‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 118 sur 125 · CHAP. XX.— LE SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

CHAP. XX.— LE SUFFRAGE UNIVERSEL

débordement de la démocratie tel qu'on l'entend en France. Elle serait plutôt aristocratique; elle est faite par les classes éclairées. L'idée dominante est celle de l'indépendance. Le suffrage universel a été employé plutôt comme moyen diplomatique, et personne ne demande à l'introduire dans le mécanisme régulier du gouvernement. »

11 y a du vrai dans ce langage ; ce ne sont pas en effet les passions démocratiques, c'est la passion de l'indépendance nationale et le désir de la liberté politique qui ont tenu la grande piace dans te mouvement italien ; ce mouvement a été surtout Tceuvre des classes élevées et éclairées, bien plus que des masses populaires; on a voulu chasser l'étranger et constituer la patrie italienne , non pas bouleverser et refondre la société italienne.

Mais les événements sont plus compliqués qu'ils ne paraissent; ce mouvement italien, plus national que politique et plus politique que social, n'a pourtant éclaté et ne s'est accompli que sous Tinripulsion

et avec ralliance du parti républicain et démocratique qui poursuivait en Italie un but bien plus éloigné et une révolution bien plus profonde que l'expulsion de l'étranger et la réforme des gouvernements établis. Le mouvement italien, c'est M. deCavouret M. Mazzini réunis, très-divers et très-méfiants l'un envers l'autre, mais nécessaires l'un h l'autre; l'un, patriote libéral et voulant la monarchie constitutionnelle, l'autre, patriote révolutionnaire et proclamant la république une et démocratique comme son vrai dessein ; se prenant l'un l'autre pour instruments, se faisant l'un à l'autre des concessions, et mêlant à chaque pas leurs influences pour avancer chacun \ ers son but, en étant, à chaque pas, sur le point de se séparer.

Dans cette alliance ou dans cette lutte, car l'un et l'autre nom lui convient, e£ au point où en sont aujourd'hui les événements, c'est M. de Cavour qui l'a emporté. Avait-il, dès l'origine et comme M. Mazzini, un parli pris en faveur de l'unité italienne?

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A-t-il constamment voulu et poursuivi le royaume italien un et constitutionnel, comme M. Mazzini voulait et poursuivait la république italienne une et démocratique? Je ne sais, mais peu importe ; si M. de Cavour n'a pas prémédité tout ce qu'il a fait, s'il a été entraîné à plus de conquêtes qu'il n'en cherchait, il a résolument accepté cet entraînement, et s'il n'est allé jusqu'au bout que poussé par son rival, il a vaincu son rival en lui enlevant ses armes.

Mais cette victoire a coûté cher à M. de Cavour, plus cher, à mon avis, qu'elle ne vaut. Tout en ne cherchant, pour son pays, que la monarchie constitutionnelle et une plus grande place en Europe, il a forcément pris, des mains de M. Mazzini, la violation répétée du droit des gens, la guerre à l'Église établie, et l'appel tantôt à l'insurrection, tantôt au suffrage universel, pour défaire ou refaire les gouvernements; c'est-à-dire que M. de Cavour a pris pour alliés des principes et des forces essentiellement révolutionnaires.

M. de Cavour et ses amis y ont-ils jamais pensé? Sait-on ce que c'est que le suffrage universel substitué, tantôt à l'ordre établi entre les États divers, tantôt à Tordre établi au sein de chaque État, et la volonté populaire officiellement appelée à abolir, tantôt les traités internationaux, tantôt les pouvoirs publics? C'est tout simplement la tyrannie démocratique mise sur le trône; c'est la révolution en permanence à la place du droit.

Que dirait aujourd'hui l'histoire si, au xvi* siècle, Charles-Quint, entrant -en Suisse avec ses troupes à la suite des dissensions entre les catholiques et les protestants, avait appelé ça et là* les populations mé-

contentes à voter la déchéance des gouvernements locaux qui leur déplaisaient et la réunion de leurs territoires à son Empire? La conquête franchement poursuivie et proclamée est infiniment moins choquante et moins antisociale que l'anarchie intérieure chargée de sanctionner les œuvres de l'ambition et de la force étrangères,

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Je dis Tanarchie intérieure, car le suflrage ui versel invoqué et recueilli au milieu de la guen par Tun des combattants, dans le déchaînement d passions et le conflit des armes, qu'est-ce autre cho que ranarchic au service de la force? Sans doute peut y avoir, il y a eu des insurrections nationales légitimes, qui ont délivré des peuples et qui soi restées nationales et légitimes, même quand elles oi été obligées d'appeler l'étranger à leui- aide. Quan la France a envoyé ses soldats au secours des Grecî est-ce que la lutte pour l'indépendance avait com mencé en Grèce par l'intervention étrangère? E quand les grandes puissances européennes ont reconnu le royaume grec, ont-elles invoqué le suffrage populaire comme base et apologie de leur résolution? Elles n'ont eu garde de porter, dans la politique générale et dans les relations des États, tant de trouble et d'incohérence; elles ont agi à la fois plus sagement et plus fermement; elles ont d'abord laissé les Grecs entreprendre et poursuivre par eux-mêmes

leur affranchissement; puis, quand elles les ont vus faire preuve d'énergie et de constance, elles leur sont venues en aide ; puis enfin, quand elles ont reconnu leur droit à Tindépendance et à l'existence nationales, elles ont proclamé hautement ce grand fait, tout en maintenant les principes et les procédés réguliers du droit des gens ; elles ont admis le nouvel État dans l'ordre européen sans accepter l'insurrection comme le droit permanent des peuples et le suffrage universel comme la loi suprême du droit international.

Est-ce là ce qui s'est passé en Italie, notamment dans le royaume de Naples? Peut-on parler du suffrage universel à propos d'un pays où l'intervention étrangère a fait le soulèvement, et ou la guerre civile se perpétue après l'annexion?

Tant de confusion et de mensonge est incompatible avec la politique d'une grande nation et d'un gouvernement régulier; il faut en sortir. Au lieu d'accepter aveuglément et péle-mele le mouvement

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italien dans tousses actes et dansions scsrcsultats, tantôt au nom d'un prétendu suffrage universel sans vérité et sans liberté, tantôt au nom d'un prétendu fait accompli qui date d'hier et reste violemment en question, il faut appliquer à ce grand événement les règles du droit public et du bon sens ; il faut démêler, d'une part, ce qu'il a eu de naturel et de légitime, de l'autre, ce qu'il a eu de factice et d'inique ; il faut déterminer dans quelle mesure il est compatible avec l'ordre européen, les droits des autres nations, les libertés et les intérêts généraux de la Chrétienté. A cette condition seulement un régime durable peut se fonder en Italie ; et le régime qui peut seul satisfaire à cette condition n'interdit aux Italiens rien *de ce qu'ils ont droit et besoin de réclamer.

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