‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire a Rome, essai historique et statistiqueChapitre 52 sur 78 · DU MONT-DE-PIÉTÉ · texte numérisé non relu

DU MONT-DE-PIÉTÉ

Le père Bamabé de Terni, frère mineur, prêchant à Pérouse, s’affligeait des énormes intérêts extorqués aux pauvres parles usuriers et surtout par les Juifs. La pensée lui vint d’engager les riches à former une caisse de prêts pour les nécessiteux , moyennant un léger intérêt destiné seulement au paiement des employés. La chose réussit merveilleusement, et cette caisse se nomma Monl-de-Piété. De nombreux contradicteurs se levèrent , accusant d’ usure l’ œuvre nouvelle, et la dispute s’ échauffa tellement, bien que plusieurs Monts semblables se fussent établis avec l’autorisation pontificale, que Léon X en entretint le. cinquième concile de Latran, et par sa bulle inter multipliées, approuva l’institution, imposa silence aux détracteurs et frappa de censure quiconque en parlerait en mal. Quoique le premier Mont ait été créé

à Pérouse, celui d’Orvieto fut le premier revêtu de la sanction apostolique , en 1464. Paul II, en 1467, approuva le Mont-de-Piété de Pérouse; Sixte IV, en 1471 et 1479, ceux deViterbe et de Savonne; Innocent VIll, en 1488, celui deCesene, et Jules II celui de Bologne, en 1506.

Les frères mineurs furent de zélés propagateurs de a^s caisses de prêts, et parmi eux spécialement, les bienheureux Jacques délia Marca et Bernardin deFeltre. Le père Jean Calvo, commissaire de cet ordre près la cour romaine, organisa une société d’hommes bienfaisants qui, au moyen de leurs offrandes, ouvrirent à Rome un Mont-de-Piété , sanctionné et enrichi de privilèges par Paul III, dans une bulle de 1539. Grégoire XIII y joignit sagement, en 1584, une caisse destinée aux dépôts ordonnés par jugements civils, jmur sûreté des pensions alimentaires allouées aux veuves et aux pupilles, ou pour toute autre cause, et la plaça sous la garantie des biens considérables du pieux établissement. SLxte V voyant futilité que chacune de ces deux institutions pouvait tirer de leur réunion, permit de faire au mont-de-piété des dépôts de toutes sortes et de sommes quelconques. Il accrut ainsi ses capitaux et son crédit, au point de pouvoir prêter des sommes très fortes, et il eût été d’un puissant secours au commerce et à l’industrie, si Rome, à cette époque, eut été industrieuse et commerçante. Les princes étrangers et le trésor public, eux-mêmes, éprouvèrent f avantage du Mont-de-Piété, qui les secourut souvent et largement dans leui-s besoins. L’administration en fut d’abord confiée au |X're (’alvo et à la soeiét»'

de sa création , qui fixa les règles suivant lesquelles se feraient les prêts. Les cardinaux protecteurs de l’ordre des Frères mineurs, le furent aussi de leur œuvre; entre eux je dois nommer, par reconnaissance et lionneui', le grand cardinal saint Charles Borroméc, qui fit tant d’efforts pour l’accroissement et la prospérité de l’institution. Dans la suite, les cardinaux protecteurs furent choisis ou par les papes eux-mêmes, ou par la congrégation qui s’intitulait du Saint-Mont et se composait de 40 députés des principales familles romaines, parmi lesquels avait toujours place le trésorier de la chambre apostolique, sous le nom de premier proviseur. Une confrérie fut aussi, sous Sixle V, érigée au mont pour diverses œuvres de piété ; les membres de la congrégat ion et les employés en faisaient partie. Aujourd’hui le prélat trésorier, non comme représentant la chambre apostolique, mais comme premier jiroviseur est jiréposé à la haute direction et à la tutelle du Mont-de-Piété, dont l’administration et la discipline sont confiées à un directeur ; c’est, dans ce moment, .H. Giaupiétro Campano qui conduit fœuvre avec un zèle et une intelligence capables de la ramener aux plus beaux jours de son antique splendeur. Les autres employés, y compris les gardes suisses qui veillent à la sûreté des gages, sont au nombre de cent individus. * Le Saint-Mont fut long-temps privé d’un local spécialement affecté au dépôt des gages. On croit que saint Gharles lui donna asile eu son palais; ensuite on loua pour lui quelques maisons. Enfin Sixte V acheta pour 7,000 écus un hôtel de la rue des Corouari, encore aujourd’hui nommée du FicM.r-.Wont. Clément VIII, vu le

nombre croissant des dépôts, le transporta sur la place de Saint-3Iartinello , plus tard appelée du Mont-de- Piété, où l’on acquit en peu de temps trois grands jialais, mis à grands frais en leur forme actuelle. Une magnifique chapelle , riche en marbres et en sculptures précieuses , fut élevée pour les exercices religieux de la confrérie, et cette année même on a restauré tout l’édifice. Le Saint-Père Grégoire XVI a voulu donner au Saint-SIont une preuve de sympathie et lui leiisser uii souvenir de sa générosité envers les pauvres, en ordonnant, à ses frais, la restitution gratuite de beaucoup de gages.

Le cardinal Porromée écrivit les réglements, modifiés et accrus par la congrégation sous divers cardinaux protecteurs, publiés en 161 1, sous le cardinal Aldobraudini, réimprimés par le cardinal Barberino, au tem{»s d’Alexandre VU, refaits enfin, en 1767, par le cardinal visiteur Castelli.

Les secousses politiques de la fin du dernier siècle avaient entraîné la ruine du Mont-de-Piété , lorsque Pie VU députa, eu 1803, comme visiteur apostolique, le cardinal Bovarella, qui s’attacha à le relever, à recon- •tituer ses ressources, à rétablir son administration. Le taux .de chaque prêt fut fixé à un écu, parce que les fonds ne permettaient pas davantage. En 1 8 1 4 on fétendit jusques à 3 écus, et l’on entra dans cette voie nouvelle qui conduit aux plus heureux résultats. Enfin, plus récemment on a pu élever les prêts à 10, puis à 20 , puis à 50 écus, sans limites fixi’es au nombre des gages,

de sorte que l’œuvre remonte à grands pas vers son antique et splendide magnificence.

Iæs bureaux s’ouvrent chaque matin à huit heures et ne se ferment que quand tout le monde est satisfait. On reçoit en dépôt des objets de toutes espèces, excepté les ornements sacrés et les choses portant la marque d’établissements publics ; car en ces deux cas, le gage serait évidemment volé. Des experts déterminent la valeur de l’objet; le prêt est toujours d’un tiers en moins. L’or et l’argent s’estiment d’après leur prix intrinsèque, sans égard au travail de l’artiste. Le gage donné et l’argent compté, le déposant en reçoit un biUet qui indique le numéro d’ordre du registre, la salle de garde, la chose confiée et la somme prêtée ; dans un préambule est en outre indiqué le nom, le domicile et la condition du déposant. Les gages se conservent dans de grandes salles, nommées gardes, sous la surveillance d’un custode, qui donne, à son entrée en charge, 1000 écus de cautionnement ; on les y retient pendant six ou sept mois ; après ce temps ils sont vendus aux enchères, si le déposant ne les renouvelle eu payant les intérêts de 5 pour cent. Le jeudi est destiné à ce renouvellement, qui iieut se faire toutefois, excepté pour les objets en drap, les autres jours de la semaine, en consignant toujours les intérêts de la somme prêtée. Les gages inférieurs à un écu sc renouvellent gratuitement ; sifon ne retire les effets déposés, ils sont, comme je l’ai dit, vendus à fencan. L’administration prélève la somme délivrée ainsi que ses intérêts, et met le reste au compte du déposant. S’il arrivait que le montant de la vente fût inférieur à la valein

estimative du prêt, les experts seraient obligés de le compléter.

Dans l’origine, le Mont-de- Piété exigeait un léger intérêt pour l’argentpar lui prêté; ensuite, dans les temps les plus prospères de l’œuvre, les gages se conservaient 18 mois gratuitement, c’est-à-dire sans aucun intérêt, jusqu’à concurrence de 30écus; les sommes supérieures payaient 2 pour cent. En 1783, le prêt gratuit fut restreint à 20 écus, parce que l’on s’aperçut qu’un capital plus fort tournait au profit de l’entrepreneur beaucoup plus qu’à celui du pauvre, et les intérêts, pour une somme plus considérable, furent fixés à 3 et demi. En 1 785, on réduisit à 1 3 écus le prêt gratuit, et les. intérêts montèrent à 5 pour cent, ainsi qu’il se pratique aujourd’hui : le gage d’un an se reçoit et se renouvelle seul gratuitement. Les dépôts de chaque jour s’élèvent quelquefois au nombre de mille ; ils augmentent en octobre et au carnaval, et diminuent vers Noël et au mois d’août, époque où l’on a coutume de donner à Rome, aux domestiques et autres gens de service, ces petits cadeaux nommés mance etrennes', et où se font de noinbreuscs restitutions.

Il y a maintenant six gardes en activité et trois salles pour la i-éceptiou du public ; une garde et uue salle forment ce que l’on nomme en langage technique un Mont. Leurs attributions sont ainsi fixées : alternativement l>cndant six mois, uue salle reçoit les gages, l’autre s’occupe des recouvrements, renouvellements ou ventesjusqu’à extinction de tous les dépôts, et l’on évite ainsi, par une règle simple et des écritures exactes, les désordres

qui s’introduiraient facilement dans une administration aussi compliquée. Les deux nouvelles gardes nommées du troisième Mont, reçoivent uniquemeut l’or, l’argent, les bijoux d’une valeur plus forte que 4 écus. La facilité offerte aux déposants et la réserve dont on use à leur égard, spécialement dans cette section où viennent souvent, poussées par le besoin, des personnes fort honnêtes, sont un nouvel exemple de délicatesse de la charité romaine.

Beaucoup d’objets sont chaque jour apportés au 5Iontdc-Piété par des brocanteurs, qu’il ne faut pas confondre, malgré la ressemblance du nom, avec ceux qui achètent pour les revendre à leur compte, des objets d’occasion. Leureraploi estde tenir, dans les différents quartiers de la ville, comme autant de Monts supplémentaires, et ils sont destinés, par le Mont-de-Piété lui-méinc, à recevoir provisoirement les gages jusqu’à la valeur de 4 écus, afin que les pauvres puissent trouver un secours instantané à toutes les heures et surtout les jours de fête quand l’établissement principal est fermé; ils sont soumis à des étalements imposés pour la sûreté du public par l’administration centrale, qui peut les révoquer à volonté. Ils prélèvent à titre de commission un léger profit. Les gages par eux déposés sont estimés aussitôt et placés dans les magasins sur un reçu donné au nom des propriétaires, ([ui sont ainsi délivrés des mains de l’agent intermédiaire.

Pour faire eonnaitre les ressources du Mont-de-Piété, je dirai que les prêts journaliers montent à 2 ou :},00n écus 10,800 francs ou lfi,200 francs ; que le

capital en circulation monte à 230 mille écus; que le nombre des gages est d’une centaine de milles. Les autres capitaux, si l’on compte les créances sur la chambre et les fonds infructueux , montent à plus d’un milUon. Les revenus annuels qui forment 32,000 écus , proviennent de maisons, cens, redevances, locations, rentes , et servent jusqu’à concurrence des deux tiers , à solder les nombreux employés du Mont et de la caisse des dépôts.

Les ennemis de ces établissements allèguent pour raison de leurs attaques, que si les monts-de-piété offrent au pauvre le moyen de se soustraire aux désastreuses usures des avares, ils lui fournissent en même temps, avec trop de facilité, des fonds qu’il peut perdre en débauches et en folies. Si l’on joignait aux J/onts les caisses d’épargnes dont l’institution est si vivement désirée à Rome par tous les gens de bien ', le pauvre obtiendrait dans le même lieu la précieuse ressource de se procurer de l’argent pour scs besoins et de conserver utilement le fruit de scs épargnes. La seconde institution compenserait les défauts de la première, et le i)euple deviendrait peu à peu prévoyant et économe.

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