I/EGLISE PROTITSTAXTE DE FRANCE
L'Kglise protestante française souffre du môme mal dont souffre toute l'Église chrétienne. Les attaques que dirigent contre le christianisme les matérialistes, les panthéistes, les sceptiques, les critiques érudits, s'adressent à elle comme à l'Église catholique. L'Église protestante est, de plus, agitée et divisée dans son propre sein; elle a des orthodoxes, des latitudinaires, des rationalistes, des déistes, des séparatistes, des esprits arrêtés et des esprits flottants. On rencontre dans ses rangs la foi vive et le
doute indifférent, rattachement aux traditions et l'élan vers les nouveautés, le dessein de maintenir et le désir de rompre ralliance de l'Église avec l'État.
Les uns disent que c'est là pour le protestantisme un état de crise qui doit aboutir, soit à sa ruine comme à celle du christianisme même, soit à je ne sais quelle transformation dissolvante et énervante qui, au dire de ceux même qui y poussent, ne pourrait guère continuer à être appelée une religion. Selon les autres, au contraire, cette latitude, cette variété dans les idées et les tendances religieuses, ce mélange de foi précise et de croyance vague, de tradition persévérante et d'innovation continue, est l'état normal, l'essence même du protestantisme; il doit non-seulement s'y résigner, mais s'y attacher comme à son principe et à son droit; il n'admet point de confession de foi générale et permanente, et toute tentative de déterminer, pour les pasteurs comme pour les fidè-
ik.,
les, iino doctrine uniforme est une déviation du protestantisme et une atteinte à la liberté. D'autres repoussent énergiquement cette latitude, cette mobilité illimitées qui ne sont, à leurs yeux, que Tanarchie spirituelle; ils acceptent, ils respectent autant que personne la liberté religieuse consacrée par la loi civile; mais ils n'en concluent pas que l'Église protestante soit une arène ouverte aux doctrines et aux prédications les plus incohérentes ou même les plus contraires; c'est pour eux une Église véritable, qui a sa foi déterminée écrite dans les livres saints et consacrée par ses traditions et son histoire ; elle a plein droit de se maintenir telle qu'elle a vécu, et de maintenir dans ses règles les hommes qu'elle appelle, dans son sein, à un ministère de prédication et d'enseignement chrétien.
Je reconnais la crise à laquelle, avec le christianisme tout entier, le protestantisme est aujourd'hui en proie; elle est douloureuse et périlleuse; mais pas plus pour le protestantisme que pour le christia-
nisme lui-même, je ne crains qu'elle soit définitive et fatale. Comme religion, le protestantisme est essentiellement chrétien, et, à ce titre, il n'est pas de création humaine, et il n'appartient pas plus aux hommesde le détruire qu'il ne leur a été donné de le créer. Comme événement, laRéfonne du xvi* siècle a été déterminée par une multitude de causes et de nécessités, morales et sociales, qui lui ont imprimé une force capable de résister aux plus rudes épreuves du temps et de la fortune; et celles qu'elle a déjà subies valaient bien celles qu'elle rencontre aujourd'hui. Le protestantisme a déjà eu ses crises, tantôt de secousse violente, tantôt de langueur et de dépérissement; il a connu l'anarchie religieuse, le doute philosophique, la critique savante, l'indifférence et la légèreté mondaines. Il a traversé, sans y périr, toutes ces vicissitudes; ses racines sont trop profondes pour en être atteintes. C'est l'une des fables de la mvthologie païenne que, dans sa lutte contre Hercule, le géant Antée, fils de la Terre, n'avait qu'à toucher du
pied sa mère pour reprendre ses forces. Ce n'est pas de la terre, mais du Ciel que le christianisme a reçu les siennes; et quand il est menacé de les perdre, c'est en se rattachant au Ciel, à sa source surnaturelle, qu'il les retrouve. Dans les dissensions qui agitent l'Église protestante de France, c'est le mérite des orthodoxes qu'ils croient fermement au surnaturel, et placent ainsi la foi protestante dans sa vraie patrie, au-dessus des coups que lui portent ses adversaires. Et ils ont raison de vouloir que cette foi soit la base de l'Église, car c'est sur cette base seulement qu'une Église chrétienne peut se fonder et s'appeler légitimement de ce nom. Ils ont raison aussi de penser que dire « une Église » c'est dire une foi religieuse commune dans laquelle les âmes s'unissent, et que les confessions de foi ne sont que l'expression de cette union : il n'y a, dans un tel fait, rien que de parfaitement naturel et légitime ; ce qui ne serait ni naturel ni légitime, ce serait qu'on s'obstinât à vouloir faire partie d'une Église sans partager sa foi, ef même en
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travaillant à y répandre une foi contraire. Si Luther et Calvin, en prêchant la Réforme, avaient prétendu être toujours des catholiques, l'Église romaine aurait eu grand' raison de s'étonner; et si elle avait eu dès lors la justice d'admettre la liberté religieuse, elle aurait pu, à bon droit, leur dire : « Appelez à vous ceux qui croient comme vous ; mais ne restez pas, de votre personne, dans une Église où votre âme n'est pas. »
Pourtant je ne pense pas que, dans l'état actuel du protestantisme , les protestants orthodoxes doivent appliquer avec rigueur un principe légitime en soi, et faire aujourd'hui, d'une confession de foi précise et formelle, la règle absolue de leur Église. Deux motifs, l'un d'équité et de prudence, l'autre de droit strict et public, le leur interdisent également.
On a reproché, non sans quelque raison, au protestantisme dogmatique, de manquer de mesure et de douceur, de pousser toutes choses à l'extrême, et d'oublier Tesprit chrétien pour tomber dans l'esprit sectaire, La faute serait, de nos jours, plus grave et
plus inopportune que jamais : dans le mouvement religieux qui travaille le protestantisme français, la mêlce est encore très -confuse, et beaucoup de personnes, sérieuses d'ailleurs et sincères, n'ont pas, sur leur propre foi, des idées ni des résolutions bien arrêt(5es. Les uns, naguère sortis de l'indifférence, s'étonnent de telle ou telle des croyances qu'on leur présente comme essentielles au christianisme ; les autres, assaillis par le zèle orthodoxe avec une ardeur impatiente, conçoivent, pour la liberté religieuse, de vives alarmes; le nombre est grand de ceux qui sont trèshonnétement incertains, inquiets, et qui, avec un sincère désir d'être chrétiens, hésitent à entrer dans les voies orthodoxes, doutant que ce soient vraiment là les voies chrétiennes. A écarter de son sein tous ceux des protestants, pasteui's ou fidèles, que préoccupent ces inquiétudes ou ces doutes, l'Église protestante manquerait cTéquité et courrait risque de voir ses rangs trop éclaircis. Il lui convient de se montrer modérée, patiente, défaire aux nuances diverses
leur part, de travailler, sans exigence prématurée, à convaincre ceux qui doutent, à rassurer ceux qui craignent, et de compter, pour le progrès de la foi, sur l'empire de la vérité et du temps en respectant la liberté.
Le droit commande d'ailleurs ici ce que conseillent l'équité et la prudence. L'Église protestante de France est trop incomplètement organisée et trop imparfaitement libre pour que, dans son gouvernement intérieur, l'autorité puisse se déployer avec un caractère incontestable et sans crainte de compromettre la liberté.
L'organisation intérieure de l'Église protestante française ne date pas d'hier, pas plus que sa foi. Elle a, depuis sa fondation, son gouvernement propre et régulier, ses consistoires et ses synodes, composés de laïques et d'ecclésiastiques, de pasteurs et de fidèles traitant et décidant ensemble des affaires locales et générales de l'Église. Cette constitution religieuse du protestantisme français a été
en Vigueur dans tout le cours de son histoire, dans le temps même où il voyait sa liberté contestée, attaquée et progressivement détruite. Elle a été formellement reconnue par les articles organiques qui, en 1802, ont reconstitué en France les Églises chrétiennes et réglé leurs rapports avec l'État. Les synodes provinciaux sont consacrés par cette loi, aussi bien que les consistoires locaux ; elle ne parle pas du synode général, mais elle ne l'exclut point. Son silence sur ce point s'explique aisément: en rendant au christianisme sa place dans l'État, le gouvernement consulaire, et le public politique de cette époque autant que le gouvernement, redoutaient sa pleine et active liberté, surtout ses assemblées. La constitution antérieure et intérieure de l'Église protestante fut admise en principe, mais incomplètement mise en pratique ; les consistoires locaux eurent seuls une existence réelle ; dans quelques occasions spéciales et rares, quelques synodes principaux reçurent seuls l'autorisation de se réunir; le synode général ne
parut jamais. Nous en sommes encore là aujourd'hui; Torganisation propre de l'Eglise protestante
reste incomplète et mutilée; cette Eglise n'a point le gouvernement religieux que lui a légué son histoire et que les lois nouvelles lui ont promis.
Le protestantisme français n'a pas non plus toute la liberté à laquelle il a droit. Il ne réside pas tout entier dans l'Église protestante reconnue et soutenue par l'État. La formation d'Églises dissidentes qui, pour des motifs de croyance ou de culte, se séparent de l'Église officiellement constituée, et vivent par elles-mêmes, sans rien demander de plus que la liberté, est dans la nature du protestantisme comme dans le droit de notre ordre civil. Mais aux termes des lois en vigueur, ces Églises, que pourtant on appelle libreSj ne peuvent se former ni se réunir sans l'autorisation formelle du gouvernement, qui peut toujours la leur retirer. Quand ces lois ont été rendues, leur véritable but était de détruire les sociétés secrètes, les associations politiques, et ron
a beaucoup dit alors que la liberté religieuse n'aurait pas h, en souffrir. Mais pour qu'elle n'en souffrît pas, pour qu'elle conservât du moins, sous ce régime général imposé aux associations, des garanties efficaces, il faudrait que, lorsque des Églises dissidentes se forment, la question de savoir si elles sont en effet des réunions purement religieuses et étrangères à toute menée politique fût soumise à un pouvoir indépendant, c'est-à-dire aux tribunaux ordinaires. Or cette question est complètement aujourd'hui dans les mains de l'administration qui, décidant seule du fait, dispose ainsi seule du droit ; ce qui substitue, pour les réunions religieuses aussi bien que pour les associations politiques, la prévention à la répression et l'arbitraire à la liberté.
Ainsi, ni l'organisation au dedans de l'Église, ni la liberté au dehors ne sont encore, pour le protestantisme français, complètes ni assurées; l'Église protestante de France ne possède pas dans son sein Tautorilé propre et indépendante qui pour-
rait seule y instituer des règles générales; et elle n'a pas la certitude que, si ces règles étaient instituées, ceux des protestants qui ne croiraient pas devoir s'y soumettre seraient libres de pratiquer leur foi et leur culte. Pour que l'autorité spirituelle s'exerce fermement et sans scrupule dans l'Église constituée, il faut qu'elle puisse compter sur la pleine liberté des Églises dissidentes ; et la libre existence des Églises dissidentes est indispensable pour que, dans l'Église constituée, l'autorité ne s'exerce qu'avec équité et mesure. Si la dissidence n'était pas parfaitement libre, l'orthodoxie deviendrait aisément oppressive. Dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre temporel, dans l'Église comme dans l'État, le pouvoir, pour demeurer sensé et légitime, a besoin d'être contrôlé et contenu par la liberté.