génération pour reparaître plus lumineuse encore au siècle suivant, des méditations philosophiques, des lois humaines ? C'est l'histoire de l'esprit, diffuse toujours, mais portant en elle f^a raison d'être.

Tout effort intellectuel laisse de son épanouisisement une empreinte indéniable et souvent durable sur les êtres, comme un reflet de l'âme sur les choses, eomme un rayon de pure lumière ajouté au grand flambeau, ce guide de l'univers visible.

On nous l'a répété bien souvent : pendant trente siècles, les poèmes> homériques ont influencé les littératures de toute-s les nations qui s'en sont imprégnées, au point que, depuis Euripide jusqu'à Virgile, Racine, Corneille et Molière, l'inspiration trouve sa source jusqu'en la profondeur des temps.

Depuis si longtemps qu'elle se met à la torture, l'imagination humaine a parcouru le cercle des idées. Elle en a épuisé toutes les sources. Tant d'images, d'imi:)ressions ont été évoquées et approfondies, que la réminiiscence fait place à la pure création. Tant de souffrances ont été expérimentées, qu'il ne nous reste plus qu'à souffrir à la manière de tout le monde — en littérature s'entend — et les larmes, souvent, hé-

las î sont conventionnelles. La spontanéité des sentiments ne se retrouve presque plus : nous devons dire que la virtuosité corrige l'indigence de Tesprit et la sincérité de Pâme.

Qui pourrait prétendre qu'une oeuvre est, en quelque pays du monde, à l'heure actuelle, entièrement originale et foncièrement elle-même ? Lorsqu'une littérature ne peut plus emprunter au pays où elle est née les éléments nécessaires à son avancement et à son progrès, elle part à l'étranger, de Torient à l'occident du monde et revient avec un bagage nouveau, d'impressions, de couleurs, d'images, d'idées, bien souvent de vocabulaire qu'elle prête aux besoins du siècle où elle vit et aux hommes qu'elle prépare à une ère nouvelle.

Le plus grand exemple. — et celui qu'on nous cite dans toutes les littératures, — c'est le développement des Romains qu'on attribue, avec raison d'ailleurs, à l'imitation exclusive de la littérature grecque qui, elle-même, cherche ses origines obscures dans l'Olympe des dieux, où elle subit l'influence de chantres divins, fils de la Muse ou d'Apollon.

Comparez le fabuliste Phèdre au Phrygien Esope; l'Enéide à " l'Andréa " et " l'Ennuchus " de Térence au théâtre de Ménandre et les odes triomphales d'Horace h celles du lyrique Pindare ; transportez- vous un instant à cette époque

du moyen-âge où jongleurs et troubadours trouyent bon de s'escamoter leurs sujets. La " Romance de la Rose '' se popularise jusqu'à influencer les meilleurs poètes du temps. Pétrarque, le suaye, y puise ses inspirations et il est sui\i en cela par Christine de Pisan. Clément Marot n'y échappe pas non plus. La féodalité, dont le prestige énorme a dominé l'Europe, pénètre en Italie et cette période s'alimente de la poésie proyençale et française, jusqu'au jour où (l'on yoit la Renaissance imit-er les anciens jusqu'à la frénésie.

8i -nous faisons une petite inyestigation, n'estil pas un fait accompli qu'au début du XVIITe siècle, rintroduction d'élémrents nouveaux dans la littérature italienne par la poésie ossianiquo détoumia las esprits de l'imitation française ? AÏfiéri, fran'coi3hobe, fut un des premiers à en donner l'exemple dans ses tragédies, jusqu'au jour où, le romantisme PL'pandu à travers l'Europe, et sous l'influence de Mme de Staël, fait irruption dans la péninsule et règne encore même après un retour au passé. Je trouve que ce fait s'est d'ailleurs produit dans toutes les littératures.

Sans parler de la littérature allemande au moyen-âge, de la Réfonne et de la R-enaissance, •nous assistons, dès le début de la guérie de trente ans, à une époque littéraire en proie aux

• •uii.séqiieuci'» i>o]iti(iiu*s dont le (léiioiU'iiR^iit i\st le traité de Westphalie. La littérature allemande subit le r1as;si(isiiio français jusqu'à la s«a*yilité.

Un écrivain du teiiip>^, Fabricius de Hilden, déjdore cette manie de certaijis impertinents qui '* ravaudent la langue allemande de pièces franrais<^ et italiennes H (]ui ne siuiraient écrire nu billet Siins le lardtn- dr tci-iiK^ étran^i^ei-s que, l>our le comprendre, il faudrait 8 être familialisé avec jiresque U>utes les huigues connu(*s." 11 n'y a i)as jusqu'à la noblesse qui s'exprime <lans un lan^-a^^e c<nn}n)site on le fra^içais a la part du lion.

Plus tai-d, an A\ ilie si(Hde, ce sera Frédéric Il qui, ne jurant qu<' par Voltaire, ne sacriliera qu'au goût franç<'iis, jusqu'au jour où Gottsclield entreprendra, à l'exemple de Boileau en Franc<\ une campagne pour la raison, dét(»nrnant l(\s iai)ports de la critique avec l'ait, pour en arriver à chercher la fin que la littérature doit poursui^^^e avant de profluire d-admirables écrivains et des époques de création.

8i nous passons à l'Angl enterre, dès l'invasion des Normands, la littérature anglaise s'orne de la ci\ilisation romanesque d'outre-manche. Et cela date dc>s Trouvères au XlIIe siècle. Jusqu'à Spencer, chef d'école, le goût des élégances françaises transpire à travers toutes les œuvres.

Malgré sa personnalité, Spenœr lui-même dans la " Reine des Fées," se rapproche fortement du Tasse, san>s parler ici de ce genre faux et néfaste que fut l'eupliuisme, espèce de naturalisation anglaise du €ult^ espagnol dont "l'Eupliuis" de Sully fut un triste exemple.

L'influence française restera sensible jus(iu';i Drvden et jusqu'au jour où le divin Byron imprimera à la littérature de son pays un mouvement dont les effets se i^ssentiront par toute l'Europe, influence durable dont nous nous souvenons encore.

Si je passe à l'Espagne, je trouve que sa situation géographique, Funité qui fut sa force et son isolement, l'avait éloignée de l'imitation de l'antiquité, en même temps que son caractère populaire l'en avait préservée. Mais nous l'a\'ions vue quand même, à ses origines, emprunter les mètres de Pétrarque et de l'Arioste; nous avions vu Lope de Véga devenir un disciple du même Pétrarque, en même temps que le gongorisme dominait le plus grand noml)re des esprits de l'époque.

Mais vers le XVIIIe siècle, Timitation française envahit l'Espagne. Le romantisme annoufe une ère nouvelle, lui qui tient ses racines dans le sol espagnol même. La littérature d'au deh\ les Pyrénées exerce alors à l'extérieui- uue influence que personne n'ignore.

AT' CANAT»A ^^

Et pour clore cette série de nomenclature, si je parle de la France, et passant la Renaissance, ])our remonter de Ronsard, de ^Falherbe au XVIIe siècle, celui-ci est le plus fécond, cependant que l'imitation des Grecs et des Latins restaure jusqu'au fond des idées. Combien l'anti- (juit^'^ n'a-t-elle pas été propice au développement du génie classique français ? — tous le savent. — Lisez plutôt le^ livrées de ce doux et si simple Fénelon où passe le souffle antique <lans toute sa noblesse. Et Racine, et Corneille, et Molière (jui sourient aux Latins, Molièn» qui ouvre le ciel d'Italie et tend la main à rEs]>a^nie. Et le lomantisme avec Hugo, profond adiiiiratcnr de Sliakespeare; <'t Musset, le Bvron fi-aiirais. . . et tant d'autres.

Je n'irai pas jusqu'à vous parler des courants réalistes et naturalistes mwlernes, entraînant avec eux das séries d'influences manifestes dont toutes les littératuif^s ]>résentes se ressentiMit profondément et peut-être pour longtemps.

J'arrête ici cette nomenclature déjà longue.

Qui ne connaît la théorie des lampadophories de la ^' Course du Flambeau." Paul Ilervieu en parlant des relations de famille nous dit: " Pour cette solennité, celle des cito^'ens s'espaçait, formant une sorte de chaîne dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à Tautel, courait le transmettre au second, qui le transmettiiit à

^>^ DEt^ INFLUENCES FKANÇAISES

un ti'oisième, et ainsi, de main en main. Chaque concuiTent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver la flamme qu'il allait pourtant remettre ausitôt à un auti'^. Et alors dessaisi, arrêté, ne voyant qu'au loin la fuite de Tétoile sacrée, il rescortait, du moins, par les yeux, de toute son anxiété impuissante, de ses vœux supei^flus. On a reconnu dans cette course du flambeau l'image anême de la vie."

Ajoutez que nous reconnaîtrons dan.s cette course de la vie l'image du penseur i^romenant avec lui l'idée créatmce qu'il transmet aussi à ceux qui viennent après et que d'autres encore recueilleront: c'est la course de l'Idée, c'est la course du flambeau, mais la course vers l'Idéal et vers l'Eternelle Beauté.

Ceci nous reporte à cette foi-mule qu'on a promenée par le monde : le panthéisme de l'art. Ce qui veut dire qu'il ne faut pas conclure à l'unité de l'esprit humain, à l'unité absolue des littératures.

Quelques-unes pensent avoir leur originalité propre, aucune ne peut se dire indépendante de l'influence étrangère. Le climat, le sol influent sur les tempéraments, l'imitation est du domaine de l'humanité. L'histoire, toujours rigide, est là pour le prouver. Ne répliquons pas.

En parlant de Shakespeare, Voltaire dans ses lettres philosophiques, nous ai>prend que les au-

tfMii's ]iH>(l(M•Il(^s ont ])ivs(ju(i tons piiisv diuis le trafique anglais. Tlus loin, il s'écrie en i)arlant du "Conte <lu Tonneau" par Swift imité <le Fouteuolle : ** Tout e.st imitation. L'idée* de,s *'Lettres i>ersanes " est prise de celle de " FEs^iiion turc." Le Boiardo a imité le Pulci, TArioste a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent l(^s uns des autres.

'^^létastase a i)ris la plupart de ses oix^ra.s dans nos trajj^édies fran(;aises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés, et n'en ont rien dit. Il est des livres comme du feu de nos foyers ; on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'antres, — et il appartient à tous."

.T(* me ra])i)elle ici c(4te pen.sé^ d'un criticpic bien moderne, M. Maurice Ravel: ''On ne doit pas s'attendre à ce que les productiom? d'un artiste soient des créations entièrement ipersonnelles, à ce qu'elles ne présentent aucune analogie avec celles de ses prédécesseuns. Ces analogies sont même inévitables, sans quoi une œuvr(^ ainsi formée ne constituerait qu'une exception monstnieuse,"

Evolution des Genres.

Ceci (lit (Ml passant, nous ]Mnirsiiivons.

^r. Louis AiMioiild. dans un livre exa.c;éiv, quelquefois mal ins])ii*é " Nos Amis les Canadiens,'dit quelqui^ jiai-t en parlant du poète Alfred Garneau : " 8i dans son recueil, vous rencontrez des réminiscences de grands poètes, ne vous étonnez pas: ce sont ces influences françaises qui i>ermiront à sa vive personnalité canadienne de se pnMluire."

Cette opinion, je dois le dire ici, peut s'appliquer, en principe, à presque tous les poètes de la jeune génération depuis 1895, à ceux qui ont subi des influences françaises inévitables et utiles, ce dont Ta venir leur donnera certainement raison.

En parlant de cette génération, il me vient à ridée de vous présenter un tableau du mouvement littéraire au Canada avant et après 1895, à partir de la fondation de TEcole littéraire de Montréal,

A vJdtUt évocation des aucieiis jours, des paroles i>rofonde.s — • puisqu'elles sont d'un très .i»rand poète, — me sont venues à Pesyprit. SuUy- Prud'honmie a dit : " La littérature poèticpie n évolua pas; les œuvres magistrales se succèdent par-à-coups précisément à cause de l'originalité de leurs auteurs; aucun ne pourrait présager la suivante."

X'est-ce ■ i^as là le cas pour la littéral ui-e de chez nous ?

Certes, une ligne de démarcation, une ti^nsition, dois-je dire, sépare la vieille génération de la nouvelle/

Mais si, dans le langage des dictionnaires et des anthologies, on a cru rlevoir reconnaître que dans la poésie de nos prédécesseurs se reflète l'Ame canadienne pleine du charme des choses 'primitives; et si l'on admet avec déférence le classicisme de notre stvle, nous voudrions pouvoir donner raison à Sully-Prud'liomme en déclarant que les œuvres poétiques de chez nous se sont en effet succédé ]>arà-coups " précisimiont à cause de l'originalité de leurs auteurs," et que nous trouvons dans l'effort de la jeune génération, depuis 1895, une tendance à rompre avec les traditions surannées.

Hélas î en songeant à notre. littérature poétique aux premiers jours de son. existence, et depuis un siècle à peu près, sans être pessimistes,

nous ré.siimon« sou histoii-i^ en diMix mots : iil)senc-e totale d originalité dans la forme et dans le fond, tendance, chez la plupart de nos premiers écrivains, à quelques exceptions près, à refléter, sans en avoir les grands mérites, tous les vices de la versification traditionnelle, tous le>s défauts de ses qualités, toutes les tares liéréditaims des anciens. Quelle en est la cause ? Le passé, je veux dire 1 epcKiue de décadence venue après les beiuix jours du romantisme, en France, a été funeste à sr^ adeptes. 8'il eut une répercussion prolongée sur les littératums étrangères, l'excès de s(« qualités a fait tomber le romantisme dans rexagéi-ation. Et comme conséquences: la rage d'imiter les maîti^s du commencement du XIXe siècle et de les égaler sans toujours y réussir. L'habitude de l'imitation, je le disais plus haut, est instinctif chez les peuples, et nous ne pourrions nier que les littératures aient passé par des séries d'imitations systématiques, sous le prétexte de renouveler l'art des divei^es époques; et, sans aucun doute, h- XIXe siècle ne fut pas exempt de l'instinctif l^esoin d'imiter le passé.

On a abusé sans restriction de pi-éceptes arbitraires et injustifiables condamiiés depuis par les plus rigides. On a cru devoir s'affubler de traditions vieillies, comme on aurait préféré des habits râpés.

44 DES INFJ.T^EXrES FJ{AX( A 1 SES

Trop d'étoiles de première g:randeiir avaieait brillé dans le ciel des contemplations: il n'a])paraissiait plus que des (météores, accidents passagers, pâles reflets d'astres disparus. Depuis Victor Hugo, le maître souverain, l'imitation est devenue un culte. Ce poète immortel, ^^ la chimère de son époque," ^elon une exprassion de Saint-Bernard, a laissé sur resprit de ses contemporains une trace profonde; sa grande voix eut une répercussion chez tous les peui)les. T/excès d'imitation fut une des causes de la déchéance de kl poésie française au XIXe siècle.

" On taillait des pourpoints dans son manteau de roi." En pariant de Victor Hugo, jamais ver« romantique n'eut de plus juste application dans la bouche des Ruy-Blas modernes.

Aussi, le jour vint où la conscience littéraire s'émut jusqu'à rompre avec la versification traditionnelle; l'histoire de la poétique s'est vue renouvelée vers la fin du isiècle dernier par une révolution, que j'appellerai sanglante, et dont les résultats se sont faits naturellement sentir chez les jeunes générations de tous les pa^s parlant la langue française. Ce revirement de l'histoire poétique a fait d'abord sourire les incrédules; miais, la postérité ayant porté son jugement, demandons-nous si l'on doit blâmer si fort les symbolistes dont le manifeste se traduit tout entier dans ce vers de Verlaine : " Prends la rime et tords-lui le çou," Pevon^-iious même

garder rancune à Malliarmé poni- avoir voulu un langage " d'essence surhumaine qui permet de communiquer avec les dieux/' si Ton songe {{\u^ la littérature de son époque tombait en désuétude et qu'en ses productions, le« symptômes d'une dégénérescence néfaste menaçaient la pense'^ contemporaine ?

IVIais, à un moment, la haine de l'imitation a envahi les esprits, comme la rage d'imiter les avait torturés. De cette haine systématique, est née Y'uhkt du vei*s libre moderne, c'est-à-dii^ 1<' vers libéré "constituant l'évolution naturelle <hi vei*s clas^ico-romantique," et dont se réclamait, quelques années plus tard, la jeune école française.

Et pourquoi s'étonner ? Déjà, le même Sully- Prud'homme avait proclamé avant tout le rythme souverain. "Le rythme, disait-il, est ce qui caract-érLse le vers et le distingue de la prose par sa régularité."

Rien n'e«t plus vrai, si nous ajoutons avec M. Adolphe Lacuzon. — un poète de la jeune génération et un des plus éloquents adeptes de Tlntégralisme, — " que les vers constituent la fonne de langage qui tend à la plus haute expression du rythme, le rythme étant la condition essentielle de toute poésie."

Mais pour compléter la pensée de M. Lacuzon, les règles traditionnelles, au sens du mot, sont-

elles exclusives, définitives, et raveuir ])eiit-il y porter atteinte ?

Certaines de C€^s règles ne sont-elles ])as ai-])itraires ? Si le rythme est "le geste de F âme," ne faut-il pas que ce geste cesse un jour de rester traditionnel et devienne librement Técho de la conscience humaine ? Mettons, si vous le voulez, des limites à la liberté du r^^thme, mais ne Femprisonnons pas éternellement dans le rigorisme de lois immuables, quand elles sont nuisibles à l'éclosion de la pensée.

D'ailleur\s, c'est bien l'idée de Sully-Prud'homme lui-même, tout gardien fut-il de la tradition : " Condamner tous le^ hiatus est excessif, dit-il; interdire qu'un mot au vsingulier rime avec un mot au pluriel, exiger que les rimes féminines alternent avec les masculines, sont des prohibitions et des prescnptions arbitraires, <'.t partant abusives, puisqu'elles sont dictées par l'oreille. Ces rigueurs injustifiables sont très fâcheuses; elles ont inutilement accru les difficultés de la technique."

Serait-il contraire, par exemple, aux beautés du rythme, d'empêcher l'élision de l'e muet à Fin- . térieur du vers, comme le demande M. George Normandy, Fauteur de tant de manifestes singulièrement commentés, et qui déclare que si, pour nos " oreilles harmonistes, Fe muet est perceptible, il n'allonge pas le vers, anatomique*

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meut parlant, et qu'il y a de jolis effets à tirer de sa présence ? "

En quoi la régularité du rythme serait-elle brisée si, avec M. Lacuzou, proclamant le vers libre, nous admettons rintégralisme qui, " en étudiant la création poétique, a promu l'esthétique aux caractèrt^ non seulement d'une métaphysique nouvelle, mais encore d'une philosofphie générale ? ''

Si, avec M. Fernand Gregh, bien romantique souvent, les poètes étaient apx)e.lés à se grouper sous une même appellation que Ton qualifierait d'ITumanisiiK- ? Si, avec ^l. Pierre de Bouchaud et M. Ad(>li)he Bosehot, on peraiettait le déplacement <le la césure, la rime pour l'oreille et non pour les yeux, ou l'inol>Kervance de l'a;lteruance d(\s rimes, ou J*tMn])loi d(' l'hiatus, ])Oui-vu 4iue {•(\s i-ét'()T-m<\s soient accepté(\s ave(! '' circonsl>ection ? '' Si, av(M- la conviction et l'autorité d'un Verlaine, la poésie issue de l'inspir-ation pure, se dégage de toute influence, pour devenir une poésie délicate et subtile, per*8onnelle, évocatrice de sensations nouvelles, jaillie de source, rythmique enfin, et, quoique affr*anchie du traditionalisme, conservant l'harmonie, la sincérité de l'âme, l'unité et la clarté dans la simplicité ? — ce qui n'est pas toujouis le cas de l'auteur de '' Sagesse." —

Victor Hugo, ncms le savons tous, avait pour caractère primordial le rythme, précisément

48 I>ES INFLIENOES FKANiJAltSKS

parce que le rytlime contient tontes les antres facnltés du maître : harmonie, nniversalité, force, liberté, fécondité, progrès. Et parce qn'il vient dans nn temps où la poésie se menrt visiblement faute d'équilibre, il porte un coup mortel à l'absolutisme classique.

L'ancien régime est tourmenté par la tyrannie de l'abstraction : l'auteur des " Contemplations " va relever la poésie de sa décadence. L'imitation, il le sait, est un procédé, " un artifiee de composition,' profondément nuisible à l'évolution de l'idée : il va lancer ses foudres contre l'imitation servile.

Il deviendra réfractaire aux vieilles lois du rythme, car celui-ci " représente l'évolution normale de la nature considérée comme un immense organisme, comme un tout identique et solidaire en ses multiples manifestatioms." Mais pour ,avoir voulu modifier les lois du rythme, Victor Hugo n'est-il pas le poète des réformes, des antithèses, son œuvre restant " la libre et complète synthèse de l'humanité ? "

Le rythme aurait-il, par hasard, des lois fixes, parce qu'à diverses époques de l'histoire de la ï)oésie, son rôle a été d'agrandir la conscience humaine, et l'âme n'est-elle pas destinée de tout temps à tendre sans cesse vers la joerfection absolue ?

Quelqu'un a dit avec beaucoup de philosophie

AT' CAXAT>A 40

** qii'im poète est un monde enferme dans nn homme." Or, l'être pensant doit nécessairement subir une évolution dans sa vie, sinon plusieurs, car dans la nature, tout doit se renouveler librement, le mouvement étant continuel, et tout doit tendre vers l'Intini.

La génération de 1895 sembla comprendre ces vérités. Du moins, son but initial fut-il de les méditer.

Et elle créa une ep<Kjue de transition.

Selon sa volonté, notre ix)ésie aura une tendance à s'affranchir des vieilles traditions et elle le proclamera hautement. L'âme canadienne, longtemps absente du terroir, reviendra et s'illuminera aux sources même de notre nature. Elle fera en sorte que nous puissions, dans l'avenir, comme le dit si bien M. Maurice Barrés, donner à notre littérature '' une nuance d'âme particulière,-' et que nos conceptions deviennent plus originales, nous devrions ajouter " moins cliché '' que celles de nos prédécesseui*s sans cesse hantés par l'éternelle évocation de thèmes exj^loités depuis des siècles.

Elle se disait: '" Si nous ne voulons pas voir nos efforts demeurer stériles et se perdre dans les sentiers d'un traditionalisme exclusif, brisons une fois pour toutes avec le passé et songeons à l'avenir.

Ce qui manque â nos œuvres les plus connues,

50 DES INFLUENCES FUAN'CATSES

c'est rori<^iiialité dans lu l'orme et dans le fond. Tonte notre histoire poétiqne du passé est là. Nos devanciers, consacrés poètes par leurs contemi^orains, furent des imitateurs, trop longtemps attachés aux lois traditionnelles de la prosodie française et d'une familiarité compromettante avec les auteurs d'outre-mer. Ils n'ont sans doute jamais médité cette pensée citée plus luuit, à savoir qu'un " poète est un monde enfermé dans un homme," un monde qu'il faut exl)lorer, car l'âme est une source infinie de conceptions variées. Point n'est besoin de puiser l'originalité de nos conceptions dans l'âme des autres : sachons voir avec nos i)ropres yeux.

La jeune génération se tint" ce langage. Et elle avait raison. Devant l'exemple de nos cousins de France, dont je rappelais plus liant tout le souci de l'originalité dans l'œuvre, la présente génération de chez nous rêve un art iplus large, plus personnel, au risque même de se ranger avec la jeune école française, en proclamant, s'il le faut, le vers libre. Nous voulons exprimer une poésie qui dise notre pays et notre nature, — plusieurs s'y sont déjà appliqués, — avec ises enchantements, sfes multiples 'variations, ses thèmes infinis, ses climats changeante et ses saisons pleines de charme. Les grands poètes ont chanté leur pays. De l'idée de patrie sont sortis leurs plus grands rêves. Par leur

compréheusiou du terroir, ils ont fait aimer Thumanité, ajoutant à riiistoii^e universelle une page de leur propre cœur.

Cette jeunesse ardente se disait encore qiu> ]v rythme, selon M. Lacuzon, " a son origine dans les lois profondes de l'organisme et de l'univers, n'ayant avec les règles prosmliques que des rapport8 (le maître à serviteur."

Il ne faut pas astreindre sa pensée à exprimer des choses mille fois redites, le rythme devant être plié selon les facultés et les dons rares que le poète a re(^-us de la nature.

^'imitons pas les hommes, se disait-elle, imitons la nature prodigue en ceu^Tes subtiles En chantant la vie, l'âme saura tirer des accords de cette lyre qu'elle cache en elle; en scrutant Thunianité. (^IJe trouvera des accents vrais et sincères. Ce sera sa manière de collalx)rer au progrès universel et de donner sa i)art de travail, quelque minime soit-elle.

Elle se disait: Le genre liumain n'est pas fait d'une seule aspiration vers un idéal, mais de l'effort constant des races. I^n lien mystérieux unit les pensées à des siècles de distance, et les individus se rencontrent à certaines heures, pour contribuer à cet enchaînement des idées et des âmes, dans un élan vei^ une sorte d'humanisme, tel sans doute ^no l'a rêvé M. Fernand Greo-h

52 DES INFLUENCES FKANÇAISES

Quelque moindre que puisse paraître Teffort, se disait-elle encore, il n'en contribue pas moins au progrès par sa continuité et sa persistance. Nous laissons, je devrais dire, nous devons laisser quelque cliose de nous : " Ceux-là n'ont pas vécu qui n'ont rien laissé d'eux," chantait Sully- Prud'liomme, que le doute a pourtant assailli. ayant été un poète tendrement humain.

Qu'importe le coin de terre où le hasard nous a jetés. Comme le bon blé, nous devons être une semence utile; autrement, nous n'aurions ])lus de droit à l'existence. Mais nous avons confiance, car la nature est sage dispensatrice de ses dons, et ceux dont elle nous a gratifiés ne sauraient être l'effet d'un caprice passager et ne devront pas s'étioler et se perdre dans l'impuissance. Nous sommes d'une génération nouvelle, nous faisons partie intégrante de l'immense organisme, de l'évolution de la nature, au même titre que n'importe quelle nation et nos droits à la vie intellectuelle sont les mêmes.

Elle se disait, cette génération : " l'histoire universelle se compose d'éléments divers, et pour déterminer telles particularités du mouvement des arts, il faut chercher quelles lois ethniques différencient et classent les peuples. C'est du détail que naît l'ensemble. Or, la littérature doit subir l'influence du terroir; ceci est une nécessité, et elle ne peut et ne doit être originale

que si elle subit l'empreinte du milieu où elle s'est développée.

L'inspiration qu'elle duit au terroir, elle le doit aussi à l'ensemble des détails de la vie journalière et par lesquels elle recherche le Beau et le Vi*ai, les conditions d'une vie supérieure enfin.

D'ailleurs, c'est le but de tout véritable artiste de concevoir dans la mesure de ses forces une vie supérieure qu'il cherche à réaliser. La Beauté et la Vérité sont une religion, paix:*e que l'idéal vers lequel elles tendent se compose d'harmonie, de cette harmonie qui nous arrive comme un écho lointain de l'au delà.

Les adeptes de cette religion — et ils sont nombreux — aspirent à la suprême harmonie, a une existence supérieure, réunissant tous les hommes dans une même foi, daas un même amour de la perfection. Pour briser avec la tradition, se disait la jeune génération, il ne faut pas apprendre à lire dans le mystère des choses avec la pensée des autres ; les livres doivent être des conseillers, non las tyrans de nos facultés; il faut avoir en horreur cette hennétisme aveuglant; il faut délaisser nos cabinets d'étude et la poussière de nos bouquins pour explorer librement la richesse des paysages de notre beau pays.

Retournons à la nature et à la vie extérieure qui gardent en elles les grandes lois de Punité,

54 DES IXFLUE.N'CES Fil ANC AI SES

de rharnioiiie, de la force intellectuelle, de l'universalité et de la fécondité. Ne faisons pas de Tarchaïsme de sentiment. Sachons interpréter la terre natale et lui vouer un culte inaltérable ; efforçons-nous de rétudier sur place, appliquonsnous à la connaître en elle-même, par elle-même.

L'air purifiant de nos forêts, la saveur de no8 fruits, notre faune, notre flore, nos monts, notre campagne canadienne, no-s bois du nord, nos fleuves, nos lacs, sont autant pour nous de ressources précieuses de lyrisine. Ne prenons pas nos inspirations ailleurs, quand elles abondent chez nous, soleils éblouissants. Sachons le bien : toute source mène au fleuve, tout fleuve roule vers Tocéan, tout sommet élève l'âme vers l'Infini, source de la |>erfection dans l'Art.

Le rythme est en tout et partout.

N'allons pas envier les beautés des autres pays, quand nous avons devant les yeux une part, peut-être la plus belle de la création.

Voilà ce qu'elle se disait cette génération de 1895. De ces pensées est née l'Ecole littéraire et des poètes qui ont donné à leur pays plus de vingt oeuvres que la presse française elle-même, la plus autorisée de l'univers intellectuel, a daigné remarquer et louanger à juste titre.

Ce fut peut-être sur ces p<''nsées aussi que nous lavons vu se réveiller en France tant de systèmes, tant d'idées ci'éatrâees, tant de novat-eurs

avides <le renouveler, de <lémolir, pour rebâtir sur des ruines fumantes un nouveau temple au di(*u du «rand Art.

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