‹ Des influences nosocomialesChapitre 2 sur 2 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Le moyen le plus simple de faire disparaître tous les dangers créés par les influences nosocomiales serait sans doute de n'assembler jamais les malades dans un même lieu, de les soigner isolément et de supprimer les grands hôpitaux. L’assistance publique cherche, avec raison, à restreindre, autant que possible, le nombre des admissions, en multipliant les secours à domicile. Mais ces derniers pourraient-ils suffire à remplacer les établissements hospitaliers, et s’y substituer définitivement? Cela est douteux. A part toute autre considération , il faudrait commencer par réformer le domicile des malades, — quand les malades en ont un. Il faudrait y créer en détail tout un système de surveillance, de prophylaxie, etc...

Dans les grands centres, les hôpitaux sont donc une nécessité, et puisque le rassemblement des hommes en plus ou moins grand nombre y est inévitable, il faut que l’hygiène s’applique à en écarter ou y atténuer tout ce qui peut nuire.

Ce n’est point le lieu d’indiquer, dans leurs détails, les préceptes dont l’observation rigoureuse permettrait seule d’atteindre ce but. Je me bornerai à exposer les indications les plus générales. Mais il ne faut point oublier qu’en pratique, les moindres détails sont souvent d’une haute importance.

Dans les grands centres, où les établissement hospitaliers doivent être nécessairement multipliés, quelques-uns d’entre eux sont habituellement affectés à des maladies spéciales. Outre les hospices destinés aux vieillards, aux infirmes, il y a des hôpitaux spéciaux pour les accouchements, pour les vénériens, pour les enfants. L’Angleterre en possède même pour les varioleux, pour les phthisiques, etc., et l’expérience a prouvé qu’il y a des avantages à cette classification; les dangers de l’infection dans un hôpital de varioleux ne sont pas plus grands que dans un hôpital ordinaire, à la condition, bien entendu, d’un redoublement de soins hygiéniques.

A quelque genre de maladie qu’un hôpital soit destiné, il est des règles spéciales qui doivent présider au choix de son emplacement, à son orientation, à sa construction, à sa distribution et à tous les détails de son organisation intérieure. C’est là que gît la vraie prophylaxie des influences nosocomiales.

L’emplacement doit être un lieu suffisamment élevé et surtout dépourvu d’humidité. Partout on voit l’humidité habituelle signalée comme une des causes d’endémies les plus funestes. 11 semble vraiment inutile d’ajouter que tout voisinage insalubre doit être rigoureusement écarté. C’est un précepte qu’il doit suffire d’indiquer, quoiqu’il ne soit malheureusement pas toujours assez suivi.

11 ne faut pas que les villes considèrent leurs hôpitaux

— kl

comme des établissements insalubres qu’il leur est permis de reléguer là où ils les incommodent le moins. Ils ne deviennent dangereux pour la population qui les entoure que lorsqu’au mépris de toutes les lois de l’hygiène et par leurs mauvaises dispositions on les a laissés devenir un véritable foyer d’infection. En général , quand ils se trouvent placés au milieu ou dans le voisinage d’une population nombreuse, le danger est surtout pour eux. Leur emplacement devra donc être choisi dans la partie la plus salubre de la ville. On a signalé le nord-ouest des grandes cités comme le point où se fait le moins sentir l’influence des émanations miasmatiques.

Cet emplacement choisi, toutes les autres conditions de construction et d’orientation seront entièrement subordonnées à deux indications essentielles : 1° une large et abondante aération ; 2° la dispersion des malades dans un grand espace. L’Académie, consultée sur un projet d’hôpital , préférait à tous les plans compliqués qui lui avaient été soumis un simple parallélogramme, parce que J’air a facilement accès sur les deux façades et que les atmosphères des salles voisines sont moins exposées à se confondre.

Ordinairement, on réduit de beaucoup l’élévation des étages supérieurs, parce que l’aération y est plus facile ; mais on ne doit pas oublier que les salles qui s’y trouvent sont souvent rendues moins salubres par les émanations ascendantes des étages inférieurs. Il faut donc qu’une élévation suffisante compense ce défaut inévitable.

Tous les hygiénistes reconnaissent qu’il y a avantage à établir dans un hôpital le plus de divisions possible. Il a suffi, dit M. Michel Lévy, de partager les salles immenses du Val-de-Grâce , en sections plus petites , pour y

faire presque disparaître les accidents d’infection très nombreux jusque là. Mais les exigences du service mettent une limite à cette division. Poussée à l’extrême, elle rend aussi l’aération moins praticable, comme on le voit dans les Maternités où chaque malade a sa cellule.

M. Trousseau voudrait qu’une salle ne contînt jamais plus de 12 lits; M. Michel Lévy accorde qu’elle en admette de iO à 50. 11 faut, d’après M. Bégin, laisser entre les lits de 0m 65 au moins et de 2 mètres entre deux rangées de lits.

Une des plus importantes conditions de salubrité est la proportion du nombre des lits à l’étendue des salles. On s’accorde à demander 20 mètres cubes d’air pour chaque malade, et cette exigence n’a rien d’exagéré. La proportion serait même insuffisante si toutes les précautions n’étaient prises pour entretenir une ventilation constante , sans exposer cependant les malades au danger du refroidissement. Bien des systèmes ont été proposés dans ce but ; nous ne pouvons les examiner ici.

Une température égale, uniforme, est indispensable, surtout dans les hôpitaux destinés aux enfants et aux vieillards, pour lesquels les refroidissements sont particulièrement si funestes. Le froid est, dans bien des cas. moins funeste, il est vrai , que le défaut d’aération , comme l’a montré Chambert, qui guérissait tous ses typhiques en les plaçant dans des salles dépourvues de fenêtres ; mais , dans un hôpital bien ordonné, il faut qu’un chauffage convenable soit assuré en même temps qu’une aération suffisante.

Que de précautions minutieuses à prendre jusque dans les moindres dispositions du mobilier! On n’y saurait trouver de détails futiles.

Quand toutes les précautions auront été prises, il fau-

dra encore la vigilance la plus active pour entretenir une scrupuleuse propreté ; les salles seront fréquemment nettoyées, passées à la chaux, etc. Différentes fumigations ont été proposées pour purifier l’air. Le chlore, comme on sait, jouit de la réputation d’anti-putride et d’anliseptique ; les faits et surtout l’expérience des épidémies ne semblent pas favorables à cette croyance.

Telles sont, en abrégé, les règles qui doivent présider à l’organisation de tout établissement où sont reçus les malades. Il en est de plus particulièrement applicables à certains hôpitaux spéciaux, à ceux des femmes en couches, par exemple, où le danger d’épidémies meurtrières et l’existence d’une source prodigieuse d’exhalations rniasma tiques, qu’on n’en peut écarter, rendent encore plus urgente l’exécution des mêmes règles. C’est là surtout que de fréquents nettoyages deviennent nécessaires, et c’est en ce sens qu’on trouve avantage à multiplier les salles C’est un sage conseil de réunir dans chacune d’elles les femmes accouchant à la même époque , afin que toutes les accouchées l’évacuant en même temps, la salle et son mobilier puissent être, chaque fois, soumis à un nettoyage général et à une aération complète. Dans certaines Malernités, on a placé chaque femme dans une cellule séparée, afin d’isoler les atmosphères et de parer, surtout, au danger de la contagion. Il ne paraît pas qu’on ait complètement atteint, de la sorte, le but désiré, parce que d’autres inconvénients se substituent à ceux qu’on a écartés, et, qu’en particulier, l’aération est rendue difficile, du moins avec le système tel qu’il est rais en pratique.

Il semble indifférent, au point de vue des épidémies de fièvre puerpérale, de n’admettre les malades qu’au moment

de 1* accouchement ou quelques jours à l’avance, la garantie résultant d’un prétendu acclimatement étant des plus incertaines.

Les hôpitaux des enfants exigent encore des précautions et une sollicitude particulières. Si les exhalations des enfants vicient l’air un peu moins que celle des adultes, en revanche, les déjections qui imprègnent continuellement leurs lits, empoisonnent sans cesse l’atmosphère; les maladies contagieuses sont parmi eux, pour ainsi dire, en permanence ; en sorte qu’il leur faut presque autant d’air qu’aux adultes.

Ajoutons que, pour les très jeunes enfants (comme pour les vieillards), l’abaissement de la température est des plus funestes. On ne saurait donc apporter trop de soin au chauffage et à l’aération.

Il est essentiel aussi de ne pas les laisser longtemps immobiles dans leur berceau.

L’institution de maisons de convalescence serait un bienfait, surtout pour les enfants.

Nous avons assez longuement insisté sur les dangers de la contagion, pour ne pas y revenir.

Est-il besoin de dire que, s’il est un lieu où des précautions minutieuses doivent être opposées au danger de la contagion, c’est dans les salles des vénériens, et que la transmission des accidents contagieux par la charpie et les pièces de pansement, est un de ces malheurs qui pèsent lourdement à la conscience.

C’est un grand tort aussi, après avoir touché un varioleux, d’approcher un autre malade sans s’être lavé les mains.

Enfin, tous les préceptes de l’hygiène ont été suivis, toutes les précautions qu’elle exige ont été minutieusement

prises, et pourtant une épidémie éclate. Que reste-t-il à faire ? Faut-il chercher à la concentrer, à l’étouffer dans son foyer? Faut-il disperser les malades, au risque de propager le mal ?

La réponse me paraît être dans ce fait, que l’épidémie n’a pas besoin du concours de la contagion pour se répandre ; première raison pour ne pas sacrifier, en la condensant à l’excès, une population déjà malade à une population bien portante, en vue d’une préservation problématique. D’ailleurs, la dispersion des malades n'est pas absolument inconciliable avec la préservation des personnes bien portantes.

Le but de toutes les précautions hygiéniques prises dans un hôpital, est un but sacré ; s’il est quelque chose qui prime tous les enseignements de l’art de guérir, c’est ce précepte : Ne pas nuire.

Page 1