CHAPITRE Vil. I I I
manifestement à l'abime. Ses instances furent vaines. Non-seulement la minorité socialiste, mais une fraction importante du parti conservateur refusait impitoyablement cette révision , tandis qu'une autre fraction plus nombreuse encore y consentait si mollement, qu'elle évitait même d'en signer la proposition. On contestait jusqu'à la sincérité des pétitions émanées de ces masses qui depuis ont su formuler d'une façon moins équivoque leur volonté dès lors évidente pour tous les gens de bonne foi. N'ayant plus d'espoir dans le jeu régulier des institutions, indignée par la ténacité aveugle et par les déplorables divisions de l'assemblée, la France, réduite aux abois, s'est empressée d'accepter et de bénir la chance de salut qui lui était offerte.
Mais de ce qu'au â décembre, contraints de choisir entre le socialisme et la dictature, la plupart des honnêtes gens se sont jetés du côté de celle-ci, il y a toute une classe d'écrivains qui voudraient en conclure que, par la même occasion, la France a renié toutes les conditions d'un pays libre, et que dans ce choc, la liberté, qu'ils déguisent sous le nom de gouvernement parlementaire, a été prise au lacet, et étranglée par raccroc.
Je crois qu'ils se trompent en fait et surtout en droit, et j'espère qu'il me sera accordé, pour le dire, la même licence que celle dont a pu jouir M. Proudhon pour prouver que le a décembre était le triomphe de la révolution sociale et le commencement de la venue de l'antechrist.
On voudra bien remarquer que je serais aussi
lia BES INTtRklS CATHOLIQUES.
bieq placé qu'un autre pour m'ériger en censeur de ce gouvernement déchu. D'abord je dois le connaître, et peut-être un peu mieux que ses détracteurs actuels, pour l'avoir longtemps pratiqué : Testis et pars cdiqua fui. J'ai vu de presses abus, ses dangers, les folles illusions, les jeux stériles et cruels des partis. Je les ai signalés, j'^n ai gémi, à la tribune, alors que la tri-^ bune était encore deboqt, en présence des maîtres du jeq, qui pe me l'ont pas pardonné. J'ai pu sMbir^ comme un autre, plus qu'un autre, les mécomptes, les tristesses^ les défaillances inséparables de ce laborieux régime. Je pourrais le juger d'autant plus sévèrement, que nul ne m'a jamais vu tremper à un degré quelconque dans ces intrigues, ces coalitions, ces campagnes de couloirs, ces manèges de partis qui l'ont compromis et déconsidéré. Mais je me contente de ce que j'en ai dit quand il était triomphant et en £(pparence inattaquable. Je ne veux pas lui jeter la pierre aujourd'hui qu'il est vaincu , et livré aux Thersites du camp victorieux. Comme, après tout, la responsabilité des vaincus me parait moins formidable que celle des vainqueurs, j'aime mieux chercher si , par quelque faute inconnue de moi-même, je n'ai point mérité d'être englouti dans ce grana naufrage, dont des pilotes plus célèbres paraissent seuls responsables. De- Ucta quis intelliget ? Ah occultis meis munda me, et ab alienis parce ser\>o tuo.
Quel est d'ailleurs l'honnête homme, l'homme de cœur qui pourrait être tenté, même avec les
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plus justes griefs contre le régime parlementaire, d'aller enfler le flot de ses détracteurs actuels? De quoi se compose ce flot ? N'y voit-on pas, avec les courtisans habituels de la victoire, toutes les ambitions inassouvies, toutes les médiocrités avides , tous ces aventuriers de plume qui , sous aucun des pouvoirs qu'ils ont servis, n'ont pu gravir jusqu'à l'estime publique; toutes les doublures des régimes déchus ; tous ces gens qui nous cajolaient dans les couloirs de l'assemblée, et qui ont pour raison principale de maudire la tribune leurs impuissantes tentatives pour y arriver ou pour y réussir?
A quoi sert de le dissimuler? il y a toute une armée de panégyristes attitrés du pouvoir nouveau, qui cherchent à exploiter, au profit d'une doctrine nouvelle, ce besoin impérieux d'une tranquillité quelconque qui prévaut en France depuis la catastrophe de février et ses suites. A côté de la satisfaction légitime qu'inspire le sentiment d'un immense danger évité, à côlé de la reconnaissance que mérite un immense service rendu, ils essayent de placer comme une croyance nationale la haine des formes et des idées dont la France a paru si longtemps éprise. Leur calcul n'est peut-être pas erroné. Dans la joie furieuse que leur inspire la chute du régime parlementaire, n'y aurait-il pas un suprême triomphe de l'instinct et de la logique démocratique? Ce triste et bas instinct, qui s'est d'abord cru satisfait par la substitution de l'aristocratie des capacités à l'aristocratie de naissance, a bientôt reconnu que le!*
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hommes de tribune, quelque révolutionnaires que fussent d'ailleurs leurs sympathies ou leur origine, pouvaient créer une nouvelle et puis-» santé aristocratie; car ce qui constitue surtout .l'aristocratie, et ce qui surtout répugne à la dé- \nocratie, c'est V indépendance , c'est la force personnelle et permanente, qui peut résister au pouvoir et lui survivre. Ceites il vaut mieux, pour les individus qui en sont revêtus et pour la société, que cette force ne vienne pas exclusivement du talent, et qu'elle leur soit quelquefois transmise comme un patrimoine; mais, alors même qu'elle ne provient que d'efforts personnels et isolés , elle est encore imposante et respectable. Or, la tribune avait mis en relief un certain nombre d'hommes dont les noms se trouvaient sans cesse sur toutes les lèvres et dans toutes les mémoires, et qui, au pouvoir ou hors du pouvoir, attiraient les regards et les préoccupations du public. C'est ce que l'instinct démocratique n'a pas pu supporter impunément. Les fautes incompréhensibles de quelques-uns de ces personnages ont pu amener leur chute, je le veux bien; mais une pitoyable jalousie a pu seule applaudir à cette chute. C'est qu'on se fatiguait de les entendre toujours nommer comme les premiers du pays, comme des gens avec lesquels il fallait compter, et qui se retrouvaient debout au lendemain de tous les orages. Désormais on ne verra plus de ces existences hors ligne ; tout est disposé pour en prévenir le retour et en oblitérer, le souvenir. De là ces trépignements de joie et ce bonheur