C. — MALADIES DIVERSES
ï. Maladies des organes des sens. — 1° Cataracte. — La cataracte, dans certaines familles, se succède souvent de générations en générations. Wentzel, Wardrop, Demours et Dupuytren ont opéré souvent le grand-père, le père et le petitfils. Roux a opéré de la cataracte trois frères appartenant à une famille anglaise, dont le père avait été affecté d'opacité du cristallin et dont le quatrième enfant en fut atteint plus tard (1).
M. Th. JVlaunoir, dans un travail intitulé : Essai sur quelques points de l'histoire de la cataracte, s'exprime ainsi : « Sur 39 sujets (22 hommes et J 7 femmes), 22 affirment que jamais leurs parents ne l'avaient eue; 10, au contraire, h hommes et 6 femmes ont affirmé que plusieurs membres de leur famille en ont été atteints (2). »
M. Desmarres émet une opinion favorable pareillement à l'hérédité delà cataracte. « Elle est fréquemment héréditaire, dit-il. Je l'ai rencontrée chez plusieurs personnes de la même famille, mais la plus belle observation de ce genre que je connaisse, appartient au docteur Adalbert Grosz (de Vienne), qui l'a consignée dans sa thèse (Vienne, 1845). Elle est relative à six enfants qui, nés des mêmes parents, ont été tous atteints de cette même maladie (3). »
Mackenzie abonde dans le même sens : « Les exemples, dit-il, d'individus atteints de cataracte à peu près à la même
(1) Citations empruntées à M. Piorry, p. 1 19.
('2) Mémoires de la Société d'observation, I. I, p. 7'J.
(à) Traité des maladies des yeux, t. p. (Jo.
époque de la vie que leurs parents, n ? sont pas rares. On a vu iplusieurs frères ou sœurs naître avec une cataracte congéjnitale, ou une prédisposition à contracter plus tard cette affection à la même époque de leur existence (1). »
La myopie est presque toujours héréditaire. M. Florent- Cimier a fait l'histoire d'une héméralopie héréditaire qui s'est Itransmise de générations en générations depuis un temps immémorial (2).
Il en est de même de certaines formes d'amaurose. « La pré- » disposition à cette affection peut être héréditaire, dit Macken- » sie, de sorte que plusieurs membres de la même famille » perdent la vue vers la même époque de leur existence. Beer » connaissait plusieurs familles qui présentaient cette tendance » héréditaire à l'amaurose. Dans l'une d'elles, durant trois géné- » rations successives, toutes les femmes qui n'avaient pas d'en- » fants devinrent aveugles à l'époque de la ménopause.
» Les hommes de cette famille qui avaient, ainsi que les » femmes, les yeux d'un brun foncé montraient aussi une ten- » dance marquée à cette maladie, quoique aucun d'eux n'ait » perdu la vue (3). »
Ce sont là des données générales émises par les auteurs, mais il va sans dire que la question de l'hérédité des maladies oculaires est au fond plus complexe qu'elle ne le paraît. Car, sans parler ici, des causes locales, spéciales, des habitudes de travaux qui peuvent être propres à certaines familles et qui, par conséquent, peuvent amener des déterminations morbides homologues, parce que les causes aptes à les produire auront été homologues, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'actuellement les rapports de la cataracte avec la glycosurie, de l'amaurose avec l'albuminurie obligent à faire jouer un grand
(1) Mackenzie, Traité pratique des maladies de l'<ril, p, 36G.
(2) Citations empruntées à M. Piorry, p. 1l>u.
(3) Loc. cit., p. 77.
rôle à ces conditions pathogéniques, dans ce processus morbide qui aboutit à une altération de la fonction visuelle.
II. Surdi-mutité. — L'influence de l'hérédité dans la production de la surdi-mutité paraît démontrée dans un certain nombre de cas. D'après les relevés de Peet (de New-York), et de Buxton (de Liverpool) (1), elle est sept fois plus fréquente, lorsque le père et la mère sont tous deux sourds-muets, que lorsqu'il n'y a qu'un des parents atteint de cette affection (2).
Ménière est moins affirmatif à cet égard : « Les sourds-muets mariés à des sourdes-muettes, dans l'immense majorité des cas ont des enfants, dit-il, qui entendent et qqi parlent. »
M. Boudin (3) qui s'est occupé, d'une façon approfondie, de l'influence de la consanguinité des parents sur le développement de la surdi-mutité, est arrivé à faire jouer un grand rôle à l'influence des unions consanguines, dans la proportion des cas de surdi-mutité.
« La proportion, dit-il, des sourds -muets croît avec la somme des facilités accordées aux unions consanguines, par les lois civiles et religieuses (p. 81). » Par contre, le nombre des sourds-muets augmente, d'une manière très sensible, dans les localités où il existe des obstacles naturels aux mariages croisés.
Enfin, il conclut que les parents les mieux portants peuvent procréer des enfants sourds-muets ; que des parents sourdsmuets, mais non-consanguins, ne produisent des enfants sourds-muets que très exceptionnellement;
Que la fréquence de la surdi-mutité chez les enfants, issus de parents consanguins, est donc radicalement indépendante de toute influence de l'hérédité morbide.
(1) Journal de physiologie, t. I, p. 200.
(2) Citations empruntées à la thèse de M. Filliette, de Strasbourg.
(3) Boudin, Dangers des unions consanguines.
III. Maladies de la peau. — Les affections cutanées ne sont, la plupart du temps, comme nous l'avons déjà indiqué, qu'une manifestation extérieure d'une diathèse héréditaire, qui apparaît et se décèle ainsi sur le tégument cutané. Quoi donc d'étonnant dans ces circonstances, que, héritant de la constitution de ses ascendants, le rejeton d'une famille hérite en même temps des habitudes morbides inhérentes à ce tempérament, et que des affections cutanées se perpétuent ainsi par voie de transmission héréditaire? Mais il faut observer ici, des phénomènes comparables à ceux que nous avons déjà signalés, à propos des métamorphoses héréditaires des névropalhies.
Si la diathèse herpétique se perpétue par hérédité, elle ne se perpétue pas toujours avec la même physionomie et le même ensemble symptomatique ; c'est ainsi que l'impétigo d'un ascendant se perpétuera dans la ligne descendante, soit sous forme d'eczéma, soit sous forme de lichen, etc.
Il en est d'autres qui semblent se transmettre intégralement de générations en générations avec tous leurs caractères : « Le psoriasis, l'ichthyose, la lèpre tuberculeuse, paraissent appartenir à cette classe de la dermatologie.
« De toutes les affections des téguments non contagieuses, le psoriasis, dit M. Rayer, est celle dont l'hérédité est le mieux démontrée (1). »
« On a vu, dit-il, l'ichthyose se transmettre pendant plusieurs générations. L'histoire des frères Lambert, publiée par Geoffroy Saint-Hilaire, est un exemple remarquable de cette hérédité qui ne s'étendait qu'aux mâles (2). »
Quant à la lèpre, M. Bazin (3) la considère comme essentiellement héréditaire. 11 ajoute que le doute n'est pas pos-
(1) Rayer, maladies de la peau, t. II, p. 142. (•2) Loc. cit., t. III, p. 621.
(3) Bazin, Leçons théoriques et cliniques des maladies cutanées, p. '259.
sible, que MM. Danielsen et Bock ont rencontré 127 fois l'hérédité sur 1/|5 cas de lèpre tuberculeuse, et qu'ils ont remarqué, en outre, que la maladie se propageait surtout en ligne collatérale et qu'elle pouvait étendre sa funeste influence jusqu'à la quatrième génération (1).
Nous empruntons à l'intéressante thèse de M. Guérault, les détails suivants sur cette triste maladie dans les régions du Nord (2).
« En Islande, dit-il, et en Norvège, il est commun de voir l'hérédité se montrer, pour ainsi dire, d'une manière intermittente dans les familles de lépreux et la maladie franchir une ou deux générations, pour reparaître à la troisième ou à la quatrième avec une violence exagérée. L'hérédité, dit-il, est une vérité qu'on ne saurait contester après les chiffres éloquents présentés parles médecins norvégiens. On a remarqué, en outre, ajoute-t-il, que la transmission était sensiblement plus fréquente du côté maternel que du côté paternel, et aussi qu'elle paraissait s'opérer indifféremment dans les enfants des deux sexes (page 16). »
IV. Maladies organiques du poumon, du cœur. — L'emphysème paraît dans certaines circonstances pouvoir être transmis héréditairement. « MM. Louis et Jackson (3) ont montré que » sur vingt-huit sujets qui en étaient atteints dix-huit avaient » eu leur père ou leur mère affectés d'une lésion du même » genre et que plusieurs en étaient morts. Les frères et les » sœurs en avaient été aussi parfois frappés. Sur dix cas con- » signés dans mes relevés, l'hérédité a été bien moins mar- » quée , puisqu'elle n'a été notée que deux fois. » Sur
(1) Bazin, loe. cit., p. 'J83.
(2) Thèse de Paris, 1857. Observations [médicales recueillies pendant le voyage scientifique de S. A. I. le prince Napoléon dans les mers du Nord.
(3) Piorry, p. 99.
quatorze cas d'emphysème consignés dans la thèse de M. Lafond, l'auteur n'a constaté que deux fois que la mère des sujets atteints était emphysémateuse, et deux autres fois l'étiologie lui a paru douteuse.
Quant à la transmission héréditaire des maladies du cœur, nous avons dit que des faits de ce genre avaient déjà attiré l'attention des observateurs (1), et que cette transmission était un fait acquis ; mais dans quelles . proportions s'exerce-t-elle ? C'est là un fait difficile à juger; car, d'une part, les lésions organiques du cœur sont multiples dans leurs apparences anatomiques, et, d'autre part, elles ne sont souvent qu'une des manifestations longtemps prolongées de la diathèse rhumatismale, si bien que, dans certains cas, constater une lésion cardiaque, c'est constater du même coup l'empreinte naturelle du passage d'une diathèse rhumatismale antérieure. Après avoir compulsé ses anciens et ses nouveaux relevés sur les maladies du cœur, M. Piorry écrit que cette hérédité lui paraît exister, mais quejusqu'à présent elle paraît se renfermer dans des limites assez étroites, le onzième des cas.
V. Calculs vésicaux. — Presque tous les auteurs sont d'accord pour regarder la gravelle et la néphrite calculeuses comme étant une affection héréditaire, et ils citent même avec complaisance l'histoire de Michel Montaigne dont le père avait été ainsi que lui tourmenté de la pierre; et cette autre encore rapportée par Hoffmann, relative à une princesse allemande attaquée de la pierre, qui mit au monde un enfant dans la vessie duquel on reconnut dès le vingtième jour après sa naissance la présence d'un calcul très volumineux (2).
Dans certains cas, la néphrite calculeuse est une des localisations multiples de la diathèse goutteuse; il est donc parfaite-
(1) Mémoire de Portai.
(2) Piorry, loc. cit., p. 106.
rnent admissible que dans ces circonstances elle soit perpétuée par hérédité, avec la cause même héréditaire qui préside à son développement ; mais hors de ces circonstances exceptionnelles, souvent l'hérédité des affections calculeuses étudiée en elle-même, en faisant abstraction des conditions spéciales, telles que les habitudes, le genre de vie sous l'action desquels elle se développe, ne paraît pas parfaitement démontrée par tous les observateurs.
Ainsi M. Giviale s'exprime à ce sujet avec une certaine réserve. « La pratique de tous les jours, dit-il, fait voir des malades dont les parents ou les aïeux ont été attaqués de la pierre, et la plupart des auteurs citent des faits de ce genre ; cependant on ne saurait conclure de là que la maladie s'est transmise par hérédité, puisque tant d'autres faits d'une valeur moindre, il est vrai, peuvent être invoqués à l'appui de l'opinion contraire. On doit par conséquent attendre encore des données plus précises que celles qu'il m'a été permis de recueillir (1). »
VI. Quant au diabète, nous dirons avec M. Piorry (2) que si les auteurs ont cité quelques observations dans lesquelles il a paru être héréditaire, ces observations ne paraissent pas assez nombreuses ni assez précises pour élucider ce point d'étiologie ; et qu'ici se présente encore cette question que nous avons déjà plusieurs fois soulevée : Est-ce bien une transmission héréditaire, ou bien l'inlluence des mêmes circonstances agissant sur des individus vivant ensemble , qui a déterminé l'apparition de la maladie?
VII. Rachitisme. — Il nous reste à parler du rachitisme au point de vue de l'hérédité. La transmission héréditaire du rachitisme est acceptée sans conteste par les anciens auteurs
(1) Civiale, Traité de l'affection calculeuse. 1838.
(2) Lor. cit., p. 105.
Louis, Pujol Portai, avec les scrofules, les dartres, etc. Mais les observateurs modernes, en étudiant avec plus d'attention les causes multiples de déformation du squelette, ont vu qu'il y avait à faire des catégories tranchées dans cette série de maladies décrites autrefois sous le nom de rachitisme, et qu'il fallait donner cette dénomination exclusive à un ensemble de symptômes bien coordonnés et toujours identiques avec euxmêmes.
Le rachitisme, tel qu'on le décrit de nos jours, ne parait pas être transmissible par hérédité.
Guersant (1) n'admet pas l'influence héréditaire, et dit « qu'il est rare qu'on trouve plusieurs exemples de cette maladie parmi les enfants d'une même famille, et qu'on voit tous les jours des pères ou mères rachitiques donner naissance à des enfants bien conformés. »
M. J. Guérin (2), dont les travaux font autorité sur la matière, n'admet pas non plus l'influence héréditaire dans cette maladie; ses assertions paraissent d'autant plus positives qu'elles reposent sur des données expérimentales; c'est ainsi qu'il est parvenu à développer la maladie chez des chiens d'une même portée , qu'il privait d'exercice et auxquels il donnait une nourriture insuffisante.
D'un autre côté M. Trousseau (3) fait jouer un certain rôle à l'hérédité dans l'étiologie du rachitisme, « parce qu'il est d'observation, dit-il, que les enfants nés de parents rachitiques auront plus de chances que d'autres pour le devenir, parce que la maladie se développera chez eux plus facilement sous l'influence des causes occasionnelles, parce que surtout, une fois développé, il sera beaucoup plus difficile d'en arrêter les progrès. »
(1) Dictionnaire de médecine, art. Uachitisjie.
(2) Recherches sur le rachitisme chez les enfants. (Gaz. méd. , 1834 )
(3) Trousseau, Clinique médicale, t. II, p. 810.
En présence de ces opinions divergentes, nous sommes donc porté à admettre que tout n'a pas encore été dit sur l'influence de l'hérédité dans les manifestations du rachitisme, et que la question n'est pas encore suffisamment éclairée pour pouvoir être jugée scientifiquement.