DES ÉTABLISSEMENTS CONSACRÉS AUX ALIÉNÉS EN FRANCE
ET DES MOYENS DE lES AMÉLIORER.
MÉMOIRE PRÉSENTÉ An MINISTRE DE l'iNTÉRIECR, EN SEPTEMBRE 1818.
Howard se proposa d'adoucir le sort de misérables qui s'étaient faits les ennemis de leurs semblables et de l'ordre social; plus heureux que lui dans l'objet de mes recherches, j'ai pénétré dans l'asile du malheur où gémit souvent la vertu. J'ai parcouru toutes les villes de France pour visiter les établissements oih sont renfermés les aliénés.
Chacun peut s'assurer qu'il n'attirera pas sur lui la vindicte des lois : quel est celui qui peut se promettre qu'il ne sera point frappé d'une maladie qui marque ses victimes dans tous les âges de la vie, dans tous les rangs, dans toutes les conditions?
Ceux pour lesquels je réclame sont les membres les plus intéressants de la société, presque toujours victimes des préjugés, de l'injustice et de l'ingratitude de leurs semblables. Ce sont des pères de famille, des épouses fidèles, des négociants intègres, des artistes habiles, des guerriers chers à la patrie, des savants distingués; ce sont des âmes ardentes , fîères et sensibles; et cependant ces mêmes individus qui devraient attirer sur eux un intérêt tout particulier, ces infortunés qui éprouvent la plus redoutable des misères humaines, sont plus maltraités que des criminels, et réduits à une condition pire que celle des animaux.
Je les ai vus nus, couverts de haillons, n'ayant que la paille pour se garantir de la froide humidité du pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement nourris, privés d'air pour respirer, d'eau pour étancher leur soif, et des choses les plus nécessaires à la vie. Je les ai vus livrés à de véritables geôliers, abandonnés a leur brutale surveillance. Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres oih l'on craindrait de renfermer les bêtes féroces que le luxe des gouvernements entrelient à grands frais dans les capitales.
Voilà ce que j'ai vu presque partout en France, voilà comment sont traités les aliénés presque partout en Europe.
u Ces infortunés, comme des criminels d'État, sont jetés dans des culs de basse-fosse, dans des cachots oii ne pénètre jamais l'œil de l'humanité : nous
EN FRANCE
les y laissons se consumer dans leurs propres ordures, sous le poids des chaînes qui déchirent leurs membres. Leur physionomie est pâle et décharnée, ils n'attendent que le moment qui doit mettre fin leur misère et couvrir notre honte. On les donne en spectacle à la curiosité publique, et d'avides gardiens les font voir comme des bétes rares. Ces malheureux sont entassés pôlemêle; on ne connaît que la terreur pour maintenir l'ordre parmi eux. Les fouets, les chaînes , les cachots sont les seuls moyens de persuasion mis en usage par des employés aussi barbares qu'ignorants. »
Voilà ce qu'écrivait Reil, en 180g, sur l'état des aliénés en Allemagne.
u Ceux qui ont visité les maisons d'aliénés en Allemagne, dit Joseph Frank, se rappellent avec effroi ce qu'ils ont vu. On est saisi d'horreur en entrant dans ces asiles du malheur et de l'affliction ; on n'y entend que les cris du désespoir, et c'est là qu'habite l'homme distingué par ses talents et par ses vertus. C'est une chose effroyable de se voir assailli par des malheureux couverts de haillons et dégoûtants de malpropretés , tandis qu'il n'y a que les chaînes , les liens et la brutalité des gardiens qui empêchent les autres de s'approcher. »
Max. Andrée dit la même chose, en 1810, des aliénés et des établissements qui leur sont consacrés en Allemagne.
Chiarruggi, d'Acquin avaient dit de même de ceux d'Italie et de Savoie.
it Si jamais établissement public a couvert de honte l'Angleterre, c'est l'hôpital de Bedlara, s'écrie sir Bennet dans la chambre des communes en 181S; et cependant des rapports mensongers en imposèrent, non-seulement à l'Angleterre, mais à l'Europe entière , en proposant cet hospice pour modèle à toutes les nations du monde. »
S'il nous était permis d'entrer ici dans les détails, nous verrions partout la plus mauvaise distribution dans les bâtiments qui sont abandonnés à ces malades; la plus grande ignorance des soins qui leur conviennent; la plus coupable négligence, le plus affreux abandon, la plus révoltante barbarie ; partout, excepté dans quelques villes auxquelles Paris a donné l'exemple, les aliénés sont couverts de chaînes.
Désirant connaître l'état des aliénés en France, et voulant apprécier l'influence qu'avaient eue les améliorations introduites à Paris dans les établissements d'aliénés, j'ai parcouru toutes les maisons où sont reçus les insensés en France; j'ai rédigé avec soin ce que j'ai vu, maison par maison, hospice par hospice, prison par prison ; j'ai fait lever et graver le plan de plusieurs de ces établissements ; j'ai comparé ce qui se fait chez nous avec ce qui se passe chez les autres nations de l'Europe , particulièrement chez les Anglais.
Ces données ont servi de base au présent mémoire , qui lui-même n'est que le résumé d'un grand travail sur cet objet, que je publierai, j'espère, un jour (1).
(1) Depuis l'impression de ce mémoire, j'ai visité un j![rand nombre d'établissements étrangers, et j'ai recueilli des plans, des descriptions, des renseignements sur les plus important».
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
Les aliénés, en France, sont placés presque tous dans des établissements publics : tantôt dans des maisons spéciales, tantôt dans les hôpitaux et les hospices, tantôt dans les dépôts de mendicité, tantôt dans les maisons de force ou de correction.
Les aliénés, au nombre de S, 153, sont répartis dans 59 maisons; sur ce nombre, plus de 2,000 appartiennent aux trois grands établissements de Paris. La proportion des femmes est généralement plus forte que celle des hommes; mais il est remarquable que le nombre des hommes aliénés est plus considérable que celui des femmes dans les provinces méridionales, tandis que, dans le nord, le nombre des femmes aliénées est plus élevé, comparé h ceiui des hommes. D'après des renseignements sur les établissements d'Espagne, il résulte que le nombre des hommes aliénés dans ce royaume est plus fort que celui des femmes (1).
lUn'y a en France que huit établissements spéciaux (2), où l'on ne reçoive exclusivement que les aliénés ; plusieurs ont pris le nom de Maisons royales de Santé, savoir :
Armentières, pour les hommes seulement (département du Nord).
Avignon (département de Vaucluse).
Bordeaux (département de la Gironde).
Charenton (département de la Seine).
Lille, pour les femmes seulement (département du Nord).
Marseille (département des Bouches-du-Rhône).
Mareville, près Nancy (département de la Meurthe).
Rennes, Saint-Mein (département d'Ille-et- Vilaine).
Ces maisons ne reçoivent généralement que des aliénés ; je dis généralement, car Charenton a un quartier qui sert d'hôpital pour les pauvres malados du canton ; Mareville reçoit des vieillards et des enfants.
Dans ces maisons, on admet des épileptiques qui sont confondus avec les aliénés, et quelquefois des mauvais sujets, des libertins mis en correction. Dans ces maisons, on admet les aliénés incurables, et l'on y garde à vie ceux qui ne guérissent point; aussi est-il vrai de dire que nous n'avons point en France d'établissement spécial exclusivement consacré au traitement de l'aliénation mentale.
Peut-être conviendrait-il de faire un petit nombre d'établissements dans chacun desquels on pourrait réunir 150 à 200 aliénés mis en traitement, ces établissements serviraient de modèle, d'école d'instruction et d'objet d'émulation pour les autres maisons.
(1) Il en est de même des établissements d'aliénés du nord de l'Europe, comparés à ceux des Etats méridionaux.
(2) Depuis 1818, les qdrainistpalions locales ont fondé des maisons d'aliénés dans plusieurs villes, telles que Saint-Vincent, Rouen, le Mans, la Charité-sur-Loire , Strasbourg, etc., et le rapport fait à la Chambre des députés en 1837 porte le nombre de ces établissements à 34, Sur ce dernier nombre sont comprises des maisons où l'on admet avec les aliénés d'autres individus, comme dans le bel établissement du Bon-Saus eur,de Caen, qui, avec les aliénés, réunit à une école pour les sourds-muets, une maij^on d'éducation et un nombreux couvent de religieuses.
EN FRANCE
On ne serait admis dans ces établissements qu'à des conditions particulières, comme cela se pratique î» Bedlam (Londres).
1» L'aliéné, pour être admis, ne devrait point avoir été traité ailleurs.
2° Sa maladie ne devrait dater que d'un an au plus.
S° Nul ne devrait être atteint de maladie contagieuse ou syphilitique.
4° Aussitôt qu'il serait reconnu incurable, il serait renvoyé.
S° Il ne pourrait rester plus de deux ans dans l'hôpital ou l'asile. Je dis deux ans, l'expérience m'ayant prouvé qu'il guérit presque autant d'aliénés dans le cours de la seconde année depuis l'invasion de la maladie, que dans la première.
Il n'est point de mon objet de faire connaître les défauts, les vices même que présentent ces huit établissements spéciaux, tant dans leurs constructions, leur distribution, que leur régime intérieur. Tels qu'ils sont, ils sont préférables aux autres maisons dont je vais parler. Je ne peux me défendre d'éveiller la surveillance de l'administration sur les habitations des aliénés furieux qui sont logés dans des souterrains à Mareville et à Armentières.
Dans tous les hospices ou hôpitaux, on a abandonné aux aliénés des bâtiments vieux, délabrés, humides, mal distribués, et nullement construits pour leur destination, excepté quelques loges, quelques cachots bâtis exprès, les furieux habitent ces quartiers séparés ; les aliénés tranquilles , les imbéciles, dits incurables, sont confondus avec les indigents, les pauvres, Dans un petit nombre d'hospices où l'on renferme des prisonniers dans le quartier appelé quartier de force, ces infortunés habitent avec les prisonniers et sont soumis au même régime.
Les aliénés sont admis dans les hospices dits hôpitaux généraux dans lesquels on reçoit les vieillards , les infirmes , les galeux, les vénériens, les enfants, et même les femmes de mauvaise vie et les criminels, dans les trente-trois villes suivantes :
Âix.
Limoges.
Poitiers.
Alby.
Lyon.
Reims.
Angers.
Mâcon.
Rouen.
Arles.
Martigues.
Saintes.
Blois.
Montpellier.
Saumur.
Cambrai.
Moulins.
Sedan.
Clermont.
Nantes.
Strasbourg.
Dijon.
Nismes.
Saint-Servan.
Le Havre.
Orléans.
Si-Nicolas, près Nancy.
Le Mans.
Paris.
Toulouse.
Lille.
Pau.
Tours.
A la Salpôtrière et à Bicêlre, le quartier des aliénés est en quelque sorte indépendant du reste de la maison. Les aliénés y ont un régime particulier avec des serviteurs et un médecin spécial. Ce sont des hôpitaux dans des hospices.
Dans les villes où l'on avait établi des dépôts de mendicité, on se proposait de bâtir, et l'on a même bâti un quartier pour les aliénés dans l'intérieur de ces dépôts; ces quartiers ne devaient recevoir que des aliénés furieux; et
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
ils avaient déjà pris dans quelques dépôts le nom de quartier de force. Les aliénés sont dans les dépôts de mendicité dans les villes de
Auxerre. Châlons. Mousson.
Alencon. Charité-sur-Loire. Dôle.
Amiens. Laon. Troyes.
Besançon. Montpellier. Tournus.
Dans ces dépôts de mendicité, les aliénés furieux sont laissés continuellement dans leurs cellules ; les autres , confondus avec les mendiants et les vagabonds, sont privés des soins particuliers que leur état exige.
Enûn on n'a pas rougi de mettre des aliénés dans les prisons :
Au fort du Ha, à Bordeaux.
A la maison de force, à Rennes.
Au quartier de force, à l'hôpital général de Toulouse. Au Bicélre de Poitiers, de Caen, d'Amiens, etc. A la maison d'arrêt pour la garde nationale. Au Château, à Angers.
A Saint- Venant (petite place forte), les aliénés sont dans des bâtiments qui servent de prison et d'hôpital militaire.
Au reste, il est peu de prisons dans lesquelles l'on ne rencontre des aliénés furieux ; ces infortunés sont enchaînés dans les cachots à côté des criminels. Quelle monstrueuse association ! les aliénés tranquilles sont plus maltraités que les malfaiteurs; ceux-ci peuvent travailler, et du produit de leur travail ils améliorent la nourriture que leur accorde l'État. Les aliénés sont privés de cette ressource !
A combien d'injures, de mauvais traitements, de privations, ne sont point exposés ces aliénés de la part des malfaiteurs qui se font un jeu de leur état? Quelle humiliation pour l'homme malade, s'il a quelques instants lucides, de se voir confondu avec des criminels ? et s'il était possible qu'un aliéné pût guérir malgré tant d'abandon, tant de privations, tant d'injurieux traitements, quel sentiment affreux n'éprouverait-il point au réveil de sa raison, et dans ce sentiment quel obstacle invincible à une guérison durable (1) !
Les aliénés, ainsi confondus dans un même établissement avec les indigents , les infirmes , les vagabonds et surtout les prisonniers , sont mal sous tous les rapports. C'est ce que vont nous prouver les détails suivants :
1° Les maisons ou les portions de maisons qui sont destinées à ces malades ne sont pas distribuées ni disposées d'après leurs besoins. Presque partout, excepté à la Salpêtrière et à Bicétre , les aliénés occupent les bâtiments les plus retirés, les plus vieux, les plus humides, les plus malsains. Dans les dépôts de mendicité et dans quelques hospices , les constructions nouvelle-
(1) On envoyait et l'on envoie les aliénés dans la prison parce qu'on ne sait où les placer ; et que ne sachant comment payer, on a recours aux fonds des prisons. L'on ne croit pas violer la loi en détenant les aliénés, tandis qu'on craint de la violer, en les envoyant dans les hospices avant leur interdiction.
EN FRANCE
ment faites sont très-mal entendues, et dans quelques-unes, la cour qui sépare les loges du mur de clôture n'a pas une toise de largeur.
2" Les habitations particulières, les cellules appelées loges, cachots, cages, cachetots, etc., sont partout épouvantables, sans air, sans lumière, humides, étroites, pavées à la manière des rues, souvent plus basses que le sol, et quelquefois dans des souterrains. Ordinairement ces habitations n'ont pour ouverture que la porte et un petit trou carré établi contre la porte ; quelquefois il n'y a d'autre ouverture que la porte. L'air ne s'y renouvelle point, en y entrant on est suffoqué par l'odeur infecte qui s'en exhale. Il y a des cellules qui ressemblent à des cages, d'autres sont en bois, exposées à toutes les intempéries. Dans mon travail sur les maisons d'aliénés, je donnerai la description de ces diverses habitations, qui semblent avoir été construites pour avilir l'homme et le priver des premiers éléments nécessaires à la conservation de la vie.
3° Les lits manquent souvent ou sont des bâtis en pierre élevés de 18 pouces au-dessus du sol; ainsi des malheureux tourmentés par l'insomnie n'ont quelquefois que le pavé pour reposer leurs membres , et de la paille pour matelas, pour oreiller et pour couverture.
4° Presque partout les aliénés indigents, et souvent ceux qui payent pension , sont nus ou couverts de haillons ; on leur abandonne les débris des vêtements des pauvres, des inGrmes, des prisonniers qui habitent avec eux dans le même établissement. C'est toujours, dit-on, assez bon pour des fous. Un grand nombre d'entre eux n'ont que de la paille pour se garantir de l'humidité du sol et de la froidure de l'air; elle n'est jamais renouvelée assez souvent ; quelquefois ils en sont privés. J'ai vu un malheureux imbécile tout nu et sans paille, couché sur le pavé. Exprimant mon étonnement d'un pareil abandon, le concierge me répondit que l'administration ne lui passait, pour chaque individu, qu'une botte de paille tous les quinze jours. Je fis remarquer à ce barbare que le chien qui veillait à la porte des aliénés était logé plus sainement, qu'il avait de la paille fraîche et en abondance; cette remarque me valut un sourire de pitié. Et j'étais dans une des grandes villes de France (1) !
5° Le régime, les aliments, loin d'être appropriés à l'état de ces malades, leur sont contraires; lorsqu'on leur donne autre chose que du pain noir, les aliments qu'on leur sert ne leur conviennent pas. On leur distribue généralement des légumes secs, mal cuits, et du fromage. C'est un régal pour les aliénés de Tours lorsque la religieuse qui les dirige peut se procurer, une fois la semaine, les intestins des animaux qui ont servi à faire la soupe et le bouillon des indigents de l'hôpital. Dans les quartiers de force, dans les prisons, les aliénés n'ont que du pain et de l'eau, de l'eau lorsqu'il plaît au concierge ou au guichetier de leur en donner. Comment se fait cette distribution? ordinairement on la fait une fois par jour. Dans une ville, l'on donne tous les deux jours, aux aliénés comme aux prisonniers, un pain de trois livres *
(1) Le lecteur ne perd pas de vue la date de ce mémoire : que d'heureuses réformes ont eu lieu depuis! Je les indiquerai dans le mémoire suivant.
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
avec un pot d'eau. Quel régime pour des malades qu'une chaleur interne dessèche, que la soif dévore, que la constipation tourmente !
6" Dans aucune maison il n'y a assez d'espace pour que les aliénés puissent se livrer à l'exercice qui leur est si nécessaire; ils n'ont souvent pour se promener que des escaliers ou des corridors étroits et obscurs; souvent il n'y a qu'une cour pour tous les aliénés du même sexe ; les furieux sont toujours renfermes; on rencontre quelquefois des chaînes suspendues aux murailles qui forment la cour ; on y enchaîne les aliénés sur une pierre, c'est ce qu'on appelle faire prendre l'air à ces malheureux. Lorsqu'il y a des salles de réunion, des chauffoirs, ces salles sont basses, étroites, noires, et plus propres à inspirer la tristesse que la distraction.
7° Les aliénés ne sont pas servis, ou le sont très-mal. Ils n'ont de serviteurs presque nulle part; lorsqu'ils en ont, leur nombre est insuffisant; ils sont livrés à des geôliers, à des guichetiers durs, barbares et ignorants. Cet abandon est d'autant plus déplorable que ces infortunés n'ont pas l'intelligence nécessaire pour réclamer les soins que l'humanité accorde partout à l'homme malade. Sont-ils soignés? quels soins, grand Dieu! Que peut-on exiger d'un geôlier, d'un concierge qui a trente, cinquante, soixante individus à diriger? Quel sentiment de bienveillance peut-on espérer d'hommes grossiers, qui ne voient dans un aliéné qu'un être malfaisant, dangereux et nuisible? Ils ne connaissent, pour les conduire, pour les conteni-r, pour les ramener au calme, que les injures, les menaces, la terreur, les coups et les chaînes.
8" Les chaînes sont mises en usage presque partout : 1° parce que les bâtiments sont mal distribués ; 2° parce que les serviteurs ne sont pas assez nombreux; 3" parce qu'on ne connaît point d'autres moyens; -4" parce que l'usage du gilet de force est dispendieux. J'ai envoyé des gilets pour servir de modèle dans plusieurs villes ; on ne s'en sert point par économie ; il est certain que les chaînes coûtent moins d'entretien : c'est ce qui faisait dire au docteur Monro (enquête du parlement d'Angleterre) que les chaînes étaient préférables pour les pauvres. L'abus des chaînes est révoltant. On met des colliers de fer, des ceintures de fer, des fers aux pieds et aux mains. Dans une des grandes villes que je craindrais de nommer, les furieux sont contenus avec un collier de fer attaché à une chaîne longue d'un pied et demi, laquelle est scellée au milieu du plancher inférieur, et l'on m'a assuré que ce moyen était le plus sûr pour calmer la fureur. A Toulouse, dans une salle d'environ vingt lits, qui est sous les toits, on a suspendu aux murailles et au-dessus de chaque lit une chaîne qui porte une ceinture de fer; les aliénés, en montant dans leur lit, secouent ces chaînes qui vont les accabler pendant la nuit. Dans quelques maisons on distribue des nerfs de bœuf aux garçons de service ; le trousseau de clefs est dans leurs mains un instrument de correction. Une bonne administration ferait supprimer les chaînes partout, comme elles le sont depuis longtemps dans les établissements de Paris, et la France donne au monde civilisé l'exemple de plus de deux mille aliénés de tout Age, de tout sexe, de tout état, de tout caractère, dirigés, contenus et traités avec égard et bienveillance, sans coups et sans chaînes.
9" Les médecins ont fait de vaines réclamations dans toutes les villes;
EN FRANCE
privés des premiers moyens de traitement, ils sont décourages, ne visitent les aliénés que lorsqu'il survient des maladies graves. Rarement les visite-t-on en vue de les guérir de leur folie, et il est quelques maisons où les serviteurs ^)rdonnent les bains de surprise, la réclusion, etc. A Toulouse, de temps immémorial, les médecins de VHôtel-Dieti visitaient tous les mois les indigents de l'Hôpital général ; jamais ils n'allaient dans le quartier de force où les fous étaient enchaînés.
10° Les administrateurs, trompés par les préjugés si funestes au bien-être des insensés, effrayés par leur agitation , par leurs cris, et surtout par les craintes que les serviteurs intéressés ont soin d'inspirer , ne visitent que rarement les aliénés. La plupart des administrateurs, si charitables , si zélés pour les autres malades , regardent les fous comme atteints d'une maladie incurable, comme des êtres malfaisants pour lesquels ils croient avoir tout fait lorsqu'ils les ont mis hors d'état de nuire et qu'ils leur ont fait distribuer du pain et de l'eau pour les empêcher de mourir de faim.
Tant que les aliénés seront logés , soignés et traités comme ils le sont aujourd'hui dans les hospices, dans les dépôts de mendicité , dans les prisons , on ne peut espérer pour eux, ni un meilleur régime, ni plus de soins, ni plus d'égards, ni plus de bienveillance, ni une plus utile assistance de la part des médecins et des administrateurs.
Comment restituer à ces infortunés la part des soins qui leur sont dus par la charité publique? Comment satisfaire aux réclamations des administrations locales qui se plaignent de l'état d'abandon dans lequel gémissent les aliénés, et qui sollicitent les moyens d'améliorer leur sort? Comment répondre aux vœux du gouvernement?
Tout le monde est convaincu de l'inconvenance du séjour des aliénés dans les prisons et dans les maisons de force, tout le monde sent la nécessite de les retirer de ces demeures du crime et de l'immoralité. Mais les opinions sont incertaines entre deux projets à adopter : laissera-t-on les aliénés dans les hospices, dans les dépôts de mendicité, en agrandissant, en améliorant les bâtiments qui leur sont consacrés? ou bien construira-t-on des hôpitaux spéciaux pour eux?
Ce qui précède me laisse peu de chose à dire contre le premier projet. En conservant les aliénés dans les hospices , dans les dépôts , on espère se servir de ce qui est déjà fait et utiliser d'anciens bâtiments qu'on accommodera pour leur usage : ce qui est déjà fait est mauvais, et les anciens bâtiments nuiront à ceux qu'on projette; les uns et les autres manqueront de symétrie, de subdivisions nécessaires. Ils seront mal distribués, parce qu'il faudra les coordonner avec le reste des bâtiments déjà existants.
Les aliénés seront soumis au régime de l'hospice ou du dépôt de mendicité; si on leur assigne un régime et un service particulier, il n'y aura plus d'ensemble ni d'unité dans l'établissement ; les deux services en souffriront. On n'aura pour les aliénés que de mauvais infirmiers ; car les meilleurs serviteurs préféreront le service plus facile, moins pénible, moins dangereux du reste de l'hospice ou du dépôt. Le service de santé sera fait avec moins de zèle; car le médecin de l'hospice ou du dépôt aura trop à faire; il négligera 2 19
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
les aliénés dont le traitement offre moins de chance de guérison que celui des individus atteints de maladies aiguës. La portion de l'établissement destinée aux aliénés deviendra un épouvantail ; elle servira de prison, de lieu de punition pour les habitants du reste de la maison , ce qui exercera une influence funeste h la guérison des aliénés qui seraient dans des conditions de curabililc. Les familles qui peuvent payer une pension placeront leurs parents avec plus de répugnance dans ces maisons, ce qui privera ces maisons d'une ressource importante. Les directeurs, les administrateurs, repoussés par les dégoûts et les dangers , porteront à ces infortunés moius d'intérêt qu'aux autres habitants. La division des aliénés n'attirera qu'une portion de la surveillance , n'obtiendra qu'une portion de zèle; tandis qu'il faut, pour une maison d'aliénés , la surveillance et le zèle tout entier d'hommes très-actifs.
Donc, en consacrant ainsi pour les aliénés des sections particulières dans les établissements de charité , il en résultera des inconvénients si graves que les vues bienfaisantes des administrations locales et du gouvernement en faveur de ces malheureux ne seront point remplies, les espérances des familles seront déçues.
D'oii résulte la nécessité de créer des hôpitaux spéciaux. Et comment la France n'aurait-elle point des hôpitaux spéciaux pour l'aliénation mentale , elle qui possède dans les grandes villes des hôpitaux spéciaux pour les maladies des enfants , pour la gale , pour la maladie vénérienne, etc. ?
La nécessité de ces hôpitaux étant bien démontrée , il est deux autres questions à résoudre. Fondera-t-on des hôpitaux pour les aliénés curables et pour les incurables? Etablira-t-on un hôpital dans chaque département, ou bien n'y aura-t-il qu'un hôpital pour plusieurs départements? J'ai déjà répondu à la première question , page 136. L'établissement d'un hôpital dans chaque département peut offrir quelques avantages ; mais ces avantages ne peuvent prévaloir , mis en comparaison avec ceux que présente la formation d'un petit nombre d'hôpitaux.
1° La dépense sera énorme si l'on crée un hôpital par département; il faudra de grands frais pour acquérir le terrain , pour construire un aussi grand nombre d'édifices. Et qu'on n'espère point faire usage d'anciens bâtiments pour les adapter au service des aliénés; on manquerait le but qu'on se propose ; c'est pour avoir voulu utiliser les constructions qui existaient à Charenton du temps des Frères de la Charité , que , malgré beaucoup de dépenses , on n'a fait de Charenton qu'un mauvais établissement , dont on ne pourra jamais rien faire de bon, à moins qu'on ne reconstruise h neuf ; la même chose est arrivée à Mareville , etc.
En créant un hôpital par département , chaque hôpital devra être bâti pour un petit nombre d'aliénés . par exemple , pour trente , quarante , soixante , comme on veut le faire à Poitiers, comme le projette pour AIbi le préfet du Tarn. Or, comment établir les divisions nécessaires dans un hôpital de trente ou soixante aliénés? Il faut un quartier pour les hommes et un quartier pour les femmes ; chacun de ces quartiers est un véritable hôpital destiné h quinze ou trente individus; dans chaque quartier, il faudra des subdivisions pour les furieux en traitement , pour les furieux incurables . pour les mélanco-
EN FRAWCE.
tiques calmes, pour les mélancoliques agites, pour les déments, pour les convalescents, pour les aliénés qui salissent ; il faudra des promenoirs couverts, des ateliers , des réfectoires, une infirmerie, une salle de bains , etc. Ces subdivisions, indispensables aujourd'hui pour tout hospice d'aliénés bien ordonné , ne pourront se faire dans un asile destiné à un petit nombre d'individus; car il y aurait presque autant de subdivisions que d'habitants. Il faudra pour chacune de ces subdivisions au moins un serviteur; il y aura donc presque autant de serviteurs que de malades. Si l'on n'adopte pas la subdivision des bâtiments, on retombera dans le système actuel; on se contentera de séparer les furieux, et d'entasser pêle-méle les autres aliénés , système contre lequel réclame hautement la raison et l'expérience de tous les pays où les aliénés ont excité quelques sentiments d'intérêt et de pitié.
2° En laissant les aliénés dans leur déparlement , ils resteront toujours victimes des préjugés qui, dans beaucoup de provinces, font regarder ces malades comme incurables. Il existe presque partout l'opinion malheureuse, que les fous ne peuvent être contenus que par de sévères traitements ; il existe, dans la plupart des maisons où sont reçus les aliénés, des dénominations humiliantes, de vieilles habitudes, d'anciens usages qui leur sont funestes et que la routine et les préventions perpétueront. Il importe de soustraire ces malades à ces influences locales. Je voudrais qu'on donnât à ces établissements un nom spécifique qui n'offrit à l'esprit aucune idée pénible ; je voudrais qu'on les nommât asile ^ ou qu'on leur imposât un nom propre. Les habitations particulières ne s'appelleraient plus des loges, des cages, des cachots, mais bien des cellules, etc. Ceux qui savent combien les mots ont d'influence sur l'esprit des hommes, ne seront point étonnés que j'attache de l'importance à cette indication.
8" En multipliant les asiles, on les privera de cet intérêt qui s'attache aux grands établissements ; en leur donnant un caractère de grandeur , on en fera des monuments pour les départements on ils seront construits; ils inspireront plus de confiance, ils attireront un plus grand nombre de pensionnaires.
4° Espère-t-on trouver dans chaque département des hommes assez instruits et en même temps assez dévoués pour se sacrifier aux soins, à la surveillance qu'exige un pareil établissement? Qu'on ne s'y trompe point, il est peu d'hommes capables qui veuillent vivre avec des aliénés ; il est peu de médecins qui consentent à passer leur vie dans de pareils asiles , à moins que, par leur importance, ils n'offrent un aliment à l'amour-propre et à l'instruction.
6° Les médecins recommandables ne manquent point à notre patrie ; mais tous peuvent-ils être à la tête des maisons de fous? Il faut une trempe cl'esprit particulière pour cultiver avec fruit cette branche de l'art de guérir; il faut avoir beaucoup de temps à sa disposition , et faire , en quelque sorte, abnégation de soi-même. Un médecin qui jouit d'une grande réputation, qui par conséquent a une pratique nombreuse, se chargera-t-il d'un petit hôpital qui prendra tout son temps, qui lui fera courir des dangers, et qui ne lui offrira que peu de chances de succès? En effet, celui qui veut être utile aux
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
aliénés doit les visiter plusieurs fois le jour, et même pendant la nuit ; il ne doit pas se contenter d'une visite faite le matin, comme cela se pratique dans les hôpitaux ordinaires. Quelles espérances de guérison soutiendront son courage? Chargé d'un hôpital de trente à soixante aliénés, dix à peine offriront quelques chances de guérison; sur ces dix, il en guérira cinq, en supposant même les succès les plus favorables. Au reste, ce petit nombre de guérisons ne doit point décourager lorsqu'on songe que, dans les asiles départementaux , la masse ne sera formée que d'individus incurables, et que le médecin ne devra compter que sur très-peu de cas favorables.
Si l'on multiplie les asiles , ils seront dédaignés par les serviteurs , par les malades, par leurs parents, par les médecins, par les hommes capables de les administrer.
En formant de grands établissements , en les plaçant et les distribuant convenablement, on obtiendra des résultats utiles pour ceux qui seront reçus ; économiques pour l'administration. Les gens riches seront dans les premiers temps envoyés au loin pour les soustraire aux regards de leurs concitoyens ; mais les personnes d'une fortune médiocre, les incurables riches seront placés dans ces asiles dont les dépenses seront bientôt couvertes par le prix des pensions : c'est ce qui arrivait autrefois , particulièrement dans le nord de la France, aux maisons d'aliénés d'Armenlières , de Saint-Vincent, de Lille, de Mareville, de Saint-Maurice, etc. C'est ce qui arrive aujourd'hui à Avignon , àSaint-Mein, à Charenlonet à la maison des fous de Bordeaux. Ces établissements se suffisent à eux-mêmes.
Cette circonscription des maisons d'aliénés ne sera point une nouveauté : avant la paix de 181-4, Mareville recevait les aliénés de vingt-trois départements j Armentières et Lille reçoivent les aliénés des départements de la Somme, du Pas-de-Calais et du Nord. Les trois établissements de Paris reçoivent des aliénés de tous les points de la France; Bordeaux, Lyon et Avignon admettent les fous de plusieurs départements circonvoisins. Les administrateurs et les parents des aliénés se louent des soins donnés à leurs malades dans ces hôpitaux spéciaux quoique éloignés, bien plus que de la manière dont ces mêmes malades sont traités et soignés dans les dépôts et dans les hospices de leur département. En effet , les établissements de Paris , de Lille, de Nancy, d'Avignon, etc., qui reçoivent des aliénés de plusieurs départements , ne sont-ils pas mieux tenus que les portions d'hospices , que les maisons de force, que les prisons de Caen, de Toulouse, de Nantes , de Limoges, de Dijon, d'Orléans , de Rouen , etc.? L'intérêt du département où sont les hôpitaux spéciaux doit porter l'administration locale à les mieux surveiller, afin d'attirer la conOance.
De tout ce qui précède, on doit conclure qu'il faut des asiles spéciaux pour les aliénés, et qu'il est préférable d'en avoir un petit nombre que d'établir une maison dans chaque département.
Le plan d'un hospice d'aliénés n'est point une chose indifférente et qu'on doive abandonner aux seuls architectes ; le but d'un hôpital ordinaire est de rendre plus faciles et plus économiques les soins donnés aux indigents malades. Un hôpital d'aliénés est uninslrument de guérison. Depuis plus de dix ans, je
m FRANCE.
réfléchis sur cet objet; j'ai visilé tous les hôpitaux de France; je me suis procuré les plans de plusieurs hôpitaux étrangers ; j'ai fait des observations pratiques dans mon propre établissement et dans l'hospice de la Salpétrière : j'ai lieu de croire que les avantages et les inconvénients des établissements d'aliénés n'ont point échappé à mon attention. Voici le résultat de mes réflexions à cet égard.
Les asiles doivent être bâtis hors des villes ; il y aura économie et pour les frais des premiers établissements et pour leur entrelien, les objets de consommation n'ayant pas d'octroi à payer. On fera choix d'un grand terrain exposé au levant, un peu élevé, dont le sol soit à l'abri de l'humidité, et néanmoins pourvu d'eau vive et abondante.
Les constructions présenteront un bâtiment central pour les services généraux, pour le logement des ofllciers ; ce bâtiment aura un premier étage. Sur les deux côtés de ce bâtiment central, et perpendiculairement à ses lignes, seront construites des masses isolées pour loger les aliénés , les hommes à droite, les femmes à gauche ; ces masses isolées seront assez nombreuses pour classer tous les malades d'après le caractère et la période de leur maladie ; ces masses seront quadrilatères ayant intérieurement une cour entourée d'une galerie sur laquelle s'ouvriront les portes et les croisées des chambres ; les chambres requerront les deux côtés parallèles du carré ; le troisième côté sera disposé pour des salles de réunion, pour un réfectoire ; le quatrième côté sera fermé par une grille qui permettra la vue sur de grands jardins ou sur la campagne, la cour sera plantée, avec une fontaine au milieu. Dans nos climats tempérés, la galerie sur laquelle s'ouvriront les portes sera à jour, et liera toutes ces petites masses entre elles, et avec le bâtiment central ; la galerie régnera derrière les cellules, sera fermée, et à l'une de ses extrémités on ménagera une petite pièce pour un poêle, lequel, à l'aide de tuyaux de chaleur, échauffera la galerie et les cellules. A la cheminée du poêle, on adossera la cheminée des lieux d'aisances, qui, parce moyen, seront délivrés de toute mauvaise odeur. Au centre de tous ces bâtiments disposés parallèlement entre eux, s'élèveront des bâtiments isolés aussi; ces derniers serviront d'ateliers, de salles de bains, de douches, d'appareils de vapeur, d'inOrmerie, etc. L'ensemble de ces J3âtimenls doit présenter des logements séparés pou r les aliénés furieux, pour les maniaques qui ne sont point méchants, pour les mélancoliques tranquilles , pour les monomaniaques qui sont ordinairement bruyants , pour les aliénés en démence , pour ceux qui sont habituellement sales, pour les fous cpileptiques, pour ceux qui ont des maladies incidentes; enfin, pour les convalescents; l'habitation de ces derniers devra être disposée de manière qu'ils ne puissent ni voir ni entendre les autres malades, tandis qu'eux-mêmes seront à porté du bâtiment central. M. Lebas, architecte, a fait un plan d'après les données que je viens d'indiquer. Ce plan est gravé (1).
(1) J'en ni donne un grand nombre d'exemplaires. Le docteur Loewcnhayn l'a publicdans son ouvrage intitulé : Considérations sur lo traitement dos aliénés , Saint-Pétersbourg, I8Ô.3, in-8", avec 2 pl. J'ai aussi offert plusieurs exemplaires de ce plan, en 1818, au conseil général des hôpitaux de Paris. Ce système de construction à rez-de-chaussée, î» carrés ou
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
Les habitations particulières ne devront pas être faites toutes de la même manière, et Tuniformitc est un des principaux vices de tous les asiles actuellement existants en France et ailleurs. Les habitations destinées aux furieux doivent être plus solidement construites, et offrir des moyens de sûreté inutiles et même nuisibles dans le reste de l'établissement. Il est des aliénés qui salissent; le sol des cellules qu'ils doivent habiter sera dallé en pierre, et incliné vers la porte. Celte disposition est superflue dans tous les autres logements, qui devront être planchéiés. Le quartier des convalescents ne doit différer en rien d'une maison ordinaire.
Les constructions destinées aux aliénés seront toutes au rez-de-chaussée; cette disposition me paraît être de la plus grande importance, elle n'est point arbitraire : je dois avouer qu'elle est contraire à presque tout ce qui existe jusqu'ici. Partout les furieux sont au rez-de-chaussée, même dans des demisouterrains, particulièrement en Angleterre , à Armentières, à Mareville, et dans les villes de France où il existe des cachots au-dessous du sol ; les autres aliénés habitent des étages supérieurs. En opposition avec tout ce qui a été fait, je dois rendre compte de mes motifs et répondre aux objections qui m'ont été adressées.
Les établissements dans lesquels les aliénés sont logés au premier, au second, au troisième étage, offrent de nombreux et de graves inconvénients : 1" Il faut griller les croisées de tous les quartiers pour prévenir les évasions et les suicides ; il faut entourer de grilles les escaliers , comme on a été contraint de le faire dans le bâtiment neuf de Bicêtre , dit bâtiment du conseil; a moins que les marches de l'escalier soient fixées à deux murs de soutènement. Le premier étage du bâtiment neuf d'Avignon est éclairé par une galerie à jour : on a été forcé de fermer la galerie avec une forte grille en fer (1).
2° Le lavage indispensable et fréquent des cellules , des corridors , abime les planchers ; la crainte de les pourrir empêche d'avoir dans les étages des fontaines, à portée de chaque malade. Les lieux d'aisances sont une occasion de dégradation des bâtiments et de malpropreté ; leur odeur infecte les corridors, de grands frais ne suffisent pas toujours pour s'en préserver.
3° Les aliénés sont renfermés dans leurs cellules, ou tout au moins dans leur galerie, parce qu'on craint qu'ils ne se précipitent, ou qu'ils se laissent tomber dans les escaliers. Veulent-ils sortir des corridors, il faut en obtenir la permission, qui dépend du caprice des gardiens. Cette dépendance répugne à beaucoup; ces malades préfèrent rester dans leurs cellules, et même dans leur lit.
A° Le service est plus pénible, la surveillance presque nulle , celle que les serviteurs exercent est plus minutieuse, plus Iracassière, plus lyrannique ; celle des chefs est impossible.
pavillons isolés, avec cours et galeries intérieures, a été adopté, sauf quelques légères modifications, depuis 1820, pour Bicêtre, Rouen, Montpellier, le Mans, Nantes, Marseille, etc.
(1) Depuis quelques années l'escalier de centre et la galerie d'Avignon ont disparu.
EN FRANCE
Les asiles dont les bâtiments sont construits au rez-de-chaussée présentent des avantages sans nombre.
1° Il n'est pas nécessaire de barres de fer aux croisées , aux escaliers ; les chambres d'habitation peuvent rester ouvertes ; les aliénés sont moins casaniers, pouvant sortir h volonté, étant sollicités par leurs compagnons qui vont, qui viennent, qui jouent sous leurs croisées. L'un d'eux est-il pris d'un paroxysme, il sort librement de sa cellule, va au grand air, s'abandonne à toute son agitation; il est bientôt calme ; il serait devenu furieux s'il n'avait pu quitter sa cellule ou son corridor, parce qu'il y fût resté exposé aux causes de son agitation exaltée par la contrariété. Les croisées étant basses, les gens de service pouvant les atteindre facilement, les ouvrir et les fermer lorsqu'il convient, en se promenant ils peuvent voir ce qui se passe dans les chambres. Les croisées placées en face des portes favorisent le renouvellement de l'air ; si un furieux se barricade, en feignant d'entrer par la croisée, on attire son attention vers ce point, et les serviteurs arrivent à lui par la porte, sans danger pour le malade et pour les serviteurs.
2" Le service est infiniment plus facile , parce qu'il ne faut pas sans cesse monter et descendre des escaliers. Survient-il un accident, une querelle, les les infirmiers peuvent se réunir promptement et opposer un appareil de force considérable qui prévient presque toujours son emploi. L'infirmier d'un corridor est-il attaqué, il n'est pas obligé de se défendre corps à corps. Si un aliéné ne veut point se promener, s'il s'obstine à rester dans sa cellule, sur son lit, s'il se refuse à aller au bain, etc., il ne faut pas le tirailler, le porter au travers des escaliers , au risque de le rendre furieux ou de le blesser.
Les infirmiers se surveillent mieux les uns les autres , ils sont plus facilement surveillés par les chefs de la maison , n'étant pas enfermés dans les galeries , dans les corridors, ovi l'on n'arrive qu'en faisant beaucoup de bruit pour ouvrir les portes.
3° Le médecin peut faire sa visiteplus commodément : il a, pour ainsi dire, sous la main tout son monde. La surveillance des chefs est plus utile , parce qu'elle est plus facile et plus prompte. Peut-on exiger qu'un directeur monte et descende les escaliers plusieurs fois le jour? ses forces physiques se refuseraient à son zèle. Dans un bâtiment au rez-de-chaussée, il peut à tout instant et sans bruit arriver auprès des malades et des serviteurs. Ceux-ci, par la crainte d'être surpris, sont plus assidus, plus exacts et plus complaisants.
■4" Enfin, les asiles bâtis au rez-de-chaussée, composés de plusieurs bâtiments isolés, distribués sur une plus grande superficie, ressemblent h un village dont les rues, les places, les promenades offrent aux aliénés des espaces plus variés , plus étendus pour se livrer à l'exercice si nécessaire à leur état.
On objecte h tant de motifs celui de l'économie. Un grand établissement h plusieurs étages est sans doute moins dispendieux ; mais la véritable économie consiste dans l'emploi judicieux des fonds, et non à priver un établissement des conditions indispensables pour qu'il remplisse sa destination ; l'économie, d'ailleurs , n'est pas si grande qu'on affecte de le dire : en effet , dans la
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS
dépense que doit causer la construction d'un asile, l'achat de quelques arpents de terre de plus ou de moins peut-il compter, surtout si l'asile est bâti hors des villes? Le terrain acheté ne serait pas sans produit ; car le tiers du sol sur lequel on bâtira l'asile sera planté d'arbres, pour l'assainissement de l'air , pour l'agrément des malades , et pour l'augmentation des revenus , une portion peut être mise en culture par les malades eux-mêmes. La construction des bâtiments est moins chère, les fondations sont moins profondes, moins épaisses ; il ne faut point d'escaliers avec tous leurs accessoires ; il n'y a point de lieux d'aisances très-chers à établir dans les divers étages qu'ils dégradent et infectent. Il suffit que le quartier des furieux soit bâti en pierre ; les autres subdivisions sont construites plus légèrement. L'asile étant divisé en plusieurs bâtiments isolés , on peut se contenter d'abord de quelques constructions légères, des pavillons pour les furieux , des bâtiments indispensables pour les services généraux , ajournant les autres constructions au fur et à mesure de l'accroissement de la population.
D'après le nombre des aliénés admis dans les établissements publics spéciaux ou autres , on peut croire que vingt asiles sont suffisants pour tout le royaume : je voudrais les établir auprès des cours royales. Les villes oii siègent ces cours sont considérables , et ordinairement centrales ; elles attirent dans leur sein beaucoup d'individus appartenant aux départements qui ressortent h leur juridiction. Des motifs trop longs à déduire, qui sont l'intérêt civil des aliénés, justifient encore cette disposition.
Chaque asile ainsi établi auprès d'une cour royale, recevra les aliénés des départements qxii ressortiront de la cour; il sera construit pour quatre ou cinq cents individus (1) , ce qui permettra de recevoir dans dix huit asiles quatre mille cinq cents aliénés , qui , avec les deux mille existants dans les établissements de Paris, me paraissent être l'extrême du nombre des aliénés qui peuvent réclamer des asiles. Ce nombre est bien supérieur à celui des aliénés qui aujourd'hui sont dans les maisons spéciales , les hospices , prisons, etc. ; mais ce qui existe est au-dessous des besoins , et l'administration doit s'attendre qu'aussitôt qu'elle aura ouvert des asiles bien dirigés , leur population s'accroîtra rapidement.
L'économie veut que l'on conserve les asiles spéciaux qui existent déjà , quoiqu'ils soient loin d'offrir les meilleures conditions possibles. Ces asiles seront débarrassés de tout individu qui n'est point aliéné ; ils seront soumis aux règlements généraux communs à tous les asiles de France ; il sera arrête pour chacun un plan d'amélioration ou d'agrandissement , d'après les principes adoptés pour les nouveaux asiles, et il sera défendu d'y bâtir, à moins de se conformer rigoureusement à ce plan.
Les trois établissements de Paris suffisent au département de la Seine et au département de Seine-et-Oise. Il en existe huit dans divers départements.
Il ne reste plus qu'à bâtir huit ou dix asiles, et à les distribuer dans les contrées oii il n'en existe point. La première dépense de chacun de ces
(1) Des réflexions ultérieures me font regarder ce nombre comme beaucoup trop considérable : je voudrais le réduire de la moitié.
EN FRANCIÏ.
asiles, peut s'élever à 800,000 francs. Us peuvent être ouverts d'ici à trois ans, et môme beaucoup plus tôt; les fonds nécessaires pour ces constructions peuvent venir de plusieurs sources.
1° L'administration générale peut faire un appel aux citoyens qui voudront fonder un ou plusieurs lits dans les asiles ; les souscripteurs auront droit de nomination pour autant d'aliénés qu'ils auront fondé de lits : ils seront membres nés de l'administration des asiles. 2° Tous les fonds actuellement consacrés à ces malades seront répartis aux asiles. 3° Chacun des départements pour lesquels l'asile sera destiné, fournira des fonds pour son érection. Je suppose que chacun d'eux doive contribuer pour 80,000 fr. ; cette dépense étant répartie dans les trois années employées à construire, il n'en coûtera que 23 à 30,000 francs par an à chaque déparlement. A° Le gouvernement, à titre d'encouragement ne pourrait-il pas accorder une première avance, qui activerait l'exécution de ces projets, et qui lui permettrait plus facilement de les diriger?
Il sera formé pour chaque asile un copseil d'administration, composé des préfets des départements qui concourront à leur érection, des souscripteurs, du procureur général, des plus notables, etc. Le directeur et le médecin de l'asile seront membres du conseil avec voix consultative seulement.
Chaque asile aura un directeur, un médecin, nommés par le ministre, sur la présentation du conseil d'administration. Il aura un économe, un aumônier, un pharmacien, un surveillant et une surveillante, nommés par le conseil, sur la présentation du comité d'administration.
Il sera formé, auprès du ministre de l'intérieur, un comité central avec lequel correspondront les directeurs et les médecins de tous les asiles, placés sous la surveillance immédiate et spéciale du ministre de l'intérieur. Tous les ans, ce comité rendra un compte général administratif et médical, qui sera envoyé aux administrateurs, aux directeurs, aux médecins des asiles.
Il sera fait un règlement général pour toutes les parties du service, dans lequel on prescrira un mode uniforme d'admission pour tous les asiles, en le modifiant, quant au régime , au service intérieur, d'après la connaissance plus positive de chaque localité.
Enfin , on publiera une instruction pour la direction des aliénés dans chaque asile.
Réscmé. — L'état actuel des aliénés réclame hautement une réforme générale.
Il ne convient nullement au bien-être de ces malades, ni aux égards qui leur sont dus, d'être réunis avec d'autres malades, avec des indigents, encore moins avec des prisonniers.
De grands asiles sont préférables , sous tous les rapports , à quatre-vingttrois hôpitaux départementaux.
En conservant et en améliorant les asiles actuels, il n'en resterait que huit à dix nouveaux à bâtir.
Dix asiles, à 500,000 fr. chacun, coûteront cinq millions, tandis que soixante-douze hôpitaux spéciaux , qu'il faut bAlir pour qu'il y en ait un par 2 20
DES ÉTABLISSEMENTS D'ALIÉNÉS EN FRANCE
département, estimés seulement à 180,000 fr. chacun, coûteront dix millions cinq cent mille francs.
Je ne saurais prévoir si les résultats des recherches et des réflexions consignées dans ce mémoire atteindront le but que je me suis proposé ; peut-être n'aurai-je écrit que pour moi. Si je ne puis être utile en espérant l'être, si je n'ai fait qu'un beau réve , ce réve du moins m'a laissé l'espérance. Nul doute qu'il suffit de faire connaître l'état déplorable dans lequel gémissent la plupart des aliénés , pour faire restituer à ces infortunés cette portion de soins et d'intérêt que la charité publique dispense, particulièrement en France , avec tant de muniûcence et de sollicitude, dans tous les établissements ouverts aux malades et aux indigents.
Dans ce qui va suivre se trouvent modifiés plusieurs passages qu'on prendrait pour des erreurs, si on jugeait ce résumé de l'état des aliénés en France d'après les nombreux changements et les améliorations qui ont eu lieu depuis vingt ans. Ce mémoire , au reste, ne fut pas sans quelque utilité plus tard.
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
ZTI
DES MAISOIVS D'ALIÉNÉS (1).
Avant de formuler les principes qui doivent présider à la construction des maisons d'aliéne's, je crois devoir présenter un aperçu de ce qui existait autrefois et de ce qui existe aujourd'hui; j'indiquerai ce qui est mauvais, je signalerai ce qui est bon. On m'accusera de partialité nationale, j'affirme que je n'avance rien que je n'aie vu , ou que je ne puisse justiûer par des documents manuscrits ou imprimés.
Platon admet une folie qui vient des dieux. Les médecins grecs partagèrent cette opinion qui était populaire en Grèce. Hippocrate la combattit ainsi que les pratiques bizarres et superstitieuses de ses contemporains. Platon avait reçu cette croyance des prêtres égyptiens. Aux deux extrémités de l'Egypte, il y avait des temples dédiés à Saturne , où les monomaniaques se rendaient en foule et oii des prêtres secondaient la guérison de ces malades , par tous les moyens que l'hygiène peut suggérer. Ces sages institutions pour la guérison des aliénés flrent la gloire des prêtres d'Egypte. Jamais peutêtre, dit Pinel, on n'a déployé pour un but plus louable toutes les ressources industrieuses des arts, les objets de pompe et de magnificence, les plaisirs des sens, l'ascendant puissant et les prestiges du culte. Les Grecs et les Romains eurent aussi leur cérémonie religieuse pour combattre la folie.
Le sensualisme du paganisme, ayant fait place aux principes sévères et presque mélancoliques du christianisme, les idées religieuses et dominantes des peuples ayant changé, le délire de la plupart des fous changea de caractère. Ces malades ne se montraient plus couronnés de fleurs , se disant inspirés des dieux, prédisant l'avenir; les fous devinrent plus malheureux, ils
(1)Dans le mémoire qui précède, j'ai dil que Je n'avais rien négligé pour connaître les clablisscments d'aliénés de la France; depuis l'époque à laquelle je l'ai publié, c'csl-à-dire depuis 1818, j'ai de nouveau visité ces établissements, j'ai vu ceux de la Belgique et de l'Italie, je me suis procuré le plan, la description et les règlements des établissements principaux consacrés aux aliénés, en Europe et en Amérique. Ces documents ne sauraient trouver place ici; toutefois ce que j'en dirai suffira pour indiquer ce qu'il reste à l'aire en faveur des aliénés, et poser les principes qui doivent présider à la construction des hospices destinés à ces malades. C'est d'après les principes que j'ai posés qu'ont été construits les hospices d'aliénés de Rouen, de Nantes, de Toulouse et de plusieurs autres villes de France et de l'étranger ; on en a fait l'application aux hospices de Bicètre et de la Salpêlrière, et j'ai moi-même fait construire, d'après ces principes, une maison destinée à un petit nombre de malades.
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
étaient frappés de terreur , déchiraient leurs vêlements , s'enfonçaient dans les lieux solitaires, erraient sur les tombeaux, criant qu'ils étaient au pouvoir du démon. On ne regarda plus les aliénés comme les favoris des dieux , on les traita comme victimes du pouvoir des esprits malfaisants , dont les ministres de la religion se chargèrent de les délivrer. Il y eut des lieux consacrés au culte qui acquirent une grande célébrité pour la guérison des possédés. On trouve des traces de ces institutions jusqu'à nos jours. A la fin de cet article on lira avec intérêt des détails sur la singulière colonie des fous , établie de temps immémorial à Gheel en Belgique, oùi l'on se rendait , et oià l'on se rend encore pour obtenir la guérison des insensés , par l'intercession de la sainte Nymphna. En 1207 ou 1209, fut fondé à Paris le couvent pour la rédemption des captifs. Saint Mathurin, patron de ce couvent longtemps avant cette époque, jouissait d'une grande renommée pour la guérison de ces malades. Le docteur Haldat , médecin très-distingué de Nancy , a publié un mémoire sur la guérison des aliénés opérée de tout temps par les curés de la paroisse de Bonnet, village des Vosges. De tout temps on a conduit dans l'église de Castel-Sarrasin , petite ville du Haut-Languedoc, des fous pour y être exorcisés, et guéris par les desservants de cette église. « On sait qu'autrefois à Besançon , la féte du saint-suaire était célèbre par le concours nombreux d'aliénés sous le titre de démonomaniaques , qu'on amenait de très-loin pour être guéris , dans l'idée que le démon ne pouvait manquer d'être chassé du corps des possédés par cette cérémonie religieuse. Une foule immense de spectateurs placés en amphithéâtre autour d'un lieu élevé, quelques prétendus démonomaniaques contenus par des soldats, agités par des mouvements de fureur, avec des contorsions effrayantes , des prêtres en habits de cérémonie procédant gravement aux exorcismes; dans l'intérieur de l'église , et hors de la vue du vulgaire, les accents d'une musique guerrière ; à un signal donné une sorte d'étendard élevé dans les airs sous le nom de saint-suaire , qu'on montrait à trois reprises au bruit du canon de la citadelle, la commotion profonde communiquée au peuple rassemblé qui criait dans un excès d'enthousiasme : viiracle ! miracle ! tel était le spectacle pompeux et solennel qu'on donnait chaque année comme les eflFets d'une présence surnaturelle pour la guérison des démonomaniaques. Il est permis d'écarter tout ce qui peut tenir au merveilleux dans cette ancienne coutume, s'il y a eu quelques guérisons, et de ne voir là que le résultat combiné de plusieurs impressions fortes , propres à produire sur quelques aliénés une révolution profonde , et à faire dissiper les illusions d'une imagination égarée. »
Les documents qui précèdent ne nous disent pas si les fous étaient renfermés ; ils ne nous apprennent pas comment ces malheureux étaient logés , servis et traités. Ce n'est qu'en Orient qu'on trouve les premières notions sur la séquestration des aliénés.
Dans Léon l'Africain , se trouve la nomenclature des divers hôpitaux qui existaient dans la ville de Feez en Afrique pendant le vu" siècle. On lit dans cette nomenclature qu'il existait à Feez un quartier spécial pour les fous qui étaient contenus par des chaînes ; il ne reste point d'autres traces à cet égard ni dans les temps antiques, ni dans les temps modernes, et ce n'est que vers
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
le coramencemenl du xvn» siècle , qu'on s'occupa de ces infortunés d'une manière toute particulière.
On ne sait trop ce que devenaient autrefois les aliénés ; il est vraisemblable qu'il en périssait un très-grand nombre. Les plus furieux étaient renfermés clans les cachots, les autres dans les couvents, dans les donjons , lorsqu'ils n'étaient point brûlés comme sorciers ou comme possédés du démon ; les plus tranquilles erraient librement dans les villes , dans les hameaux , dans les campagnes, abandonnés, comme ils le sont aujourd'hui dans quelques contrées, à la risée , aux injures , à la pitié ou à la vénération ridicule de leurs concitoyens.
Les chaleureuses prédications de saint Vincent de Paule , sur la charité , servirent puissamment la cause de l'humanité ; partout à sa voix entraînante s'ouvrirent des asiles pour l'infortune ; on fonda des hôpitaux généraux pour l'extirpation de la mendicité; les fous étaient vagabonds, on les arrêta; ils troublèrent l'hôpital général, on les retira dans un coin de la maison, et dans chaque hôpital il y eut un quartier pour ces malades; on fit de même dans les dépôts de mendicité créés vers le milieu du dernier siècle, et rétablis en 1808 ; on consacra un local particulier pour les malheureux atteints de folie.
Dans quelques provinces, on abandonna à ces malades d'anciennes maladreries devenues inutiles. En 1600, un prêtre dirigeait la maison des fous de Marseille : les désordres qui s'y commettaient déterminèrent le corps municipal de cette ville à mettre celte maison sous la direction de magistrats nommés pour cet office ; il en fut de même dans plusieurs autres provinces. En 1657 , il y avait quarante-quatre fous .déclarés incurables dans les petites maisons de Paris, retenus dans autant de cellules. Un arrêt du parlement de Paris du 7 septembre 1660 ordonna que l'hôpital générai serait pourvu d'un lieu pour le renfermement des fous et folles qui sont ci-après audit hôpital. Ces malades étaient encore reçus dans les Hôtels-Dieu , d'où , guéris ou non , ils étaient renvoyés. Dans beaucoup de provinces, les aliénés étaient renfermés dans des maisons religieuses, souvent confondus avec des libertins et des mauvais sujets; plusieurs congrégations religieuses tenaient de véritables pensionnats de fous , les frères de la Charité en possédaient plusieurs. Dans le nord de la France, les frères Bonds jouissaient en quelque sorte du privilège exclusif de soigner les fous ; ils envoyaient dans les grandes maisons , auprès des personnes atteintes de folie, des frères pour les surveiller. Ils avaient de grands pensionnats à Lille, Armentières , Mareville près Nancy, à Saint-Venant en Artois. Dans un grand nombre de maisons religieuses disséminées sur tous les points de la France, on recevrait quelques aliénés. Ces malades n'afiluaient point, comme aujourd'hui dans quelques villes , et particulièrement dans la capitale.
Howard, vers 1780, parcourut l'Europe, allant à la recherche de la manière dont étaient logés et traités les prisonniers (1). H donna une grande impulsion aux idées philanthropiques et aux sentiments d'humanité ; Howard avait
(1) Etat dcspmom, des hôpilaux, et des inaisonsdo force , Paris. 1788, 2 vol. in-S",
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
rencontré des aliénés dans presque toutes les prisons, il exprima énergiquement son indijjnation contre une pareille commensalité. Le gouvernement de nos rois, qui ne resta jamais en arrière pour tout ce qui était utilité, seconda ces idées de bienfaisance.
La mauvaise tenue des hôpitaux de Paris , l'état déplorable des aliénés, avaient depuis longtemps fixé l'attention publique. Une noble émulation pour le soulagement de toutes les infirmités humaines s'empara des esprits, il s'établit une sorte de concours pour l'amélioration des hôpitaux, de grands noms figurèrent dans la lice ; un grand nombre de mémoires furent publiés, des commissaires furent envoyés en Angleterre (1). En 1774 , Antoine Petit avait proposé la translation de l'Hôtel-Dieu de Paris , plus tard l'architecte Poyet publia un vaste projet ; l'hôpital Beaujon fut bâti d'après les vues indiquées dans les divers écrits qui parurent à cette époque ; le sort des aliénés ne changea point. Oci continua à ne voir dans ces malades que des forcenés dont il fallait se garer; on les laissa dans des cachots, des cabanons, et même sous des hangars, enchaînés sur la pierre.
Cependant, Louis XVI rendit une ordonnance pour la réforme de l'Hôtel- Dieu et fil publier, en 178S, une instruction sur la manière de gouverner les insensés. Cette instruction avait été rédigée par Colombier. Les établissements nombreux qui existaient h cette époque , n'avaient pour but , dit Colombier, que de rassurer le public contre la fureur des insensés , ces malades étaient renfermés dans des maisons de force, pêle-mêle, les fous tranquilles confondus avec les furieux enchaînés , sans qu'on songeât à administrer à ces malades le moindre remède. Colombier se plaint de ce que les aliénés sont errants , il accuse de cela le manque d'établissements pour placer les fous , le mauvais vouloir des communes qui , dans la crainte de payer des frais, ne se hâtent point de prévenir l'autorité. Il reconnaît cependant que, dans chaque dépôt de mendicité, on se proposait d'établir des quartiers séparés où devaient être admis et traités les insensés. Il est intéressant de connaître oià en étaient alors les idées sur les habitations convenables aux fous. L'instruction rédigée par Colombier se divise en deux parties. La première a pour objet , la nécessité de suivre, pour le logement et les soins à donner aux insensés, un plan différent de ce qui se faisait jusque-là. La seconde traite de la marche générale à suivre dans le traitement.
Ce médecin veut qu'un pareil établissement soit en bon air, pourvu d'eau salubre , de promenoirs plantés d'arbres, qu'il soit divisé en quatre corps de logis afin de pouvoir séparer les différentes classes des fous. Il demande un quartier pour les furieux, un autre pour les tranquilles, un troisième pour les imbéciles et le quatrième pour les convalescents. Chaque quartier aura une
(1) En 1787, Soulavie, qui était allé en Angleterre pour des objets d'histoire naturelle, eu rapporta une broehure ayant pour titre du Traitement des insensés dans l'hôpital do liodlam à Londres. Celte brochure fut traduite par l'abbé Robin , chapelain du roi, et publiée avec des remarques comparatives sur les soins donnés aux insensés de Bieëtre et de la Salpètrière. Ces observations ne sont point favorables aux établissements de Paris, tandis que l'auteur a exagéré la perfection de ceux de Londres. Cet écrit cependant fixa l'allention publique sur nos aliénés, et ne laissa pas de produire aussi quelque bien.
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forme carrée , avec une cour au centre dont les quatre cAlcs seront bàlis à rc/-cle-cliaussce, ayant intérieurement une galerie couverte sur laquelle s'ouvriront les logements. Aux quatre angles de chaque quartier seront des salles de réunion. Le reste sera divisé en cellules de huit pieds carrés, éclairées par une lanterne grillée placée dans la voûte de chaque cellule. Au centre de la cour s'élèvera un bâtiment pour les bains. Sous chaque cellule régnera un conduit pour recevoir les immondices des latrines qu'il doit y avoir dans chaque cellule. En outre, au milieu de chaque face des carrés, on établira des latrines communes. A la porte de chaque cellule on doit sceller un banc en pierre, et dans l'intérieur il doit s'en trouver un autre également en pierre et scellé. Chaque cellule sera meublée d'un lit en bois, scellé dans le mur; la literie se composera d'une paillasse et d'un traversin en paille d'avoine et d'une couverture. On fixera aux lits quelqties anneaux de fer en cas de besoin.
On s'étonne de lire dans cette instruction que la plupart des gens qui gardent les fous après un certain temps deviennent imbéciles et même maniaques, ainsi qu'on peut s'en assurer, dit Colombier, à Bicêtre et à la Salpètrière. Je n'ai observé , depuis iO ans , rien qui confirme cette opinion qui néanmoins a quelque crédit encore dans plusieurs pays, particulièrement en Allemagne.
La boisson habituelle des aliénés, continue l'instruction, sera la décoction d'orge édulcorée avec la réglisse, ou acidulée avec la crème de tartre. Le vin ne sera permis que par exception. L'eau-de-vie jamais. Les fous auront de la viande deux fois par semaine, les autres jours leur nourriture se composera de légumes, tels que carottes, concombres, oseille, chicorée, fèves, lentilles, en observant de ne pas donner deux fois par jour des légumes farineux. Chacun recevra une livre et demie de pain par jour, et ceux qui refuseront les aliments solides, auront droit à une pinte de lait. Ce régime devrait aujourd'hui être adopté dans beaucoup de maisons.
On donnera une chemise blanche tous les huit jours, les hommes et les femmes seront vêtus d'une robe longue fermée par le bas, d'une camisole, d'un pantalon et d'un bonnet d'hommes. Ces vêtements seront en toile, doublés en laine pendant l'hiver. La tète des malades sera rasée, soit pour prévenir la vermine, soit pour que les lotions d'eau froide soient plus efficaces.
Les officiers de santé feront la visite tous les jours, et prescriront à chaque malade le régime et les médicaments. Les heures du coucher, du lever, des bains, des repas, seront fixées par un règlement. Pendant l'hiver les salles de réunion seront chauffées. J'ai insisté sur cette instruction, publiée en 178S, parce qu'elle est l'expression de ce qu'on avait imaginé de mieux à cette époque, en faveur des malades aliénés.
Malgré tant de recherches, tant de travaux, tant de dissensions et tant de projets, le sort des aliénés ne changea pas.
En 1786, Tenon dit que les seuls hôpitaux les plus proches de la capitale où l'on traitùt les maniaques étaient Lyon et Rouen. Au grand Hôtel-Dieu de Lyon, on s'était ménagé trente-huit chambres où l'on recevait les fous pendant leur traitement, après quoi ils étaient renvoyés, A l'hôpital général de
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Rouen , on s'était procuré quatre-vingt-cinq loges , Irenle-cinq pour les hommes et cinquante pour les femmes.
A Paris, les riches et les pauvres étaient traités à l'Hôtel-Dieu, dans deux salles situées au premier étage, une salle pour les hommes, une pour les femmes : on y plaçait même les hydrophobes.
« Comment a-t-on pu espérer, s'écrie Tenon , qu'on pourrait traiter des aliénés dans des lits où l'on couche trois a quatre furieux qui se pressent, s'agitent, se battent, qu'on garrotte, qu'on contrarie, dans des salles infiniment resserrées, à quatre rangs de lits, où, par un malheur inconcevable, on rencontre une cheminée qui ne s'éteint jamais, un fourneau pour chauffer les bains, etc. ? (1) »
Le traitement de l'Hôtel-Dieu consistait en saignées copieuses, douches, bains froids ; quelquefois aussi on employait l'ellébore , les purgatifs , les antispasmodiques : après un ou deux mois, ces malheureux étaient rendus à leurs familles, ou distribués dans quatre maisons publiques et dans dix-huit maisons particulières dans les proportions suivantes :
Hôtel-Dieu 74
Salpêtrière 800
Bicêlre 230
Cliarenton 78
Petites-Maisons 44
Dix-huit maisons particulières 283
Total 1009
Ainsi, il n'existait, à proprement parler, à Paris, aucun établissement pour le traitement des aliénés, lorsque Tenon, ce respectable ami des pauvres, proposait de retirer les fous de l'Hôlel-Dieu , et de disposer dans l'hôpital projeté un pavillon pour deux cents aliénés, savoir : quatre-vingts lits pour les hommes, cent vingt pour les femmes. Tenon était loin d'avoir atteint le but qu'on doit se proposer lorsqu'on veut loger, contenir, diriger, soigner et traiter des aliénés. Car il proposait un long corridor avec des loges et des chaînes à chaque côté. Cependant Tenon avait visité les plus beaux et les plus renommés hospices de Londres et de l'Angleterre, mais depuis lors, nous avôns dépassé les Anglais, qui viennent étudier chez nous, aujourd'hui, ce que nous allions chercher chez eux il y a plus d'un demi-siècle.
Alors fut déterminée la construction de la portion de l'hospice de la Salpêtrière consacrée aux femmes aliénées; et en même temps que Louis XVI faisait enfouir sous les ruines des cachots souterrains, dont il avait ordonné la destruction, les instruments de la torture qu'il venait d'abolir, ce monarque ordonna la construction des loges de la Salpêtrière. M. Viel, architecte des hôpitaux civils de Paris, fut chargé de cette grande entreprise, nouvelle en France, dont il n'existait nulle part de modèle. Cet habile architecte
(1) Mémoires sur les hôpitaux de Paris. Paris, 1780, in-4<', fij.
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devina en quelque sorte ce qui convenait à une maison d'aliénés, et s'il ne oonslruisit pas un établissement sans reproche, il faut s'en prendre au temps, car on ignorait alors les vrais besoins des fous ; on ne renfermait que les furieux, contre lesquels on réclamait des moyens de force. Aussi fit-il sceller lin anneau pour y suspendre des chaînes, au mur des loges, contre lequel sont adossés et fixés les lits. M. Vie! avait compris les avantages des bAtiments isolés, des rez-de-chaussée, des petits dortoirs; il n'avait rien prévu pour le chauffage, mais h l'époque à laquelle il biUissait, on ne soupçonnait pas que les fous pussent avoir froid. M. de Liancourt, loin d'avoir donné le plan ou le programme de cette construction, comme on l'a écrit, se montra sévère contre l'œuvre de l'architecte.
En 1791, le duc de Liancourt fit, h l'assemblée constituante (1), au nom du comité de mendicité, plusieurs rapports qui ont fait honneur à la philanthropie de cet homme de bien, qui n'a cessé depuis de servir la cause de l'humanité. Dans ses rapports, les maisons et les hospices des aliénés ne sont pas oubliés. Mais écoutons le rapporteur qui, en quelques mots, résume le mauvais état des établissements d'aliénés : » Aux vices de localités , à l'absence de tout traitement, au trop grand nombre d'individus réunis dans un trop petit espace, il faut ajouter les contradictions continuelles qu'éprouvent les fous entièrement livrés à l'agacerie des curieux qui les visitent, et aux mauvais traitements des employés qui devraient les servir. »
Ce plan de Tenon, les projets plus étendus de Liancourt, les aperçus législatifs de Cabanis (2), furent négligés, on perdit de vue les uns et les autres; d'autres soins occupaient les esprits et le gouvernement, les amis de l'humanité eurent à gémir et sur le bien qui ne se faisait pas, et sur les maux qui menaçaient la patrie.
Cependant Pinel fut nommé médecin en chef de Bicétre, en 1792. Une inspiration heureuse porta ce célèbre médecin à donner ses soins aux fous qui , après avoir été déclarés incurables , étaient admis dans celte maison. Pinel fut secondé par le zèle de Pussin , excité par Thouret , qui sera longtemps regretté de tous les amis dessciencesmédicales. L'administrationaccorda une infirmerie particulière pour les insensés malades, qui auparavant étaient transportés dans l'infirmerie de la prison. Elle améliora leur régime alimentaire. Quatre-vingts maniaques habituellement enchaînés furent délivrés de leurs chaînes; rendus h un traitement plus doux etplus bienveillant, plusieurs furent guéris. Les idées du temps dénaturèrent l'importance de la rupture des chaînes qui accablaient et irritaient les fous de Bicétre, le succès obtenu par le médecin savant et ami du malheur, devint un trophée pour les agitateurs; mais ce succès fut un grand et bel exemple qui servit puissamment la cause des aliénés.
Quelque temps après, en 1797, le Lycée des arts de Paris, sur le rapport
{^Plan do travail et rapport dtt comité pour l' extinction de mendicité, sur les prisons elles hôpitaux, présentés à l'Àssemhlée nationale, Paris, 1790, in-8".
(2) Quelques principes et quelques vues sur les secours publics. — Observations sur les hôpitaux, t. 2 (le SCS Œuvres, Paris, 1825, in-8", p. 188 et suivantes.
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d'un médecia recommandable, mais mal informé, accorda une médaille d'encouragement à un ancien administrateur de l'hôpital des insensés d'Avignon. Ce fut une petite comédie jouée pour réjouir les patriotes du midi. Jamais cet hospice n'avait joui, même à Avignon, d'une réputation qui justifiât une pareille distinction. Fodéré, qui a longtemps habité dans ces contrées, est loin de le penser. Lorsque j'ai visité cet hospice, tout m'y a paru contraire au succès du traitement des aliénés; mais je dois ajouter que depuis, des améliorations de tous genres ont fait de cette maison un bon établissement. Nous regrettons que ce ne soit pas ici le lieu d'en donner la description.
La tourmente révolutionnaire qui détruisit toutes les institutions de bienfaisance, n'épargna point l'établissement de Charenton, dirigé par les frères de la Charité. Un arrêté du directoire ( IS juin 1797 ) rétablit cette maison; les bâtiments furent disposés pour recevoir et traiter les aliénés des deux sexes; l'administration fut confiée à un directeur; M. Gastaldi fut nommé médecin de cette maison, Pinel n'ayant pu se décider à quitter ses pauvres, ses élèves et l'hospice de la Salpêlrière, dontil était devenu médecin en chef. Deux jours après un nouvel arrêté défendit l'admission à l'Hôtel -Dieu des aliénés, qui jusque-là étaient traités dans cet hôpital; cet arrêté prescrivit l'évacuation des fous qui étaient renfermés dans l'hospice des Petites-Maisons, et ordonna que trente femmes et cinquante hommes pauvres et aliénés, seraient traités à Charenton aux frais des hôpitaux civils de Paris, et qu'après trois mois de traitement , les aliénés qui ne seraient point guéris seraient transférés les hommes à Bicêlre, et les femmes à la Salpêtrière. Vainement le conseil général des hôpitaux de Paris, réclama-t-il un local spécial pour le traitement des aliénés des deux sexes pauvres et à la charge publique. Dans l'impuissance de mieux faire, ce conseil dirigea tous ses soins à améliorer les quartiers de Bicêtre et de la Salpêtrière destinés aux aliénés de ces hospices. Pinel organisa à la Salpêtrière le traitement des folles, et y fit l'application de ses principes. Les épileptiques de cet hospice furent séparées des femmes aliénées, et placées dans un bâtiment indépendant des constructions de M. Viel.
Le terrain du quartier des loges fut augmenté de quatre arpents plantés pour un promenoir ; on établit une salle de bains et de douches , une infirmerie pour les maladies accidentelles , des dortoirs pour les incurables tranquilles et propres, pour les convalescentes, un ouvroir, etc.; le traitement des folles prit une forme plus régulière, une marche plus assurée sous la direction de Pinel , secondé par feu Pussin , qui était passe en qualité de surveillant , de Bicêtre à la Salpêtrière.
En 1806, les aliénés pauvres cessèrent d'être récusa Charenton, les femmes continuèrent à être traitées à la Salpêtrière , les hommes le furent à l'avenir à Bicêtre ; on fit construire dans cet hôpital un bâtiment, dit du conseil, élevé de trois étages ; chaque étage était divisé en deux salles séparées par un escalier qu'il fallut entourer d'une grille pour prévenir les accidents. On joignit à ce bâtiment une salle pour les bains et les douches , une salle pour les réunions, une rangée de dix cellules pour les aliénés furieux. Le préfet de la Seine, à la fin de 1812, forma une commission spéciale, qui eut pour
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mission de constater l'ctat des maisons oii éiaienl reçus les aliènes et le nombre de ces malades dans le département de la Seine ; les événements de cette époque rendirent inutiles le zèle et les premiers travaux de celle commission ; mais en 1819 le ministre de l'intérieur, dans le rapport annuel fait au roi, expose le mauvais état des aliénés en France et propose des moyens pour améliorer le sort de ces malheureux.
L'année suivante, le successeur de ce ministre nomma une commission qui cessa de se réunir en 1821 ; cette commission ne fut pas sans utilité pour les aliénés , elle rédigea une suite de questions sur chaque établissement de France oii les fous étaient reçus , elle rédigea une instruction sur le régime et la direction qui convenaient à ces malades ; les questions et l'instruction furent envoyées à tous les préfets; l'instruction fut mise à exécution partout où les localités le permirent. Un grand nombre de préfets répondirent aux questions; mais le rapport qui devait résumer les réponses ne fut point fait. La commission prépara le programme d'un établissement d'aliénés, tant pour le matériel que pour le personnel. Cette commission imprima une nouvelle impulsion en faveur des aliénés. De grands établissements furent projetés et bâtis dans plusieurs provinces ; des améliorations immenses furent commencées et changèrent totalement les divisions des aliénés de Bicétre et de la Salpétrière : le terrain de ces divisions a été agrandi de plusieurs arpents, les anciens bâtiments ont presque tous disparu, de nouvelles constructions plus vastes, mieux distribuées , plus commodes , plus aérées, plus saines; des galeries, des promenoirs couverts , des cours nombreuses plantées d'arbres, ont remplacé les cachots humides, privés d'air, de lumière, et les cours étroites , à tel point que ces divisions ne seraient plus reconnaissables pour celui qui les aurait vues il y a 40 ans. Autrefois ces deux divisions avaient l'aspect d'une prison et d'une prison affreuse; aujourd'hui on les visite sans effroi, sans terreur, sans avoir le cœur brisé, et on se retire consolé en voyant tant de soins prodigués au malheur, tant d'heureuses dispositions favorables au soulagement et à la guérison de la plus affligeante des maladies. Des changements également heureux se sont opérés dans la division des femmes aliénées de la maison de Charenton, et le gouvernement a sous les yeux , dans ce moment, des projets étudiés depuis longtemps pour la division des hommes aliénés de cette maison qui réclame une reconstruction entière.
Ce serait ici le lieu de donner la description de ces trois établissements , mais je serais entraîné trop loin. Je renvoie à l'ouvrage sur les établissements d'aliénés en général que j'espère publier incessamment; je conserve Y Histoire slatisUque de Charenton , parce qu'on pourra y consulter avec utilité le règlement qui régit ce grand établissement.
Les notices suivantes sur les principaux établissements de France feront connaître l'étal ancien des aliénés chez nous, et apprécier les améliorations de tout genre dont les malades sont l'objet depuis 40 ans.
Avignon. — L'influence qu'eurent les premiers travaux de Pinel ne s'est pas bornée h Paris. Depuis l'an 1800, l'hospice d'Avignon s'améliora d'un quartier neuf, et plus tard de l'addition de la maison des Pénitents de la
IGO
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Miséricorde, qui devint le quartier des femmes. Depuis dix ans, celle maison s'est agrandie de beaucoup de terrains et de vieux bâtiments contigus destinés à recevoir des constructions nouvelles. La situation de cet établissement, au pied d'un rocher, l'expose à des accidents fâcheux et lui donne un aspect pénible. Le sol pierreux, ingrat, laisse peu d'espoir de faire des plantations et d'y voir une végétation abondante qui garantisse des ardeurs du soleil. Les cellules, au rez-de-chaussée, s'ouvrent sur une galerie, mais ne sont pas suffisamment ventilées. En général, les portes sont armées de trop de fer. Cet établissement, du reste, est remarquable par la propreté, par la bonne tenue et par son excellente direction.
Rouen. — Les aliénés de Rouen étaient renfermés dans la prison appelée Bicêtre et dans l'hôpital général ou bureau des pauvres. Dans la prison, ces malades habitaient deux bâtiments à rez-de-chaussée, ayant chacun une cour : ils avaient été construits sous l'administration de M. de Crône. Toutes mauvaises qu'étaient ces habitations, le docteur Vinlrigné, médecin de la prison, fit dès 1819 plusieurs tentatives heureuses pour la guérison des aliénés détenus à Bicétre de Rouen. En 1802, on bâtit deux cours nouvelles dans l'hôpital général ; ces cours humides offraient une double rangée de cellules en bois on ne peut pas plus mal faites. Elles étaient destinées pour \es furieux. Les efforts souvent renouvelés du docteur Vigné, médecin distingué de Rouen, et alors médecin en chef à l'hôpital général, avaient obtenu en 1813 deux baignoires et un appareil de douches pour le traitement des aliénés. Ce médecin zélé introduisit la camisole de force, fit de grands efforts pour organiser un traitement régulier; il obtint des succès, mais il fut contrarié et donna sa démission. Le conseil général de la Seine-Inférieure , sur l'invitation de M. Siméon préfet, vota des fonds considérables pour une maison destinée à recueillir et à traiter les aliénés du département. On fit choix de l'ancienne abbaye des religieuses de Saint-Amand, dans laquelle M. de La Salle, fondateur des frères des écoles chrétiennes, avait transporté son noviciat vers la fin du mois d'août 1703. Outre le noviciat des religieux, Saint-You réunissait dans, son enceinte des pensionnaires de différentes classes. Les aliénés et les épilepliques étjiient reçus dans une partie de l'établissement. Supprimée en 1792, la maison de Saint-Yon servit successivement de prison révolutionnaire, d,'arsenal, de maison Je détention pour les Espagnols. En 1812 , elle devint un dépôt de mendicité, et en 1814, un hôpital militaire. Saint- Yen fut définitivement consacré à un asile pour les aliénés du département de la Seine-Inférieure en 1821. M. Desportes et moi nous fûmes invités, par l'administration, à nous rendre à Rouen pour prendre connaissance des localités et pour étudier les plans rédigés par M. Jouannin, architecte du déparleraent, et qui était chargé de diriger les constructions. M. de Vaussay, successeur de M. Siméon, activa les constructions avec tant de zèle, que l'asile de Saint- Yon, commencé en 1821, fut ouvert le 11 juillet 1823. Cinq cours, destinées à renfermer les aliénés les plus agités des deux sexes, chacune entourée de trois côtés par des cellules à rez-de-chaussée qui s'ouvrent sur une galerie intérieure soutenue par des colonnes, furent d'abord construites. Ces cinq cours ou préaux sont fermés d'un côté par une grille élégante qui laisse errer
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la vue sur les jardins. Un bâtiment contenant deux salles de bain, des appareils de douches, une machine à vapeur, les réservoirs qui doivent fournir l'eau à tout l'établissement, sont élevés au point central de l'ancienne abbaye et des cinq préaux nouvellement construits. On arrive h ce bâtiment, et par conséquent aux salles de bain, par des galeries. L'ancien couvent de Saint- Yo fut réparé, approprié et distribué en dortoirs, eu réfectoirs, en ouvroirs et salles communes pour les aliénés tranquilles ou paralytiques. Il est fâcheux que par des vues d'économie on ait conservé ces derniers bâtiments au préjudice de l'exécution du plan général tracé par l'architecte. Ce bel établissement manque ainsi d'harmonie, d'ensemble, et est moins favorable pour le service et pour la surveillance. Néanmoins l'asile de Saint-Yon est un des meilleurs établissements d'aliénés. On y admire l'ordre et la discipline qui furent introduits dès le début par le docteur Foville, élève de la Salpètrière, nommé médecin en chef de l'asile, sur la présentation que j'en fis, d'après l'invitation de M. le préfet.
Cet asile est administré par un directeur, sous la surveillance d'une commission nommée par le préfet. Des religieuses dirigent les services; des élèves en médecine secondent le médecin en chef. Un chirurgien est chargé des maladies externes. Le docteur Parchappe remplace M. Foville. Ces deux médecins ont publié , l'un et l'autre, d'excellents travaux sur les affections cérébrales (Ij. Si M. Foville a donné une excellente impulsion à cet établissement, M. Parchappe (2) l'a honorablement continuée. M. le docteur de Boutteville, directeur de l'établissement, a fait connaître en 18âS, dans une excellente notice statistique, l'asile départemental des aliénés de la Seine-Inférieure. D'après cette statistique, cet établissement a acquis un accroissement si rapide que, au l"""^ décembre 1823, on comptait, à Saiut-Yon, 81 malades aliénés, savoir : 89 hommes et A"! femmes ; tandis que , au 31 décembre 1834, l'asile renfermait -455 aliénés , savoir : 221 hommes et 23-4 femmes. M. Boutteville fait remarquer que le choléra n'épargna pas les aliénés en 1832, que 2 hommes et 11 femmes succombèrent à l'épidémie. Dans ce même espace de temps, de 1825 à 1834, il a été admis dans cet établissement 1438 aliénés, savoir : 737 hommes et 701 femmes.
Les aliénés admis à Saint-Yon se divisent en quatre catégories : 1° les pensionnaires payant de 450 à 1600 fr. par an ; 2" les aliénés envoyés des déparlements voisins, moyennant 450 fr. de pension ; 3° les malades placés par les communes ou hospices de la Seine-Inférieure, au prix de 350 fr.; 4° enfin, les indigents appartenant à des communes ayant moins de 10,000 fr. de revenus et n'ayant point d'hospice.
Bordeaux. — L'hôpital des aliénés de Bordeaux est situé au sud-est de la ville, dans une belle exposition et isolé des quartiers populeux. Il est généralement connu sous le nom de Couvent de Force; cette maison était anciennement destinée à la répression des filles et des femmes arrêtées par la
(1) f^oyez les cxccllenls articles sur les maliulies mciUales faits par M. l'ovllle dans le Diclionnaira de môtlacim et do chirurgie pratiques.
(2) Parchappe, Recherches sur l'encéphale, Paris, 1836-1838, 2 parties, iii-8 '.
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police. Les fous y avaient un quartier, ainsi que dans l'hospice des Enfants- Trouvés. Ces malheureux étaient aussi renfermés à l'hôtel de ville et au fort du Hi.\. En 180â, les aliénés furent réunis au Couvent de Force. Les anciens bâtiments furent occupés par les religieuses, la pharmacie, l'église, deux dortoirs et quelques chambres pour des aliénés pensionnaires et tranquilles. Les deux dortoirs plafonnés et bien aérés contiennent vingt-six lits. On Bâtit d'abord des cellules des quatre côtés d'une grande cour carrée , plantée , divisée en deux par une grille et par un pavillon au centre pour les bains et les douches ; plus tard , on ajouta à cette première construction trois cours entourées de cellules. Chaque cour a son chaufiFoir vaste et bien aéré, elle est plantée d'arbres. Ce premier quartier fut définitivement réservé pour les hommes , lorsqu'on eut construit, en 1819 et 1820, une division pour les femmes, composée aussi de quatre préaux, entourés de cellules. La division des hommes est séparée de celle des femmes par un grand jardin et par les anciennes constructions dont j'ai parlé plus haut. Toutes les cellules sont au rez-de-chaussée; elles sont grandes, remarquables en ceci, que, au-dessous de l'appui de chaque croisée, on a établi un siège d'aisance qui , s'ouvrant sur la cour, est débarrassé du vase en dehors de la chambre.
Les religieuses qui dirigent l'établissement appartiennent à la congrégation de Nevers ; ces dames ont établi et maintiennent un ordre, une propreté admirables; et loin de permettre que les serviteurs abusent des moyens de répression, elles font régner partout la douceur, l'humanité, la bienfaisance. Les malades y jouissent de toute la liberté possible. Un médecin en chef, M. Révolal, et un adjoint, deux chirurgiens, sont chargés du service médical. La nourriture est bonne et abondante, elle est la même pour tous les habitants de la maison ; les pensionnaires ont du vin. Les aliments sont distribués à six heures du matin, à midi et à cinq heures du soir pendant l'été; à sept heures, à onze heures et à quatre heures en hiver. Les pauvres sont servis dans des vases d'étain et de ferblanc ; les pensionnaires dans la faïence, ceux-ci doivent avoir une coupe d'argent.
On reçoit dans cette maison, outre les pauvres, des pensionnaires à divers prix de pension : 22 payaient 1200 fr. en 1817. Pendant longtemps les aliénés ne pouvaient être admis qu'après avoir été interdits ; il résultait de là des accidents graves, plusieurs d'entre eux étaient forcés d'aller au loin pour chercher un asile, et les pauvres étaient enfermés dans le fort du Hà ou à l'hôtel de ville, jusqu'à ce que le procureur du roi ou la famille de ces malheureux eussent fait prononcer leur interdiction. Maintenant les parents s'adressent au maire du domicile de l'aliéné, une enquête est faite pour constater l'état mental du malade, les pièces sont envoyées au préfet, qui ordonne l'admission, laquelle n'est définitive qu'après le vu des membres de la commission, chargés de la maison des aliénés. En 1809, on comptait dans le Couvent de Force de Bordeaux 88 aliénés, savoir : 27 hommes et 31 femmes. En 1817, 12S aliénés, savqir : 47 hommes et 78 femmes. En 1826, les aliénés du dépai lement de la Gironde qui ne pouvaient ôtre admis dans la maison de Bordeaux, les pauvres, les furieux, les infirmes étaient renvoyés à l'hospice de Cadilhac, petite ville à 7 lieues de Bordeaux. Ces malades, jusqu'à
ces derniers temps, étaient très-mal dans celle maison. J'ai souvent entendu {ïémir les excellentes sœurs de la Sagesse qui le dirigent. On y a fait des améliorations considérables depuis quelques années. Les anciens bAtiments ont été restaurés et blanchis; ils sont occupés par l'administration, les religieuses et quelques aliénés : au delh se trouve un jardin ; sur les côtés, on a bi\ti deux préaux pour chaque sexe, avec deg cellules d'une seule rangée, avec un étage. L'un de ces préaux est occupé par les pensionnaires , l'autre par les pauvres. Cet établissement contenait, le SI décembre 1835, 209 aliénés. Le docteur Villain est le médecin des aliénés.
Montpellier. — Les aliénés à Montpellier étaient renfermés dans l'hôpital Saint-Eloy, dans l'hospice du Saint-Esprit et dans le dépôt de Mendicité. Dans l'hôpital Saint-Eloy, qui sert à la clinique de la Faculté, il y avait dixhuit loges bâties autour de deux petites cours cachées derrière les grands bâtiments de l'hôpital. Les furieux envoyés dans l'hospice, étaient enchaînés, les fous tranquilles étaient confondus avec les pauvres de l'hospice. Les aliénés de Saint-Eloy occupaient deux cours extrêmement étroites et recouvertes d'un vitrage. Rarement les hommes pouvaient sortir de leurs cellules, les femmes habitant les mêmes cours. Ces malheureux étaient d'ailleurs bien soignés, traités avec douceur par une religieuse, qui vivait au milieu d'eux. L'administration des hospices de Montpellier ordonna la construction d'un quartier spécialement destiné aux aliénés, dans l'hospice du Saint-Esprit. La première pierre fut posée en 1821. Les hommes furent transférés, en 1822, dans le quartier qui leur avait été destiné. Ce quartier se compose d'un préau entouré d'une galerie élégante, soutenue par des colonnes en pierre, et sur les quatre côtés de laquelle s'ouvraient les cellules. Il fut augmenté en 1823 d'un dortoir pour les aliénés tranquilles et de salles communes. Les femmes, en 1824, prirent possession de leur quartier, semblable à celui des hommes. On y ajouta des dortoirs, des salles communes et de travail; enfin, on établit pour les deux quartiers des salles de bain, de douches, des promenoirs, etc., etc. Les cellules ont trois mètres vingt centimètres de longueur. Elles sont voûtées ; malheureusement les fenêtres sont petites à côté des portes ; depuis peu on a fait une contre-ouverture en face de la porte, les cellules sont meublées d'une couchette en bois, d'une table et d'une chaise. La couchette des furieux a la forme d'une caisse fixée au mur et au pavé. On avait primitivement établi des latrines dans chaque cellule, on les a supprimées. M. Rech, professeur à la faculté de Montpellier, fut chargé du .service médical de cet établissement. Il organisa le service qu'il a dirigé depuis avec autant de savoir et de dévouement que de succès. Ce professeur fait des leçons cliniques sur les maladies mentales, et ajoute ainsi un enseignement de plus à celui de la célèbre école de Montpellier. Il a eu le bonheur de détruire des préjugés funestes aux aliénés dans un pays où les uns regardaient ces malades comme des maudits de Dieu, d'autres comme des protégés du ciel, et où tout le monde les croyait incurables. L'établissement a prospéré à lel point que M. Rech n'avait trouvé d'abord que 29 aliénés; il constata qu'au 29 décembre 1825, il en existait 75 ; il y eut 106 admissions pendant les Irois années suivantes. Sur ce total de 181 aliénés, savoir:
DES MAISONS D'ALIIÎNÉS.
110 hommes et 71 femmes. Au mois de décembre 1835, la population s'était élevée h 158 aliénés, 75 hommes et 63 femmes. M. Rech a publié, dans les Éphèmérides médicales de 1826, la description et le plan du quartier des aliénés de l'hospice du Saint-Esprit, ainsi que les résultats de sa pratique. M. Creuzé de Lesser fds, dans sa belle Statistique du département de l'Hérault, donne aussi de grands détails sur cet établissement (1).
Marseille. Depuis plusieurs siècles, la capitale de la Provence avait un hôpital oii étaient reçus les insensés et divers autres malades qui ne pouvaient être admis dans les hôpitaux de la ville. Après plusieurs vicissitudes , cet Jiôpital fut fixé oi\ il est aujourd'hui, dans une ancienne maladrerie, dans le faubourg nord, qui porte, comme lui, le nom de Saint-Lazare. Cet hôpital longe la grande route d'Aix, fait façade sur le chemin, et occupe cinq arpents et huit perches. En 1698 , époque de sa dernière fondation , le maire et les échevins de Marseille rédigèrent un règlement qui fut conGrmé, ainsi que la fondation de l'hôpital, par lettres patentes de 1699. Le bureau tenu le 25 mai 1729, ajouta quelques nouvelles dispositions au règlement qui a ceci de remarquable : il n'y est nulleiûent question des soins médicaux à donner aux aliénés, ni de l'intervention judiciaire pour l'admission de ces malades dans l'hospice; l'administration municipale intervenant seule. Raymond (2) constata qu'il existait 96 aliénés dans cet établissement, en 1769. Cette maison, qui était dans un étal déplorable, a été augmentée en 1816 de deux maisons contiguës aux anciens bâtiments qui donnent sur la voie publique. Elle se compose de deux préaux bâtis de deux côtés au rez-de-chaussée avec un étage. Les cellules sont tantôt voûtées, tantôt plafonnées ; elles s'ouvrent sur une galerie dans la cour des femmes. L'étage supérieur est immédiatement sous le toit. La chaleur et la sécheresse s'y font vivement sentir pendant l'été. Quelques cellules sont dallées en pierre, quelques autres carrelées, plusieurs sont planchéiées. Chaque cour a deux grands arbres et une fontaine. Dans le quartier des femmes se trouvent la cuisine, la buanderie assez mal construites. Les maisons acquises depuis vingt ans environ ont deux étages. Chaque étage est divisé par un corridor à double rang de cellules. Chaque malade couche seul , quelquefois on en met deux dans une seule cellule. La couchette se compose de tréteaux tantôt en bois, tantôt en fer, sur lesquels on assujettit des planches ; la literie consiste en paillasse, matelas, traversin, draps et couvertures. Pour ceux qui salissent, on ne donne que de la paille. Le docteur Liotard est depuis près de trente ans médecin de cette maison. Depuis dix ans le nombre des aliénés ayant augmenté considérablement, l'administration de Marseille a fait disposer la maison de Saint- Joseph, dans le faubourg de ce nom , pour les idiots , les épilepliques et les aliénés tranquilles. M. Guiaud en est le médecin. Les furieux, les aliénés agités sont restés à Saint-Lazare. Ces deux maisons sont desservies par des religieuses, sous la surveillance de l'administration des hôpitaux de Marseille. Le maire, le préfet, le procureur du roi prononcent l'admission, et le séjour
(1) Statistique du dvpartatnent do l'Hérault, 1824.
(i)Topurjraphiein6dicale de Marseille, dans les Mémoires de la sociclc royale de Médecine.
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
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des malades n'est définitif qu'après leur interdiction. L'on y reçoit des pensionnaires pauvres, des départements voisins, aux frais de ces mêmes départements; des pensionnaires pour lesquels les familles payent, après éJre convenues du prix avec l'administration des hospices. Ce prix est variable. L'on distribue aux malades, matin et soir, une soupe; aux hommes, sept hectogrammes et demi de pain; aux femmes, six hectogrammes. Douze dccagrammes de viande sont donnés à chaque malade trois fois la semaine, et tous les jours douze décilitres de vin.
En 1811, il y avait à l'hôpital Saint-Lazare 121 aliénés, savoir : 70 hommes et 51 femmes.
En 1819, 119, savoir : 86 hommes et 83 femmes.
Depuis 1797 à 1818, il est entré dans l'établissement 696 aliénés, savoir : §45 hommes et 351 femmes. Le terme moyen des admissions annuelles pendant cette période a été de Sâ, savoir : 16 hommes et 17 femmes.
Dès l'année 1823, appréciant le mauvais état de l'hospice de Saint-Lazare, l'administration forma le projet de fonder un nouvel établissement. Elle mit au concours le plan d'un programme pour un établissement d'environ 300 aliénés. M. Pinchot , architecte du département, à qui la ville de Marseille est redevable de plusieurs beaux monuments, obtint le prix, qui consistait en une médaille et dans la certitude de faire exécuter le plan. M. Pinchot revit avec le plus grand soin ce premier projet, fit plusieurs voyages à Parii pour le comparer avec ce qui existait alors dans la capitale, il en conféra plusieurs fois avec moi. En 1824 , M. de Villeneuve me conduisit avec l'archilecte sur le terrain où est construit le nouvel établissement; enfin M. Pinchot vint présenter son plan définitivement arrêté au ministre de l'intérieur en 1830 , il fut approuvé et allait être mis à exécution , lorsque les événements politiques en suspendirent les travaux. En 1833, l'administration a fait exécuter les plans de cet architecte, et les constructions, au moment où j'écris, sont plus qu'à moitié terminées. La ville de Marseille pourra se glorifier d'avoir érigé l'établissement le plus complet, et le mieux distribué qui existe pour la séquestration et le traitement des aliénés. Il ne lui manquera plus que de lui donner un règlement propre à lui faire remplir son utile destination.
^ix. — Le département des Bouches-du-Rhône possède à Aix un troisième établissement pour les aliénés. Cette maison, voisine de l'hospice, est située sur le penchant d'un coteau qui domine la ville. Elle se compose d'un bâtiment qui sert de logement aux employés, à quelques aliénés paisibles et aux services généraux ; le reste de l'établissement se compose de quatre cours plus OH moins irrégulièrement carrées et entourées de loges au rez-de-chaussée; ces loges sont vieilles, mal entretenues; au milieu des cours il existe une fosse avec un mur d'appui, destinée à recevoir les immondices des cellules. Les aliénés, agités ou furieux, sont retenus par une longue chaîne , fixée au mur de leurs cellules et au bas de la jambe de ces malheureux. Cette maison est une annexe de l'hospice d'oi!i lui sont envoyées toutes les provisions. D'ailleurs elle est sous la direction des administrateurs des hospices de la ville ; on y reçoit des pensionnaires à divers prix du département et des départements voisins. L'administration locale projette des améliorations pour cet 2 22
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
établissement, il est désirable qu'elle ne se laisse pas décourager ni par les difficultés, ni par la dépense.
Lyon. — « On ne traitait les aliénés en France , dit Tenon dans ses beaux flîémoires sur les hôpitaux de Paris ^ qu'à l'Hôtel -Dieu de Paris, à celui de Lyon et à l'hôpital général de Rouen. » Lorsque je visitai pour la première fois les aliénés de Lyon, en 1809, ces malades étaientreçus à l'Hôlel- Dieu et à l'hospice de la Charité. A la Charité, ils habitaient des souterrains; à l'Hôtel-Dieu , il y avait trente-huit chambres occupant trois étages , bâties sur les trois côtés d'une cour étroite, irrégulière , et excessivement humide , reléguée à une des extrémités de cet hôpital , au milieu de laquelle on avait pratiqué un puits. Les aliénés ne sortaient point de leurs loges ; on les voyait la face collée contre les barreaux des fenêtres. Ceux auxquels on voulait donner le bain de surprise , étaient conduits jusqu'au Rhône par des souterrains. Un mémoire du docteur Amard (1), détermina la translation et la réunion des aliénés dans un ancien couvent, situé à mi-hauteur de la montagne de Fourvières , bâti sur les débris d'une ancienne construction romaine. Le choix de cette position ne fut pas heureux, il a été impossible de donner aux bâtiments les développements convenables : les cours sont étroites , les promenoirs manquent, le sol y est aride, et la végétation ne peut ni récréer la vue, ni rafraîchir l'air. L'eau est peu abondante, tandis qu'elle est si nécessaire dans une maison semblable. La vue est très-étendue sans doute, mais les croisées, les cours , ne prenant l'air et la lujuière que du côté de la ville, les aliénés voient sans cesse leurs concitoyens aller et venir sur les quais de la Saône , et dans les rues voisines. Ils entendent le brouhaha de la cité; n'en voilà-t-il pas assez pour provoquer des impressions irritantes , propres à augmenter et à entretenir le délire?
On a fait disparaître de l'Antiquaille d'anciens cachots qui avaient été creusés dans l'épaisseur des fondations de la construction romaine. On a construit pour les femmes une demi-rotonde, qui d'abord n'avait qu'un rez-de-chaussée sur lequel on a élevé un étage. Un corridor règne au centre de la rotonde, et sur ce corridor s'ouvrent les cellules, en face desquelles est une baie grillée qui permet à la vue de s'étendre jusque sur la ville. Dans chaque cellule et dans un des angles opposés à la porte, on a scellé à fleur du carreau une pierre qui ressemble assez bien à un quart de cercle, ayant un pied de diamètre. Cette pierre est creusée de deux ponces environ, et sert de latrines dont les matières s'échappent par un trou pratiqué dans le mur, là oià est scellé l'angle de la pierre, pour tomber sur un terrain ouvert qui est au-dessous et en dehors de la rotonde. Cette disposition semi-circulaire est sans doute très-élégante, mais elle a de fâcheux inconvénients. Pas une cellule n'est d'équerre; la surveillance du corridor est difficile, et ne peut se faire d'un coup d'œil. Dans la cour il y a une fontaine ; de cette cour on monte à des dortoirs qui sont à droite et à gauche d'une cour sur laquelle on se propose d'élever un bâtiment à plusieurs étages. Plus tard on a construit le quartier des hommes ; ce quartier offre une longue suite de cellules au rez-de-chaus-
(1) Traité analytique de la foUc, Lyon, 1807, in-8".
sce, dont les portes s'ouvrent sur une cour étroite dominée par de grands bittiments et dont les croisées donnent , comme celles des femmes , sur la ville de Lyon. Ce sont les habitations des furieux. Les bâtiments de l'ancien couvent ont été disposés, le rez-de-chaussée en salles communes, réfectoires, salles de réunion et de travail , et les étages supérieurs en dortoirs pour les aliénés tranquilles. Dans ce même établissement de l'Antiquaille, mais dans un bâtiment séparé , on reçoit les malades des deux sexes, atteints de maladies cutanées et syphilitiques. On y admet aussi quelques pensionnaires infirmes et incurables. La population de tout l'établissement est de 600 individus, dont 300 environ sont aliénés.
Il y avait , en 1821, au mois de juin , 18S aliénés , savoir : 60 hommes et 125 femmes. En 1822, 235; 9A hommes et Ul femmes. En décembre 1829 , 236 ; 9-4 hommes , 142 femmes. En 1836 , 291 ; 122 hommes , 169 femmes.
Le conseil d'administration des hospices civils de Lyon administre cet établissement, qui est desservi par des sœurs soumises à la règle des religieuses de l'hôpital général. Desservants vêtus de noir, appelés /rères de l'Antiquaille, soignent les hommes. J'ignore s'ils appartiennent à la même congrégation qui dessert l'Hôtel-Dieu. Ils ont sous leurs ordres des hommes de peine. Un aumônier et un sous-aumônier sont attachés à l'établissement.
Un directeur, un économe, dirigent l'administration intérieure. Un médecin adjoint, un chirurgien ,. un pharmacien, deux élèves en chirurgie, sont chargés du service médical sous la direction d'un médecin en chef. M. le docteur Martin jeune a été longtemps le médecin de cette maison, et il a le premier introduit en France la machine rotatoire de Darwin , à laquelle il a renoncé plus tard. En 1835, le docteur R. Pasquier (1) a rendu compte du service dont il fut chargé au l"' juin 1821. Le docteur Bottex , qui a remplacé M. Pasquier depuis quelques années , fait des leçons cliniques sur les maladies mentales. Ces trois médecins ont, par leur zèle, singulièrement secondé les vues bienfaisantes de l'administration de Lyon en faveur des aliénés confiés à sa sollicitude.
Les malades se lèvent à six heures en été , h sept heures en hiver.
A huit heures du matin : distribution d'une portion de pain et de fromage.
A raidi : soupe, viande, quatre onces pour les pensionnaires , deux onces pour les indigents , pain.
A quatre heures : légumes , fruits crus ou cuits , nouvelle portion de pain.. Chaque malade reçoit une livre et demie de pain par jour. Quatre fois l'année la portion des mets est double.
Lorsque les parents d'un aliéné réclament l'admission d'un malade, l'économe leur envoie un imprimé à mi-marge, contenant plusieurs questions sur les diverses circonstances qui peuvent faire connaître les causes et la nature de la folie. Les réponses doivent être mises à côté des questions. Cette sage mesure devrait être ordonnée pour toutes les maisons d'aliénés.
(1) Essai sur les distributions cl le modo d' organisation j d'après mh système physiologique ^ d'un hôpital d'aliénés pour quatre à cinq cents malades. Lypn, 1835 ; in-S", avec un plan.
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
Saumur. — L'établissement le plus sin,p;ulier qui existe en France et même en Europe est, sans contredit, l'hospice de la Providence de Saumur, destiné à recevoir des vieillards, des enfants, des épileptiques, des aliénés, etc. Cet hospice est situé à l'est de la ville de Saumur, à l'extrémité du faubourg de Fénet , séparé de la Loire par la grande route. Il est bâti au pied et sur les flattos d'un coteau qui a 50 mètres de hauteur, qui longe la Loire et qui circonscrit la ville au nord. Les habitations de cet hospice se divisent en deux sections bien distinctes : 1° les bâtiments servant autrefois de maison aux Pères de l'Oratoire ; 2° les caves.
L'ancienne maison des pères de l'Oratoire , bâtie au pied du coteau, forme un carré sur les trois côtés duquel s'élèvent de beaux bâtiments à trois étages. Là sont réunis les services généraux, les dortoirs, les salles communes , les infirmeries pour les vieillards et les infirmes , l'habitation des sœurs et la chapelle. On y a ménagé six chambres pour des aliénés qui payent une forte pension. Il existe un vaste jardin à l'est de ce bâtiment ; après avoir traversé ce jardin , on arrive à un large escalier creusé dans le roc sur la pente du coteau. Cet escalier se termine par une rampe taillée sur les flancs du rocher; cette rampe est de 8 h -4 mètres de largeur et 100 mètres environ de longueur, elle est bornée au nord par une rangée de hêtres, au sud par le rocher taillé à pic ; dans toute son étendue, d'où l'on jouit d'une vue magnifique et très-variée, on a creusé dans le roc un grand nombre de petites cellules ou loges plus ou moins profondes fermées par des portes pleines ou à claires-voies. Quelques-unes de ces loges sont assez profondes pour recevoir plusieurs lits , dont la couchette n'est quelquefois que la roche elle-même. Dans ces cellules habitent des maniaques , des aliénés paisibles , et quelques vieillards pensionnaires. A droite de l'escalier, on trouve une cour de laquelle on se rend aux caves. Au fond et à gauche de celte cour, fermée par une muraille, est une cave creusée dans le rocher, large de 8 mètres, longue de 80 et haute de S. A l'entrée, on voit un vestibule avec une grande cheminée également taillés dans le roc , oij les femmes qui habitent la cave s'occupent à broyer le chanvre ou à tricoter ; à côté , on a creusé une chambre pour la religieuse chargée de la surveillance. Au milieu de cette cave, on a fait un soupirail circulaire qui perce la roche et prend le jour au milieu du bois qui couronne le coteau. Ce soupirail était fermé en hiver par une natte de paille qu'on soulève une ou deux fois par jour pour renouveler l'air : on l'enlève pendant l'été.
Depuis ma première visite, ce soupirail a été couvert par une lanterne. On rencontre aussi , au milieu de celle cave, un puits peu profond qui communique dans une cave inférieure à celle que je viens de décrire. Cette cave est meublée de trois rangs de lits occupés par plus de soixante femmes imbéciles, en démence , épileptiques ou paralytiques.
A côté de cette première cave s'en trouvent plusieurs autres plus petites , 011 demeurent des folles et des épileptiques qui ont besoin d'être plus isolées. A droite encore , on a creusé une seconde grande cave plus profonde : des décombres, on a construit deux petits pavillons ayant chacun quatre à cinq cellules et une petite cour soutenue par un mur incliné d'une grande épais-
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
seiir dont la base repose sur le roc, et dont le faite est surmonté d'une clairevoie. Il existe enfin encore une troisième cave semblable aux précédentes. Au premier aspect, on serait tenté de croire que de pareilles demeures sont malsaines; cependant ces cellules et ces caves sont parfaitement sèches. Quoique recevant peu de lumière, et quoique l'air y soit peu renouvelé , les maladies graves sont rares dans cet hospice , la mortalité n'y est pas plus considérable qu'ailleurs. L'air vif qu'on respire dans ce lieu , le spectacle d'une belle campagne arrosée par la Loire, l'abri et la fraîcheur que procurent les arbres qui ombragent ce coteau, le bon régime, la grande propreté, concourent h rendre salubres ces pittoresques habitations. Deux fois la semaine les malades changent de linge , les draps sont renouvelés tous les mois ; on donne des aliments gras deux jours la semaine. Uji médecin visite l'établissement, des religieuses le dirigent, l'administration des hôpitaux de Saumur le surveille. Le docteur Gaulay est chargé du service médical, et s'en acquitte avec autant de savoir que de zèle.
Il y a habituellement 300 habitants dans la maison de la Providence; sur ce nombre 70 à 80 aliénés des deux sexes ; plusieurs sont pensionnaires et étrangers au département. Les prix de pension varient de 200 à 300, 500 francs et plus.
En entrant dans ces demeures tristes et sombres , on est saisi d'une odeur pénétrante, c'est celle du chanvre. Les paillasses et les couchettes des malades qui déchirent et qui salissent sont garnis avec les tiges du chanvre. Cette literie, ce séjour dans des creux de rocher qui paraissent si singuliers aux étrangers, ne le sont point dans un pays où les habitants font usage des tiges de chanvre pour leur couchette, et où les vignerons ont creusé, sur les flancs du coteau qui borde la Loire, des habitations qui n'entraînent aucun inconvénient pour leur santé.
Ângers. — Les autres aliénés du département de Maine-et-Loire sont reçus à Angers dans plusieurs établissements : au Château , à la Maison des Pénitentes, à l'hospice où ils ne peuvent être admis qu'avec un certificat d'incurabilité, à l'Hôtel-Dieu , où il y a cinq cellules et un cabinet de bain avec un appareil de douche pour le traitement de ces malades. En 1835, les aliénés, renfermés dans le château du Saumur, ont été transférés dans le bel établissement de Nantes, Plusieurs honorables habitants d'Angers, parmi lesquels trois médecins, ont formé le projet de fonder un établissement d'aliénés dans un ancien couvent. Il est certain que ce département, plus que tout autre, réunissant i.n grand nombre d'aliénés, soit à Saumur, soit à Angers, soit à Baugé, semble réclamer une institution spéciale pour les aliénés, à moins qu'on ne préfère , par économie , envoyer ces malheureux à Nantes et au Mans, qui ont de beaux et de bons établissements.
Saint- Prenant. — Les Gharitains, appelés frères Bonfils , possédaient à Saint-Venant, petite place forte de l'Artois , sur la frontière de Flandre, une maison de correction où l'on recevait des aliénés. Cette maison, convertie après la révolution en dépôt de mendicité, fut destinée par M. Simcon, préfet du département du Pas-de-Calais, h recevoir les aliénés de ce département; de nombreux agrandissements et d'utiles améliorations furent faits aux bi\ti-
ments, et, en 1824, M. Siméon lui donna un rcgleraenl. C'est le premier règlement qui ait été imprimé de nos jours pour un établissement d'aliénés ; depuis lors, les aliénés ne furent plus reçus à Arras, où ils étaient confondus avec les prisonniers.
Dans le département du Nord, les aliénés sont admis dans deux maisons, une à Lille pour les femmes, l'autre à Armentières pour les hommes. Ces deux maisons , ainsi que celle de Saint-Venant, appartenaient aux frères Bonfils ; elles sont bâties sur le même plan. Celle d'Armentières était terminée, tandis que celles de Saint-Venant et de Lille ne l'étaient qu'en partie à l'époque de la révolution. Cette construction ressemble assez bien à Bediam et à Saint- Luc de Londres, mais dans des proportions inûniment plus petites et avec beaucoup moins de luxe.
Armentières. ■ — La maison d'Armentières forme un carré long bâti sur les quatre côtés : l'un des côtés, celui par lequel on entre, et qui longe la rue d'Armentières , servait de couvent aux frères , avec sa chapelle, son cloître, etc. Il^sert aujourd'hui au logement du directeur économe, aux salles communes, au réfectoire des aliénés tranquilles et conva*lescents, aux offices généraux de la maison : lingerie, magasin, cuisine, etc., etc. Le côté du carré, opposé à celui-ci et le côté droit ont deux étages et un souterrain. On descend à ce souterrain par dix marches ; il se compose d'un corridor d'un mètre et demi de largeur, éclairé par des soi'piraux, qui s'éclairent sur la cour. Le long du corridor et du côté des soupiraux, on a pratiqué au plancher inférieur un caniveau pour recevoir l'urine et l'eau répandues dans les cellules ou dans le corridor. Les loges s'ouvrent sur ce corridor ; elles ont une porte pleine avec un guichet, une grosse serrure et des verrous. A côté de la porte se trouve une ouverture haute de 30 pouces et large de 18. Cette ouverture est armée de cinq barreaux de fer, dont un est légèrement coudé pour laisser passer une bouteille ou un paquet. Au-dessous de la traverse inférieure quisupporte les barreaux, il existe un espace de 5 pouces de hauteur et de la largeur de la croisée; par cette ouverture on introduitles aliments dans la cellule. Cette double ouverture est fermée par un volet en bois maintenu par un verrou. La loge est meublée d'un banc scellé et d'une couchette posée en travers contre le mur qui fait face à la porte ; la couchette est scellée par ses deux extrémités aux deux murs latéraux de la loge. Les loges ont 6 pieds 6 pouces de largeur, 7 pieds de longueur, 8 pieds de hauteur, elles sont voûtées. Les deux étages supérieurs de ce corps de bâtiment, oii l'on monte par des escaliers voûtés, ont la même disposition, savoir : un corridor éclairé par de petites croisées à hauteur d'appui, ayant la vue sur la cour, sur laquelle s'ouvrent les portes; les croisées des cellules, en tout semblables à celles que je viens de décrire. Le côté droit offre les mêmes dispositions. Le quatrième côté est distribué en chambres, appartements et salles communes pour les pensionnaires.
L'espace circonscrit par ces quatre côtés est divisé en trois parties : l'une sert de ceur aux furieux et aux malades agités qui logent dans la portion du bâtiment que j'ai décrite, et est fermée par un mur parallèle à ce même bâtiment ; le reste de l'espace est divisé dans sa longueur par un couloir couvert percé à droite et à gauche de plusieurs ouvertures, partant de cette cour et
DIÎS MAISONS D'ALIÉNÉS.
se terminant au bâtiment oii est la cuisine. Ce couloir sert de communication entre le quartier des furieux et celui oii sont réunis les services généraux ; il sert aussi à inspecter ce qui se passe dans les deux cours latérales.
Caen, — Les aliénés à Caen étaient, il y a vingt ans, dans un état déplorable ; on se souvient encore dans cette ville de ce qu'on appelait jadis la tour d'Hautcourt ou la Tour des Fous, qui existait en 1783, près du lieu où l'on a bâti le Palais de Justice. Celte tour avait deux étages, les furieux étaient enchaînés dans les cachots du rez-de-chaussée, les autres étaient exposés aux brutales raillerijes et aux provocations des passants. Ces malheureux furent transférés à la prison de Beaulieu, confondus avec des prisonniers , et renfermés dans des cachots souterrains lorsqu'ils étaient furieux. La maison du Bon-Sauveur, dont la fondation remonte vers 1720, n'a pris quelque extension qu'en 180S. Les religieuses du Bon-Sauveur, qui avaient été dispersées par la révolution , s'étant réunies de nouveau , achetèrent l'ancien couvent des capucins, et s'y établirent définitivement en 1804. M. Montlivault, préfet du Calvados , détermina le conseil général à accorder des fonds aux religieuses pour l'agrandissement des bâtiments, et décida, en 1818, que les aliénés du département seraient confiés aux dames du Bon-Sauveur; cet établissement s'accrut , dès lors , rapidement; les hommes aliénés y furent admis pour la première fois, et un local spécial leur fut affecté. Les aliénés de ce département doivent une reconnaissance éternelle à M. l'abbé Jamet, supérieur des religieuses, qui a été le créateur de ce vaste et bel établissement.
La portion de la maison du Bon-Sauveur, consacrée aux aliénés, est divisée en deux sections, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. La section des hommes se compose de deux corps de bâtiments : le plus considérable, destiné aux aliénés paisibles, est précédé d'une grande enceinte plantée de tilleuls; des arcades soutenant les ailes du bâtiment offrent une promenade agréable pendant les chaleurs de l'été et pendant les jours pluvieux. La seconde seclion est exclusivement destinée aux idiots, aux aliénés en démence et aux épileptiques. L'on a bâti pour les aliénés furieux un troisième quartier qui a aussi un jardin. La division des femmes se compose d'un immense bâtiment qui se développe sur une ligne de cent toises et qui est élevé de trois étages. Le jardin qui longe ce bâtiment est divisé en quatre parties servant d'autant de promenoirs isolés pour chaque variété de folie. Derrière toute la longueur de ce bâtiment régnent des cours destinées au service de chaque division, dans l'une desquelles se trouve un grand bassin d'eau courante. Ce vaste bâtiment offre au rez-de-chaussée, une large galerie soutenue par des piliers qui portent les étages supérieurs , sur laquelle s'ouvrent des cellules. Ces cellules ont une porte pleine, qui donne sur la galerie; au bas de celte porte, on a pratiqué une échancrure de quatre à cinq pouces , pour servir sans doute de moyen de ventilation ; celte ouverture a dè fâcheux inconvénients. En face de celle porte, il en est une seconde qui s'ouvre sur la cour de service , et par laquelle les serviteurs entrent dans les cellules pour les nettoyer ou pour faire les lits ; ces cellules sont généralement trop sombres. Plusieurs couchetles de ces cellules sont entourées d'une claire-voie,
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afin d'empêcher les malades de quitter leurs lits. Les deux étages supérieurs offrent chacun un immense corridor qui règne sur toute la longueur du bâtiment. Ce corridor s'éclaire par des croisées qui s'ouvrent sur les jardins, et est divisé, par des claires-voies, en quatre sections. Sur ce vaste corridor s'ouvrent des chambres de différentes grandeurs, éclairées par des croisées qui permettent à la vue de s'étendre au loin dans la campagne. Les portes de ces chambres n'offrent rien de pénible à la vue. Les croisées sont grillées avec un treillage en fer. Les habitations sont grandes , planchéiées , quelques-unes ont un cabinet pour un domestique, et quelques autres forment un appartement ; plusieurs ont des lits entourés de barreaux de bois en forme de cage, quelquefois la même cellule a trois couchettes, placées en travers bout à bout contre le mur, ayant une claire-voie qui les sépare du reste de la chambre.
Dans chaque section se trouvent une salle de bains et de douches, des salles de réunion pour les repas et le travail. Les hommes ont un billard. Une chapelle occupe le centre de l'établissement, et les hommes peuvent y assister aux cérémonies religieuses, séparés entièrement des femmes. L'établissement est pourvu d'une bibliothèque. Les malades peuvent se livrer à la culture du jardin, à la promenade même extérieure. Des religieuses de la congrégation du Bon-Sauveur administrent la maison , elles sont chargées du soin des aliénés ; ces dames sont secondées par des domestiques pour le service des hommes. Le docteur Trouvé, qui est mort en 18â7, a longtemps été le médecin de cet établissement. Il était depuis quelques années secondé par le docteur Vastel, qui a déjà fait un ample recueil d'observations sur les aliénés. Ce médecin, si instruit, si dévoué à ses malades, a publié une statistique de la maison du Bon-Sauveur (1). Au 1"' janvier 1829, il y avait, au Bon-Sauveur, 2ol aliénés; pendant cette année et la suivante, il y a eu 74 admissions; sur ce nombre total de 325 , on comptait 1-46 hommes et 179 femmes. Au P"" juillet 1833, on comptait 300 aliénés; il est entré 122 malades jusqu'au 1" janvier 183S , total : -422, 199 hommes et 223 femmes.
Cet établissement est remarquable par son étendue et par sa bonne tenue. Il est fâcheux que, possédant un si vaste terrain , les bâtiments aient autant d'étages. Je lui reprocherai encore d'avoir conservé des couchettes à clairesvoies. Si des études plus médicales présidaient à la direction de cet établissement, on aurait apprécié les inconvénients d'un pareil moyen pour empêcher les aliénés de quitter leur lit. Une seule observation justifiera cette critique. Un malheureux aliéné croit qu'il y a dans la couchelte des serpents, des crapauds et toutes sortes d'animaux malfaisants, il quille son lit. N'y a-t-il pas barbarie à l'obliger d'y rester toute une nuit, convaincu qu'il est d'être entouré d'objets qui l'effrayent, qui le terrifient, et qui lui font craindre la mort la plus horrible? Des nuits passées dans de pareilles angoisses ne sont-elles pas un obstacle invincible à la guérison? Ne vaut-il pas mille fois mieux qu'un aliéné, torturé par ses illusions, couche sur le plancher de sa
(1) Annales d'Hygiène publique et de Médecine légale , Paris , 1832 ; tome vin, p. 223 et cuivantcs.
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ct'Iliile, siirlout si les précautions sont prises pour le garantir du froid et de l'Inimidilé? Je livre celle observation, à laquelle j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres, aux méditations de M. l'abbé Jamet, auquel les aliénés du département du Calvados sont si redevables.
L'établissement du Bon-Sauveur n'est pas seulement une bonne maison d'aliénés, l'on y trouve encore plusieurs autres institutions qui sont du plus haut intérêt : le couvent des dames de Bon-Sauveur avec un noviciat considérable; un pensionnat déjeunes demoiselles ; un pensionnat pour des sourds et muets des deux sexes, qui reçoivent l'instruction d'après une méthode particulière à M. l'abbé Jamet. L'établissement se composait, au 1""^ janvier 18âS, d'après un rapport du directeur de ce vaste établissement, de 678 personnes, savoir :
Religieuses 94
Novices -40
Filles associées 7
Prêtres 8
Dames de chambre 19
Demoiselles pour l'éducation 82
Sourds et muets 82
Sourdes et muettes -40
Aliénés 147
Femmes aliénées 182
Domestiques, gens de peine 7-4
Total 678
Toulouse. — Les aliénés à Toulouse n'ont point été, comme on l'a imprimé, transférés des prisons dans l'hôpital de la Grave de celte ville ; ce sont, au contraire, les prisonniers qui ont été retirés de cet hospice. Il y avait dans l'hospice de Toulouse , comme dans presque tous les hôpitaux généraux de France, un quartier de force où les épileptiques, les aliénés des deux sexes, les mauvais sujets, les filles publiques, les condamnes étaient enfermés; les aliénés furieux, les condamnés, habitaient dans des cachots, sur des lits bâtis en maçonnerie, sur lesquels ils étaient enchaînés. Ce fut en 1819, que l'administration municipale obtint que les prisonniers de cet hospice fussent envoyés dans la maison centrale de Fisses près Villeneuve d'Agen. L'adminislration des hôpitaux ordonna la destruction" des cachots et fit construire de nouvelles habitations pour les aliénés. En 1826 et 1827, elle ajouta h ce quartier un ancien couvent de religieuses. On recula les murs de clôture de l'hospice, on construisit des cellules plus grandes et mieux disposées que celles qui existaient avant. Les cellules furent distribuées sur les côtés de quatre préaux et bâties au rez-de-chaussée. Dans de grands bâtiments à étages,' on fit des salles de réunion, des réfectoires, et dans les étages supérieurs des dortoirs. On établit une salle de bains pour chaque sexe, avec des appareils 2 23
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de douches; enfin, M. le docteur Délaye, qui avait été mon élève à la Salpétricre, et que je signalai à l'administration, fut nommé médecin de la division des aliénés de l'hospice de la Grave de Toulouse, Un élève en médecine fut attaché à ce service. Quelques-unes des sœurs de la Charité qui desservent l'hospice furent spécialement chargées de la division des aliénés. Cette division laisse encore beaucoup à désirer; mais il y a eu tant de vieilles habitudes à déraciner, tant de préjugés à vaincre; ce qu'on a fait doit paraître si beau comparativement à ce qui existait autrefois, que je ne saurais m'appesantir sur les imperfections et même sur les vices de cette maison. Le zèle des religieuses qui prodiguent leurs soins aux malheureux qui l'habitent, la bonne volonté de l'administration du pays, font espérer que Toulouse, qui a tant de ressources pour les indigents et les malades, qui a élevé depuis quelques années tant de beaux monuments d'utilité publique, ne tardera pas à ériger un bon établissement pour les aliénés. Il y avait autrefois dans l'hôpital de la Grave de Toulouse 80 à 90 aliénés. Depuis IS ans, époque des premières améliorations, la population de cet hospice s'est élevée jusqu'à près de 300. On y comptait 29S aliénés en 1836.
Alby. — Depuis longtemps M. Decazes, préfet d'ÀIby , méditait la construction d'une maison d'aliénés pour le département du Tarn. En 1830, ce projet a été repris avec une grande activité, et, dès l'année 1832, les constructions ont commencé. Le programme a été demandé à M. l'abbé Jamet, supérieur des dames du Bon-Sauveur de Caen. Cet établissement est situé dans un faubourg d'AIby, sur la route de Toulouse. Outre un ancien château, qui a 22 mètres de longueur, et trois maisons voisines, habitées par huit religieuses du Bon-Sauveur, par dix novices, par une trentaine de sourdes et muettes, six demoiselles et deux aliénés ; on a construit un bâtiment qui a 83 mètres de longueur, deux étages destinés aux aliénés : un second corps de bâtiment , parallèle à celui-ci, complétera le quartier réservé à ces malades. Je ne peux approuver les étages qu'offrent ces constructions, la disposition des bâtiments rendra presque impossible l'isolement des fous, d'après le caractère de leur délire.
Nantes. — Le Sanitat , hôpital général de la ville de Nantes, destiné à recevoir des vieillards, des infirmes, des enfants et des aliénés des deux sexes, avait son entrée sur le beau quai qu'on nomme la Fosse. Les habitations des aliénés étaient affreuses. Nulle part, je n'ai vu plus de luxe de serrures, de verroux, de barres de fer pour raffermir les portes des cachots. Ces cachots étaient pavés en grès comme les rues. De petites ouvertures pratiquées à côté de la porte, étaient garnies de barres de fer et d'un volet. Tout près de cette ouverture , il appendait une chaîne scellée au mur par un bout, et portant à son autre extrémité un vase en fonte, ressemblant assez bien à un sabot , dans lequel les aliments étaient déposés et passés à travers les barreaux des ouvertures. Ce déplorable état avait depuis longtemps éveillé la sollicitude du pays ; depuis longtemps l'administration voulait le voir cesser, "et faire construire un établissement d'aliénés digne de la ville de Nantes. Le docteur Tréluyel , médecin en chef du Sanitat , ne fut pas le dernier à entrer dans cette voie d'humanité et de réforme. Il sollicita l'administration locale,
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el adressa plusieurs mémoires au minisire de l'intérieur. Mon honorable confrère et moi, accompagnes de plusieurs membres de Tadministralion, visitâmes en 1821 l'ancien couvent de Saint-Jacques , qui avait été considérablement augmenté avant de le convertir en dépôt de mendicité. Ce déjuôt venait d'être supprimé. On ne cessa , depuis , de s'occuper de la translation du Sanitat dans ce local si favorablement situé. M. de ToUenare , receveur des hospices , fut un des plus ardents promoteurs du nouvel établissement. Il vint à Paris, et se rendit en Angleterre pour étudier les établissements d'aliénés. Il traça un programme et en développa les détails. EnGn, en 1832, on disposa les anciens bâtiments du couvent et du dépôt, pour recevoir les pauvres, les inflrmes, les vieillards, les épilepliques, les orphelins, etc. La division des aliénés fut faite à neuf, elle est située sur un vaste terrain au nord des bâtiments de l'hospice dont elle est séparée dans toute son étendue , par un espace de 10 à 12 mètres de longueur. Dans toute la longueur de cet espace, s'élève une galerie, et sur cette galerie s'adossent perpendiculairement huit pavillons parallèles entre eux, séparés par autant de préaux, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, à l'exposition du sud-est. De ces pavillons, la vue s'étend sur la Loire et sur une vaste campagne à travers des jardins qui servent de promenoirs aux aliénés qui les ont plantés. Chaque sexe habite quatre de ces pavillons qui forment une section. La section des hommes est séparée de celle des femmes par une grande prairie qui unit à la Loire les bâtiments centraux de l'hospice. Chaque corps de bâtiment est desservi par un préau planté d'arbres, orné d'une pelouse et terminé par une galerie dont les grillages n'arrêtent ni l'air ni la lumière. Chacun se compose : 1" d'un réfectoire servant d'ouvroir , entouré d'armoires, de tables et de sièges ; 2° d'un dortoir contenant 24 lits, dont quatre afTeclés à des demi-pensionnaires 5 S" d'un petit pavillon qui contient quatre chambres pour des pensionnaires, une autre chambre pour les domestiques, et d'un salon de réunion, d'où l'on descend par un escalier dans les jardins. Ces huit pavillons sont destinés à recevoir les aliénés tranquilles. Les aliénés agités, malades, gâteux, devraient habiter des constructions dont on a jeté les fondements à l'extrémité de cliaque section. En attendant , les aliénés n'ont à leur usage que les huit corps de bâtiment dont j'ai parlé plus haut. Nul doute que l'administration ne termine bientôt ce magnifique établissement. Un parloir spécial à chaque sexe, un atelier couvert, complètent les deux divisions. La chapelle où les aliénés ont des places réservées , les cuisines, la lingerie, en un mot les services généraux sont communs à tout l'hospice, dont le quartier des aliénés est une division. M. le docteur Bouchet, ancien élève de la Salpétrière, nommé en 1834 médecin en chef de Saint-Jacques, a établi dans cette maison un ordre admirable. Un règlement , en fixant les attributions de chacun, a laissé un grand pouvoir au médecin qui est secondé par un élève. Un infirmier-major a la direction du personnel; il surveille les infirmiers, il surveille et dirige les travaux des aliénés. Il doit se conformer aux ordres du médecin dont il est l'agent immédiat. Une sœur pour chaque section a le soin des malades, des aliments et des vêtements. Dans la section des femmes, la sœur distribue el dirige les travaux. Les gens de service sont pris hors de la maison el parmi
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les aliénés convalescents. Les principaux devoirs des serviteurs sont tracés dans le livret qui est remis à chacun d'eux.
La première pensée du médecin qui a si utilement organisé le service de cette maison, celle qui domine toutes ses vues de traitement, a été d'assujettir les malades à une grande habitude d'ordre, et à les appliquer à tous les travaux dont ils sont capables ; pour les encourager, il est donné une récompense aux travailleurs : aussi est-il peu de maisons oii les aliénés travaillent en plus grand nombre et paraissent jouir de plus de liberté. La population moyenne pendant l'année 1835, ayant été de 207 aliénés, le terme moyen des ouvriers a été de 1.72.
Au 1" janvier 183S, il existait 171 aliénés à l'hospice de Saint-Jacques, il en est entré 106 dans le cours de l'année. Sur ce nombre il y avait 123 hommes, 154 femmes.
Aurillac. — Le nouvel établissement des aliénés du département du Cantal, fondé en 1836, mérite d'être mentionné à la suite de l'hospice de Saint- Jacques de Nantes, avec lequel il a une grande analogie; il est construit sur les terrains de l'hospice civil, dont il est une grande division. Le plan adopté réunit les conditions les plus favorables pour rendre faciles le service, la surveillance et la propreté. Sur un bâtiment d'une très-grande étendue, on a élevé perpendiculairement huit pavillons , formant deux sections : une pour les hommes ; l'autre, pour les femmes, séparés les uns des autres par un préau. Chaque préau, bâti sur trois côtés, à rez-de-chaussée, est fermé d'un côté par une grille qui laisse échapper la vue sur de vastes jardins plantés de 5,000 màriers et sur la campagne. Il est semé en gazon, et a une fontaine jaillissante. Ces deux sections sont elles-mêmes séparées par un bâtiment central, qui renferme des salles de bains pour les deux sexes, des parloirs, des salles communes, un cabinet pour le médecin, etc. Elles sont abondamment pourvues d'eau, à l'aide d'une retenue faite en amont de la rivière. M. de La Marre, préfet du Cantal, de concert avec l'administrateur des hospices d'Aurillac, et le conseil général du département, a réalisé la généreuse pensée de ce bel établissement, qui pourra recevoir jusqu'à 200 malades. Un médecin-économe adwinistre ; des sœurs de la Charité prodiguent leurs soins aux malades et sont secondées par un nombre suffisant d'infirmiers. Les services généraux, établis dans l'hôpital, desservent la division des aliénés.
Rennes. — Les aliénés de Rennes étaient reçus dans la maison de force qui est devenue une maison centrale de détention, et à Saint-Méen. Dans la maison de force , l'on voyait et l'on voit encore deux préaux carrés , entourés chacun de trente cellules, bâties sur leurs quatre côtés. Ces loges n'ont que? pieds en tout sens, les murs ont 18 pouces; elles sont pavées comme les rues. Au centre de chacune, et à fleur du sol, il existe un trou qui sert de latrines; ce trou est bouché avec un moellon ou avec un tampon de paille, il conduit les matières dans un égout qui rampe sous les loges. La plupart des malades, lorsque je les visitai pour la première fois, n'avaient que de la paille, et une couverture. L'aspect sombre et triste de ces habitations , la mauvaise odeur qu'elles exhalaient, les mauvais soins que recevaient les aliénés confiés à un
geôlier, avaient depuis longtemps fait désirer que les aliénés fussept retirés d'un lieu plus capable d'augmenter la maladie que de la guérir. Dès l'année 182G, on songea sérieusement à améliorer le sort des aliénés de ce département. Enfin, en 183{), ces malheureux furent tous réunis dans la maison de Saint-Méen.
Saint-Méen est un ancien établissement situé au levant, dans un des faubourgs de la ville de Rennes, destiné autrefois h recevoir des individus ren» fermés par lettres de cachet et quelques aliénés. Depuis la révolution, cet établissement fut confié à des sœurs de la Charité qui traitaient les teigneux, élevaient des petits enfants et recevaient des aliénés payant pension.
Le logement des employés, des religieuses , les cuisines, les réfectoires, des salles communes occupaient les divers étages des bâtiments qui entourent la cour d'entrée. Quelques aliénés tranquilles habitaient des chambres à un ou à plusieurs lits, quelques couchettes étaiententourées de claires-voies pour empêcher les malades de quitter leur lit; c'est ce qu'on appelle des cages. Les furieux occupaient des cellules irrégulièrement distribuées au rez-de-chaussée de divers bâtiments delà maison. Elles prenaient jour sur les jardins, quelques-unes étaient fermées par une grille de fer et par une porte pleine en bois. A l'entrée du jardin, à droite, on avait construit, en bois très-épais, six cellules, trois de chaque côté d'un corridor commun. Ces cellules étaient extrêmement sombres, ne recevant le jour pour toutes que par une seule croisée et par la porte du corridor. Cet état de choses heureusement n'existe plus; des agrandissements considérables et d'utiles améliorations ont été faits à la maison de Saint-Méen, devenue maison unique d'aliénés pour la ville de Rennes et le département d'Ille - et-Vilaine. On a adossé sur les côtés de la façade des anciennes constructions, donnant sur les jardins, deux corps de bâtiments en retour et en ailes , réunis par un troisième bâtiment. L'on a ainsi formé une vaste cour entourée d'un portique d'un aspect élégant; d'où l'on communique à droite et h gauche avec la division des hommes et des femmes. De ce portique, on se rend dans les préaux des aliénés furieux. On doit regretter que l'architecte n'ait point vu ce qui a été fait ailleurs. Il aurait beaucoup moins rapproché les habitations les unes des autres , il n'aurait point formé des cellules avec des cloisons en planche. 11 n'aurait pas construit un escalier tout en bois et extrêmement sonore. Il est évident que le moindre bruit, le moindre mouvement qui se fait dans les cellules, que les pas des personnes qui montent ou descendent les escaliers, troublent la tranquillité des malades et leur causent de l'effroi. Les salles de bains sont élevées d'un étage, relativement aux habitations des furieux ; elles sont au rez-de-chaussée des anciennes constructions. On aura souvent beaucoup de difficulté pour conduire les furieux au bain, îi cause de l'éloignement et de l'escalier. Les cris de ces malades se feront entendre de tout l'établissement. Au reste, les aliénés tranquilles sont dans des dortoirs très-propres, mangent dans des réfectoires, ontdes salles de réunion et peuvent se rendre dans un très-grand jardin. On reçoit des pensionnaires h divers prix de pension. L'on distribue du cidre aux pauvres et du vin aux pensionnaires. Un économe est chargé de la partie matérielle de la maison et de la tenue des écritures. On admire
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ici comme partout le zèle et le dévouement des sœurs de la Charité, qui le dirigent sous la surveillance de la commission administrative des hospices. Il y avait en 18Sâ , 17J5 aliénés des deux sexes. Le docteur Chambeyron, ancien élève de la Salpélricre, nommé médecin en chef de celle maison, est entré en fonctions le l"' janvier 1886. Nul doute que ce médecin ne rivalise de zèle avec ses collègues de Rouen, de Nantes, de Toulouse, qui comme lui sont sortis de la même école.
Si je me suis permis de critiquer quelques dispositions de l'établissement de Saint-Méen, je l'ai fait parce que les vues qui ont dirigé les constructions nouvelles étaient excellentes ; parce que, malgré ces imperfections, l'établissement de Saint-Méen n'en honore pas moins la ville de Rennes, et n'en est pas moins un grand bienfait pour le pays.
Lafond. — Les aliénés de la Charente-Inférieure étaient reçus dans l'hôpital général de La Rochelle, où ils habitaient deux préaux bâtis et entourés de cellules à rez-de-chaussée. Le mauvais état de ces habitations n'était point compensé par l'effet des bons soins que les aliénés recevaient des religieuses directrices de cet hospice. Les loges étaient étroites, pavées comme les rues, humides ; la literie n'était guère meilleure , surtout pour les malades agités et sales. Les furieux étaient quelquefois mis aux chaînes. L'administration départementale a créé un bel établissement spécial dans le petit village de Lafond, près La Rochelle. Un bon système de distribution générale et de construction a présidé à l'érection de cet établissement. On y voit plusieurs quartiers, chacun avec une cour plantée et une fontaine au milieu. On y voit des salles communes , des salles de travail , des promenoirs couverts. Les latrines sont isolées des bâtiments. Non-seulement les sexes, mais les différentes espèces de folie, et les convalescents peuvent facilement être séparés. Le service et la surveillance y sont extrêmement faciles. Cet établissement fut ouvert le \" décembre 1829, non-seulement aux aliénés pauvres des hôpitaux et aux aliénés riches du département de la Charente-Inférieure , mais aussi aux aliénés des déparlements voisins. Le docteur Fromentin Despeux, nommé médecin de cette maison, la dirige avec autant d'habileté que de zèle. Elle avait reçu du 1""^ décembre 1829 au 1" novembre 1834, 171 aliénés, ce qui donne 34 pour la moyenne des admissions annuelles. Des succès déjà obtenus par le médecin ont augmenté la population qui ne tardera pas à s'élever à 200. Des religieuses dirigent les services sous la surveillance d'uue commission administrative ; au médecin seul appartient la direction du service médical .
Le Mans. — On se ferait difficilement une idée de l'état des aliénés dans la ville du Mans tel qu'il était autrefois ; qu'il me suffise de dire qu'ils habitaient de vrais cachots, qu'ils étaient confondus avec des prisonniers, qu'ils étaient enchaînés et qu'ils ne pouvaient entrer dans l'hôpital qu'après un séjour plus ou moins prolongé dans la prison , oih ils étaient retenus pour être traités et pour être interdits. Ces malheureux sont aujourd'hui dans une belle maison de santé bâtie depuis quelques années par les soins de l'administration départementale. 11 est impossible d'offrir une ordonnance de construction plus simple, plus saine et plus favorable au service, à la surveillance
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et an bien-élre des aliénés. A l'ouest de la ville du Mans, à une petite demilieue, baigné par la petite rivière de l'Huyne , sur un très-grand carré clos de murs, isolé de toute habitation, on a conslruit cet établissement. L'entrée en est imposante, les bâtiments sont précédés d'une grande cour demi-circulaire entourée d'une galerie; au centre s'élève un bâtiment îi deux étages pour le logement des sœurs, de l'économe, de la lingerie, de la pharmacie, des cuisines ; la chapelle y est admirablement bien distribuée pour une maison semblable. Derrière ce premier bâtiment, on a conslruit l'appareil hydraulique et les bains. Les habitations des malades sont disposées sur les côtés de ces bâtiments et forment deux divisions, l'une pour les hommes , l'autre pour les femmes. Chaque division se subdivise en quatre pavillons perpendiculaires aux constructions centrales, parallèles entre eux, séparés par des cours plantées, réunis par une galerie couverte, les rez-de-chaussée sont destinés à des réfectoires, des salles communes, des salles de travail, et l'étage au-dessus forme des dortoirs de douze lits; ces dortoirs, plafonnés, sont éclairés par de grandes baies de croisées, garnies de treillages en fer. Deux des quartiers, un pour les hommes et l'autre pour les femmes, sont disposés en cellules à rez-de-chaussée. Les baies sont fermées par des croisées vitrées et par un volet. Elles s'ouvrent en dehors par la galerie. La maison du médecin est indépendante et séparée par le mur des jardins, qu'il suffît de traverser pour être auprès des malades. M. le docteur Etoc, élève de la Salpètrière, a été nommé médecin en chef de cette maison ouverte en 1834. Le savoir, l'activité, le zèle de ce jeune médecin, répondaient de l'excellente direction donnée à ce bel établissement , qui doit consoler ceux qui ont connu l'état déplorable des aliénés dans la ville du Mans. Un élève en médecine seconde M. Etoc. Un règlement qui détermine les attributions de tous les employés, et règle tous les services, a été rédigé. Une commission présidée par le préfet de la Sarthe , administre cette maison; un receveuréconome pourvoit aux besoins matériels de tous les services. Trois sœurs de Charité, ayant à leurs ordres des infirmiers et des infirmières, dirigent, surveillent les soins donnés aux malades. Elles sont chargées de la pharmacie, de la cuisii.e, du maintien de l'ordre et de la propreté , et de la conservation des vêtements. Les infirmiers reçoivent les ordres immédiats du médecin, qui peut les suspendre de leurs fonctions. Le préfet ordonne l'admission des pauvres. Les pensionnaires doivent être pourvus d'un cerlificat de médecin, constatant leur état de folie, vise par le maire du domicile du malade. Le prix des pensions varie de -400, 700 à 1200 fr.
Slrasbourcj. — On a lieu d'être surpris qu'à Strasbourg, ville de science, ville de Faculté de médecine, les aliénés aient été si longtemps dans l'état le plus déplorable. Dans l'enclos de l'hôpital civil de Strasbourg, à l'extrémité d'une grande cour, à cinquante pas des salles des malades, un p^u au delà d'une petite plantation, se trouve un vieux bâtiment ayant un rez-de-chaussée et un élage. Là sont les aliénés au rez-de-chaussée, tandis que les malades de la clinique de la Faculté occupent le premier étage. Les aliénés sont répartis dans plusieurs salles, ils n'ont ni jardins, ni promenoirs, ni salles communes, en sorte que les furieux ne peuvent quitter leurs loges. Les aliénés tranquilles
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jouissent seuls de la liberté de se promener péle-méle avec les autres habilanis de l'hôpital. Les aliénés occupent quatre salles ; deux pour les hommes, deux pour les femmes; il y a de plus une petite salle garnie de cinq loges, et une autre de quatre. Enfin un petit local appelé la Tour, dont le premier étage est occupé par neuf folles incurables, et le rez-de-chaussée par des fous bruyants renfermés dans cinq loges. La salle destinée aux fous incurables contient vingt-trois lils; h côté de cette salle, il y a une chambre garnie de quatre loges ou cages vieilles, mal closes et mal placées ; à la gauche de cette salle et à vingt pas de distance, tout près d'un dépôt de fumier, se trouve la tour dont il a été question plus haut ; à la droite et à peu de distance de la grande salle des fous incurables , se trouve la salle des bains qui sert pour tous les malades de l'hôpital. A côté de la salle des bains, on a placé dans un petit local cinq loges neuves ; à ce petit local touche une salle destinée aux folies incurables et qui contient onze lits. De celle-ci on passe dans une autre salle de sept lits, commune aux folles récemment malades ; à côté se trouve la salle des fous en traitement, elle n'a que cinq lits.
Les loges, au nombre de cinq récemment bâties, offrent les dispositions suivantes. Dans un cori^idor étroit, dallé et mal éclairé, on a élevé d'un pied au-dessus du sol , cinq loges dont les parois sont en bois plein à la hauteur de cinq pieds, et à claire-voie au-dessus jusqu'au plafond. Les portes ont un guichet et sont couvertes de fer; à côté de la porte est appendue une chaîne, supportant une écuelle de fer-blanc dans laquelle les aliments sont servis. Chaque loge n'a que six pieds et demi de profondeur, quatre pieds et demi de longueur et neuf pieds et demi de hauteur. Dans un des coins de chaque loge, près la porte, on a placé des sièges de lalrine, les matières tombent dans un vase qui est au-dessous, et qui peut être vidé sans entrer dans la cellule. Les aliénés qui déchirent, ou qui salissent, n'ont que de la paille. Si un pareil état n'a pas été plus tôt changé, la* faute n'en est point aux médecins. Les docteurs Schahl et Risteihueber ont souvent réitéré leurs réclamations, ont souvent exposé le mauvais état des habitations, et ont déclaré l'impuissance de la médecine contre une maladie traitée dans de pareils locaux. Ce n'est qu'en 1816 que, retirant les malades vénériens de quelques-unes des salles dont je viens de parler, on put mettre plus au large les malheureux aliénés, et séparer complètement les hommes des femmes. Plusieurs projets ont été émis : les uns voulaient que le nouvel établissement spécial fût dans la ville, et désignaient un ancien couvent ; d'autres proposaient de créer l'établissement dans un ancien couvent à 3 ou 4 lieues de Strasbourg. Ce dernier projet a prévalu; les bâtiments ont été distribués et disposés pour leur nouvel usage. La situation de cet établissement est belle; en 1886 les aliénés y ont été transférés, M. Risteihueber, qui en a été nommé le médecin , a imprimé une bonne direction, établi l'ordre et la discipline, et fait l'application des bons principes au traitement des aliénés confiés à ses soins et à son savoir.
Poitiers. — Les frères delà Charité, et d'autres religieux, recevaient dans leur couvent des aliénés. Depuis la révolution , ces malades étaient envoyés dans l'hôpital général , à l'hospice des incurables , et dans la prison. Dans la prison ces malheureux étaient confondus avec les autres prisonniers qui se
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joiiaienl d'eux , et leur faisaient subir toutes sortes d'ignobles brutalités. Ils étaient soumis au même régime alimentaire, le pain leur était distribué pour deux jours, et j'y ai vu un malheureux aliéné qui n'avait point mangé depuis vingt-quatre heures, son pain lui avait été volé. A l'hôpital, on avait construit et adossé aux murs d'enceinte de deux longues cours , des habitations ou mieux des cachots en bois. Je me rappelle avoir été obligé de traverser un de ces cachots, pour pénétrer datis un autre, qui ne recevait la lumière que du premier. Des espaces vides laissés entre les cachots , servaient à recevoir le fumier. Rarement ces malades avaient-ils des couchettes , et la paille était jetée sur le sol avec une couverture sale et usée. II y avait aussi quelques loges bâties dans une petite cour très-étroite , qui précédait celles dont je viens déparier. En 1817, il y avait dans cet hôpital 17 hommes , 28 femmes et 8 idiots, ou aliénés en démence. A cette époque on se proposait de réunir tous les aliénés dans le dépôt de mendicité, où l'on devait faire des constructions nouvelles. Des plans furent dressés, on renonça bientôt à ce projet , et l'année suivante il fut décidé qu'on supprimerait les mauvaises habitations de l'hôpital général , et que, dans les jardins qui séparent les bâtiments de la rivière, on feraitun quartier neuf. On se mit à l'œuvre en 1821, et au 1<" janvier 182S, on retira les aliénés des cachots de la prison, de l'hospice des incurables, et on les réunit dans ce nouveau quartier. Là sont plusieurs subdivisions pour chaque sexe, des cellules bien faites s'ouvrant sur des galeries, des dortoirs, des chauffoirs, des salles de bain, des préaux. En 1826, on comptait 3â hommes et 16 femmes , plus 7 aliénés paisibles dans les bâtiments de l'hôpital. La commission administrative, les religieuses de Saint- Laurent et les services généraux sont les mêmes pour la division des aliénés que pour l'hôpital, mais un médecin spécial est attaché à cette division. Le docteur Lamarque, chargé du service médical, lui a donné une très-bonne direction, et a recueilli sur les maladies mentales de précieuses observations. Les indigents font deux repas par jour; au dîner on leur sert de la viande, excepté les jours maigres; le soir on leur distribue des légumes. Les pensionnaires ont du vin à leur repas. Le préfet ordonne l'admission des indigents , les parents des pensionnaires traitent avec les administrateurs de l'hôpital.
Maréville, — Léopold, duc de Lorraine, fit construire au commencement du xvni" siècle, une maison pour la correction des mauvais sujets du duché. Dans la suite on construisit des casemates pour des fous. En 17-49, le roi Stanislas, qui couvrit la Lorraine d'établissements de bienfaisance, agrandit la maison de IMarévilie et y appela les frères des écoles chrétiennes. Cet établissement avait la triple destination de recueillir des fous, des jeunec gens eu correction et des prisonniers. En 1793, le bâtiment principal fut incendié, les habitants furent dispersés, il ne resta plus que 10 aliénés abandonnés presque à eux-mêmes. En 1802, M. Marquis, préfet de la Meurthe, ordonna que fous les fous du déparlement seraient réunis à Maréville. On fit alors quelques augmentations dans les bâtiments; à cette époque jusqu'en 181-4, Maréville recevait les aliénés de 21 départements, aussi leur nombre s'élevat-il à plus de 600 : mais la perte des provinces rhénanes diminua considéra- 2 24
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blement cette population. Jusqu'à l'année 1818, Maréville avait été livré à ua entrepreneur, auquel on payait un prix de journée pour chaque aliéné; depuis, les soins et l'administration de la maison furent conûés aux sœurs de Saint- Charles.
L'éiablissement de Maréville est situé dans la commune de Laxou , à une petite lieue ouest de Nancy; il occupe un grand terrain au pied d'un coteau incliné au levant, couronné par un bois d'oià la vue s'étend sur une vaste plaine. En entrant on voit , à droite, de petites constructions habitées par des pauvres, par des aliénés en démence, par des idiots. Plus loin se trouvent les bAtiments échappés à l'incendie. Dans les caves appelées huillières , l'on avait construit avec des madriers debout , scellés au sol et au plafond , des habitations ressemblant à des cages dont elles portaient le nom, dans lesquefles on renfermait les furieux ; au travers les espaces laissés entre les madriers l'on passait la nourriture aux malades , qui n'avaiect que de la paille pour se coucher. Les étages supérieurs, seuls habités aujourd'hui , sont divisés par un corridor sur lequel , à droite et à gauche, s'ouvrent des chambres éclairées par une croisée grillée. Ces divisions sont en bois , par conséquent trèssonores au plus léger bruit ; sur le plancher des corridors rampent des caniveaux pour recevoir l'urine et l'eau répandue dans les chambres. A droite et à quelque distance du bâtiment qu'habitent les religieuses , oii sont établis les services généraux , il existe un quartier com^sé de petites constructions irrégulières , divisées en cellules à rez-de-chaussée, avec de petites cours. Tout ce quartier, destiné aux furieux et aux aliénés sales, est mal bâti, sombre et humide. Depuis quelques années on a construitde nouvelles cellules, mieux entendues, mieux aérées et plus saines que les anciennes. M. le docteur Bonfils père a été pendant un grand nombre d'années médecin de Maréville. Il a été remplacé par son Ois ainé qui, très-jeune, a été victime de son amour pour la science. La commission des hospices de Nancy , dont les maires de Laxou et de Villers sont membres nés , surveille l'administration de Maréville.
Je m'arrête aux notices qui précèdent. Elles font connaître les principaux établissements d'aliénés en France ; elles constatent que partout dans notre pays, depuis quarante ans, les aliénés sont devenus l'objet de la sollicitude du public et de l'administration; que partout ces malades reçoivent des soins plus éclairés, plus actifs ; qu'ils sont mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris, mieux servis qu'autrefois; que partout, enfin, ils sont régulièrement visités par des médecins instruits , qui ne négligent rien pour guérir ces malheureux si délaissés jadis, parce qu'ils étaient si mal connus. Dans les établissements moins importants dont je ne parle point, qui appartiennent presque tous aux hospices, on retrouve les mêmes défauts, les mêmes vices, et les mêmes améliorations. Je ne parlerai pas des maisons privées, dirigées par des particuliers ou par des corporations religieuses. Ces maisons sont peu nombreuses, reçoivent peu de malades comparativement aux établissements publics. Ainsi dans le déparlement de la Seine, on compte vingt maisons particulières qui ne réunissent pas plus de 400 aliénés, tandis qu'il y en a près de 3000 dans les trois maisons publiques de Paris; h Toulouse on compte 800
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aliénés à l'hospice , il n'y a pas plus de 30 malades dans la seule maison particulière de celte ville. II en est tout autrement en Angleterre. Le docteur Haliiday m'écrivait en 1832, qu'il y avait en Angleterre et le pays de Galles 4077 aliénés dans les établissements publics, et24S3 seulement dans les maisons privées. Cependant il faut faire une exception pour la maison du Bon- Sauveur de Caen et pour celle des fous de Saint-Jean-de-Dieu à la Guillotière, près Lyon, ces deux établissements étant considérables. Que dirai-je des prisons? Si l'on y trouve encore des aliénés, ces malades n'y sont reçus que temporairement et en très-petit nombre. L'article 6 de la loi des finances de 1836, surtout le projet de loi soumis aux chambres en 1837, feront cesser, le scandale de cette commensalité du crime avec la plus affligeante des maladies.
J'ai assisté aux premières améliorations apportées au régime et au traitetement des aliénés ; j'ai suivi depuis quarante ans le progrès de ces améliorations auxquelles je n'ai point été tout à fait étranger. Je les ai secondées de tous mes efforts par mes publications , par mon enseignement , et par mes voyages. Consulté par le gouvernement, les préfets, les administrations locales , les architectes , je me suis empressé de livrer les résultais de mes observations, de mes essais et de ma longue pratique 5 j'ai vu mes principes et mes conseils accueillis et appliqués dans plusieurs établissements consacrés aux aliénés. '
L'exemple donné par la France ne fut point perdu pour le reste de l'Europe, et nous avons vu s'élever partout des établissements destinés à recueillir et à traiter les malheureux atteints de maladies mentales,
§ l". Du matériel des établissements d'aliénés.
Je m'étais proposé de faire connaître les principaux établissements destinés aux aliénés. J'aurais pu donner sur chacun d'eux des détails nombreux et intéressants avec une description exacte de leur plan. Je voulais comparer ce qui existait et ce qui existe chez nous avec ce qui se faisait et ce qui se fait chez les étrangers. J'ai recueilli d'immenses matériaux ; mais , lorsque j'ai voulu les mettre en œuvre, même en les réduisant à des proportions très-limitées , il^en est résulté un travail immense que j'ai dû renvoyer à l'ouvrage sur les établissements d'aliénés que j'ai annoncé page 159. Jusqu'au commencement de ce siècle, même dans les pays les plus fiers de leur civilisation avancée , les aliénés étaient dans un état déplorable. On ne voyait en eux que des êtres malfaisants et dangereux dont il fallait se garer; on bâtit pour leur usage des cachots , on les mit dans les prisons , on les chargea de chaînes , on crut avoir assez fait pour eux en les empêchant de mourir de faim ; partout ils étaient les victimes de l'ignorance, des préjugés, de la frayeur, etc. 11 suffît pour s'en convaincre de lire les écrits de Daquin, de Chiarruggi , de Joseph Frank , de Reil , de Max, Andrée. Ces médecins sont unanimes dans leurs plaintes sur la manière dont les aliénés étaient soignés on Italie et en Allemagne, ainsi que dans leurs réclamations en faveur de ces malades. Les enquêtes du parlement démontrent que les luna-
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tiques se trouvaient en Angleterre dans des conditions bien pins déplorables encore.
Malgré tant d'améliorations dont les aliénés sont l'objet, il n'existe encore qu'un très-petit nombre d'établissements exclusivement consacrés à ces malades ; nulle part on ne trouve d'hôpital spécial et clinique pour l'instruction des jeunes médecins. Notre pays donnera-t-il l'exemple? Comment se fait-il que la maladie qui attaque l'homme dans la partie la plus précieuse de son être, qui n'épargne ni le pauvre ni le riche, qui sévit plus ordinairement sur les membres les plus estimables de la société, dont l'étude offre les sujets des plus profondes méditations , n'ait point un asile oi!i ceux qui en sont atteints soient seuls accueillis et traités honorablement? Dans les grandes villes de France et de l'Europe, il existe des hôpitaux pour le traitement des galeux et des vénériens , rarement pour les aliénés , encore ceux-ci ne sontils point exclusivement réservés pour les fous qui peuvent guérir; et cependant, u de tous les malheurs qui affligent l'humanité, dit le duc de Liancourt dans ses beaux rapports sur les secours publics , l'état de folie est un de ceux qui appellent, à plus de litres, la pitié et le respect. C'est à cet état que plus de soins devraient être prodigués. Quand la guérison est sans espoir , que de moyens il reste encore de douceur, de bons traitements qui peuvent procurer à ces Inalheureux au moins une existence supportable ! »
De ce défaut d'hôpitaux spéciaux, de cette cohabitation avec toutes sortes d'infirmités, que d'inconvénients plus graves les uns que les autres ne résultent-ils point !
1° Rien n'est disposé pour une habitation appropriée à l'état de ces malades, tout est contraire à la situation de leur esprit. Dans les hôpitaux généraux, dans les dépôts de mendicité, les aliénés sont dans le plus grand abandon, laissés dans leurs loges, leurs cellules, leurs cachots, leurs cages , sans que personne s'occupe d'eux, ils sont condamnés aux travaux les plus vils de la maison, et au mépris le plus accablant. Dans les prisons, dans les maisons de force, on est révolté des railleries dégoûtantes auxquelles sontenbulte ces malades, entourés de misérables, de libertins, de malfaiteurs qui se font un jeu brutal de leur délire, qui se rient des injures grossières , des coups , des mauvais traitements qu'on prodigue à des malheureux ; livrés à des geôliers durs et barbares, souvent plus redoutables pour eux que leurs commensaux, les fous sont soumis au régime sévère des prisonniers , sans pouvoir profiter des douceurs que ceux-ci peuvent se procurer par le travail.
Quel sentiment pénible ne doivent pas éprouver les aliénés d'un séjour qui les irrite, les avilit et les dégrade ! Ont-ils quelque intervalle lucide , à quelles accablantes réflexions ne doivent-ils pas s'abandonner? Ils ne retrouvent dans le retour au calme que d'affligeants souvenirs , dans ces souvenirs qu'un afïreux réveil, et le sujet du plus affreux désespoir ; cet état n'est-il point un obstacle à toute réaction morale, si utile pour le retour à la raison; et si l'aliéné échappe comme par miracle à tant d'influences funestes, s'il guérit , que de pénibles pensées le poursuivront lorsqu'il s'essayera dans le monde !
2° Un grand nombre de maisons d'aliénés, établies dans des couvents, sont
sans plan général, sans distribulion convenable pour ceux qui les habitent, sans commodilc pour le service, sans facilité pour la surveillance.
Dans les établissements bâtis exprès , les constructions sont trop rapprochées ; il manque de divisions pour séparer les fous d'après le caractère et la période de leur délire : ce vice est Ircs-remarquable dans les établissements les plus vantés d'Angleterre, et dans plusieurs maisons d'Allemagne et d'Amérique. Il n'y a que très -peu de maisons oià les furieux soient rigoureusement isolés des insensés tranquilles : on se contente de mettre les premiers au rez-de-chaussée , on superpose les autres dans les étages supérieurs : les convalescents ne sont pas toujours séparés de ceux qui restent en traitement ; les épileptiques n'ont pas de locaux particuliers , pas plus que les aliénés qui ont des maladies incidentes. Au nouveau Bedlam à Londres, on a été obligé de faire une infirmerie à l'étage le plus élevé de l'édifice.
Dans beaucoup de maisons, particulièrement en Angleterre, c'est le prix que paye chaque individu qui détermine son placement; cette différence n'est réelle que pour les fous tranquilles et propres; car les furieux, ceux qui sont sales , quelque prix qu'ils payent pour être mieux soignés , mieux logés, subissent le sort général. En Angleterre , la division des bâtiments est fondée sur le prix de la pension. A Glasgow, à Wakefield , à Prague , à Siegbourg, etc., il y a deux divisions, l'une pour les riches, l'autre pour les pauvres; disposition injuste pour ne pas dire mieux; mais s'il faut des distinctions pour les riches, pourquoi en rendre témoins les pauvres? Le caractère et la période de la maladie devaient seuls servir de base pour le classement des aliénés et par conséquent pour la distribution des constructions.
§ II. Qu'ont de commun entre eux les divers établissements d'aliénés? qu' offrentils de contraire ou de favorable à leur destination ?
\° La plupart sont situés dans les villes, quelques-uns dans les campagnes, dans les plaines ou sur les hauteurs. Dans les villes , l'espace manque , les malades sont excités par le brouhaha et le tapage de la population ; les visites sont plus nombreuses et plus fréquentes; les infirmiers sont plus distraits, plus disposés à sortir de la maison, tandis qu'à la campagne, il y a plus d'espace, les malades jouissent de plus de calme, peuvent sortir pour se promener au loin ou pour se livrer à la culture ; les visiteurs sont plus rares; enfin , il y a des avantages économiques. Les constructions sur un plateau un peu élevé sont plus favorablement situées ; mais si le plateau n'est pas assez étendu, les bâtiments ne peuvent se développer de plain-pied ni être suffisamment espacés; les terrasses, les escaliers sont alors nécessaires à cause de l'inégalité du sol. Le succès de l'établissement de Pyrna, en Saxe , établi dans un ancien château fort, n'a-t-il point été, sous ce rapport, d'un funeste exemple pour l'Allemagne, oi!i les meilleurs établissements, fondés depuis quelque temps dans des couvents anciens, sont perchés sur des hauteurs ?
2° La forme des bâtiments est très-variable : généralement ils sont trop groupés, et les malades trop rapprochés les uns des autres. Tantôt les con-
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slructions se développent sur une même ligne , comme Saint-Luc , tantôt les constructions forment un bâtiment central sur lequel rayonnent quatre ailes à trois étages ; tels sont la maison de Glasgow et le nouvel hôpital de Gènes. A Turin , sur le bâtiment central, s'élèvent de chaque côté , et parallèlement entre elles, deux ailes qui ne dépassent pas les lignes du bâtiment central. En Norwège, l'on a adopté la forme rayonnante de Glasgow; à WakeGeld, les bâtiments ont la forme d'un H; à Vienne, dans le jardin de l'hôpital, on a élevé une rotonde à cinq étages ; enfin, autour du bâtiment central, sont disposés symétriquement des pavillons, ayant chacun une cour ou un préau, et liés ensemble par des galeries.
3° Les cours manquent, quelquefois les femmes ne peuvent se promener que lorsque les hommes ont quitté la seule cour de l'établissement. Presque jamais les cours ne sont assez grandes ni assez nombreuses pour que, dans tous les temps de la journée, les malades des différentes classes puissent s'y promener. Les cours sombres, enfermées par de hauts murs, sont humides et froides en hiver, brûlantes en été. Elles devraient être pourvues d'un promenoir couvert, plantées d'arbres, pour garantir les malades de l'ardeur du soleil. C'est surtout en Angleterre que se fait remarquer le manque de cours et d'espaces suffisant pour que les malades puissent se livrex à l'exercice.
Ce défaut de cours oblige à laisser les aliénés furieux, les tapageurs, ceux qui déchirent , constamment renfermés , et ce sont les malades qui ont le plus besoin de grand air et d'exercice. Dans quelques hospices , on voit encore des chaînes appendues aux murs des cours, pour y enchaîner ceux à qui, par humanité, on permet de prendre l'air. Dans les temps pluvieux, les aliénés n'ont pour promenoir que des corridors souvent étroits et sombres ; il faut en excepter les vastes galeries , sur lesquelles s'ouvrent les cellules au nouveau Bedlara et dans la plupart des hospices ou hôpitaux construits d'après le même système, tels que Saint-Luc à Londres et les établissements nouveaux de Caen , Gènes, Turin, etc.
Je n'appelle pas promenoirs des salles de réunion qu'on trouve dans un grand nombre de maisons d'aliénés ; ces salles servent de chauffoir pendant l'hiver; mais elles sont généralement trop petites et trop encombrées de malades, pour qu'on puisse s'y promener.
4° Que les bâtiments soient groupés en un seul corps ou qu'ils soient divisés lorsqu'ils sont à plusieurs étages, ils offrent des inconvénients sans nombre. Dans quelques établissements, l'étage le plus inférieur est à moitié de sa hauteur sous terre, et les habitations ne sont éclairées et ne reçoivent l'air que par les soupiraux des corridors sur lesquels s'ouvrent les cellules. C'est ainsi que sont logés les furieux dans la plupart des établissements d'Angleterre, à Lille, à Armentières, où l'on a imité les constructions anglaises, mais dans de très-petites proportions. Les aliénés tranquilles occupent le premier, le second et môme le troisième étage de presque tous les anciens établissements , et dans plusieurs , les hommes sont au rez-de-chaussée et les femmes au-dessus. Cette fâcheuse disposition n'a pu être évitée à Siegbourg, ni à Prague. Ces étages offrent un corridor plus ou moins large, sur lequel s'ouvrent des cellules ordinairement d'un seul côté et quelque-
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fois des deux. Les aliènes qui habitent des étages supérieurs sont casaniers, se décident difficilement à se promener, h cause de la peine qu'ils ont à descendre et à remonter. Les serviteurs perdent beaucoup de temps et se fatiguent. Les portes des galeries, des corridors, étant fermées, les infirmiers sont seuls, loin de toute assistance, se battent à leur corps défendant contre un aliéné pris tout à coup d'un accès de fureur. Faut-il conduire un malade au bain , faut-il le descendre dans la cour ou le promenoir, on est obligé de recourir non-seulement à l'appareil de la force , mais on est contraint d'y avoir recours ; dès lors que d'irritations, que de violence, que d'injures, que de mauvais traitements. Lorsque les habitations sont au rez-de-chaussée , les malades sortent plus volontiers de leurs cellules ou de leurs dortoirs, ils sont sollicités par l'exemple de leurs commensaux qui vont et viennent ; ils se croient et sont réellement plus libres , parce que la surveillance est moins apparente ; ils n'entendent point perpétuellement ouvrir et fermer des verroux, ils peuvent sortir sans demander de permissions, sans avoir eu besoin d'obtenir qu'on leur ouvre les portes, dépendance qui répugne au plus grand nombre. Les habitations restant ouvertes, les malades sont facilement observés, les infirmiers sont à portée les uns des autres, ils peuvent s'assister plus facilement, en même temps qu'ils se surveillent réciproquement. Cette facilité prévient beaucoup d'accidents, beaucoup de mécontentements.
Dans les maisons à plusieurs étages, la surveillance est presque impossible; elle est plus sûre, plus facile dans un rez-de-chaussée. En effet, peut-on exiger d'un chef, d'un directeur d'établissement, de monter et descendre sans cesse des escaliers nombreux? les forces physiques se refuseraient à leur zèle, tandis que, dans notre système, en se promenant et sans fatigue, le directeur peut surveiller les malades, et surtout les gens de service. Il arrive auprès de chacun d'eux alors qu'on l'attend le moins; chacun alors reste à son poste, personne ne peut abuser de l'état des malheureux qui lui sont confiés. De combien d'abus sont victimes les aliénés livrés en quelque sorte à la surveillance seule de gens de service : je regarde les étages comme la cause d'un grand nombre de suicides qui ont lieu dans quelques établissements.
8° Les habitations de chaque aliéné ne doivent pas moins attirer l'attention , elles sont souvent mauvaises. Dans quelques couvents transformés en maisons d'aliénés et dans quelques hospices, on a utilisé d'anciens bâtiments dont on a fait des dortoirs, des salles, des chambres à deux, à trois, à plusieurs lits, enfin des cellules. Les habitations du premier et du second étage sont destinées aux aliénés tranquilles, propres et aux pensionnaires. Ces salles, ces cellules sont irrégulièrement distribuées dans divers quartiers. On a construit des loges, des cachots au rez-de-chaussée, quelquefois au-dessous du sol. Les furieux, les aliénés qui sont sales, sont renfermés dans une véritable cage , formée de barres de bois disposées en claires-voies sur les six faces. Ces cages sont posées dans de grandes salles; au travers des barreaux, on jette la paille et les aliments à ces infortunés. Les cages, élevées d'un pied au-dessus du sol, sont quelquefois en bois plein, à la hauteur de cinq pieds, à claire-voie, jusqu'au plancher supérieur. Ces cages étaient dans des caves formées avec des madriers debout, h Maréville. A Saumur, les cellules, les
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salles communes sont creusées dans le roc : les unes et les autres ne reçoivent l'air et la lumière que par la porte. Dans les prisons , les furieux sont dans des cachots, quelquefois souterrains, éclairés par un soupirail, ou même par la porte.
6° Les cellules, les loges, dans les établissements bâtis exprès, ne sont pas toujours bien entendues. Ces cellules, ces loges, s'ouvrent sur des cours, sans précaution pour les préserver des eaux pluviales qui jaillissent sur le pavé, augmentent l'humidité de l'intérieur ; on prévient cet accident par des galeries au-devant des portes. Dans les étages supérieurs, les cellules s'ouvrent sur des corridors, souvent étroits et mal éclairés, à un ou à deux rangs de cellules, quelquefois les cellules sont adossées. Cette dernière disposition est peu favorable au renouvellement de l'air, et les malades s'excitent en frappant sur le mur qui sépare les deux cellules. Les corridors à deux rangs de cellules n'isolant point assez les malades qui sont entassés, le bruit qu'un malade fait dans sa cellule, est entendu presque autant par ceux qui sont logés vis-à-vis que par ses voisins. A Londres, et dans tous les hospices d'aliénés bâtis d'après les mêmes principes , les cellules ne s'ouvrent que d'un côté des corridors. Ces corridors sont larges, hauts, planchéiés, éclairés par de grandes baies ; mais ces ouvertures sont horriblement chargées de fer. Ces cellules sont voûtées, plus profondes que larges ; la croisée est grillée et élevée sous plafond, en face de la porte, le lit est en travers sous la croisée. Toutes les constructions présentent les mêmes moyens de force et de sûreté ; elles sont uniformes dans tous les étages du même établissement, elles sont toutes faites pour des furieux; tandis que, sur cent aliénés, à peine y en a-t-il dix dont le délire réclame des précautions.
Autrefois les portes des cellules étaient généralement petites et très-basses ; les serrures en étaient énormes et toujours à pêne dormant, elles avaient de gros verroux. Tout cet appareil a été abandonné dans les établissements nouveaux ; les portes se ferment à tour et demi, ce qui est beaucoup plus commode et épargne aux aliénés l'effroi que cause le bruit des trousseaux de clefs. A la Salpêlrière, les verroux sont plats, on peut en faire qui se perdent dans l'épaisseur des bois.
Les portes étaient et sont encore généralement percées d'une ouverture carrée de quatre à cinq pouces, munie d'un volet avec son verrou et sa clef ; au travers de ce guichet on passe la nourriture : c'est par là qu'on montrait les aliénés aux curieux.
Les cellules, les loges, sont éclairées et ventilées par une croisée. Cette croisée est contre la porte, rarement vis-à-vis, au moins en France; en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, elle est très-élevée et opposée à la porte. Les loges demi-souterraines de Bediam, d'Armentières et autres, ne sont éclairées que par les soupiraux qui donnent du jour aux corridors. Les cages reçoivent l'air et la lumière de la salle où elles sont établies. Quelquefois les croisées manquent, les loges ne sont éclairées que par la porte. La baie qui est à côté de la porte est ordinairement petite, armée de barres de fer, munie d'un volet, sans carreaux de vitre. Quelquefois aussi l'ouverture est au-dessus de la porte. Dans quelques anciens établissements, on a pra-
tiqué des contre-ouvertures en face des portes. Les croisées percées à côté des portes ne sont pas favorables au renouvellement de l'air; les croisées qui sont très-élevées et en face ou au-dessus de la porte, si elles ont des vitres. ou des volets, s'ouvrent ou se ferment rarement. Leur élévation rend les cellules tristes, sombres, ceux qui les habitent ne sont distraits par aucun objet extérieur. Il semble qu'on ait pris à tâche de priver les aliénés de l'air qui leur est si nécessaire, de la lumière qui pourrait les récréer et de la vue de l'extérieur ; on croirait, à voir certaines maisons, qu'on a voulu asphyxier ceux qui sont condamnés à les habiter.
Ces dispositions des ouvertures , non-seulement sont contraires aux premières lois de l'hygiène, mais elles exposent les serviteurs à des dangers ; elles sont un grand obstacle pour la surveillance ; à moins d'avoir à sa disposition une échelle oi!i l'on monte pour voir ce qui se passe dans la cellule, au travers d'une petite ouverture que le docteur Jacobi veut qu'on pratique au-dessus de la porte.
7° De grandes croisées basses et en face de la porte, offrent des avantages nombreux ; les cellules sont mieux éclairées, mieux ventilées, plus propres. Le malade est surveillé sans qu'il s'en aperçoive. Un aliéné qui est renfermé depuis le coucher du soleil jusqu'au lendemain, qui ne peut être surveillé qu'en ouvrant sa porte , n'est-il point exposé à tous les dangers auxquels le livre une pareille solitude? La concentration des idées, la masturbation, le suicide, etc., ne sont-ils pas à redouter? Un aliéné est-il momentanément agité , laissez-le sortir de sa cellule en franchissant la croisée , puisque la porte est fermée, il se calmera; il fût devenu furieux par la réclusion. De petites ou de grandes croisées grillées s'opposent à ce qu'on pénètre dans les habitations de ces malades ; et si un furieux s'est renfermé, s'il s'est emparé d'une arme dangereuse pour lui et pour les autres, qui osera pénétrer dans sa cellule? Deux hommes forts et courageux, dit M. Jacobi. Si ces deux hommes évitent un danger grave, préviendront-ils une lutte? Dans un cas semblable, lorsque de grandes croisées sont basses et opposées aux portes, des domestiques feignent de vouloir entrer par l'une des ouvertures , par la croisée, par exemple : alors le furieux, toujours imprévoyant, dirige sur ce point tous ses moyens de défense, tandis qu'on arrive jusqu'à lui par la porte, sans danger pour lui-même et pour les serviteurs, surtout si les serrures, bien entretenues, s'ouvrent sans bruit et facilement. J'ai vu la fureur cesser instantanément par la surprise.
La surveillance pendant la nuit devient plus facile. Le médecin pourra au travers de la croisée acquérir des connaissances précieuses , non-seulement utiles au malade qu'il observe, mais il obtiendra des révélations qui tourneront au bien de tous. H s'instruira des causes irritantes qui entretiennent le délire de tel ou de tel aliéné, des négligences et des mauvais traitements des serviteurs. Pendant le joMr le médecin, en se promenant, voit et observe ce que fait l'aliéné resté dans sa cellule : le mouvement qui se fait au-devant des croisées contribue à arracher quelques malades à la concentration de leurs idées.
Les furieux, et quelquefois les monomaniaques, trouvent le moyen de 2 25
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démolir les murs les plus épais; un os, un clou, un couteau, les chaînes dont on les accable, sont autant d'instruments employés avec une patience, une opiniâtreté incroyables pour ruiner le mur le plus solide. On a revêtu en bois les cellules , afin de les rendre plus sûres. Ces cellules sont plus chaudes , moins humides, mais une fois pénétrées de mauvaise odeur il n'est pas facile de les désinfecter; lorsque l'urine a pénétré les bois, lorsque les insectes se sont établis dans les fentes, il faut à nouveaux frais doubler la cellule. Quelques aliénés démolissent les murs, détruisent le plancher inférieur, plusieurs cassent les vitres et peuvent se blesser avec les débris. Le professeur Autenrielh a proposé d'entourer les chambres avec des barreaux de bois de sapin, placés debout et scellés à leurs extrémités aux deux plafonds et peints. Cette espèce de palissade remplit-elle bien le but? ne retient-elle pas facilement les ordures que les aliénés jetteront derrière ou entre les barreaux. Pour garantir les carreaux de vitres , on emploie dans quelques établissements d'Allemagne , le même moyen. M. Jacobi veut que les croisées soient à neuf pieds au-dessus du sol et que le mur soit incliné, pour empêcher les malades d'atteindre aux croisées. Nous avons à Charenton , il y a à Caen, à Bordeaux et dans plusieurs autres établissements de grandes croisées basses et à portée des malades, les carreaux sont rarement cassés, et cet accident aura lieu bien rarement si- les malades ont la faculté de sortir librement de leur cellule.
Il est des aliénés qui se donnent de la tête contre les murs pour se tuer. Plutôt que de les lier, on a imaginé de les renfermer dans une chambre privée de toute lumière et entourée de matelas. Ce moyen est excellent, mais son usage ne peut être que momentané. Car si on laissait longtemps les malades dans une pareille cellule , elle serait bientôt salie , de manière à n'être plus habitai)le.
Les furieux ne sont pas toujours dans des cellules; nous les avons vus, autrefois, réunis dans une même salle à l'Hôtel-Dieu de Paris ; en Italie, le même usage existe encore dans plusieurs établissements d'aliénés , d'ailleurs bien ordonnés et bien tenus.
8° Le plancher supérieur est ordinairement plafonné , souvent voûté. A la Salpêtrière, une voûte en ogive s'étend sur toute une rangie de cellules. A Armenlières, à Lille, toute la maison est voûtée.
Le plancher inférieur des rez-de-chaussée est tantôt en terre battue, tantôt carrelé en brique, tantôt dallé en larges pierres, ou bien pavé en moellon ; assez souvent il est planchéié. En Angleterre, en Hollande, en Belgique, le plancher inférieur est en bois. Le plancher en bois peut faire craindre le feu; mais il est plus chaud, et convient aux étages supérieurs et aux aliénés tranquilles et propres. Le plus détestable plancher est le pavé. Les matières dont il est sali pénètrent bientôt les joints des moellons, le ciment s'imprègne de ces substances fétides, il s'établit dans chaque cellule un foyer d'odeur infecte qui s'attache aux vêtements ; en outre , il est impossible de rendre ce pavé sec et propre. Ainsi, le plancher inférieur d'un très-petit nombre de cellules pour les furieux sales doit être dallé en grandes pierres, et avoir une pente vers la porte. M. Desportes veut que ce plancher soit en chêne et mobile. Dans les dortoirs où sont couchés les paralytiques, l'on a placé à la Salpê-
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
trière et à Bicèlre chaque lit sur une dalle large , légèrement creusde, pour recevoir l'urine qui s'échappe par un trou pratique au point le plus déclive de la dalle, d'où l'urine s'écoule dans un conduit souterrain. Cette dalle peut être lavée à volonté.
La meilleure cellule est celle qui ressemble le plus aux chambres ordinaires du pays qu'on habite.
9" Tout ce qui intéresse la propreté des aliénés est trop important pour que les sièges d'aisances ne m'arrêtent pas un instant ; on avait établi de ces sièges presque partout, dans les loges, dans les cellules, même dans les étages supérieurs. Cet usage, qui paraît utile au premier abord, est superflu. Il est beaucoup d'établissements qui n'en ont point. La plupart des aliénés s'habituent à se rendre dans des lieux communs. Les aliénés tranquilles et propres, pour se garantir du froid et de la mauvaise odeur, bouchent ces sièges soigneusement , quelques-uns s'en servent comme d'une cachette pour serrer tout ce qu'ils ramassent. C'est ce que j'ai vu à Charenton avant qu'on eût détruit tous les sièges , c'est ce que j'ai remarqué dans beaucoup de cellules de Florence et d'autres établissements. Les aliénés dont la raison est si égarée qu'ils sont indifférents sur leur situation, salissent les sièges ou à côté. Il en est qui quittent les corridors, les cours, pour salir leur lit et le plancher de leurlogement. Ceux que leurs infirmités empêchent de marcher ou de quitter leur lit, ne se servent pas de ces sièges. A Bordeaux, les siégi s sont placés au-dessous des croisées et ont une ouverture fermée d'un volet sur la cour, par laquelle on enlève les vases sans entrer dans la cellule. Ailleurs ces sièges s'ouvrent sur les galeries ou sur les corridors. Souvent les vases ne sont pas bien placés, l'urine se répand à côté et coule hors de la cellule, sur les galeries ou les corridors 5 à moins que, comme dans l'établissement de Sienne, les sièges ne soient en marbre et creusés en gouttières dans le fond pour recevoir et conduire l'urine dans un caniveau couvert qui rampe devant les cellules. Ces sièges sont autant de foyers de mauvaise odeur 5 il faudrait supposer un service très-actif, pour croire qu'on vide les vases chaque fois qu'ils sont salis. Dans plusieurs établissements les sièges d'aisances des habitations à rez-de-chaussée se dégorgent dans un égout qui rampe sous ces mêmes habitations. Il résulte de là que pendant l'hiver , par les ouvertures des sièges d'aisances, un air froid et humide pénètre dans les cellules , tandis qu'en été il s'exhale une odeur infecte, parce que les égouts sont engorgés, n'étant ni suffisamment, ni habituellement pourvus d'eaui II arrive aussi que des rats s'introduisent par les ouvertures, efl'rayent les aliénés et même les mutilent lorsque ces infortunés sont tombés dans l'insensibilité la plus profonde. Je signale cet accident, parce que j'en ai été le témoin.
Il est certain que partout oii beaucoup d'hommes sont réunis, il est trèsdifficile de maintenir propres les latrines; cela sera impossible avec des aliénés insouciants ou disposés à toutes sortes de saletés. Tous les essais que j'ai vu faire et que j'ai tentés moi-même m'ont conduit à cette conséquence que les lieux d'aisances doivent être isolés des bâtiments ; à cette condition , on se délivre de la mauvaise odeur et on obtient la propreté; les aliénés doivent y arriver par des corridors ouverts : avec une bonne surveillance, ils conlrac-
lenl l'habitude de s'y rendre tous. Mais ces privés doivent avoir une forme telle, qu'ils puissent facilement être nettoyés. Dans quelques établissements d'Angleterre, chaque fois qu'un aliéné sort des cabinets d'aisances, en se fermant, la porte fait ouvrir un robinet qui fournit une quantité d'eau suiTisante pour entraîner les matières. A Florence , lorsque l'aliéné monte sur une marche qui est au pied du siège d'aisances, il s'abaisse une soupape qui donne passage aux matières, et lorsque le malade descend du siège, la soupape se relevant ferme l'accès au froid et à la mauvaise odeur. En adossant les cheminées des lieux d'aisances aux poêles qui chauffent les cellules et les galeries, on remplit une des principales conditions du procédé de désinfection proposé par M. d'Arcet (1). Il serait trop long d'entrer dans de plus grands détails à cet égard, il me suffit d'indiquer ce qu'il faut éviter et ce qu'on peut faire,
10° Les lits manquaient souvent ; les furieux étaient couchés sur la paille et quelquefois sur le sol, n'ayant point de paille pour se garantir de l'humidité. Quel moyen pour solliciter le sommeil des individus que l'insomnie dévore? Lorsqu'il y avait des lits, ils étaient de toute sorte de formes. Là, il avait suffi de deux planches, posées de champ sur le plancher inférieur, parallèlement aux deux murs qui font un des angles de la loge, pour contenir la paille ; ici, c'était un bâti, d'un pied d'élévation au-dessus du sol, large de trois pieds, long de six, sur lequel on jetait la paille. Plus généralement c'était des pièces de bois scellées aux deux murs en forme de mangeoire. Dans quelques maisons, les couchettes ressemblaient aux lits de camp de nos corps de garde. A la Salpêtrière , les couchettes des femmes furieuses sont en bois, de forme carrée, de six pieds de longueur, de deux pieds et demi de largeur et de dix-huit pouces de profondeur avec un fond plein, montées sur des pieds ; placées dans un coin de la cellule, scellées aux deux murs par des bandes de fer. Les aliénés tranquilles, les convalescents, ont presque partout des lits ordinaires en bois ou en fer. En général, les couchettes sont adossées contre un des murs et même contre deux. Cette disposition n'est pas sans inconvénient, ainsi posées il séjourne entre le bois et le mur des ordures qui sont un foyer de mauvaise odeur. S'il faut coucher un furieux, un malade obstiné, les infirmiers, les domesliques jettent le malade sur son lit, au risque de le blesser; celui-cise sertdes murs comme d'un point d'appui pour repousser les gens de service; tandis que les couchettes étant isolées, il est facile de coucher les plus furieux, sans compromettre leur propre sûreté et celle des infirmiers; l'aliéné peut être assisté plus commodément, parce qu'on peut tourner autour de lui: ses mouvements sont mieux surveillés; lui -môme, ayant à se mettre en garde de tout côté, ne concentre pas ses moyens de résistance; il est plus facile à contenir. En général, des couchettes ordinaires suffisent pour les convalescents et les aliénés tranquilles. Les couchettes des furieux devraient être scellées au plancher inférieur par les quatre pieds ; isolées des murs, pour qu'on puisse circuler autour facilement. Pour les aliénés qui salissent, je voudrais des couchettes à double fond; le fond inférieur
(I) Voyez Annales d'Hygièno publique et de Médecine légale.
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en bois plein double en plomb, incliné de la téte aux pieds, avec un Irou à la partie la plus déclive, pour laisser couler l'urine dans un vase place audessous ou dans une boite à tiroir, doublée en plomb, fixée à la paroi inférieure du fond de la couchette; le second fond à claire-voie sera séparé, de deux pouces du fond inférieur, recevra la paille et les autres fournitures du lit.
Les fournitures de lit, leur ameublement font pitié presque partout, excepté dans les nouveaux établissements, dans lesquels les aliénés tranquilles, propres, convalescents, ont d'excellentes fournitures de lit, avec des rideaux; dans quelques-uns les chambres et les dortoirs sont meublés avec recherche. Les furieux n'ont que de la paille et des haillons ; la paille n'est point assez souvent renouvelée. A Saumur, on fait usage de chenevotte, qui répand une odeur désagréable pour ceux qui n'y sont point accoutumés ; en Espagne on se sert de gousses de haricots ; dans le Midi , des feuilles de la lige de maïs. La paille doit être renouvelée tous les jours, et chaque fois qu'elle est salie.
11° Le linge de corps et les vêtements sont presque partout insuffisants. Les aliénés qui déchirent, qui sont sales, sont couverts de haillons et même quelquefois tout nus. Dans les maisons bien dirigées, on maintient ces malheureux vêtus avec le gilet de force ou la longue camisole. Assez généralement, les parents fournissent les vêtements à ceux qui peuvent les conserver. Les vêtements que portent les aliénés en entrant à Bicêtre et à la Salpélrière leur sont retirés ; ces effets sont lavés , nettoyés et mis dans un magasin , pour être rendus aux malades quand ils sortent de la maison. A Bicêtre, on a adopté de grandes capotes pour ces infortunés. Il en est de même à Londres. En Espagne , ils portent une blouse en drap vert. Dans beaucoup d'établissements étrangers, les aliénés ont un uniforme, h Aversa, dans le royaume de Naples, chaque classe de malades porte une marque distinctive. On se plaint de l'état de nudité de quelques furieux, malgré la plus grande surveillance et les soins les mieux entendus, il est impossible de conserver vêtus certains malades, à moins de les lier; le remède me paraît pire que le mal. C'est une exception très-rare.
12° Les moyens de chauffage manquent presque partout en France, surtout pour les furieux ; les loges des rez-de-chaussée ne sont nulle part chauffées. Dans quelques établissements les maniaques étaient établis dans les caves pour les préserver du froid. Dans quelques maisons du Nord, les chambres sont chauffées par des poêles qui s'allument dans les corridors. A Londres et dans presque toute l'Angleterre, des tuyaux de chaleur, dont le foyer est dans l'étage souterrain , chauffent les galeries d'où l'air chaud pénètre dans les cellules. Ce mode de chauffage est adopté dans le nord de l'Allemagne. Dans beaucoup d'établissements quelques chambres ont des cheminées; à Charenton , a Caen , il en est ainsi pour quelques pensionnaires. Ceux qui jouissent de ce privilège, ceux qui peuvent aller dans les chauffoirs, ne sont pas les aliénés qui réclament le plus de soin pour être garantis du froid. Les furieux qui ne peuvent sortir de leurs cellules, les mélancoliques qui restent couchés, les idiots qui ne bougent pas du lieu où on les a mis, sont exposés à toutes les rigueurs de la saison froide. Parce que quelques maniaques résistent au froid
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le plus rigoureux, on s'est liàlé de conclure que tous les aliénés n'avaient pas besoin de se chauffer. Cependant, ces malades recherchent le soleil, craignent le froid, se chauffent avec empressement. Croit-on parce que les cellules sont étroites et petites, que les maniaques doivent vaincre la rigueur des frimas? S'ils y réussissent, ce n'est qu'en surchargeant l'air de leurs habitations de miasmes, d'émanations délétères, qui, saturant l'air, deviennent funestes pour la vie. Peut-on croire que le dégagement spontané du calorique soit assez abondant pour réchauffer le pavé humide sur lequel se roule ce maniaque? Non sans doute. Aussi, pour peu que l'hiver soit rigoureux , même dans nos climats, quelques malheureux ont les extrémités gelées. Les cellules restant fermées, l'air ne se renouvelle pas, les maladies graves, le scorbut ajoutent à tous les maux qu'entraîne la perte de la raison.
Des tuyaux de chaleur, qui maintiennent à une douce température les galeries , les corridors sur lesquels s'ouvrent les cellules , sont les meilleurs moyens de chauffage; les aliénés ouvrent plus volontiers leurs cellules; ils ne restent pas blottis sur leur lit , engourdis par le froid ; ils font des mouvements plus volontiers. Ces sages dispositions préviennent les accidents funestes dont je viens de parler.
Mais il faut surveiller le degré de température ; car les serviteurs , par insouciance, consommeront en tout temps la même quantité de combustible ; alors il fera trop chaud ou trop froid. Un thermomètre suffira pour prévenir toute négligence.
Les chauffoirs communs pourront servir de salle de travail, tous les travailleurs doivent s'y rendre ; mais ces lieux de réunion ne seront point échauffés avec des poêles en fonte, ni avec des tuyaux de tôle. La fonte, la tôle exhalent une odeur qui fatigue ; les malades, en s'approchant , peuvent se brûler : des poêles de poterie, ou bâtis, sont préférables. Une bonne administration, ayant pourvu convenablement aux moyens de chauflFage, doit sévèrement proscrire tous les instruments inventés pour se garantir individuellement du froid. Ainsi, point de chaufferettes, d'un usage si général en France. Ces chaufiFerettes donnent de l'odeur, exhalent une vapeur de charbon nuisible; elles peuvent mettre le feu ; les personnes qui s'en servent peuvent se brûler : je ne parle pas des effets fâcheux pour la santé, signalés par tous les médecins, par l'usage des chaufferettes.
Il doit y avoir au moins autant de chauffoirs que de divisions dans l'hospice. Les poêles ne seront pas entourés d'une énorme cage de fer, ni de bancs scellés au plancher, sur lesquels sont enchaînés des furieux, quelquefois presque nus ou couverts d'ordures. Dans cette même salle, et pêle-mêle avec ces malheureux irrités d'un pareil traitement, on ne trouvera point des aliénés tranquilles, propres, et même des convalescents. Tel était le spectacle que présentaient les chauffoirs en Angleterre. Il arrive qu'on chauffe le poêle au rouge ; à Manchester, les aliénés étaient pris par les pieds avec une chaîne , assez courte pour les empêcher de s'approcher de trop près. L'enchaînement des aliénés autour des poêles, autrefois commun dans toute l'Angleterre , est sans doute proscrit aujourd'hui.
18° Je viens de dire que les chauffoirs servent de salles de travail ; on ne
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peut trop les multiplier. A la Salpèlrière , le mot travail retentit sans cesse à l'oreille des femmes aliénées, qui s'excitent les unes les autres ; c'est une idée dominante. En rappelant au travail les aliénés , on distrait ces malades , on arrête leur attention sur des sujets raisonnables , on les ramène à des habitudes d'ordre, on active leur intelligence , et l'on améliore le sort des plus indigents. Il n'est pas rare de voir des infortunées, que l'excès de la misère avait rendues folles et conduites dans l'hospice, en sortir avec leur raison et une petite somme d'argent qui les aide à parer à leurs premiers besoins, ou a commencer un petit établissement. Que de bien peut faire l'administration éclairée par l'expérience ! Les ateliers pour les hommes sont organisés dans beaucoup de maisons d'aliénés. On y réunit plusieurs métiers. Chacun peut choisir celui qui a plus de rapport avec ses goûts, avec ses habitudes; on occupe les aliénés aux travaux domestiques, à la culture des jardins, à l'agriculture : comme on le faisait, dit M. Bourgoin, à Sarragosse ; comme le faisait faire Langermann à Bareuth ; comme le faisait un fermier d'Ecosse , dont parle Pinel ; comme cela se pratique à Harnvel, à Bicélre, à Nantes depuis 3 ans; comme le conseillent tous les médecins qui ont écrit sur l'aliénation mentale. Si ces occupations ne conviennent pas aux gens riches, on doit leur procurer des distractions analogues à leur éducation ; leur faire faire de la gymnastique et des jeux qui exercent leurs muscles.
1-4° Le régime alimentaire des aliénés était autrefois celui des prisonniers, c'est-à-dire du pain et de l'eau ; tout au plus ce régime était celui des bons pauvres des hospices. Il est devenu meilleur depuis l'ordonnance de 1819, qui veut que ces malheureux soient nourris comme les malades pauvres. On leur distribue tous les jours un potage gras ou maigre, de la viande et des légumes; on leur donne du vin à Paris (1), du cidre en Normandie, de la bière dans le Nord, du vin dans le Midi. Dans quelques établissements, on n'accorde encore du vin qu'aux pensionnaires, à moins que le médecin ne l'ait prescrit, à moins qu'un visiteur charitable n'ait déposé quelque offrande pour ces infortunés. Si l'avide concierge ne s'approprie pas cette aumône, si elle est confiée à des mains pures, alors on fait une distribution de vin. Dans quelques maisons, le vin n'est donné qu'étendu d'eau. En Allemagne, il est des jours solennels oi!i les aliments sont plus abondants et plus recherchés. Dans les maisons spéciales, la nourriture est généralement très-bonne et analogue aux habitudes de chaque pays.
La quantité, la qualité, la préparation et la distribution des aliments réclament encore des améliorations. Le régime alimentaire est trop uniforme, les mets ne sont point assez variés ; on donne trop souvent des légumes secs; la viande cuite d'avance est dure et froide quand on la sert ; il en est de môme des légumes, qui rarement sont assèz cuits. Si le dégoût, si quelque inquiétude ou quelque défiance spontanés font rejeter les aliments, ils sont perdus, et, à l'instant de la faim, il n'y a rien pour l'apaiser. Les furieux, qui détruisent les aliments qui leur sont servis, n'ont souvent que du pain. Que de
(1) Voyez Mémoire sur l'Hygiène des hôpitaux de Paria, par M. Bouchardat (Annales d'hygiène publique, Paris, 18-37, t. 18).
tourments, que contrariétés, que de plaintes, que de cris, que d'actes de violence sont prévenus dans les établissements bien ordonnés, oii les aliments, bien cuits, bien préparés, servis proprement, sont mangés à des tables communes que l'on peut surveiller.
Les aliénés mangeaient jadis dans leur cachot; les imbéciles, après avoir reçus leur nourriture dans leurs mains ou dans des vases de bois, d'étain ou de fer-blanc, erraient dans les escaliers, dans les corridors, dans les cours, dévorant leurs vivres de la manière la plus dégoûtante. Aujourd'hui, presque partout les aliénés se réunissent dans des réfectoires et s'asseyent à des tables communes. Il est des maisons oii on leur confie des couteaux. En Angleterre, on leur donne des couteaux minces, arrondis du bout, dont la lame n'est tranchante qu'au milieu, dans l'étendue de deux à trois pouces.
§ III. Du personnel des maisons d'aliénés,
1" Dans toute maison d'aliénés, les fonctions supérieures se divisent en deux ordres bien distincts. Au directeur, à l'économe ou à l'agent de surveillance appartiennent l'administration générale du matériel de l'établissement, la complabililé, le maintien et l'exécution des règlements relatifs à l'admission et à la sortie des malades, ainsi que la surveillance de la conduite des divers employés. Les chefs de ces établissements doivent avoir des rapports fréquents avec le médecin en chef et s'entendre avec lui pour tous les changements et pour toutes les améliorations qui peuvent être réclamés dans l'intérêt des malades confiés à leur haute surveillance. Au médecin doit être réservé la direction suprême de tout ce qui intéresse immédiatement les malades et le service médical.
2° Presque partout les aliénés étaient victimes du funeste préjugé qui les fait passer pour des êtres dangereux, malfaisants et surtout incurables. Ils n'étaient traités médicalement que dans quelques grandes villes. Appellera-t-on traitement de la folie les saignées faites aux mois de mai et juin, les vomitifs pris ensuite toutes les semaines, jusqu'au mois de novembre, et les poudres distribuées par un apothicaire, ou bien des saignées, des bains , des douches administrées à tous les aliénés à certaines saisons de l'année. Le médecin ou le chirurgien n'étaient réclamés que pour les maladies incidentes, lorsque les malades étaient près d'expirer. Il n'y avait de visites médicales régulières que dans un très-petit nombre d'établissements. A Bediam, la visite n'était faite que deux fois par semaine. Les visites journalières ont commencé à Bicêtre et à la Salpêtrière ; depuis elles se font presque partout, particulièrement dans les établissements spéciaux.
Dans toutes les villes de France, dans toute l'Europe, l'indigent malade est secouru, est traité par des médecins éclairés. Le zèle et le savoir de ces médecins est perdu pour les aliénés. Qu'on n'accuse pas nos confrères de négligence, mais ils ont été décourages ; tout leur manquait : ils étaient privés des premiers secours de l'hygiène. Partout ils avaient réclamé de nouvelles habitations, un meilleur régime, des moyens de guérison, rarement ils ont été écoutes.
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Le médecin doit élre , en quelque série, le principe de vie d'un hôpital d'aliénés. C'est par lui que tout doit élre mis en mouvement ; il dirige toutes les actions , appelé qu'il est à être le régulateur de toutes les pensées. C'est à lui, comme au centre d'action , que doit se rendre tout ce qui intéresse les habitants de l'établissement, non-seulement ce qui a trait aux médicaments, mais encore ce qui est relatif h l'hygiène. L'action de l'adminislralion qui gouverne le matériel de l'établissement , la surveillance que doit exercer cette même administration sur tous les employés , doivent être cachées : jamais le directeur n'en appellera d'une décision portée par le médecin , jamais il ne s'interposera entre lui et les aliénés ou les serviteurs. Le médecin doit être investi d'une autorité à laquelle personne ne puisse se soustraire. En Allemagne, en Prusse et dans les Etats autrichiens , le médecin en chef est directeur de l'hospice. Je ne connais en France que le médecin d'Aurillac qui soit en même temps administrateur. Je ne reviendrai pas ici {voyez page 64, tome I), sur les qualités du médecin d'un pareil asile, encore moins insislerai-je sur ses devoirs; il n'est aucun médecin qui n'aille au delà. La dignité de notre profession nous impose de plus sévères devoirs que tous les règlements.
Le médecin, à- sa visite, dicte les prescriptions à un élève en médecine "et à un élève en pharmacie; le surveillant des hommes et la surveillante des femmes, chacun dans sa division, assistent le médecin; chaque domestique est auprès de ses malades pour en rendre compte , et pour répondre aux questions qui lui sont faites . Le médecin constate l'état de chaque aliéné, lors de son admission , ordonne son placement ; c'est lui qui le fait passer d'un quartier à un autre; à lui seul appartient la police médicale de la maison ; il prescrit l'usage du gilet, la restreinte ou la coercition, les bains, les douches ; il indique le genre de distraction , de travail qui convient à chaque malade, il accorde les récompenses , etc.; il permet les visites auprès des malades ; il délivre les certificats de guérison et de sortie ; il donne la permission aux étrangers de pénétrer dans l'intérieur de l'hospice.
3° Dans plusieurs établissements de France, des religieuses sont chargées de présider au service que réclament les aliénés, de diriger les soins qui leur sont dus, de veiller au maintien de l'ordre, de la propreté, de surveiller tout ce qui est relatif à la distribution de la nourriture, du linge et des vêtements. Ces malheureux malades trouvent dans ces respectables sœurs désintéressement, bienveillance et charité; qui, mieux qu'elles, peut offrir des garanties de zèle et de dévouement, de patience et de douceur? Renonçant au monde et aux douceurs de la vie, espérant une récompense que les hommes ne sauraient donner, la charité qui anime les religieuses vouées au service des pauvres, les rend capables du plus héroïque dévouement pour le soulagement de foutes sortes de souffrances. Quelques maisons d'Italie, de l'Allemagne méridionale, sont desservies par les frères appartenant à diverses congrégations religieuses.
Dans toute l'Europe catholique ou protestante, des ecclésiastiques ou des ministres sont attachés aux établissements des aliénés ; ces ecclcsiastiqùcs ou ces ministres secondent le médecin dans la direction religieuse que celui-ci 2 20
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croit favorable à la gucrison de quelques aliénés. Les impressions religieuses donnent à la pensée et aux affeclions, une énergique impression qui est quelquefois très-utile à ces malades.
4° Le manque d'infirmiers se fait sentir partout. Leur nombre n'est pas proportionné aux besoins infinis et sans cesse renaissants des malades. Les rapporteurs du comité de recherches de la chambre des communes d'Angleterre se plaignent de ce défaut d'infirmiers, ce qui, ajoutent-ils, oblige les gardiens à tenir ces malades en réclusion plus qu'il ne convient. Au vieux Bediam , il n'y avait que cinq infirmiers pour cent vingt hommes insensés, et deux pour cent dix femmes ; on en a augmenté le nombre dans le nouveau Bediam. En France, les administrations accordent un infirmier pour dix aliénés. En Allemagne , on emploie souvent des invalides dans les maisons d'aliénés; au Sonnenstein, on se sert de condamnés à de légères peines correctionnelles. Reil, Joseph Frank, Andrée, se plaignent de l'insuffisance et de la brutalité des serviteurs. Les infirmiers, ignorants, durs et barbares, ont un costume révoltant ; ils devraient avoir des vêtements uniformes, qui les fissent distinguer des malades; ils sont armés d'un trousseau de clefs, avec lesquelles ils frappent. Ils se font un jeu de l'état des malheureux auxquels ils doivent des soins, ils calomnient les malades , pour avoir le prétexte de leur imposer des privations, de les tenir enfermés, de les mettre aux chaînes. Les serviteurs, n'étant pas assez nombreux, ont trop à faire et ne font rien ; ils ouvrent les cellules et les corridors le plus tard qu'ils peuvent, et les referment dès que le soleil se couche ; ils ne peuvent être auprès des malades qui ont besoin d'eux et qui les réclament : un mélancolique est-il tourmenté par le désir du suicide, il a tout le temps de préparer ses moyens. Un aliéné a-t-il un accès de fureur, il faut que l'infirmier se batte à son corps défendant, n'ayant personne pour l'aider à imposer aux furieux ou à les contenir.
Les gardiens grossiers ne parlent à ces infortunés timides, craintifs, qu'avec rudesse et menace : au lieu de les attirer, de gagner leur confiance par des manières douces, par de bons procédés, ils les irritent, les repoussent par la terreur qu'ils leur inspirent. On veut que les aliénés, satisfaits ou non, soient tranquilles ; on s'assure de cette tranquillité par la réclusion , les chaînes , les injures et les coups. C'est le moyen le plus sûr , c'est le plus commode. Survient-il une rixe, l'infirmier ne vient l'apaiser que lorsqu'il est arrivé des suites fâcheuses.
Peut-on attendre des soins de propreté d'un infirmier qui est chargé de vingt, de trente, de cinquante aliénés plus ou moins sales, plus ou moins portés au désordre? Peut-on vouloir qu'il s'assure que chaque malade a satisfait à sa soif, à son appétit? Plus les serviteurs seront nombreux, plus il leur sera facile de se réunir pour présenter un grand appareil de force, moins il faudra en faire usage. Un aliéné se bat contre un gardien, contre deux; mais si plusieurs s'ofl'rent à sa fureur, la crainte le fait rentrer en lui-même, il se calme; si son délire est tellement aveugle que la fureur ne cède pas, plusieurs individus se rendront maîtres de lui, sans être obligés de lutter au risque de le blesser.
Les serviteurs ne seront point pris dans la dernière classe ; ils sont gcné-
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ralement trop mal payds; ils doivent avoir un extérieur bienveillant, un ton affectueux, et être proprement et décemment vêtus. Jamais ils ne seront armes de bâton, ni d'autre instrument offensif, ni de faisceau de clefs qui épouvante , et qui sert d'arme de défense , et quelquefois d'attaque. On se trouvera généralement bien de choisir parmi les convalescents ou les aliénés guéris ceux qui peuvent remplir cet emploi. Ces serviteurs sont plus dociles, plus bienveillants. Ils ont appris à compatir aux maux qu'ils ont connus, ils secondent mieux les efforts du médecin ; leur exemple ranime la confiance des malades.
Les serviteurs doivent être soumis à une discipline sévère, ils doivent être d'une obéissance passive et absolue, lorsqu'ils reçoivent un ordre devant les aliénés, et ne rendre jamais compte de l'état de ceux-ci en leur présênce ; ils ne doivent pas vieillir dans la même division de l'hospice.
Dans quelques établissements, les infirmiers ordonnent les bains, les douches , le bain de surprise, ils enferment, mettent le gilet de force ou font usage d'autres instruments de répression sans faire de rapport , ou bien le rapport est mensonger, et le malade n'en a pas moins été victime du caprice ou de la barbarie. On imposera aux infirmiers des surveillants immédiats qui les commandent, les dirigent, les surveillent sans cesse. Ces surveillants seront choisis parmi des personnes instruites, et d'une moralité éprouvée.
5° Ces surveillants exerceront une grande autorité sur les serviteurs. Ceuxci, dans aucun cas, ne doivent réprimer un malade, encore moins le renfermer, sans l'ordre exprès du surveillant. Si un aliéné oblige d'user de la force envers lui, le surveillant doit être toujours présent. C'est à lui qu'il appartient de faire exécuter les règlements et les prescriptions médicales. Les surveillants doivent tout voir, rendre compte aux médecins et au directeur. Je veux qu'ils soient instruits, parce que, vivant avec les aliénés, à toute heure du jour, ils doivent les entretenir, écouter leurs plaintes, les consoler, les encourager.
6° Il n'est que trop vrai que quelques aliénés très-violents, très-dangereux, doivent être mis hors d'état de nuire aux autres et à eux-mêmes. Cette nécessité a été la source d'un grand nombre d'abus. Ce n'est point ici le lieu de discuter les avantages ou les inconvénients de la réclusion solitaire et de la coercition qui prive ces malades de l'usage de leurs membres. Je répète que le nombre de ces maheureux est beaucoup plus limité qu'on ne le pense, depuis surtout qu'on leur accorde des soins plus actifs, plus éclairés et plus humains. Le nombre d'aliénés renfermés ou privés de l'usage de leurs membres doit servir de critérium à l'administration , à la direction et même à la distribution des bâtiments d'un établissement consacré aux aliénés.
Quelques fous sont bruyants, il faut tous les enfermer ; quelques-uns déchirent, il faut tous les laisser nus ou les couvrir de haillons ; quelques-uns sont dangereux, il faut les enchaîner. Voilà comment on a raisonne, et comment on a agi envers ces infortunés. Avant de généraliser, il fallait observer : on eût vu que, sur cent aliénés, à peine dix sont furieux, destructeurs, sales. Au lieu de cachots , on n'eût demandé aux architectes que quelques cellules un peu fortes-, au lieu d'enchaîner tous les fous, on eût accorde plus de liberté aux furieux, on les eût traités avec douceur, on les eût rendus plus calmes, l'on n'eût
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
pas eu besoin de recourir à des moyens barbares pour conlcnirles plus diiTtcilcs .
7" L'usage des chaînes est très-ancien. Alexandre de Tralles veut qu'on lie les fous ; Cœlius Aurelianus , Celse , Galien , autorisent les chaînes ; dans la description que Léon l'Africain a laissée de la ville de Feez , on trouve un hospice pour les fous, avec des cachots et des chaînes. Jusqu'à l'année 1794, les fous étaient enchaînés partout en Europe. On n'imaginait pas qu'on dût mieux faire. Pinel brisa les chaînes qui flétrissaient , qui mutilaient , qui irritaient ces malheureux. Quatre-vingts aliénés de Bicétre furent déchaînés; tous les autres aliénés furent traités avec plus de douceur ; on ne distribua plus des nerfs de bœuf aux garçons de service. De ce changement, il résulta que plusieurs fous, regardés comme incurables , guérirent, et que tous les autres furent plus tranquilles et plus faciles à diriger. La France est la première nation qui présentât et qui offre encore la réunion de près de trois mille aliénés renfermés dans les trois établissements publics et dans les maisons de Paris , contenus sans chaînes , sans coups , sans mauvais traitements. Cependant le docteur Monro, interrogé devant le comité de la chambre des communes, s'il convenait d'enchaîner les fous , répondit que les gentilshommes ne devraient point être enchaînés , mais que les chaînes étaient nécessaires pour les pauvres et dans les établissements publics. Et c'est en Angleterre que pareille réponse et pareille distinction ont été faites ! Un administrateur de Bedlam m'a assuré que les chaînes étaient, de tous les moyens pour contenir les furieux, le plus sur, et celui qui les gênait le moins. Aussi, dans le nouveau Bedlam, on avait établi une chaîne à chaque lit : heureusement qu'après avoir visité les établissements de Paris , les visiteurs firent ordonner la suppression des chaînes. Qu'est-il arrivé, lorsqu'on brisa les chaînes à Bedlam ? ce qui avait eu lieu dix-huit ans avant à Bicêtre : les aliénés de Bedlam sont devenus plus calmes, plus dociles, et plusieurs ont guéri. L'usage et l'abus des chaînes n'ont été portés, nulle part, plus loin qu'en Angleterre. Un officier de marine, N..., convalescent, avait menacé Haslam, il fut enchaîné : il se débarrassait des menottes et des liens ordinaires; on fit venir, de Newgale, une machine en fer du poids de vingt-trois livres. Cet infortuné était pris par le cou , par les pieds ; le tronc était contenu par une ceinture de fer, à laquelle les mains étaient fixées; le collier et la ceinture, à l'aide d'un anneau soudé à une chaîne de dix pouces, glissaient le long d'une barre de fer scellée perpendiculairement au plafond et au plancher. Ce malheureux ne pouvait s'étendre sur son lit et a vécu ainsi pendant neuf ans. Là planche XXV représente cet horrible appareil. Faut-il s'étonner de l'exclamation de sir Bennet contre le vieux Bedlam que j'ai rapportée ailleurs et de la sévérité du bill de 1828 sur les établissements d'aliénés.
Aux chaînes brisées partout, on a substitué des moyens plus doux : ces moyens sont nombreux. Macbride, le premier, a décrit le gilet de force, Cullen en préfère l'usage à tout autre, Pinel n'employait que la camisole : elle m'a toujours suffi. Les Allemands appellent ce gilet, camisole espagnole; les Anglais, veste étroite. La camisole ressemble assez bien à une brassière d'enfant dont les manches sont réunies h leurs extrémités, ou dont les extrémités, isolées l'une de l'autre, sont assez longues pour être croisées autour du corps
DES MAISONS D'ALIÉNÉS
et nouées derrière. Plusieurs reproches sont faits h la camisole (1). Un aliéné, dit-on, s'en débarrasse lui-même ; il peut èlre détaché par ses compagnons; il ne peut se servir de ses mains pour prendre ses aliments, essuyer son nez, satisfaire à ses besoins; il devient sale, il ne peut se gratter pour dissiper les irritations accidentelles de la peau , ni chasser les mouches. Enfin la camisole échauÊFe, géne la respiration et provoque les sueurs, etc.
A toutes ces objections je réponds qu'à Paris ce moyen nous suffit, et que les inconvénients dont on l'accuse tiennent à ce qu'on ne sait pas en faire usage, à ce qu'on en abuse.
On préfère les menottes en fer ou en cuir garni de fer. On a proposé une ceinture qui embrasse le bas du corps, qui est fermée derrière le dos par un ressort, une vis ou un cadenas. Sur les deux côtés de la ceinture, les bras sont fixés par des bracelets qui entourent les poignets et qui sont fermés comme la ceinture. Cet appareil est en cuir garni de fer. Haslam fait soutenir la ceinture par deux lanières qui passent en sautoir sur les épaules. On se sert aussi d'un manchon en cuir épais dans lequel sont renfermées les mains. Les deux ouvertures du manchon se terminent par un bracelet qui embrasse les deux poignets et empêche que les mains ne se dégagent. Ces appareils sont plus difficiles à détruire que la camisole ordinaire , sont plus économiques ; mais ils ne maintiennent pas aussi sùremént un malade très-furieux, sans exercer d'impressions fâcheuses. Rush de Pensylvanie a proposé un fauteuil qu'il appelle tranquiliser. Au-dessus du large dossier de ce fauteuil, on établit une espèce de boîte qui maintient la tête. D'ailleurs, le tronc, les membres sont fixés au fauteuil par des liens immédiatement appliqués sur les membres. Je n'émumérerai pas tous les instruments inventés pour contenir les furieux; les Allemands, à cet égard, sont d'une fécondité incroyable.
Des auteurs d'ailleurs très-estimables ont conseillé l'usage des coups pour vaincre la résistance des aliénés , et pour les rendre dociles ; ce moyen est trop humiliant et trop dangereux pour qu'il soit nécessaire de donner d'autres motifs de proscription. La machine rotatoire, qui était d'abord un agent thérapeutique, n'est plus qu'un instrument de répression. J'ai dit ce que l'on devait penser du bain de surprise , en parlant du traitement général de la Polie. La réclusion momentanée, la camisole appliquée pendant quelques instants, le fauteuil de force, la douche, les bains prolongés, les afFusions d'eau froide, la privation de quelques distractions sont plus que suffisants comme moyen de répression, lorsqu'un médecin habile sait les employer tour à tour en temps favorable et avec modération. Jamais, sous aucunprétexte, les divers moyens de répression ne doivent être ordonnés que par le médecin, jamais ils ne doivent être mis en usage qu'en présence du médecin, ou des surveillants en chef.
Pour compléter ce que j'aurais à dire sur les établissements d'aliénés, relativement h leur utilité, h leurs constructions et à leur discipline intérieure, je renvoie au § IV, pages 58 et suivantes, lome I ; à la page 134, tome II, et au mémoire suivant sur Charenton.
(I) The moral management ofimane persans, Haslam.
HISTOIRE ET STATISTIQUE
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