CONCLUSION
Quelle est la nation qui n'a ,pas fait le rêve de voir un jour se réaliser avec le sien le bonheur de riiumanité ?
Les grands peuples, arrivés au plus haut degré de civilisation, s'en font une conception sans doute différente les uns des auti^s, étant tous, ou à peu près, sur un pied d'égulité sociale, et maix'hant de front avec les mêmes ambitions, les mêmes désirs de conquêtes intellectuelles et matérielles. Mais toutes les races ne sont pas arrivées au même niveau de supériorité, et elles ont à franchir bien des étapes avant de faire partie du concert des dominateui^ du monde. Sans tenir compte de la barbarie, dont le règne s'étend sur une grande i)ortion de la terre où des colonies sont encore à l'état de formation, où tout est à organiser, où des petites tribus se dévelop- (pent lentement et ont à se défendre constamment contre l'envahissement et les pénétrations étrangères ; où elles ont, par conséquent, besoin d'une protection puissante pour le maintien de leur nationalité et de leur droit à la vie, avant de songer à dicter leur volonté, nous pouvons dire, en passant que, prétendre en arriver à courte échéance au pacifisme considéré comme un idéal futur des
sociétés modernes, serait un rêve d'utopiste, à Fheure présente.
Toutes les éventualités sont à prévoir devant rétat actued des choses et devant le formidable conflit, unique dans rhistoire de l'humanité, et dont nous voyons se dérouler les péripéties. L'arbitrage universel est devenu un vain mot, lorsque, tant de sociétés Ta^^ant accepté, elles voient le besoin pressant de réprimer les passions de révolte sans cesse renouvelées et les rébellions toujours menaçantes. Pour faire respecter cette idée irréalisable d'une paix univei^selle, une nation ne réussit donc à la faire triompher, que si elle est la plus armée et la plus indestructible par la force. Mais c'est une vérité reconnue: Les ruines d'un empire n'ont pas été relevées, le temps n'a pas effacé le souvenir d'un désastre, ou ne l'a pas ravivé par la haine, que îles peuples se sentent prêts à recommencer de nouveaux risques et à entreprendre de nouvelles aventures. Il ne faut pas se récrier: l'histoire, implacable, nous donne, chaque jour, de nouvelles et terribles leçons. Mais (^uoi qu'il en soit, l'orgueil est toujours sûr de son droit. On aurait tort de s'imaginer que seule une nation puisse s'ingénier à invoquer les principes du pacifisme pour en tirer un jour tous les bénéfices et la gloire, quand dix peuples se proclament les maîtres du monde ; quand le droit de policer leurs voisins doit leur appartenir autant qu'à tout autre. Par cela même, la défiance persiste à demeurer l'apanage des nations qui, tout en se disant lésées, et croyant qu'on veut établir le bonheur de l'humanité à leur dépens, s'arment, sous le prétexte de défendre leur vie et
leurs intérêts toujours plus pressants, en raison de leur prospérité et de leur influence sur la terre. On a dit avec raison: ''Même en admettant que les droits de l'homme soient identiques pour chacun, il faudrait encore que tous ceux à qui on les propose fussent des hommes, c'est-àdire des individus conscients de leur dignité, ou aspirant à le devenir."=^
Mais ceci pourrait difficilement être admis, quand on en est à se demander avec M. Paul Bourget vsi, réellement, Thumanité est en progrès et si elle n'a pas pour but.à Theure présente, la destruction systématique du passé.
Certain peuple, a-t-on prétendu depuis longt-emps, avec ses perfectionnements sans cesse en ébullition, devra être appelé à dominer toutes les puissances terrestres, je veux dire, les quelques gT-andes nations d'Europe, au détriment des petits peuples, même des peuples antiques et des civilisations vieillies; et, partant, devra se faire accepter sans restriction et dicter ses conditions au monde.» Mais ce rêve d'hégémonie n'est-il pas sorti du cerveau de certains utopistes dont les prétentions se heurtent à des difficultés sans nombre, et dont les aspirations doivent préoccuper à tant de points de vue les calculs des penseurs et des politiques? Ce fut donc, à n'en pas douter, une erreur de croire que seul l'occident pouvait imposer le pacifisme dans le monde, cauchemar dupasse, du présent et de l'avenir.
A tout prendre, ce même rêve de bonheur et de prospérité appartiendrait à tout le monde. Mais le bonheur est différemment comj)ris par toutes
M. Louis Bertrand. Replie des Deux -viondes.
les races, et beaucoup d'entre elles jouissant d'une aisance patriarcale, ne sont pas prêtes à sacrifier leur tranquillité acquise par tant de luttes, au bénéfice de voisins qu'elles n'ont jamais fréquentés et dont elles ne voudraient pas subir l'ascendant, au détriment de leurs traditions et de leurs intérêts.
D'un autre eôté, ces nations ne sont pas encore au moment d'entrer dans le concert international; leur passé et leur état actuel ne leur permettent pas de voir ce jour arriver. Car chez elles, les idées d'unité, de fraternité et de pacifisme, ne s'entendent pas de la même manière, la notion qu'elles s'en font est plutôt contradictoire et irréalisable, en raison des conflits de croyances, de traditions et d'un mode de civilisation qu'elles entendent chacune d'une façon particulière.
En prenant donc les intérêts universels, et de 'Chaque race en particulier, ce rêve de pacifisme, «ai-je dit, est une utopie. Nous sommes en présence de la situation la plus extraordinaire dans l'histoire de l'hiunanité, et rien pour l'instant ne nous permet d'entrevoir le réalisation immédiate de ce projet. A l'heure actuelle, l'Europe est divisée par une guerre dont le i^ultat f ei*a pencher la balance du côté du droit et de la justice, nous n'en doutons pas. Des groupements se formeront, prévus d'avance, quoique quelques neutres ne se soient pas encore prononcés pour les uns ou pour les autres des peuples en conflit. Des deux côtés de l'océan, les petits pays n'ayant pas une voix délibérative dans le concert européen, devront incliner dans un sens ou dans un autre, heureux de manifester leurs sympathies, selon les affinités de race, ou d'intérêts pressants. Sans
parler de l'Orient, dont les préférences se manifestent Tisiblement, depuis le début de la guerre, les i)etits peuples seront pangermanistes ou latins, et contribueront ainsi à ces deux mouvements en opposition, depuis tant de siècles, antagonistes plus acharnés que jamais à conquérir l'hégémonie mondiale.
Et en quoi consiste cette opposition, se demande M. Guglielmo Ferrero, l'éminent historien italien ? " Elle est née surtout de la civilisation moderne qui a poursuivi deux idéal s différents : un idéal de perfection et un idéal de puissance. L'un est un legs du passé dérivant de l'antiquité et du christianisme, l'autre est né au dix-huitième siècle et il n'a cessé de gi-andir dur*antle dix-neuvième."
Il faudrait même les faire remonter un peu plus loin. Nous avons vu ensemble comment Tambitieuse Germanie déclai'a la guerre aux i:aees latines ; comment, à partir du XVIe siècle, tous Ic^ grands esjjrits destinés à devenir des conducteurs d'hommes, furent, vsans exception, d'origine germanique, et comment l'œuvr-e de la civilisation moderne doit être exactement due aux Germains." *
Un autre fait ne nous laisse pas l'ombre d'un doute: L'Allemagne à travaillé et tr-availlera davantage au gi*oupement des peuples de langue et d'origine germaniques.
Ayant été à la veille de réaliser son programme, avant cette guerre, ses revers l'exaspéreront de iplus en plus, mais ne lui feront pas abandonner ce rêve pangenuaniste qui devait porter l'empire
* Les Influences françaises au Canada, ier vol., par l'auteur.
364 DES I^FLUE^X'ES françaises
allemand au paroxysme de la gloire en lui assurant la prédominance en Europe. Et précisément, parce que les |)uissances Alliées sont bien convaincues de ce fait, elles ne doivent pas manquer d'opposer un solide groupement, une force adéquate de résistance qui, au lendemain du conflit actuel, contre-balancera les iDrétentions germaines. Il leur faudra, pour la réalisation de ce gigantesque projet, conupter sur toutes les races latines sans exception, sur l'Espagne et l'Italie, sur tous les petits peuples latins ^ dont nous sommes par des affinités de race, sur les Etats-Unis d'Amérique comme sur l'Angleterre, sur les Amériques latines, enfin. Ce sera la fraternité latine si longtemps attendue. Déjà, on avait fait naître des rapports entre ces divei's groupes; mais ils étaient chez les uns, plutôt littéraires, d'intérêts plutôt commerciaux chez les autres. Ainsi en a-t-il été des relations entre la France et l'Italie qu'un malentendu avait éloignées pour un moment ; entre l'Espagne et la France, qui, sans être complètement désunies, se tenaient à 1 écart Tune de l'autre, pour des raisons que nous n'avons pas à discuter ici ; entre l'Amérique et les nations latines de l'Europe, liées par des conventions plutôt matérielles; entre notre Canada même et la Franee, que cette dernière considérait plutôt comme un pays jeune et d'exploitation facile au point de vue commercial. Mais n'a-t-on pas rêvé aussi l'unité des pensées, c'est-à-dire, le groupement de tous les peuples latins disséminés sur la surface de la terre, l'unification complète et définitive de l'idée latine ?
Au point de vue littéraire, cette question pourra se résoudre sans trop de difficultés ; mais il s'en présente une autre toute remplie d'obstacles et que je ne me permets pas de commenter moi-même, laissant plutôt la parole à des économistes, à des politiques, à des dij^lomates, comme Gabriel Hanotaux, Paul Lerov-Beaulieu et Louis Bertrand.
Ce dernier, dans Tordre économique, nous dit: " Pour la réalisation de ce rêve de l'unification des races latines, il devrait exister entre les peuples de l'Alliance: 1°, l'autonomie douanière et économique de chaque pays allié; 2°, la fédération des autonomies douanièi-es et économiques en une seule Entente éeonomique entre les nations alliées. *
" C^ serait là, ajoute-t-il. Tunique moyen de nous défendre contre l'invasion du commerce et de l'industrie germanique." *
Ce serait là opposer un finissant réactif au ZoUverein que l'Allemagne veut faire accepter par ses alliés TAutriche-Hongrie, la Turquie et la Bulgarie.
C'est là le grand projet de la Germanie et dont elle prépare la réalisation depuis tant de siècles. Il en est ainsi de la domination de la pensée européenne. Pour y arriver, l'Allemagne, avec une énergie incomparable, a voulu imposer au monde entier sa formidable organisation économique, financière et diplomatique, parce qu'elle sait mêler les intérêts économiques aux spéculations abstraites. Après sa défaite, après la disjonction
M. Louis Bertrand. Re^1le des Deux Mondes. Idem.
des Empires centraux, après la désagrégation de leurs alliances, le pangermanisme ne désarmera pas. Clandestinement, il continuera son œuvre de propagande, de fusion ethnologique et de groupement d'intérêts ; et si nous ne sommes pas sur nos gai-des, nous courons le risque de nous trouver un beau jour en face d'une Moyenne-Europe, plus unie qu'aujourd'hui par les humiliations ou les prétentions subies en commun."*
Une nécessité s'impose donc dès aujourd'hui: se préparer sans relâche à toutes les éventualités possibles. Vaincue, l'Allemagne concentrera toutes ses énergies sur cette même idée. Son passé de lutte et de succès par la force lui valut trop de prestige en Europe pour abandonner ainsi la partie. Sa philosophie ne lui permettrait pas, sous prétexte d'une défaite éventuelle, de reculer devant l'effort d'une nouvelle préparation, devant l'espoir jamais^abandonné d'un nouveau triomphe.
La France a bien compris la situation. Elle s'est parfaitement rendu compte de l'état des choses, même avant la lin de cette guerre sanglante. L'Allemagne, sans aucun doute, ne voudrait jamais l'unité des races, si ce n'est pour le triomphe définitif de ses idées d'hégémonie. Pour elle, la fraternité consiste à réunir le plus grand nombre possible de peuples soumis, et dans le seul but de l'expansion toujours grandissante du pangermanisme. Donc, notre rôle à nous, petits peuples latins, c'est d'entretenir en nous l'idée de l'effort que nous pourrons apporter à la réalisation de la fraternité latine.
* Idée exprimée par M. Louis Bertrand.
Ar CANADA 367
Car jamais le moment ne fut plus pressant, alors qu'il s'agit de la coordination de toutes les puissances, depuis les plus indestructibles jusqu'aux plus faibles. Il faudra, dans cette union, la collaboration de toutes les branches de l'activité humaine; mais il faudra, particulièrement, 'l'appui de tous ceux qui, dans le passé, subirent des influences latines, la cohésion des littératures de tous les pays, tenant au latinisme par des affinités de races et de sentiments. Si on a vanté sans réserve l'efficacité de nos armes, depuis le début de la guerre, si nous y avons apporté notre part de sacrifice; que, par notre pensée, par nos œuvres, par notre dévouement à la langue et aux efforts français, nous soyons en mesure de répondre à l'appel vigoureux de la France d'aujourd'hui et de demain: ce sera la manière d'aider à la >solution de ce grand problème de l'unité des peuples ayant un même souci de leur conservation.
Pour le triomphe de la pensée latine, l'union des pensées s'impose, et pour y parvenir, nous devrons entretenir des rapports plus resserrés avec les pays alliés. Il faut, certes, renouer davantage les relations diplomatiques toujours utiles; mais il doit surtout ressortir de cette union une considération spirituelle, car tout idéal réside principalement dans rintention de se placer audessus des vulgaires intérêts matériels. Xon, comme nous l'avons vu, que nous devions négliger l'importance des relations économiques, loin de là ; mais que l'idée d'union, en elle-même et par elle-même, reste du domaine de l'idéal, puisque la fraternité universelle, dans sa divine essence, est imj)érissable et découle de principes
eS68 DES INFLUENCES FRANÇAISES
puisés au delà des contingeuces humaines. On doit la faire remonter à une origine supérieure, et plus nous idéaliserons cette pensée d'unité, plus nous lui assurerons une durée que ni les passions ni les haines ne sauront détruire.
Comme on Fa souvent répété, les pays alliés devront élargir leur champ traction. Bien longtemps, ils ont surtout compté sur leurs propres moyens, sans prétendre recourir aux amitiés étrangères. La France, depuis 1870, regardait avec un œil assez indifférent le groupement des races. Les temps sont changés, elle le comprend. Lumière inextinguible de la civilisation moderne, elle s'aperçoit maintenant qu'il lui faut et qu'il lui faudra vivre en relation perpétuelle avec ses alliés, afin de créer, par un sang nouveau, cette unité des pensées et des âmes. Seule, ne le croyons pas, la politique intérieure ne saurait suffire à la prédominance d'une nation: les exigences des temps modernes nous apprennent que le commerce extérieur est indispensable à son développement et à sa grandeur.
L'Allemagne, au XIXe siècle, nous en a donné une preuve frappante et efficace. Après la guerre, d'ailleurs, les traités d'alliances auront élargi le cercle des rapports diplomatiques et des aspirations communes. Et les peuples, alors unis, voudront resserrer davantage les liens de la grande fraternité humaine, impatiemment attendue depuis le fonds des temps.
Il faut bien nous en convaincre, nous, Oana-
Idiens-français : les intérêts vitaux de tous les
peuples alliés ne peuvent plus être en antagonis-
'me. Nonobstant les événements du passé qui
nous ont séparés longtemps, sans nous désunir
toutefois, — je n'ai plus besoin d'insister sur ce fait, — nous avons travaillé, depuis quelques années, à renouer des relations utiles et pratiques avec la race française, ce dont nous avons tiré de grands bénéfices. Et nous avons vu se réaliser bien des projets de rapproclienient avec la mère patrie qui nous ont comblés de joie et d'espérance. De plus, en deux siècles d'existence, au milieu d'ennemis séculaires, devenus pour un temps nos amis, — puissent-ils n'être pas nos ennemis de demain, — nous sommes restés fidèles il un passé que nous n'avons jamais renié. Et après cent cinquante ans de domination anglaise, nous subissons davantage l'attraction de la France, parce que nous avons été, nous aussi, et pour tant de causes, une petite unité contre laquelle toutes les tentatives de désunion ont misérablement échoué.
L'Union des races latines, nous le savons, sera un puissant palliatif à nos angoisses et à nos malentendus passés. Elle nous rehaussera dans la balance des peuples alliés. Devant nos intérêts menacés, nous avions comme eux conscience du péril éminent. Pour les mêmes raisons, nous sommes en présence du pangennanisme : le triomphe définitif de l'Allemagne nous atteindrait dans nos aspirations les plus chères.
Evidemment, nous sommes placés dans des conditions toutes spéciales au Canada. Race vivant sous l'égide d'une puissance étrangère, on nous a imposé, par droit de conquête, un gouvernement dont nous avons d'abord subi la contrainte, mais qui a fini j^ar reconnaître nos légitimes revendications. Cependant, dans cette lutte même pour nos libertés, d'où nous sommes sortis, sinon
vainqueurs, du moins régénérés, nous sommes restés fidèlement attachés aux Latins. Nous nous éloignons complètement, par conséquent, des aspirations pangermanistes. Nous entrons, par le fait même, dans le concert des alliés, nous nous considérons leurs égaux, et nous comptons bénéficier avec droit des mêmes avantages, des mêmes intérêts intellectuels et moraux, cela est hors de doute.
Cette lutte de rAlliance, par la raison contre la force, doit nous émouvoir profondément. Par l'unité de toutes les volontés latines, les petits peuples comme les grands seront sauvés. Notre constitution et notre situation, je le ré|3ète, nous ont créé une situation particulière, et notre organisation économique nous oriente vers un mode de vie différent des autres petits peuples de l'Europe ; mais en quoi cela pourrait-il nuire à la conception que nous nous faisons d'une unité de la pensée latine? L'effort des volontés intellectuelles, quand l'occasion s'en est présentée, a fait plus pour la cohésion des races que tous les systèmes économiques du monde.
Seules des difficultés ipolitiques sont à vaincre ; mais ce problème n'est pas un obstacle insurmontable : le passé nous l'a prouvé. On peut toujours arriver à faire respecter les intérêts purement nationaux, lorsque la pensée se fait la conciliatrice des prétentions humaines, et si elle n'est pas guidée par un matérialisme grossier. Que parlons-nous du danger des intérêts économiques, alors que notre vieille civilisation moderne est sapée dans sa base et qu'elle menace de s'écrouler, alors que sa prépondérance
dans le monde a coûté t-ant de sacrifices et tant de luttes sanglantes?
En faisant entrei% d'ailleurs, tous les peuples alliés dans le grand mouvement, les promoteurs de cette idée ne s'engagent-ils pas à déterminer la part de chacun dans le concert mondial ? Toutes les influences ne devrontelles pas être définies ouvertement et loyalement? Chacun acquierra des moyens d'expansion, même industriels et commerciaux, que les événements de la guerre auront justifiés d'une façon inattendue et profitable à tous.
Qu'importe que vaincue, l'Allemagne tienne plus que jamais îi ses prétentions d'expansion coloniale, et qu'elle pi^^are avec méthode le triomphe problématique, mais non abandonné, de l'idée pangermaniste.
Déjà aussi, toutes les volontés alliées caressent l'intention de se coaliser dans le souvenir des malheui^ subis, comme dans 1 'esprit de conciliation qui devra régner entre elles dans l'avenir. C'est là une condition de stabilité et d'ordre d'où renaîtront les droits et les aspirations de chacune d'elles.
Et tous les petits peuples, dispersés ou non, en raison d'accidents géogTaphiques ou de conditions économiques différentes, en tireront un avantage inappréciable; car aucun d'eux aloi^ ne sera entravé dans sa marche vers le progrès et vers son indépendance.
Nul obstacle n'arrêtera sa marche, car le progrès de l'un devra servir à l'avancement de l'autre. Tout dépendra de l'effort apporté par chacun* à la réalisation de ce rêve. Et, sans aucun doute, les grandes puissances, à qui incombera
le noble apport des responsabilités, ne manqueront pas à leur devoir, quand il s 'agira de défendre le patrimoine de la culture latine dans le monde.
Toutes ces puissances, d'ailleurs, ont entre les mains l'arme la plus sûre et la plus perfectionnée parmi les instruments de défense nationale : celle de leur langue.
Car enfin, quoi qu'il arrive, Tallemand, diffus et grossier, ne parviendra pas à éteindre la belle clarté des langues latines auxquelles il a tant emprunté, sans jamais i^arvenir à les égaler et à les détruire.
La lumière a toujours triomphé des ténèbres. Les langues d'origine latine tiennent le flambeau de l'art, et l'art est indépendant des misérables contingences de la vie humaine. Il tire ses principes d'un domaine supérieur, qu'un bouleversement mondial ne saurait atteindre et renverser.
La France a fait de ces données la base de ses institutions nationales. Le plus profond des malentendus entre IcvS hommes ne saurait lui enlever cette hégémonie intellectuelle; car les tempêtes terrestres sont des accidents passagei^, et les désastres sans nombre, semés autour de nous, ne sauraient obscurcir le moindre rayon de la lumière éternelle.
Comme corollaire au triomphe de la pensée latine, il ne faudra pas néanmoins oublier le maintien numérique de la race. Certains peuples sont prolifiques, d'autres restent stationnaires. C'est un reproche souvent répété à la France. La diminution de la nativité a-t-elle nui à son expansion et au soutien de sa puissance extérieure autant que nationale? . C'est une opi-
nion accréditée. '* Une nation qui a beancoup d'enfants, disait M. Louis Bertrand, peut se rire de tous les revers et de toutes les décadences politiques : elle e-st certaine de ressusciter un jour."*
Xous sommes un exemple parmi les i>euples prolifiques. Xotre volonté de vivre et notre attachement aux traditions du passé ne nous ont pas seuls permis de résister à tous les dangers du dedans, mais d'avoir efficacement multiplié la race et de l'avoir conservée intacte et guérie des tares héréditaii^es. Cette multiplication de la progéniture a sauvé la colonie naissante: plus elle a fourni de fils au sol, plus elle a contribué à la durée de son existence nationale.
C'est par la fusion des volontés sans cesse i^nouvelées et augmentées que nous avons pu survivre au désastre. Une race saine et forte n'est jamais inclinée au péril de l'anarchie; car, dans un corps sain, règne un esprit prompt à lutter contre les instincts délétères et les vices meurtriers.
La dépravation des moeurs finit toujours par avoir raison des éléments les plus durables en apparence. Le secret de notre conservation réside dans le fait que, débarrassés de tous les miasmes corrupteurs d'un sang pur, nous avons gardé dans nos âmes les vertus originelles capables d'opérer le miracle de la régénération d'une race.
Xous en serons récompensés, sans nul doute, lorsqu'à l'appui de la civilisation latine, on viendra nous demander le meilleur de nous-mêmes: notre esprit d'attachement à la race, notre vo-
M. Louis Bertrand. Revue des Deux Mondes
lonté de ne jamais nous éteindre, ou de nous mêler à des agglomérations hétéroclites, nées du pangermanisme ou d'ailleurs.
Toujours en éveil, nous devons être prêts à la lutte.
Car je l'ai dit : l'Allemagne jamais n'abandonnera la partie, lorsqu'on sait qu'elle était à la veille de voir triompher chez tous les peuples civilisés, et longtemps avant la guerre, son rêve d'hégémonie.
Ses penseurs et ses moralistes ont cru à la conquête des intelligences comme à la supériorité économique par la force brutale, rabaissant ainsi la noblesse supra-terrestre des ambitions humaines et de la fraternité par l'union des âmes. Or, si la violence servit de base à toutes ses colossales entreprises, les pays latins, eux, s'appuyant sur la raison pure, voudront rehausser encore le niveau intellectuel, et démontrer comment par la clémence et la modération, on peut arriver à la solution des gi*ands problèmes. La véritable prédominance ne s'acquiert pas par la terreur répandue autour de soi, mais par le respect de l'individualité, du fort comme du faible. De cette manière, on obtiendra des résultats insoupçonnés chez aucune civilisation.
Il faut avant tout penser pour agir, et non agir pour penser. L'action doit être précédée du désir d'exploiter nos pro^^res facultés, non d'emprunter aux voisins ce qui fait leur force nationale. Trop d'esprits, influencés et conduits par des penseurs imprégnés de la philosophie allemande, — depuis Kant jusqu'à Hegel, depuis Fitcht jusqu'à Bernardi même, et quelques autres — s'étaient laissés leurrer par une fausse in-
terprétation de principes dont on avait saturé la pensée humaine, et apparus à des époques d'ambitions mal assouvies. Les Latins reprendront conscience d'eux-mêmes, forts de leur espoir dans l'avenir, avant reconquis leur liberté d'agir et de penser. Ils se rappelleront plus fortement que, si leur propre culture intellectuelle doit être renforcée par de nouveaux rêves et de nouvelles œuvres, elle n'aura pas besoin d'en emprunter les sujets ailleurs que chez eux. Indissolublement attachés à leurs traditions, ils y puiseront plus que jamais les plus nobles le^-ons et le meilleur enseignement pour leur postérité.
Le grand Rêve d'une nation ne tient pas seulement dans les promesses de l'avenir ; il prend origine au fleuve dont les méandres contournent les collines, les plaines, et dont la source descend de la montagne, de là-haut, du passé lointain qui s enveloppe comme de quelque chose de mvstérieux et d'infini.
Certes, l'avenir doit préoccuper toutes les races, car la lutte n'est pas finie et nous apparaît dans une longue série de transformations formidables auxquelles elles doivent s'attendit et se préparer; mais celle qui, comme la France, voudrait faire accepter comme exemple le plus beau des passés, fait de généi^osité, d'abnégation, de sacrifices et, par conséquent, de beautés intellectuelles, celle-là se fera écouter davantage et elle sera entendue de par toute la terre comme, dans le recul des temps, la voix inspirée et ïH'ophétique des grands précurseurs annonçant la réo-énération de l'humanité. "^
FIN
TABLE DES MATIERES