CHAPITRE VIII Réflexions
D'autres jeunes ix>è.tes sont venus dont il est assez difficile de démêler les traits communs. Leurs œuvres, produites au hasard, sont insuffisantes pour leur déterminer une place. Tous ces auteurs ont semblé pi^ndre une direction particulière, tous ont subi des influences françaises, à quelques-uns, elles ont été funestes.
Les nécessités matérielles de la vie ne leur a pas permis de donner une juste mesure de leur talent. Les uns ont écrit quelques pages perdues dans les colonnes encombrées de nos journaux; les autres, égarés dans la foule qui lutte pour le pain quotidien, ont enfermé dans des cartons oubliés les rêves de jeunesse qu'ils n'avaient pu livrer au grand jour de la publicité.
C-ertains d'entre eux, les plus faibles, désillusionnés, écœurés devant Findifférence coupable de leurs contemporains, ont laissé leur raison au bord de la route. Devant l'impuissance à atteindre son idéal, devant l'isolement, la volonté s'épuise, l'intelligence sombre: une douce folie donne souvent la joie de vivre, laissant quelquefois au pauvre malade ses illusions. C'est une t riste consola tion .
Parmi les plus jeunes contemporains, nous en savons qui donnèrent les plus belles espérances. Il faut nommer ici Lucien Régnier, — Tabbé J. Melançon, — dont la puissiinte originalité et la maîtrise sont incontestablement supérieures, mais qui, inal heureusement, pour notre littérature, n'a produit, au hasard du chemin, (jue des poèmes épars, i)erdus, remarqués que par les intelligences d'élite.
D'autres encore, tel Albert Dreux qui écrivit " les Soirs," une suite de petits poèmes, de l>elle facture, où le poète se révèle, cependant qu'un peu désabusé, plein de richcvS promesses ])our l'avenir :
La grève avec lenteur, chante \ine mélodie Qui s'élève, plaintive, en le calme du soir ; Et j'écoute, songeur, plein de mélancolie.
L'heure est belle et je suis ivre de nonchaloir ; L'âme des choses monte au rythme de l'andante Où clame, par moment, l'essaim des spectres noirs.
Je sens planer en moi la chanson délirante
Des rêves qui s'en vont, dépouillés sans espoir. , .
Mon cœur est une grève où la tristesse chante.
Puis, dans un autre oMre d'idée, certains poètes ont étudié les diverses nuances de l'âme canadienne qu'ils veulent rajeunie, triomphante pour les générations futures, et dont ils sentent la vierge beauté, dont ils vsouhaitent rester les peintres paissionnés. Ainsi, Engiebert Gallè/^e, dans le " Ohemin de l'Ame: "
Si tu nous a ravis par ton ciel enchanté ;
Si nous avons compris tes lacs aux vastes grèves.
Tes monts, au loin, vêtus de calme majesté,
Comme l'érable fort abreuvé de tes sèves, Ou le grain de maïs à tes flancs enfantés, O terre canadienne, en ses tendresses brèves, L'Ame que nous avons nous vient de ta beauté.
D'autris, nous avaient t'ait espérer des œuvres mûries, mais n'ont i)as tenu leur promesse, l'existence leur ayant été ino:rate. Ils n'ont pu, faute <le volonté, en supi)oi't(n* toutes les embûches et les misères. Hector Deniers est de ceux-là. On l'a méconnu. Il avait une âme délicate et fragile. Son extrêmi^ sensibilité fut ix)ur lui une ma uva ise comseillère.
Ri^pectons les absents, })leur(>us les morts, pleurons surtout ceux de qui, selon l'expression du pauvre Nelli<;an, on doit dire :
lïélas I il a sombré dans l'abîme du Rêve î Re;;rettonis-le, en effet, celui qui s'écriait un jour :
o nature éternelle, 0 nature bénie,
O jeunesse toujours de nouveau rayonnant.
Je viens la demander à ta sève infinie.
La jeunesse du cœur qui me fuit maintenant.
Oui, je viens la puiser au bord des sources claires, Je viens la respirer au sein de ton air pur, La chercher dans la paix des forêts séculaires, Et la boire a pleins yeux en buvant ton azur.
Nos seules rides sont celles de nos souffrances,
Et c'est par le malheur que l'on est vraiment vieux ;
Nous voyons les motifs de nos désespérances,
Toi. nul regard vivant n'habite dans tes yeux.
Voyageur prosterné, dès lors, je me relève ! Je reprends mon bâton, je reprends ma fierté, Et je pars, aimant mieux, sous le bandeau du rêvo. L'orgueil de ma douleur que toute ta gaieté !
Telle est cette génération que des influences françaises tireront de l'oubli où rai>atliie veut la plonger. Les survivants, je veux dire ceux que la lutte n'a pas complètement désespérés, résisteront-ilvS au flot envahisseur de l'indifférence et du dédain ? Espérons-le.
L'histoire des épris du Beau et des religions nous montre une longue lignée de martyrs : les sacrifiés de la Pensée et du Rêve, demeurés comme la plus pure expression de toute civilisation humaine. LMrt et la Eeligion eurent et auront leurs adeptes, ceux-là dont le sacerdoce consiste au sacrifice, au renoncement de soimême pour le triomphe de la Beauté et de la Vérité.
Il y a dans les pages de l'histoire universelle de nobles faits dont on aime se rappeler les péripéties. Kotre histoire, à nous, est simple, mais elle est lumineuse comme un astre. Elle est remplie de profonds exemples, de même que notre pays est une source d'intarissables richesses.
AU CANAI'A 161
M. Charles Morice disait im jour eu parlant de la ^' littérature de tout à l'heure : "
" Le retour à la simplicité, c'est tout l'Art. Le Génie consiste — comme TAmour et comme ]a Mort — à dégager des accidents, des habitudes, des préjugés, des couTentions et de toutes les contingences Télément d'éternité et d'unité qui luit, au delà des apparences, au fond de toute essence humaine." Il exprimait par ces paroles " le désir très humain d'une réunion de toutes les puissances par un retour à l'originelle simplicité.''
Eh bien, je voudrais qu'on appliquât cette pensée à notre pays.
Pour nous, notre vitalité et notre durée se résument aux efforts incessants de toutes les intelligences dans l'approfondissement des l>eautés simples, mais grandioses de notre nature canadienne dont toutes les manifestations se parent de grâce en même temps que d'unité. C'est à nous de méditer longuement ces vérités et de les compi^ndre.
Tous les grands esprits, à quelques exceptions près, étaient simples autant dans leur vie que dans leurs œuvres.
Ils savaient et voulaient s'imprégner avant tout du milieu où ils vivaient et ils en tiraient des effets merveilleux.
Ij62 DES INFLUENCES FRANÇAISES
La simplicité ne consiste pas à vouloir remuer l'univers. Un coin de terre suffit à l'effusion de l'âme.
Subissons des influences françaises, mais soyons de notre milieu. Restons des parcelles d'humanité, mais soyons nous-mêmes. Il n'est pas besoin d'aller à la conquête du monde ])our apprendre que nous sommes désignés à conserver la tradition française en Amérique. Si nous comprenons notre rôle, nous en serons bien l'écompensés, fiers que nous sommes de la noblesse et de la ":randeur de nos destinées.