CHAPITRE IX
Renaissance littéraire.
Garneau.
Garneau dut se rappeler les dures paroles de Lord Durham qui disait à propos des Canadiensfrançais: Un peuple qui n'a pas de littérature n'existe pas. Des voix moins entendues les lui avaient répétées un jour, lui reprochant à lui, Canadien, de n'avoir pas d'histoire, tout en raillant ses origines.
Si oette opinion ne décida pas à elle seule sa ^ destinée, elle eut, néanmoins, une grande influence sur le choix de sa carrière.
Cependant, tout était à créer. Il fallait échafauder de toute pièce l'histoire d'un peuple; et, pour cela, apprendre comment on écrit l'histoire. Garneau dut aller aux informations. Il consacra plusieurs années de sa vie à se poser cette seule question : comment écrit-on l'histoire?
C'est aussi, d'ailleurs, la question que nous nous poserons.
Comment l'historien doit-il écrire l'histoire, je veux dire l'histoire telle qu'on devait la comprendre au temps de Garneau ?
Notre premier historien, nous le savons, connut et approfondit un des plus grands représentants de l'école historique moderne : Augustin Thierry,
dont il admirait " La conquête de l'Angleterre par les Normands/' et dont il subit la profonde influence, comme presque tous les historiens du temps, d'ailleurs. Nous allons voir comment et pourquoi Garneau fut attiré vers l'auteur des *^ Récits des Temps Mérovingiens."
Depuis Thierry, en France, l'histoire, fatiguée des procédés des Velly, des Millot, des AnquetU, entrevit des perspectives toutes nouvelles, et des horizons plus larges se dessiner aux yeux du monde ébloui. Elle avait subi une véritable réforme et orienté le commencement du XIXe siècle vers les sources les plus pures de l'origine de la race.
Thierry, Imaginatif, et d'une organisation exceptionnelle, lisant un jour les " Martyrs " de Chateaubriand, a, tout d'un coup, une vision très nette de sa future et haute vocation. En ouvrant le livre Vlième où, dans un tableau dramatique, l'auteur y décrit d'une façon magistrale le combat entre les Franks et les Romains dans les marais de la Batavie, il y découvre, aidé par une grande puissance d'évocation, combien les historiens classiques des siècles précédents ont faussé la vérité historique.
Avec Velly, Millot, Grarnier, Anquetil, il aperçoit la physionomie du passé singulièrement défigurée. '' Le sicambre Chlodo^ig apparaissait en manchettes et en perruques à la Louis XIV, nous dit un chroniqueur du temps, et les landes de Charlemagne ressemblaient à des habitues de VOeil-de-hœuf, Frédégonde portait des fontanges et Hermangarde des paniers." Et, ajoute Chateaubriand, " le type d'une grave monarchie toujours la même, marchait carrément avec trois or-
dres et un parlement, en robe longue.'' L'histoire est renfermée dans ces doctrines. Or, Thierry, devant un pareil état de choses, a le mérite de tourner les yeux vers le passé et d'y puiser des doctrines nouvelles basées sur la plus stricte vérité historique.
Mais il pousse d'abord jusqu'au paradoxe.
L'aristocratie, dont on se rappelle l'histoire depuis Louis XI, Louis XIV, Louis XV, la Convention et Xapoléon. tente de se relever avec la Restauration. On sait comment elle fut compromise par ceux même qui se proclamaient ses organes. Au lieu de chercher dans une rénovation d'elle-même un élément de force et de durée, elle ne réussit qu'à plonger le passé dans le néant et, selon un chroniqueur du temps, à confisque?* rhistoire.
Il faut entendre alors un nommé de Montlosier s'écrier en parlant du peuple français : '' Race d'affranchis, race d'esclaves arrachés de nos mains, peuple tributaire, peuple nouveau, licence vous fut octroyée d'être libre, mais non pas à vous d'être nobles; pour nous tout est de droit, pour vous tout est de grâce."*
A ces prétentions outrées et provoquantes, conséquences du vieux droit de conquête^ on va répondre œil pour œil, dent pour dent. Cent ans plus tôt, un certain de Boulainvillier-s, ayant voulu faire un système historique de la distinction des vainqueurs et des vaincus de la Gaule, l'abbé Dubos proclama hautement '* qu'il n'y a pas eu de conquête et que c'est la féodalité seule et non Vinvasion franke qui a asservi la Gaule.''
De la monarchie française. — De Montlosier.
Augustin Thierry ne nie pas le fait de conquête. Appuyant de Montlosier et sa division de la France de 1815 en Franks et en Gaulois, il s'écrie hautement : " Nous croyons être une nation et nous sommes deux nations sur la même terre, deux nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets. Le génie de la conquête s'est joué de la nature et du temps, il plane encore sur cette terre malheureuse. C'est par lui que les distinctions des castes ont succédé à celles du sang, celles des ordi^s à celles des castes, celles des titres à celles des ordres." *
Thierry se bat ainsi à la Don Quichotte. Mais, heureusement pour cet esprit supérieur, il s'aperçoit bientôt qu'il fait fausse route dans cette opinion longuement commentée de la distinction des races, qu'il détourne les faits historiques de leur véritable cours en imposant à des époques disparates des lois identiques'', pour le moins. Le hasard pourtant le met sur la vraie piste, après avoir jeté un regard sur l'histoire des invasions germaniques et de l'empire romain. De ce jour, il conçoit la manière de fouiller et de rapporter les événements du passé. C'est de cet instant que Thierry rentre en lui-même, remue les faits, passe de l'analyse à la synthèse, compare, amasse, secoue la poussière des vieux textes.
Son esprit avisé pénètre les documents propras à lui révéler les secrets cachés des invasions germaniques. Il y dépense plusieurs années de sa vie; et, sapant dans ses bases l'histoire du passé, il ouvre à la France intellectuelle de nouveaux horizons et de nouvelles méthodes dont les gé-
Extrait du " Censeur Européen " du 2 avril 1820.
nérations fiiture,s se ressentiront jusqu'à nos jours.-- *
Un historien allemand. Edouard Gans, nous apprend, le premier, comment Thierry fut tm des véritables rénovateurs de l'histoire moderne au XIXe siècle. Ecoutez-le : ^' C'est Thierry qui a victorieusement démontré ce qu'il y avait de faux dans ces systèmes historiqties qtii voient la France entière dans les peuplades Frankes, qui, passant sous silence l'élément importé dti Stid, oublient que jusqu'au commencement du XlIIe siècle, les bornes de l'empire franke ne dépassaient pas l'Isère, et que dans la langue d'oc et de no, la langue d^ouij et de nenny se comparait aux alx)iements d'un chien ; c'e.st Thierry qtii nous a appris enfin à nous rendre compte de la véritable signification de ce qu'on appelle les quatorze siècles de la monarchie française.''
Thierry a donc laissé dans l'histoire une trace indélébile. Il a possédé le don si précieux de préciser, non seulement le sens des choses historiques, mais il leur a donné une âme, une âme déanocratique. L'avenir de cette nation lui est apparti comme celui d'un seul homme dont le génie s'imposerait divinement prédestiné. Il ftit vrai au sens le plus large de ce mot. Il a fait vibrer les siècles, leur a commtmiqué sa sensibilité extrême, son sens si large des visions, sans ne jamais rien sacrifier de la vérité, la suivant dans sa course périlleuse à ti*aver-s les sentiers les plus obscurs. Il a réalisé ce programme de l'idéal de l'histoire dans une formule personnelle, '^ en assouplissant la narration, épuisant les textes,
Garneau n'y échappe pas plus que ses émules de France.
rassemblant les détails épars, recueillant jusqu'aux moindres indices des faits et des caractères, et formant de tout cela un corps, auquel vint s'ajouter le souffle de vie par l'union de la science et de l'art." *
G^arneau ne pouvait s'inspirer à meilleure source. Il allait suivre l'exemple d'un rénovateur, car l'histoire, il Je savait, avait passé par des séries de transformations systématiques; elle était devenue, au XIXe siècle, une religion universelle, conductrice des opinions et dictant ses lois à la conscience humaine.
Ayant étudié aux sources les plus informées, aux Etats-Unis et en France, le passé de notre colonie, il avait appris comment, par Thierry, Guizot et Tliiers, le XIXe siècle apparaissait sous son vrai jour et pourquoi il méritait d'être appelé le siècle de l'histoire.
Il vit combien l'école historique remplissait à elle seule le cadre que les écrivains du passé avaient été impuissants à tracer dans son ensemble. Descriptive avec Thierry où les événements se déroulent avec une scrupuleuse précision ; philosophique avec Guizot où la raison remporter sur la description; fataliste avec Thiers dont l'œuvre montre les individus incapables de donner une direction aux faits et aux opinions dirigées plutôt par l'idée, elle embrassait d'un coup toutes les variations, toutes les transformations successives qui font que, dans les temps modernes, l'historien se fait une toute autre conception des événements qu'on en pouvait s'imaginer aux époques antérieures.
Récits des Temps Mérovingiens. T. II, p. 357.
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Chaque siè<:'le doit se i)roposer un but : l'histoire doit en démêler les difficultés et les résoudre.
Xe consiste-t-elle pas aussi à rechercher le caractère d'un peuple dans sa nature même et dans son passé ?
Il convient de saisir sur ce terr-ain même les côtés saillants et la vérité des faits. '' Chaque nation doit nous apparaître comme une grande expérience instituée par la nature. Chaque pays est un creuset où des substances distinctes en des proportions dilïérentes sont jetées dans des conditions particulières. Ces substances sont les tempéraments et les caractères." *
Or, Garneau s'en rend bien compte, le développement des êtres s'infère des climats et de la situation de chaque individu. Toute notre histoire se meut d'après des lois déterminées, toutes ses pages s'écrivent d'après une donnée. Le travail de la grande masse s'opère lentement, mais sûrement, et nous la voyons, assei'vissant à ses efforts le sol rétif, les saisons inclémentes, le milieu inculte, le barbare indompté et souvent intraitable. Toute l'histoire de notre passé est là.
Puis, par une série de transformations successives et imprévues, la terre finit par obéir, la fécondité apparaît d'une manière évidente. Peu à peu, par la toute-puissance du travail journalier, .par la collaboration de toutes les volontés, la nature aidant, les conditions s'améliorent, les destinées s'embellissent, la part de chacun se dessine, et l'harmonie, quoique par étapes, pénètre
* Taine, Essais sur la Littérature.
les intelligences, les misères s'adoucissent et le bien-être apporte l'apaisement.
Le sol devient un espèce de laboratoire de la nature où tout bouillonne dans le creuset de la collectivité, et où se pétrissent les cendres stériles pour renaître à la vie, au mouvement sans lequel rien ne saurait marcher vers le progrès. Vainqueur maintenant d'une destinée qui paraissait éphémère, nous pourrons voir surgir, dans la suite des temps, la raison d'une existence assurée, d'une durée, sinon exempte d'inoertitud<3y du moins, pleine de promesses pour l'avenir.
La colonie aura survécu : la fortune nous aura été favorable. Telle est la vision de Garneau.
DeBarente, qui appartient à l'école de Thierry, disait : " L'histoire, la vraie, la seule, suivant un ancien, c'est l'histoire écrite par les témoins oculaires. Cela est ytrî en ce sens seulement que c'est l'unique témoignage réel qui nous reste. Les générations suivantes peuvent mieux juger les faits, en pénétrer, en développer l'esprit, en connaître les causes, les effets et les rapports. Toujours est-il que l'histoire devient plus ou moins leur œuvre ; tandis que sa subsistance essentielle, ses matériaux, sans lesquels elle ne serait pas, ce sont les faits transmis, par écriture ou par tradition, par ceux qui assistaient aux événements."
Grarneau connaissait son époque et le ï>assé de notre histoire. Comme aurait dit l'abbé Mably, il avait les idées de son temps, il en était imbu, et savait en parler la langue. Il avait une connaissance parfaite des faits qu'il se proposait de raconter. Il fut quelquefois enclin à certains principes que plus d'un événement l'autorisait à défendre, mais n'avait-il pas subi l'ambiance.
rinfluence du milieu où il véc-ut des heures angoissantes, c'est-à-dire, ne se laissa-t-il pas un peu emporter par les i)assions prédominantes qui soufflaient en vent de discorde, et à une heure où notre histoire allait opérer la plus importante transformation depuis la possession française ? Mais, d'un autre côté, si Garneau est capable de discerner les causes de tant d'événements historiques, il sait aussi en démêler les intrigues et en prévoir les effets. Il ne juge pas les hommes et les actes comme le ferait un poète. Il a de l'imagination, certes, mais il ne tombe jamais dans l'exagération, et ne se laisse pas guider par la fiction ou le lyrisme. S'il s'emporte, dans l'enthousiasme de ses convictions, il est d'une bonne foi absolue et comprend que l'histoire d'un peuple, écrite sous l'inspiration de la vérité, est un fover d'enseignement d'où il est facile de tirer de profondes leçons.
Garneau eut une autre qualité: il prisait la tolérance au-dessus de tout. Au point de vue de l'histoire au XYIIIe siècle, vous ne l'igTiorez pas, les livres admirables " Sur la Tolérance '' et " l'Essai sur les Mœurs " de Voltaire, eurent une influence indiscutable sur l'esprit de l'époque où ils furent écrits, et même sur le XIXe siècle.
Presque tous les penseurs s'en inspirèrent, les historiens y puisèrent largement. Garneau n'y peut échapper. A Londres, il assiste aux débats de la Chambre des Communes sur le premier Bill de Réforme. Il voit, en France, combien la haine des partis engendre de discordes et de luttes gigantesques. Il sait alors comment l'intolérance peut agir sur les passions, susciter des malentendus irréi^arables, et amener de,s conséquences aussi désastreuses que sanglantes.
Il se rappelle alors l'histoire de son pays, car il sait combien un gouvernement qui impose une caste, un parti, au mépris d'une classe de citoyens, peut réveiller de haines endormies et provoquer des troubles sans nombre. Préférer l'intérêt d'un seul aux intérêts communs, c'est un attentat à la liberté, à la fraternité, à la conscience humaine, aux opinions les plus sacrées. Ne pas chercher à améliorer le sort d'un peuple vaincu, c'est le triomphe de l'erreur sur la vérité, c'est travailler contre ses propres institutions, c'est susciter des conflits de lois, de traditions, de cultes, sous le prétexte que le hasard nous a fait les vainqueurs d'une race plus faible. La saine raison sait d'abord convaincre par la tolérance et la modération, car elle est d'ordre supérieure et doit surtout s'appliquer à maîtriser les passions qui sont l'apanage de notre faiblesse et de nos erreurs.
L'histoire nous a rapporté de funestes exemples d'intolérance, et jamais, à aucun siècle, il n'a été donné de comprendre, comme le nôtre, combien il est plus profitable de se " pardonner réciproquement nos sottises, puisque c'est là une des premières lois de la nature." *
Jamais, d'ailleurs, un peuple ne s'est révolté, s'il n'a été persécuté. Lorsque, dans le but d'écraser le vaincu, un gouvernement prétend à la suprématie de ses principes, comme l'oligarchie, par exemple; lorsqu'il va jusqu'à vouloir imposer la suppression d'une race, cle ses traditions et de ses croyances, il finit par aigrir les
Voltaire.
caractères et prépare souvent ainsi les plus sanglantes révolutions.
Dans l'antiquité, la tolérance fut i)eu connue, ou, du moins, on s'appliquait à en mépriser les principes.
Les empereurs romains firent preuve de la j^lus cruelle intolérance, lorsqu'ils persécutèrent une religion qui n'était pas la leur. Encore, avaientils l'excuse, si toutefois c'en pouvait être une, de craindre pour leurs intérêts en péril. Mais, dans les gouvernements modernes, inspirés d'une doctrine de mansuétude, de pardon et de charité, les hommas manquent de tolérance, le jour où, poussés par un fanatisme à outrance, ils s'attaquent à tout principe de liberté, de croyance et de tradition des peuples vaincus. Il ne faut donc pas blâmer Garneau d'avoir défendu des idées chères à son cœur, même si on reconnaît qu'il fut enclin à les exagérer quelquefois.
Nous pourrions ajouter avec De Thou: ^' L'expérience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que de guérir un mal qui a ses racines dans l'esprit.''
En effet, — et Garneau le croyait, — il importe pour un historien de bien mettre en regard l'effet funeste des préjugés sur les esprits, sur les vertus, sur les travers et sur le génie même d'un siècle. C'est ce que Voltaire se propose dans son " Essai sur les Mœurs." Toute nation a un droit à la vie, disait-il.'' Les lois de l'humanité doivent avoir entre elles une sorte de communauté, de lien, les unissant dans leur variété même, quelles que soient las divergences de vues, de pensées, de coutiunes et de cultes entre les peuples. C'est la leçon, c'est l'expérience tirée des faits, dont la
longue suite rencontre toutes les conditions de la morale sociale.
Et, de même qu'une chaîne in visible relie les lois humaines, il existe des rapports entre le pouvoir et les peuples gouvernés. Cette philosophie est propre à inspirer l'horreur de Tinjustice et de l'intolérance. Elle pénètre l'œuvre de Garneau. Et avant d'en écrire les premières pages, il s'en était imprégné, jusqu'à en faire la raison fondamentale de sa vie.
Qui dit amour de la tolérance, dit amour de la vérité. Thierry, en France, nous en donne la preuve dans tous ses livres. *
Dans " l'Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands," il s'attache avec passion au récit. Parce qu'il a de la sensibilité, l'histoire se précise sous sa plume, s'anime et vibre. Les faite succèdent aux faits, s'enchaînent, deviennent des tableailx lumineux d'où l'on peut tirer une vérité saisissante, pleine d'éblouissement.
Dans ce livre, il nous parle d'une caste imbue de l'esprit de domination qu'elle exerce sans merci sur le vaincu. D'où nous apparaît le perpétuel conflit des individualités, lutte entre l'aristocratie et la démocratie, dont les échos parviendront jusqu'à notre époque tourmentée, dont naîtront tous les désordres dévastateurs, dont surgiront toutes les haines, et dont i)ourtant sera fait l'avenir.
Thierry fera de la tolérance une religion; il fera de la vérité historique une déesse.
Sa constante préoccupation du récit, du détail, en fait une sorte de prophète. Il devine, parce que, non seulement il fouille les textes, les chroni-
ques et les harangues, parce qu'il s'identifie avec les sujets qu'il i^eint et qu'il fait se mouvoir avec aisance, eniMlis par sa vive imagination, mais parce qu'il ne leur sacrifie jamais la rérité. Il s'incorpore au siècle qu'il décrit, devient un contemporain de ses per-sonnages. ressucite les prototypes, les compare, et remue la cendre des ruines, pour en tirer du mouvement et de la vie.
Toujours hanté par son rêve, épris de l'amour de la tolérance, il combat l'oppression jusque dans ses racines les plus profondes.
Ici, Garneau s'émeut. Il se passionne à son tour pour l'étude des pièces originales. Malheuheusement, elles manquent souvent à sa curiosité toujours plus tenace à mesure qu'il se sent le besoin d'envisager la vie nationale sous toutes ses faces. Il s'agit souvent de rétablir les fait« dénaturés, sinon par des esprits malveillants, du moins par des chroniqueurs avertis.
Sas émules, suivant l'exemple des anciens, ont faussé trop souvent les faits et les caractères. Il lui faut pénétrer jusqu'aux profonds secrets de l'ancienne colonie, faire ressortir tout le passé de la nuit des temps, substituer aux dates inutiles et encombrantes la véritable histoire de nos aïeux, ressusciter leur gloire épique, à l'exemple des grands sacrifiés de la légende antique, sous l'inspiration du génie grec, qui fait des Thermopyles un récit immortel.
Embrasser l'histoire d'une race dans son ensemble, poser les antagonismes qui nous ont agités comme une donnée supérieure de notre histoire. '• les races étant pour lui. comme pour Thierry, des entités irréductiblas et indestructibles, " voilà bien l'ambition de Garneau.
Mais, je -Fai dit plus haut, tout est à refaire. Il faut donner à l'histoire une forme nouvelle et inconnue jusqu'alors. En jetant un regard sur le commencement du XIXe siècle, Garneau aperçoit Michelet comme un rénovateur du passé. Thierry raconte, Guizot analyse, Michelet ressuscite. Comme ce dernier, Garneau tentera de réveiller le passé dans toute sa splendeur.
Faire revivre les personnages, les événements, pénétrer les caractères les plus inextricables, les démêler, les entourer d'une clarté éblouissante, les étudier dans leurs nombreuses variations, faire de la vie intense de tous les instants de l'histoire, s'émouvoir jusqu'à l'exaltation, jusqu'à se pénétrer des sentiments et des passions cachées d'un peuple, jusqu'à les enluminer d'une lueur de profonde vérité, faisant oublier l'effort de travail et d'imagination, pour redonner une âme à tout un passé en apparence enfoui dans des ruines, voilà bien le rêve de Garneau.
Mais il monte encore plus haut. Comme c'est le cas pour Montesquieu, il faut à l'historien, en outre des notions historiques, la connaissance des religions, des divers ordres sociaux, des lois économiques et politiques. Montesquieu, que Garneau a fréquenté, dans " l'Esprit des Lois," par exemple, fait une étude comparative de toutes les législations connues. Il en scrute le mouvement et la direction. Avec une incomparable maîtrise, il destine toutes les études partielles de son livre à un majestueux ensemble. Il étudie les gouvernements du monde, passant de l'abstrait au concret, décomposant les formes, recherchant les influences subies selon les milieux, les croyances, en en marquant les évolutions, les nombreuses va-
riations . les analysant, d'une manière abstraite d'abord, pour déterminer ensuite les effets de leur force et de leurs faiblesses, à l'époque de leur parfait développement.
Garneau est ébloui devant tant de profondeur et de largeur de vue. Il s'arrête surtout à cette partie intitulée : '^ Essai sur les causes qui peuvent affecter les caractères et les esprits."
Dans ce livre, Monte.squieu y étudie les milieux, le milieu moral où se développe l'éducation, la société, et le milieu physique où il cherche l'influence du climat sur l'individu.
L'histoire que Garneau se propose d'écrire est placée dans un milieu absolument inconnu, que per-sonne avant lui n'avait approfondi. Il offre à sa curiosité des tempéraments évoluant dans des conditions toutes particulières.
Puis, à l'exemple de l'auteur de '* l'Esprit des Lois," Garneau se fait une idée originale des formas des gouvernements. Il n'en voit que trois: la monarchie, la démocratie, le despotisme, représentant tous les trois, la vertu, l'honneur et la crainte. De là, il tire cette con.séquence que ces trois formes particulières, mises en rapports avec le principe fondamentale de la constitution, " feront sortir de la cohésion ou de l'accord des institutions, le bonheur, le malheur, le progrès et la ruine des Etats." *
Garneau a approfondi de même l'idée que se fait Montesquieu de la Constitution anglaise dont tout le rouage se meut '* par le jeu des causes physiques et historiques." * S'il ne suit pas
* M. G. Lanson. sur Montesquieu. Histoire de la littérature française.
♦ idem.
206 DES INFLUENCES FRANgAISES
absolument le génial législateur, il admire sans réserve l'écrivain qui eut, le premier peut-être, une vue d'ensemble de tous les événements dont l'histoire des peuples se compose.
Mais un chose l'attire surtout chez Montesquieu. Du sommet où il plane, ce moraliste s'est toujours appliqué à la tolérance, je me plais à le répéter. Et dans tous ses écrits, il ne manque jamais de placer la sagesse au-dessus de toutes les vertus humaines.
C'en était assez pour que Garneau, profondément imaginatif et sensible, s'enthousiasmât de l'illustre philosophe ; car, malgré tout le passé de notre histoire, il fut captivé de bonne heure par la grandeur des institutions politiques anglaises, inclinées peu à peu à un esprit de liberté et de tolérance qui a fait l'admiration des peuples.
Garneau, épris du goût de l'analyse, manifeste aussi un certain penchant pour les théories de Guizot. Non qu'il le suive dans le plan de son ouvrage, puisque celui-ci refuse de remonter aux sources de l'histoire dont il est déjà informé, mais parce que, les ayant étudiées, il les juge au point de vue de l'idée particulièrement. Si Garneau ne peut et ne doit dédaigner de remonter aux sources de notre histoire, il aime l'esiprit démonstratif de l'auteur de " l'Histoire de la Révolution d'Angleterre." Il prise la démonstration. Il n'a pas oublié, sans doute, que les grandes œuvres de Guizot sont le tableau " impartial et scientifique en apparence, systématique et passionné au fond, de ces deux vérités: qu'une royauté même légitime n'a pas de droits contre les représentants de la nation ; et que le gouvernement doit appartenir aux classes moyennes qui
out la ncliesse et les lumières, qui, par intérêts et par capacité, assureront la prospérité du corps social.'' *
Car, Garneau, en raison de sa naissance et de ses idées, a les vertus du vrai démocrate.
Il en a aussi l'âme, il en a aussi la raison saine et les aspirations légitimes ; il en aime les idées. Il s'essaie à en faire la philosophie, sans parti pris, et toujours soucieux d'établir la vraie filiation entre les événements. Il remonte aux causes, pour en déterminer les effets, comme il déduit souvent des effets le sens mystérieux des causes.
Il est démocrate, dirais-je, un peu peut-être à la manière de M. de Tocqueville qui, dans " La Démocratie en Amérniue," recherche les origines de l'esprit démocratique " et les effets de la souveraineté de la majorité ; " et surtout, comme lui. Garneau se fait une conception de notre histoire dont il veut rechercher librement les causes physiques et morales des événements, en ayant même souffert dans ses intérêts personnels, — c'est lui qui le déclare, — attaché qu'il est à se.s convictions dont, à aucun prix, il ne consent à faire le sacrifice, sous le prétexte de flatter le pouvoir ou même le favoritisme, ce qui lui répugne souverainement.
Ceci prouve bien son indéi>endance ; et s'il veut connaître et fréquenter les rénovateurs de l'histoire, au XIXe siècle; s'il en subit, certes, l'influence, il ne sacrifie jamais son amour de la liberté de penser, même lorsqu'il s'agit de perpétuer la race française en Amérique.
* M. Lanson. Etudes littéraires.
Et même à son insu, — et sans avoir cette prétention, — il oriente la littérature de l'avenir. Il ouvre une ère nouvelle sans s'en douter et sans la recherclier. iSans lui, nous n'aurions peut-être pas eu le Crémazie de ses meilleures œuvres.
Ils se complètent tous deux. En tout cas, ils créent un mouvement, ils préparent l'éclosion lente, mais sûre, d'une renaissance, la plus considérable de notre Mstoire, et ayant donné des œuvres nouvelles et durables.
La politique eut sans doute une grande répercussion sur les esprits du temps ; — nous le verrons dans le prochain volume des ^' Influences ;" — elle les avait préparés de longue date aux événements; mais Garneau, n'en doutons pas, fut, à lui seul, l'âme de cette époque tourmentée par les crises les plus violentes et les plus aptes à soulever les sentiments et les aspirations de tout un peuple.
Le genre littéraire d'alors, nous le comprenons facilement, le plus en conformité avec les traditions et le plus conservateur du passé, si on peut dire, c'est bien le genre historique, puisque, le premier, il se présente comme apportant des thèmes à l'infini au sentiment de l'amour de la patrie, à l'instinct de la race, thèmes inépuisables dont tous les tempéraments s'accommodent, l'histoire apparaissant comme l'éducatrice de toutes les époques, de toutes les littératures. Garneau l'avait bien compris, lorsqu'il écrivit l'œuvre de sa vie.
Donc, l'histoire fera le fond de notre littérature. Crémazie et Préchette sont, sinon les continuateurs de l'esprit de Garneau, du moins, les interprètes de sa pensée.
Le meilleur d'eux-mêmes s'inspire du sentiment de la patrie, de eet idéal dont je parlais plus haut, et dont ils feront la plus grande part à travers leui^ œuYi^s les plus écoutées.
Ayant Garneau Ja littérature n'était pas parvenue à se frayer une voie. Elle s'était plutôt essayée dans des genres dont elle ne connaissait pas en apparence les rudiments.
Et je conclus : si du contact des connaissances de rantiquité grecque et latine avec les idées modernes, jaillit une renaissance littéraire en Europe, au XVIe siècle, nous pouvons dire que, chez nous, l'histoire de Garneau fut comme le signal d'un réveil, comme l'aube d'un jour versant l'harmonie et la lumière sur un peuple sans arts, sans mesure, sans direction, et dont le passé n'avait manifesté aucune \âtalité intellectuelle, comme s'il avait été épuisé d'avance. D'ailleurs, avant Garneau, nous n'avions pas de passé vraiment littéraire, comme je viens de le dire.
Pour que notre pays alors puisse assister à une renaissance littéraire, il faut qu'il y ait contact, ai-je dit, avec les traditions originales, les traditions d'art du pays d'origine; c'est par ce moyen que nous pourrons prétendre à la résurrection des idées i^nouvelées sous l'influence d'un passé plein de sens et de grandeur.
Ce fut le résultat de l'œuvre de Garneau : l'histoire renouvelée du passé, mais du passé historique rempli de leçons salutaires, d'exemples d'héroïsme et de vertus, du passé constitué d'éléments qui seront la base des institutions de l'avenir.
Et, en outre, un grand effort se fera pour élever vers l'art les rêves jusqu'aloi^ inclinés aux seules aspirations utilitaires.
La poésie prendra uii certain caractère : Fidéal de la patrie d'abord, le sentiment de la nature ensuite. Non qu'on réussira à atteindre le but d'un seul coup, mais l'espoir légitime d'entrevoir la beauté esthétique des choses de la vie, l'ambition d'acquérir peu à peu la notion et le sens de l'art, seront déjà un pas immense vers la perfection, ce qui suffit à l'anoblissement d'un peuple jeune et isolé, tout préoccupé de sauver son existence nationale.
Lorsque nous lisons l'œuvre de Garneau, nous nous reportons aux débuts de notre littérature en formation, et nous songeons combien elle devrait de loin nous apporter de joie et nous paraître, quand même, supérieure et pleine de promesses pour l'avenir, si l'on songe surtout aux obstacles qu'elle eut à surmonter. Elle se présente à nous comme une jeune déesse pressant un enfant dans ses bras, emportée au souffle d'Eole, à travers les prés fleuris d'un éternel printemps dont toutes les fleurs embaument et redonnent la vie. Car un sang nouveau va circuler dans les artères de la nouvelle génération. Cette époque vibrera d'un enthousiasme venu de la Grande Renaissance du XVIe siècle qui, tournant les yeux vers l'antiquité, et apercevant les nobles figures d'Homère, d'Eschyle, d'Horace et de Virgile, leur empruntait le flambeau d'une civilisation entièrement renouvelée. Elle poussera le même cri de joie ; et, avec la même et ardente foi dans les divines révélations de ses prophètes, elle proclamera le Canada régénéré, parce qu'en un jour mémorable, elle entrera humblement, mais fièrement quand même, dans le domaine féerique de la pensée, le regard tourné avec espoir vers les
splendeurs du Beau éternel qui reste la condition dominante de l'existence intellectuelle des peuples. Et ce jour-là, le rêve de Garneau se sera réalisé.