‹ Des influences françaises au Canada. PréfChapitre 21 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Du Positivisme américain et anglais à la fin du XIXe Siècle.

Tout en se rendant compte que ces influences philosophiques ont quelque chose d'exagéré dans la formation de la jeunesse française contemporaine, — qui n'a i>as été cherché ses formules à leurs seules sources, mais que l'histoire y a bien sa part, ix)ur des raisons que je viens d'expliquer, — ^je me demande avec vous, si la jeune génération des deux Amériques a compris dans le passé, et doit, dans l'avenir, comprendre la vie active, confonnément et dans le sens de ces théories adoptées en France en ces dernières années ?

Et, en ouvrant les pages de l'histoire contemporaine des deux Amériques, je cherche si le positivisme, chez nous, peut s'apparenter à un mouvement qui nous viendrait de la philosophie d'Emerson et de William James, dont les formules vigoureuses ont une ressemblance frappante avec celles de. MM. Boutroux et Berg-son, formules pleines de sens et de haute i)ortée mo-

raie, mais dout la stricte application à notre mentalité constituerait un grave danger, d'autant que, par l'influence du milieu où nous vivons, nous serions tentés d'en exagérer la portée ou à les dénaturer au désavantage de notre passé français en Amérique et de notre avenir littéraire au Canada.

Nous y reviendrons dans un autre cliapitire. Je veux d'abord vous faire un tableau de l'état des idées en Amérique à la fin du XIXe siècle et du positivisme anglais dont nous subissons l'empire incontestable depuis la cession du pays à rAnglete^rre.

William James, ce profond psychologue américain, fut lié d'amitié avec M. Henri Bergson, vous ne Tignorez pas. Ils entretinrent tous deux, et pondant longtem])s, dos relations suivies. M. Boutroux, de son côté, a commenté vson œuvre, et l'auteur des "Contingences des Lois de la Nature," fut l'intermédiaire entre la pensée de la vieille Europe et celle de la jeune Amérique. Cette philosophie qui faisait rayonner la eroyance en la liberté humaine et le libre arbitre ; celle qui prêchait Vénergie dans Vaction et clans la force de la conscience^ étaient liées par une parenté assez remarquable, ai-je dit, avec le pragmatisme de William James. Et cela n'est pas étonnant.

Ne l'était-elle pas aussi avec les théories savantes d'Emerson qui, comme ses émules de

France, exalte la eonfiauoe en soi et Tindépendance, celles-ci restant les seules conditions de la foiTC individuelle et du bien social ?

Sur les deux continents, dans tous les cas, ces systèmes ont donné à peu près les mêmes résultats.

Il ne faut pas oublier dans quelles conditions physiques vécut le i)euple Américain depuis deux cents ans. On doit aussi regarder à la condition climatologique d'un pays, de l'influence du milieu où il vit, que ce soit vsous la zone arctique, ou sous la zone équatoriale, influence indiscutable tant sur les idées philosophiques que sur les littéi'^tures.

Les conditions de la vie américaine se distinguent de celles de France, cela ne fait pas l'ombre d'un doute.

Composés d'éléments casmopolites k^ plus variés, les pi-emiei^s Etats américains manifestèrent des dissemblances de vues, de goûts, de pensées. Il a fallu du temps pour donner au l)euple une homogénéité parfaite.

Des philosophes tels qu'Emerson et William James y ont travaillé : ils y ont réussi.

Ayant acquis de bonne heure leur indépendance et leur liberté, les Américains n'eurent pas, dans la suite, à lutter contre de barbares envahisseurs. Deux luttes sanglantes de leur histoire ont mis fin aux discussions intestines.

D'ailleurs, l'Américain ne comprend pas le

patriotisme de la même manière qu'un françiais.

Pour discuter des questions politiques, il n'attache pas d'importance au grand nombre des partis: il n'aime pas les querelles intérieures, il n'a pas de religion d'Etat. Les questions religieuses, causes de tant de luttes sanglantes et injustes en Europe, n'ont jamais arrêté plus qu'il ne fallait son attention.

Chez lui, toutes les croyances se développent librement, et cela est sans doute dû à une répercussion de la doctriLe d'Emerson, ce théoricien de l'indépendance en tout, condition de la force individuelle et du bien social.

William James n'y est pas non plus étranger quand, dans son pragmatisme, il proclame que le premier principe doit être l'action pure, " antérieure à l'intelligence et indépendante d'elle."

Cette doctrine d'indépendance n'est pas donnée à l'homme seul: la femme américaine en jouit au même titre, et ses allures paraissent quelquefois assez étranges aux jeunes Européennes sur qui il est exercé une sur^^eillance quasi-tyrannique, — c'est du moins l'opinion des américaines.

Quant à l'Américain, il n'aime pas les i>roblèmes compliqués, aboutissant à des conclusions ennemies de toute clarté.

Lorsqu'il fait des affaires, — et il en fait toute sa vie, — quelques difficultés présentent-elles,

il cherche d'abord à en éliminer tous les côtés obscurs. Il aime à simplifier les choses à double sens. Il adore les chiffres, connaissant leur infaillibilité. Il fait du '' business '• en dilettante : il y met de la dignité, de l'autorité et de la prestesse. Il embrasse une spéculation d'un seul coup d'œil : il a le don de la réflexion brève. Il est intuitif et se décide promptement. C'est un homme d'action dans toute la force du mot. Il fuit les rêveurs, il les considère comme des inutiles de la vie qui se complaisent dans Tirréalité. L'utopiste le fait sourire. C'est dans l'action qu'il va chercher sa poésie à lui. Il est le roi des trusts, mais n'ambitionne pas de devenir le prince des poètes.

Le positivisme américain s'est affirmé non seulement chez les hommes d'affaires, mais chez les littérateurs même.

L^n peuple qui a commencé par trouver que l'imprimerie est une industrie superflue et qui se contente des prédications d'un Jonathan Edwards, n'est, certes pas, disposé à écouter les élucubrations déraisonnée?^ d'un poète.

Plus tard, les Américains comprennent qu'un peuple sans littérature est un peuple sans histoire. Et c'est par la force de son génie, plutôt qu'encouragé par ses contemporains, qu'Edgar Poë, par exemple, force l'admiration de ses concitovens.

A psbYt Longfellow, Whitmau et le diviu Edgar Poë, qui s'arrogerait le droit de porter le titre accablant de véritable poète chez eux ?

Dans le domaine du théâtre, les efforts de TyJer et de Dunlap ont fourni la raison de la déplorable faiblesse des auteurs américains. Car on peut constater que les dramaturges n'aiment pas soumettre leur imagination à des lois fixes : ils ne créent pas, ils démarquent, ils décalquent le plus souvent, ils s'accaparent, ils traduisent Je répertoix^e français, anglais ou allemand : c'est un répertoire d'emprunt. Ils achètent de l'étranger les véritables artistes, mais ils ne créent pas d'œuvres vraiment durables.

D'ailleurs, un peuple qui va au théâtre pour se reposer des fatigues de la journée et non pour se familiariser avec les problèmes sociaux ou psychologiques, est peu digne d'avoir un théâtre. Le théâtre est un éducateur des foules comme des esprits d'élite devant qui il fait dérouler la psychologie de l'homme intérieur et les pages de l'histoire universel, pour remuer dans Fâme poiDulaire les sentiments nobles de la vie, ou le patriotisme par l'enthousiasme.

Aussi, faut-il être armé et muni de connaissances générales pour comprendre le théâtre, quand on sait ce qu'il a de grand et de prédestiné dans le rôle qu'il doit jouer chez les peuples civilisés.

L'Américain n'est pas prêt à disséquer une pièce de Paul Hervieu, par exemple, ou des psychologues modernes. A peine saisit-il quelques passages des auteurs classiques, et encore, loi'squ ou les lui explique minutieusement. Des romantiques, il aimera quelques-uns des romans de Dumas pèi'e, par le côté mélodramatique qu'ils présentent, quelquefois par l'intérêt historique.

Aussi, dans ce domaine, à x>eine s'est-il élevé au-dessus du roman feuilleton des Ponson du Terrail et des Jules Mary. A-t-il pu atteindre seulement la verve abondante d'un Paul Féval, bien que, dei)iiis quelques années, des conférenciere français aient tenté de lui expliquer les beautés de l'art français dont la préoccupation est au dessus des vaines spéculations matérielles ?

Il ne faudra pas prétendre, disons-le, que leur littérature les ait influencés de quelque manièi-e dans la direction de leur volonté, de leurs actes et dans les circonstances pratiques de la vie : c'est là, d'ailleurs, une conséquence de leur positivisme, et c'est pourquoi, il faut s'an-êter à l'influence directe des William James, des Ralph Waldo Emerson et de quelques autres peut-être; cela n'est pas bien certain.

Comme les Américains avaient débuté par l'action. — la poésie par excellence des hommes d'affaires, — ces deux philosophes r*epondaient

pleinement aux exigences de leur pensée. Chez eux, MM. Bergson et Boutroux auraient été des dieux.

Vous savez sans doute que Waldo Emerson, écrivain simple, mais souple et pourvu d^me rare délicatesse de pensée, avait joint à sa conception de la vie intérieure une ol>servation aiguë de l'âme, et, ce qui passionnait se« adeptes, c'est qu'il appliquait son idéalisme à la réalité.

Il réi^ondait par là laux aspirations des Américains. William James de son côté rattachait tout à l'action pure.

Il n'en fallut pas plus à ces deux éducateurs d'âme pour qu'ils devinssent les prototypes de la haute sagesse américaine^, celle qui parvient à convaincre sans violence. Car cette philosophie a une forte teinte d'optimisme ; elle est pleine de santé morale. Or, l'Améi4cain regorge de santé morale et il est foncièrement optimiste. Il aime les beaux dénouements, comme il recheiNi-he les grands succès financiers.

Puis, en raison de sa forte constitution physique, de son énergie proverbiale, de son entraînement systématique aux actes journaliers, il est gai, robuste, il veut du soleil, du mouvement, il aime ce qui vibre, il reclierche des sensations violentes et se jette au danger un sourire aux lèvres. S'il n'existait pas déjà, il aurait inventé le positivisme.

Disons-le tout de suite, il y a un contraste

assez frappant entre la mentalité américaine et le caractère anglo-saxon, car nul n'est plus porté que l'Anglais à un positivisme reconnu et bien à lui et qui en fait le type pratique par excellence.

D'ailleurs, il n'est pas étonnant que l'Angleterre du XIXe siècle, avant pi*éconisé dans ses actes les plus variés la méthode înductive, porte ses préféi^ences aux doctrines empiriques.

Avant d'abord subi l'influence lointaine de Bacon, empirique lui-même, elle avait marché de front, dans la suite, avec Stuart Mill qui exerça une sorte d'empire sur les esprits de vson siècle.

Stuart Mill, vous le savez, fut le chef reconnu du positivisme anglais, descendance attribuée directement à Locke dont il est dit que " ses théories ont passé, dans l'application, chez tous les peuples constitutionnels et libres.*'

Ces influences diversas, car il y en a d'autres, ont dominé la politique et la littérature anglaivses au XIXe siècle, au point qu'elles 4-n ►^ont totalement imprégnées.

Il y a dans le caractère anglais une haine féroce de l'oppression. Il est doué d'une profonde clairvoyance, embrassant les grandes questions de politique universelle aussi facilement que ïes problèmes d'administration intérieure.

Possesseur d'une grande partie du globe, y veut étendre son empire encore plus loin, toujours plus loin. De cette ambition est né cet

impérialisme, imbu lui aussi, d'un positivisme plein de sens et de grandeur.

Conscient de sa puissance, sûr de la crainte qu'il sait inspirer, il est fier, mais d'une fierté touchant à la dignité. Il en impose. Fleg-ma- ' tique, il est un peu rigide, mais ne fait rien qui ne sort mûrement réfléchi. Il pense avant de parler, sans précipitation, quand on Siiit que tant d'autms parlent avant que de peiif^er, sans modération, ceux-là, ce qui fait qu'ils n'aboutissent à aucun résultat pratique.

Pour ce qui est d'être pratique, l'Américain ne lui donne pas de (points. Nous connaissons d'ailleurs, sa haute compétence en même temps que sa haute conpréhension dés affaires de l'humanité. On peut dire également que nul pays n'a produit plus de poètes de diverses grandeurs que l'Angleterre durant la période contemp)raine, ce qui est différent de l'Amérique dont le champ poétique est restreint et au dessous de la moyenne, sauf les exceptions que j'ai signalées plus haut.

Sous le règne de Victoria, ce qui est tout près de nous, il s'est opéré une période d'art surpassant même la gloire du passé.

Toute cette littérature anglaise porte l'empreinte du caractèi'e philosophique du siècle où elle est née; et si elle a subi dans le pas^ l'influencé des écoles étrangères, — nous l'avons constaté au début de ce livre, — elle garde main-

AU TAXADA 193

leiiant une i)oreonnalité rtni'oniiw iiiiivei-selloment, et de qui les antres peuples ont emprunté une infinité de sujets.

Je citerais,, à ce propos, Eudyard Kipling, l'âme actuelle de la pensée anglaise, le chanteur de la Jungle, esprit positif, d'un positivisme souvent compassé et sévère, mais dont Jes œuvres, pleines de la poésie sacrée, respirent une sauvage grandeur, une mâle fierté et une sorte de domination, celle des âmes prédestinées.

CHAPITEE XI

Influence du Positivisme Français, Anglais et Américain, sur la Mentalité franco-canadienne.

Permettez-moi de compléter une pensée exprimée plus haut, à savoir :

Les positivistes de chez noiLs — car nou« en avons — doivent-ils être les continuateurs d'un mouvement qui nous viendrait par influence de la philosophie d'Emerson, ou de James, de MM. Bergson et Boutroux, ou du positivisme anglais, celui au milieu duquel nous vivons ?

Mais d'abord, je dois dire que, si j-ai fait un bien modeste tableau, incomplet d'ailleurs, de la pensée française, américaine et anglaise modernes, c'est que je voulais, d'abord, me demander avec vous, si nous avions, au XIXe siècle, subi l'empire de ces diverees philosophies, puisqu'il est admis que ce sont surtout celles qui peuvent exercer de l'ascendant sur notre esprit au bénéfice ou au désavantage des influences françaises au Canada.

Et, d'un autre côté, en me rappelant le problème posé par M. André Siegfried, nous essayons de trouver, — advenant que le Canada français reste colonie de l'Angleterre, qu'il devienne

196 DES INFLUENCES FRAiNgAISES

indépendtiiitj ou qu'il subisse de gré ou de force l'annexion aux Etats-Unis — s'il pourra continuer librement de subir l'influence française au point de vue de la langue et par là même garder son caractère intrinsèque.

Il est évident que, par lui im:inenvse concours de circonstances, nous n'avons pas subi Tinfluence des philosophes fi*ançai«, pour la plus grande majorité de la jeunesse franco-canadienne, du moins.

D'abord, pour des raisons, que j'appellerais des raisons de contact, d'ambiance, nécessaires à ces sortes d'influences; et puis, par suite de notre formation intellectuelle; enfin, pour des raisons de milieu, difïèrelit à tant de points de vue.

Pour subir ces influences philosophiques, il nous auji-ait fallu des philosophes imbus des doctrines françaises qui nous les eussent expliquées, commentées, mises en application, ce qui n'aurait présenté aucun résultat pratique, eu égard à notre situation géographique, à nos aspirations futures, ou à notre condition morale, et à l'orientation que prit notre esprit toujours en éveil depuis la cession du pays à l'Angleterre.

Notre éducation ne s'y est pas prêtée : ceci est vrai.

Il existe bien quelques intelligences avides de iscience qui, dans un but d'infonnation ou de curiosité, se renseignent, ineomplètement d'ailleurs,

sur la ijensée frauyaise. mais le temps leur mauquant, elles se rendent bien vite compte qu elles ne sont pas dans un milieu où elles pourraient avantag-eusement se livrer à des spéculations abstraites. Elles se contentent donc de parcourir hâtivement le mouvement des idées générales en Fmnoe; puis, extasiées, plutôt éblouies, elles passent outr^-, sans avoir mûi^ment approfondi, sans tirer de conclusions pratiquas, n'en pouvant faire aucune application dans k^ actes de la vie.

Les Canadiens ont re^-u, en ce pays, Péduca-: tion traditionnelle de leui^ ancêtres, ils Font continuée: ils ont gaixlé leur sol, leur langue et leur religion. Ils sont heureux et satisfaits. Les problèmes abstraits et les spéculations des philosophies ne les tourment<3nt pas outre mesure : ils s'en trouvent bien et le proclament quelquefois.

Je m'abstiens de faire ici des commentaires, inutiles en raison du but de ce livre, me réservant l'occasion de monti-er le rôle immense joué par le clergé, au début de la colonie, lorsqu'il s'est agi de la conservation de la langue française au Canada.

Les Franco-Canadiens n'ont donc pas subi / l'influence ni des anciens, ni des philosophes modernes français : ils se sont contentes de conserver le culte aux lettres françaises dans tout ce qu'elles ont de noble et d'immortel ; c'est ce qui

d'ailleurs, nous importe, par des.su^s luiii, en raison, je l'ai dit, du but de cet ouvrage.

Admirant cependant de très loin les philosophes français, les Franco-Canadiens se sont intéressés au mouvement de la pensée française, généreuse et forte, je veux dii*e, à son influence sur les événements du siècle, et ils ont pu voir que, si les croyances se sont entrechoquées en Fran<*e, depuis des siècles, elle est la première à en admettre la grandeur dams leur disparité.

Quant au positivisme américain, je ne sui« pas prêt à dire qu'il ne nous ait pas surpris autant qu'étonnés et influencés.

Un peuple dont la civilisation, en deux cents ans à peine, atteint à l'apogée de sa puissance, égalant les plus vieilles nations de TEui-ope, a bien le droit de porter son ambition jusqu'à vouloir autour de lui le ra3'onnement de sa force et de ses qualités natives.

De loin ou de près, puisque noiLS les fréquentons, nou>s voyons s'élever l'orgueil de leurs cités, la magnificence de leurs industries et de leurs entreprises.

Nous en sommes éblouis et nous ambitionnons secrètement, quelquefois avec jalousie, le génie de conquête qui les domine et fait d'eux les rois de l'or, mais qui nous refuse à nous ces mêmes dons si précieux. Que voulez-vous, c'est à notre origine latine que nous devons de n'être pas des esi3rits positifs.

AU CAXAI»A 199

Cependant, un grand nombre d'entre nous, aveuglés par la puissance de l'argent, par l'ambition de dominer par le métal, ce maître du monde, puisqu'ils ne peuvent régner par l'intelligence, partent à la conquête du Veau d'or et vont apprendre aux vraies sources les moyens de satisfaire cette soif de conquérir, de s-aecaparer, en même temps qu'ils abdiquent tous leui^ droits à leur origine française et, par couvséquent, à leur langue.

Voilà le danger : vous le connaissez depuis longtemps. Pour ce qui regarde l'influence anglaisc\ je doLs dire qu'(^ll(* <*st incontestable.

VoiLs connaissez l'iiistoire de notre politique. Nous avons tous à la mémoire deux des dates historiques qui nous ont donné nos libertés et notre autonomie : 1840 et 18GT. Je n'ai nul besoin de vous rap|)eler ce qui se poussa à ces deux éiXKjues, puisque ce serait mettre devant vos yeux des faits que vous connaissiez depuis longtemps vsur les luttes sanglantes soutenues héroïquement pour la conservation de nos droits.

Du jour où la langue française n'était plus reconnue au Canada, il s'engagea un combat sans merci entre les deux races. Et en raison de l'augmentation constante de la race anglosaxonne, il en résulta que nous devions en sortir vaincus.

Tous les efforts du conquérant tendaient effectivement à faire pénétrer chez nous, et i^ar

tous les moyens, «on esprit de domina lion, ses mœiuis, ses coutumes, sa langue, son langage surtout, <ie qui devait avoir comme résultat de nous fusionner, de nouvs englober, de nous faire disjKiraitre eomme race. De là aussi il es efforts collectifs à nous faire subir des influences anglosaxonnes, à amoindrir le prestige de nos traditions, afin que tout du passé français disparût à jamais du contineait. Si nous n'avons pas été domptés, la ténacité anglo-saxonne a eu, quand même, une répercussion sur un grand nombre d'esprits faibles et indécis.

Et jusqu'à notre époque même, cette politique d'assimilation à eu ses résultats. Xoiis sentons les effets tous les jours de l'emipirisme anglais, et nous en subirons plus encore d'énorme pression dans l'avenir.

La fusion des races anglo-saxonnes et francocanadiennes nous vient, sans aucun doute, de ■l'introduetion cliez nous du positivisme anglais où l'on voj'ait déjà, peu après la cession, des germes de eet impérialisme moderne qui travaille sans relâclie à l'extension sans limite de l'emrpire britannique, à un empire toujours plus grand et plus prospèi^. De cet eft'ort naquit l'impérialisme.

Qu'il me soit permis de revenir à cette question que je me posais, selon la pensée de M. André Siegfried, à savoir, quelle position nous garderons, nous Franco-Canadiens, si noui§ res-

toiî.s colonie de. rAiigleterre, iudépwulîuits ou annexés jmr les Etats-Unis.

A n'en pas douter, rinfiuenr<' du positivisme dont j'ai essayé de traeer Je rôle eu Ajmérique. nous fera lentement, mais sûrement perdre l'uv^ajie de notre langue, si nous n'y prenons garde. Il lui appartient encore de fusionner dans une seule langue, la langue anglaise, tous les idiomes étrangers qu'il noie, qu'il corrompt, qu'il détruit. Le cosmoiK)litLsme se confondra. Le« diverses race>s européennes qui se déversent en Amérique, apx)rennent nécessairement l'anglais. leurs enfants oublient la langue courante avant même que de s'américaniser. Seulement, et même chez nous, les cosmopolites apprennent-ils le français ? Peu ou prou. Et, précisément, parce qu'il ne serait pas pratique, dans le contact journalier, de négliger l'une pour l'autre.

Donc, si nous perdons l'usage dv* la langue française, s'il nous est donné à nous de la voir disparaître du continent, après ce cata^clysme, faudrait-il essayer de répandre l'intiucnc»» française au Canada ? A quoi bon ?

L'Angleterre nous domine, elle nous dominera longtemps, sinon toujours. Si, en rais<m rie notre ténacité, de notre attachement au passé, elle a moins de prise sur nos idées, son empirisme contrôle et régit uns; mouvements et nos arfps journaliers.

Quant aux Etats-Unis, ils sont éblouis de içur audace et de leur force.

Ils veulent que leur influence s'impose, inévitahlement et définitivement pour l'avenir. Y réussiront-ils ? C'est néanmoins par ce côté attrayant qu'ils atteignent un g-rand nombre des nôtres. Nous devons donc nous mettre en garde.

Car cette façon de vouloir tout ramener aux formules rigoureuses d'un positivisme à outrance, de vouloir tout faire découler de la science, même les choses de l'art, d'appliquer sans merci une sorte d'empirisme aux idées comme aux actes, serait pour nous, Franco-Canadiens, un moyen d'affaiblissement de nos énergies natives, et, si je peux dire, un moyen " d'internationalivser " toutes les formes de notre existence sous l'égide du cosmopolitisme.

Un peuple qui oublie ses origines pour subir l'ambiance des races étrangères, au milieu desquelles il vit, n'est pas loin de s'assimiler et de perdre son caractère national.

Le Français, pour se sauvegarder de l'envahissement cosmopolite, a son patriotisme, l'idée de patrie qui domine (tout.

" Ce qu'ils honorent dans la France, — je parle des jeunes français, — c'est sa mission civilisatrice et, pour elle, en elle, ils se dévouent à un idéal dont elle est l'image charmante et la bonne ouvrière. Ils sentant la continuité d'une

destinée natiouale qui résiste à toutes les forces de la décadence et demeure malgré tout, fidèle à une tradition qui n'est que la réalisation de son génie." *

MaLs pouvons-nous prétendre que nous avions réellement une patrie, nous, des déracinés ?

Colonie de l'Angleterre, français d'origine, enyahis chaque jour davantage, pouvons-nous invoquer l'idée d'un patriotisme véritable, si ce n'est le souvenir de cette France lointaine à qui nous n'appartenons que de cœur ?

Indépendants. — ce qui est une utopie, — nous risquons moins de perdre notre personnalité, mais nous avons tout lieu de craindre l'influence intérieure, je veux j^arler de cette lutte constante entre les deux éléments anglo-saxon et français pour la prédominence et la souveraineté, dont nous serions probablement les vaincus d'avance. Annexés par les Etats-Unis, nous subissons l'envahissement fatal de l'américanisme, de ce positivisme dont je parlais tout à l'heure, et ce serait là, en raison de notre mentalité, le plus grave danger pour la sécurité de notre race.

En résumé, le grand travail de la nation canadienne-française est dans cette lutte constante, formidable, contre les forces étrangères et dans l'application du principe de ne jamais

M. Gabriel Hanotaux.

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mentir à ses origines, dans l'idée de poursuivre sans relâclie le but qu'elle doit atteindre, profondément imbue des exemples du passé. Je me souviens d'une pensée de M. Je^m Tliouvenain quand il dit : " Nous avons deux langues maternelles : le latin et le français. Nous sommes condamnés à porter la x)ensée au plus haut degré possible d'ordre et d'harmonie. Ce fut là notre œuvre, à nous, fils des Romains. Une de nos plus nobles fonctions, à nous Français, c'est de garder l'héritage des latins."

Et j'ajoute: Nous sommes aussi, Franco-Canadiens, des fils de Latins. Et notre plus noble fonction, c'est de garder l'héritage des Français en Amérique. Ce dogmatfsme existait déjà, mais je le voudrais précurseur d'une influence nouvelle sur le présent, ce qui vserait la plus belle lutte en faveur de l'autonomie de notre i^ensée qui doit rester française chez nous; enfin, je le voudrais trayaillant au réveil d'une nouvelle énergie avec toutes ses lumineuses promesses.

Ne cherchons donc les causer de la conservation de la race franco-canadienne que dans cette obstination — que je dirai systématique — à rester attachés au passé, à nos origines.

Et, comme je le disais au début, des raisons de dignité de la nation, du culte aux traditions, du prestige de son nom d'origine, de son instinct de conservation, de tout cela, sortit jadis une race vi^'oui^use et forte. Elle s'enracina dans le

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soi a r«'\iMii}>l^' <lt' rrs plauU's }>aiasites (iiii, transplautées de F Orient à 1* Occident de la terre, s'y refont quelquefois un ^ilus beau feuillage et de plus jolies fleurs. Elle aimera la terre, elle s'y incorporera en quelque sorte, elle cré»M'a la famille.

Dès que le sang gaulois eut enrichi notre sol, la fécondité y germa. L'idée française poussa dans la terre canadienne, car elle avait été empruntée au cœur même de la France : le peuple fr-anco-canadien devait survivi^e.

Je dois louer M. Edouard Montpetit d'avoir <'voqué en plein Paris ce tableau touchant des •• Survivances françaLses au Canada.*' Il nous a dépeint-s comme des énergies; il a montré l'éloquence de notre histoire, la richesse de la terre, les ressources de.s gisements, l'immensité de nos forêts, de telle manière, qu'en un cri unanime, Paris s'écriait: Ce Canada français est une merveille.

Merveille, parce que sa persistance stupéfie; merveille, parce que Fori peut se dire qu'une idée sortie d'un cerveau français n'est jamais stérile, ni ne sait rester longtemps d'ordre spéculatif : elle prend forme immé<liateuK^nt s^nis l'empire de sa volonté tenace.

Les premiers colons donnèrent raison à cette pensée en semant autour d'eux, dans les guérêts de ce pays d'adoption, la divine semence de la Gaule antique.

Merveille, ce Canada, parce que d'une souche est sorti un arbre aux nombreuses ramifications que nul vent n'a pu rompre, ni abattre.

Un écrivain américain, John Fiske, prétendit un jour que la langue de Shakespeare serait la langue de l'humanité: il me paraît pousser un peu loin le pan-américanisme.

Le développement de l'âme américaine est un fait certain ; l'œuvre de la race anglaise en Amérique devina peut-être aussi amener des conflits d'idées, de tendances et de traditions, de hauts intérêts matériels qui ne s(*ront peut-être pas, dans l'avenir, à son avant^g(\ et qui diminueront son prestige, pour quelque temps, tout en lui conservant néanmoins sa" prépondérance et sa domination.

Mais ce danger de l'américanisme et même de l'amphictyonie continentale, c'est-à-dire, les' deux Amériques annexées par les Etats-UnLs, serait, certas, une raison à la diminution de la race canadienne-française qui tient uses origines de si loin et qui, cependant, répond à cette menace d'envahissement par une augmentation sans cesse renouvelée de sa progéniture et par son esprit de conservation du passé.

Ce n'est pas tout. Incontestablement, nous appartenons de près aux pays latins, je l'ai dit. Mais il faut se souvenir qu'en ces derniers temps la décrépitude paraissait devoir être l'apanage

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de ces pays latius et de la France pour des raisons que j'ai expliquées plus haut.

L'Europe entière et même l'Amérique avaient jeté cette oracle par le monde. Or, — je le dis en passant, — de loin, ne derions-nous pas subir, nous, Franco-Canadiens, le même sort, et plus rapidement en raison de notre éloignement et de la diminution de toute influence française ?

Un jour cependant, les choses et les opinions 1 changèrent. C'est que le réveil de la France ' moderne venait de naître du coup d'Agadir organisé par l'empereur d'Allemagne lui-même. Nous savons quelle attitude prit alors la France, )>Iessée dans son orgueil national. On vit ce phénomène grandiose de la révélation de forces secrètes et insoupçonnées jusqu'alors. Ceci se passait en 1911.

Le réveil français I Que n'a-t-on pas écrit sur le réveil de la France ?

Y a-t-il réellement un esprit nouveau qui se manifeste en France depuis quelques années ? Certes, je le dis sans hésiter, ayant déjà touché ce sujet plus haut, le peuple français a senti se r-éveiller brusquement, la conscience de ses devoirs et de ses destinées comme nation. Il l'a, d'ailleurs, plus manifestement prouvé en 1914, loi^ de la déclaration de la guerre.

Il coule un sang nouveau dans les veines de la jeunesse contemporaine. M. Lichtenberger

nouîs rc'xpli(]nait dans un livre nia.gisti'al vi vsig-nificatif.

Un autre écrivain, M. Charles-Louis Philii>pe disait: ^^11 faut que le Français ait une vision <le la vie naturelle, qu'il ait de. la force, de la i-age uiênie, — à Flieure présente. — Le temps de la douceur et du dilettantisme est pa.ssé." Cet écrivain pressentait déjà les événements tragiques de la guerre actuelle. ]\[ais ce n'ét^iit pas tout.

Il se passa ceci que le coup d'Agadir avait fortement ému Berlin, et les journaux d'outre- Khin restaient stupéfaits de constater comment la France que Ton disait dégénérée avait osé braver la morgue et l'orgueil teutons.

On aurait pourtant dû savoir que la France liuiniliée avait au cœur une date mémorable, celle de 1905, où l'empereur Guillaume II avait forcé M. Delcassé à quitter le quai d'Orsay. Elle avait subi cet affront en raison de la désorganisation de son armée et de sa marine.

Et de toute part, on criait à une cliute i)r<)- >^ chaîne. Les dissentions intestines, du sud au nord de la France, devaient porter le dernier coup : le peuple en était convaincu.

Mais force fut bien de changer d'idée.

Le coup de 1911 remua la torpeur des esprits depuis longtemps ank^dosés. La iJolitique avait insensibilisé les volontés, et on s'en était aperçu. Le peuple frauçais allait se réveiller, mais

cette fois, ce serait, sans distmotion de castes et de partis, l'appel rigoureux au sentiment patriotique : la nation devait reprendre consoienco d'elle-même et. d'un coup, embrasser les dangers de l'avenir.

Et savez-vous à qui la France dut ce réveil soudain dont elle fut surprise elle-même ? A la jeunesse studieuse, à la jeunesse intellec-tuelle. C'est elle qui, désonnais, représentera les vues idéologiques du peuple qu'elle se fait fort de défendre contre l'abâtardissc^ment de son énergie et de ses facultés.

Elle indiquera à la nation comment s'e.st émoussée, depuis des années, son activité et lui montrera qu'elle est une force irrésistible dont la direction a été faussée par les basses coteries de la politique, ou par des intérêts pei-sonnels de la part de groupes qui la dirigeaient et l'avaient poussée à une anarchie intellectuelle, morale et sociale.

Cette jeunesse allait sauver d'une catastrophe certaine, et comme ayant fait fausse route, une génération démoralisée, victime d^in pasitivisme systématique dont les sèches théories avaient complètement arraché du cœur de la nation toute volonté et surtout, tout sentiment national, tout patriotisme, et qui avait fait triompher le i)essimisnie dans toute son hori^ur et son désenchantement.

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