‹ Des maladies mentales [electronic resource]Chapitre 2 sur 49 · MÉMOIRES SUR LA FOLIE ET SES VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES SUR LA FOLIE ET SES VARIÉTÉS

Après avoir exposé les caractères de !a lypémauie (mélancolie avec délire), je dois faire connaître cette forme du délire partiel, à laquelle j'ai donné le nom de monomanie; mais avant je tâcherai d'indiquer les caractères différentiels de ces deux formes de délire.

La monomanie et la lypémanie sont des affections cérébrales chroniques, sans fièvre, caractérisées par une lésion partielle de l'intelligence, des affections ou de la volonté. Tantôt le désordre intellectuel est concentré sur un seul objet ou sur une série d'objets circonscrits; les malades partent d'un principe faux, dont ils suivent sans dévier les raisonnemens logiques, eB dont ils tirent dps conséquences légitimes qui modifienS leurs affections et les actes de leur volonté; hors de ce délire partiel, ils sentent, raisonnent, agissent comme tout le monde; des illusions, des hallucinaliotis, de»

lU I

2 MONQIWANIK.

associations vicieuses d'idées, des convictions fausses, erronées, bizarres, sont U base de ce délire que je voudrais appeler monomanie intellecluelle. Tantôt les monomaniaques ne déraisonnent pas, mais leurs affections, leur caractère sont pervertis; par des motifs plausibles, par des explications très bien raisonnées, ils justifient l'état actuel dq leurs scntimens et excusent la bizarrerie, l'inconvenance de leur conduite : c'est ce que les auteurs ont appelé manie raisonnante^ mais que je voudrais nommer monomanie affecWe. Tantôt la volonté est lésée : le malade, liors des voies ordinaires, est entraîné à des actes que la raison ou le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que la volonté n'a plus la force de réprimer; les actions sont involontaires, instinctives, irrésistibles, c'est la monomanie sans délire^ ou la monomanie instinctive. Tels sont les phénomènes généraux que présente le délire partiel ou la monomanie; mais suivant que le délire est expansif ou concentré, gai ou triste, il existe des différences qu'il faut signaler.

Dans la lypémanie, la sensibilité est douloureusement excitée ou lésée; les passions tristes, oppressives, modifient l'intelligence et la volonté; le lypémaniaque concentre en lui-même toutes ses pensées, toutes ses affections, est égoïste et vit trop en dedans. Dans la monomanie, au contraire, la sensibilité est agréablemeut excitée; les passions gaies, expansives, réagissent sur l'entendement et la volonté; lo monomaniaque vit trop au dehors, et reporte sur les autres le superflu de ses seulimens.

MONOlWAiyiE. 3

La physionomie du mononianiaquc est animée, mobile, riante; les yeux sont vifs et brillans. Le teint du lypcmaniaque est jaune, pâle et même terne; les traits de la face sont concentrés, immobiles, gripcs; les yeux sont caves, fixes; le regard est inquiet, soupçonneux. Le monomaniaque est gai, pétulant, téméraire, audacieux ; le lypémaniaque est triste, calme, défiant, craintif. Le premier, fait beaucoup d'exercice, est bavard , bruyant, prétentieux, prompt à s'irriter, rien ne paraît faire obstacle aux libres exercices de ses fonctions; le second, ennemi du mouvement, est dissimulé, parle peu, s'excuse, s'accuse même ; les fonctions s'accomplissent péniblement, avec lenteur- La marche de la monomanie est plus aiguë, sa durée plus courte, sa teminaison plus favorable, à moins qu'il n'y ait quelques complications; Ie,contraire a lieu dans la lypémanie: dans celle-<;i, le délire semble dépendre plus particulièrement de quelques lésions abdominales; dans l'autre, le délire paraît causé plus immédiatement par l'état anormal du cerveau.

Ce qui précède signale des différences si essentielles entre la lypémanie et la monomanie qu'on ne saurait confondre ces deux états pathologiques et qu'on ne peut leur imposer le même nom , si l'on veut apporter quelque précision dans le langage médical. C'est pour n'avoir pas toujours distingué ces deux maladies, que les auteurs n'ont tenu compte que des désordres intellectuels et ont néglige les autres symptômes; ils n'ont point différencié la monomanie de la manie, à cause de l'excitation, de la susceptibiliié et de la fureur de quel-

MONCMAN[E.

ques monomauiaques. Ils ont confondu la monomanie avec la mélancolie, parce que dans l'une et l'autre le délire est fixe et partiel.

On nie qu'il existe des monomaniaques. Il n'y a pas, dit-on , d'aliéné qui ne soit déraisonnable que sur un seul objet; toujours ces malades offrent quelque désordre de sentiment et de volonté : mais s'il n'en était pas ainsi, les monomaniaques ne seraient pas fous. Je demanderai si les maniaques déraisonnent toujours et sur toute sorte de sujets, si toujours toutes leurs facultés intellectuelles sont perverties? M. Foville, dans son excellent article aliénation mentale^ du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , dit n'avoir vu que deux ou trois monomaniaques, soit à la Salpêtrière, soit à Saint-Yon (Rouen); est-ce qu'il n'a pas trouvé une différence immense entre l'aliéné qui se croit roi, grand seigneur, inspiré du ciel , prophète, et l'aliéné qui en ^iiême temps a des illusions, des hallucinations, méconnaît les qualités, les rapports des objets extérieurs, est blessé de tout ce qui l'impressionne, confond les temps, les lieux, les choses, les personnes; enfin est le jouet de la perversion de toutes les facultés? Adopterat-il les mêmes vues thérapeutiques dans le traitement d'aliénés en proie à un délire de formes si différentes? Dans les deux cas la direction hygiénique intellectuelle et morale des malades sera-l-clle la même ? M. Foville demande si les différentes formes du délire qu'on appelle manie et monomanie ne sont pas l'expression propre au tempérament et au caractère des différens malades aliénés? S'il en est ainsi , conclut cet auteur, les

limites et l'étendue du délire sont d'une importance médiocre. Le délire partiel est un phénomène si remarquable, que plus on l'observe, plus on s'étonne qu'un homme qui sent, raisonne et agit comme tout le monde, ne sente plus, ne raisonne plus, n'agisse plus comme les autres hommes , sur un point unique. Est-ce que la monomanie sans délire, la monomanie raisonnante des auteurs peut être confondue avec la manie? Dans celle-ci, tout l'entendement est bouleversé; dans l'autre, l'entendement est sain, intact, quelquefois même plus actif plus lucide; dans la manie, tout l'être intellectuel et moral est perverti, toutes les actions sont désordonnées; dans la monomanie, la perversion des actes est partielle, circonscrite comme l'égarement de la raison.

Mais, dit M. le docteur Prichard i, le mot monomanie imposé à la folie morale, à la folie instinctive, sans lésion du raisonnement, ne convient pas, à moins de changer l'acception du mot manie, qui présente à l'esprit l'idée du désordre intellectuel. Mais dans la folie morale de cet auteur, dans la manie raisonnante de Pinel, dans \îx manie sans délire^ l'intelligence est phis ou moins lésée. S'il n'en était pas ainsi, les aliénés se laisseraient conduire par le raisonnement et reconnaîtraient que leurs principes sont faux, que leurs actions sont insolites, bizarres. Leur intelligence est plus ou rnoms en défaut, elle a perdu son influence sur la volonté, elle n'est plus en harmonie avec les autres

• Treatise on insanity and other disorders affecting the mind. Londoii , i835,in-8.

facultés. Chez les aliénés qui , sans motifs , sont entraînés instinctivement à des actes répréhensibles et qui seraient criminels s'ils jouissaient de leur raison , l'action intellectuelle est suspendue. Dans ces cas il y a rigoureusement lésion de l'entendement, mais cette lésion n'est pas la cause dominante des actions. Il y a donc délire, il y a folie, il y a monomanie.

On me pardonnera cette trop longue discussion sur ce que j'entends par monomanie, si l'on se rappelle que Pascal js-:commande de n'employer aucun terme dont on n'aurait pas auparavant expliqué nettement le sens. M. Laromiguière ' n'insiste pas moins sur la nécessité de se faire des idées exactes et d'apprécier la valeur des mots.

Chez les monomaniaques , les passions sont exaltées et expansives; ayant le sentiment d'un ét:at de santé parfaite et inaltérable, d'une force musculaire augmentée, d'un bien-être général, ces malades saisissent le bon côté des choses; satisfaits d'eux-mêmes, ils sont contens des autres, ils sont heureux, joyeux, communicatifs; ils chantent, rient, dansent; dominés par l'orgueil , la \'anité,. l'amour-propi-e, ils se complaisent dans leurs convictions; vaniteuseSi, dans leurs pensées de grandeur, de puissance, de richesse; ils sont actifs^ pétulans, d'une loquacité intarissable, parlant sans cesse de leur félicité; ils so«.t susceptihlcs , irritables; leurs impressions sont vives, leurs affections énergi-

* Leçons de philosophie.

MONOMAIVIK.

ques, leurs déterminations violentes; entiemis de la contrariété et de la contrainte, ils se mettent facilement en colère et même en fureur. Parmi les monomaniaques, les uns se croient des dieux, prétendent être en communication avec le ciel, assurent qu'ils ont une mission céleste ; ils se donnent pour prophètes, pour devins ; on les a appelés tliêomanes. Platon admettait une folie par inspiration , et la regardait comme un bienfait des dieux. Le souffle divin animait les prophétesses et les sibylles, et leur inspirait la connaissance de l'avenir. Arêtée, Cœlius-Aurclianus admettaient aussi un délire sacré. La monomanie d'enthousiasme {j7ielancolia enthusiasticd) de Paul d'Egine appartient à la même variété de délire. Ces monomaniaques se croient excités, agités, éclairés par une puissance surnaturelle. Depuis les temps anciens, les inspirés, les enthousiastes n'ont point manqué : Paracelse croyait porter son gérïie dans la poignée de son épée; les enthousiastes des Cévennes ajoutaient foi aux déclamations de quelques prétendus inspirés qui se vantaient de prédire l'avenir, de connaître les choses les plus mj'stérieuses; ces malades avaient des convulsions. On a vu, dans divers temps, des hommes exaltés par de semblables prétentions, séditrire les personnes les moins prévenues et lê's moins susceptibles de vaines crédulités. Les exemples d'un pareil égarement ne sont pas rares, Ltt individus dcytit parlent les historiens sont des théoraanes' oct des fripons , ou des agens de quehjue' akiroit iMriganï.

Le fou du Pyrée, dont on * t\\é si souvent l'ftXé'rtiple; cet autre insensé qoi se rendait s^ul an ïhéâlrê', ét ^fui

s MONOMANIE.

applaudissait comme si les acteurs eussent acluellement joué , sont autant de monomaniaques. Fodëré raconte l'histoire d'un porte-faix, âgé de 35 ans, qui se persuadait que, par suite de la paix avec l'Angleterre, il avait des coffres pleins d'or et d'argent arrivés d'Amérique, et qui ne voulait plus faire son métier , par suite de cette persuasion.

Nous avions à la Salpêlrière une demoiselle qui avait ■reçu quelque instruction, et qui croyait diriger le soleil, la lune et les nuages; impatiente de son séjour dans l'hospice, tantôt elle nous menaçait de la pluie, tantôt du soleil. J'ai vu, dans le même hospice, plusieurs femmes qui se croyaient impératrices, elc. Quelques jnonomaniaques se croient rois, princes, grands seigneurs, veulent commander à l'univers, et donnent avec dignité et protection des ordres à ceux qui les entourent; quelques-uns se croient des savans distingués par leurs découvertes et leurs inventions, des poètes, des orateurs dont il faut écouter les vers, les discours, sous peine d'exciter leur colère; d'autres, comblés de richesses, distribuent leurs bienfaits, dispensent leur fortune à tous ceux qu'ils reucoutreul ; il en est qui, sous l'empire d'une passion amoureuse, ^'occupent sans cesse de leur amour, se bercent des plus douces illusions, et se croient dans le séjour des sylphides et des lîouris.

M. de R... , âgé de 63 ans , d'une taille élevée , d'une forle constitution, d'un tempérament sanguin, doué de beaucoup d'intelligence cultivée par une bonne éducation, desservait une paroisse de Paris; vers l'âge

de 5o ans, il éprouva de longues contrariéte's , mais peu importantes; M. de R... s'en tourmenta beaucoup, eut des maux de tête, et devint un peu sourd. Quelque temps après, à la suite d'une vive contestation, la raison s'égara, quatre mois de traitement suffirent pour obtenir la guérison; la surdité néanmoins augmenta. M. de R... reprit ses fonctions et se porta bien pendant deux ans; il éprouva alors une nouvelle tracasserie, l'insomnie fut opiniâtre, les maux de tête vifs etpi'esque continus, la surdité fut complète. Quelques jours plus tard, le malade eut des hallucinations de l'ouïe, et depuis il entend des voix qui rendent justice à sa conduite et qui condamnent ceux qui l'ont contrarié. Confié à mes soins, il se croit en communication avec Dieu et avec les anges qui lui parlent la nuit comme le jour. Il est impatient, il commande avec hauteur et au nom de Dieu; il ne lit plus son bi'éviaire et renonce aux pratiques les plus ordinaires de la religion ; s'il parle, la voix d'un ange dit d'avance tout ce qu'il va dire; s'il lit, cette même voix se fait entendre avant qu'il prononce les mots; s'il écrit, les voix lui dictent; il n'est que l'écho de ce qu'il entend, soit qu'il parle, soit qu'il écrive. Il fait toujours des demandes, pour obtenir la liberté, pour réclamer des vêtemens ou pour améliorer la nourriture; si on le refuse, il répète plusieurs fois de suite : au nom de Dieu vous êtes anaiherne; Dieu, par ma bouche, vous ordonne; si vous n'obéissez pas , je prononce l'anathème. Insiste-t-on dans ses refus, M. de R..,. s'écrie : vous êtes un hérétique, un pervers , Dieu vous damnera. Si l'on rit de ces

menaces, il s'irrite, sa figure s'anime, ses yeux sont brlllans, il s'emporte en répétant: Anaihème! anathème '. ou bien, il se retire courroucé, en disant: Anathème, vous êtes damné!

Conduit à Charenton en i83i, l'état de M. de'"R... est resté le même. Ce malade inoffensif va et vient dans la maison, réitère ces demandes, ces plaintes, ces menaces, ces anathèmes, mais il n'est poi»t triste habituellement; il se rend souvent chez l'aumônier de la maison qu'il anathématise comme les autres, quoiqu'il joue souvent avec lui et qu'il lui ait fait cadeau d'un volume de vers et de prose qu'il a écrit depuis qu'il habite dans l'établissement. Ce volume et un second que M. de R... a donné au docteur Calmeil, sont remarquables par la justesse, la liaison des idées et l'énergie des expressions; rien n'est altéré dans l'écriture qui est très nette et très correcte. En iSaS , M. de R... est pris de catarrhe chronique, sa santé s'affaiblit peu-à-pett, il se plaint souvent de dyspnées, ses jambes s'enflent, et enfin il succombe tont-à-coup, le i5 octobre t833, après une hémorrhagie pulmonaire.

A l'ouverture du corps, faite vingt-quatre heures-après la mort, on ne trouva rien de remarquable à l'extérieur, la bouche est encore pleine de sang. Les os du crâne sont minces, le diamètre antéro-postérieur du crâne est de s/ïx pouces , le diamètre transverse en a c\n(f et demi; la dure-mère est violacée à l'extérieur, elle a. une épaîi^ seur anormale; on parvient à &k sepam' uïic fausse membrane coueismeuise, épaisse d'une Kgne, formée de plusieurs feuillets. I^a dtw'e-nière ain^i mise à nu ést

saine y et encore tapissée par le feuillet arachnoïdien. L'autre face de la fausse membrane en contact avec l'arachnoïde est rouge par plaques , il s'en sépare une membrane très fine, qui est le siège de l'injection, qui s'étend à-peu-près dans toute l'étendue de la méninge, excepté au-dessus des orbites; la fausse {membrane existe sur toute la convexité du cerveau, où elle présente la plus grande épaisseur, d'où elle gagne en s'amincissant des deux côtés , la base du crâne. L'injection semble tenir au tissu cellulaire sous-arachnoïdien; mais on enlève la membrane très mince qui est le siège de l'injection, car le feuillet araclinoïdien lavé ne présente plus de rougeur, le feuillet cérébrale de l'arachnoïde est sain. La pie-mère est injectée, rouge et s'enlève facilement. Les circonvolutions nombreuses pré" sentent à leurs surfaces de petites gouttelettes de sang; la substance grise n'est point colorée, elle est çà et là d'une teinte jaune. La substance blanche est injectée, il n'y a point de sérosité dans les ventricules; rien d'anormal dans le reste du système spino-cérébral; les deux poumons contiennent à leur sommet, et le droit dans la plus grande partie du lobe supérieur ^ de la matière tuberculeuse en masse et offrent de petites cavernes remplies de matières tuberculeuses ramollies; le reste des deuxpoumons est engorge de sang, contenu dans les vaisseaux; les bronches sont remplies de sang rouge écumeux, semblable à celui qui a été vomi avant la mort; le cœur est petit, ferme; ses cavités sont petites, ses parois épaisses.

M***, âgé de 36 ans, est d'une taille élevée, d'un tet«-

12 MONOMANir:.

pérament bilioso-sanguinj ses yeux et ses cheveux sont noirs; les traits de la face sont très prononcés. M... a €u une cousine germaine maternelle aliénée. Dès son <?nfance, sa santé a été délicate, mais elle s'est fortifiée à la puberté; le caractère de M.. ..est entier et fier; livré à lui-même de très bonne. heure, M.... a voyagé beaucoup et mené une vie très dissipée et très répandue. Depuis l'âge de vingt ans, il a tâché de rétablir par des spéculations de bourse sa fortune , que la révolution avait détruite.

A 27 ans, M... se marie avec une femme belle, aimable «triche. Il s'abandonne avec plus d'ardeur aux affaires et à tout l'emportement de son ambition ; en même temps il est jaloux. Dans la seconde année de son mariage, il a des boutons sur le corps, qui se manifestent davantage les années suivantes; il fait et surtout il sollicite partout des remèdes, s'occupe beaucoup de sa santé , dont il est plus tourmenté l'hiver que l'été; il est hypocondriaque.

Malgré les vicissitudes dans les affaires, la fortune de M... s'accroît. En j8i5, il la joue tout entière sur les fonds publics, et en un jour il est ruiné. Dès ce moment, on s'aperçoit du changement de son caractère : il est tracassier, exigeant, despote, inquiet, mécontent, injuste envers ses parens, qu'il accuse de ne pas venir à sou secours, et il ne cesse de s'en plaindre, malgré les marques d'intérêt qu'ils lui donnent.

36 ans: en 181 7, deux ans après ses revers de fortune, M... devient sombre, rêveur; il accuse des maux de nerfs et d'estomac; bientôt après il croit qu'on

empoisonne les alimens lorsqu'il dîne chez le restaurateur. Il a des emportemens contre son beau-père , qui lui prodigue toute sorte de soins, mais qui se refuse à lui confiei- des fonds, comme il l'a fait une première fois. Il tracasse sa femme , malgré la tendresse qu'elle lui porte. Il va chez ses connaissances, 'chez ses amis, se plaindre qu'on l'empoisonne chez son beau-père; bientôt il fait les mêmes plaintes lorsqu'il mange chez lui. Souvent après ses repas, il sort pour aller boire du lait. Il lui arrive quelquefois d'aller lui -même chercher à la fontaine de l'eau pour son usage.

Après un mois d'inquiétude, d'agitation, de querelles domestiques provoquées par ses injustes soupçons et ses reproches, M., va demander un passeport, voulant quitter la France ; quelques jours plus tard, il va se mettre sous les mains de la police, et fait une dénonciation contre son beau-père, et accuse sa femme de se laisser influencer. C'est dans cet état que le malade est confié à mes soins, le 3o décembre 1817. M... marche à grands pas, mange peu, a de la constipation ; il est impatient, répond brusquement, avec hauteur. Cependant, après plusieurs entretiens, je parviens à m'emparer de sa confiance, je le fais convenir de la fausseté de ses préventions; M.,, paraît bien dès le sixième jour, mais il est très impatient de recouvrer sa liberté et de voir sa femme, je lui promets qu'il la verra prochainement et que s'il continue d'êtn; raisonnable, il rentrera auprès de sa famille dans liuit jours. Cette promesse solennelle, la vue de sa femme et de ses cnfans semblent avoir mis fin aux craintes et aux préventions

i4 MONOMANIE.

absurdes de M Néanmoins, trois jours avant de

me quitler , il se persuade que pendant la nuit on a répandu de la cendre dans sa charalwe. Cette hallucination réveille toutes ses inquiétudes; mais M... les cache soigneusement, se contraint pour bien recevoir sa femme, son beau-père, et afin de ne pas se trahir, il rentre chez lui. Ce jour même, il manifeste des inquiétudes pendant son dîner, il repousse tout ce qu'oa lui dit pour le détromper et il refuse toute espèce de conseils, de soins et de remèdes. Les jours suivans, il s'échauffe beaucoup à courir, exprime le désir de reprendre les affaires. Après un mois, il paraît plus agité plus tourmenté; les alarmes de sa famille augmentent,' enfin, en sortant d'un café où il avait lu un journal dans lequel il était question du faux dauphin^ M... s'imagine être le fils de Louis XVI, se rend aux Tuileries, pénètre jusque dans les appartemens du roi, afin de réclamer ses droits. Il est arrêté, répond avec calme, politesse et dignité à l'officier qui l'interroge , et se laisse conduire chez lui sans résistance et sans plaintes.

Confié de nouveau à mes soins, le 20 février 181 8, M... a présenté pendant son séjour les symptômes suivans :

La physionomie est mobile, les yeux sont rouges,, saillans; la démarche est altière; M... est poli envers tout le monde, mais ne se familiarise avec personne. Il proteste qu'il n'est point malade, qu'il est le dauphin, que son arrestation est arbitraire, qu'il s'en vengera un jour, il renouvelle'ï:souvcnt et hautement sa protestation. Sa croyance est ébranlée quelquefois, mais un

moment après Ja conviction est entière, et M... s'abandonne à tous les écarts qu'elle lui suggère. 11 fait des proclamations au peuple français , il est dans une activité continuelle, il fait des efforts pour s'évader, injurie le ministre de la police , qui l'euipêche de remplir ses hautes destinées ; néanmoins il se livre de temps en temps à la poésie, à la peiniure. Ses diverses productions, ^'édigéea avec la plus gt^ande facilité, ne naanquent ni de force, ni de grâce. Lorsqu'on plaisante M... sur le sujet de son délire , il s'irrite ou se retire brusquement sans proférer une parole.

M.... dort peu, il a de la constipation; quelquefois il ne mange que du pain, persuadé qu'on met du poison dans lt!s autres alimens. Des boissons laxatives, des bains tièdes, des sangsues fréquemment appliquées à l'anus , l'isolement, des conversations fréquentes et amicales, la lecture, la promenade, sont les moyens mis en usage. Après plusieurs mois, un long voyage en Allemagne est conseillé et entrepris sans succès.

Je n'aurais pas terminé cette observation si je ne faisais remarquer qu'hypocondriaque d'abord, puis lypémaniaque, craignant le poison, M,... devient monomaniaque, aussitôt après la lecture d'un journal. Cette lecture suffît pour produire une conviction indestructible. M.... se croit dauphin de France. Cette conviction acquise, avec quelle suite, avec quel raisonnement le malade cherche à persuader les autres, on en jugera parce qui va suivre; c'est le malade qui parle : «Mon prétendu père était attaché aux Tuileries (cela est vrai ). Au i o août , j'avais 8 ans , mon prétendu

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père me sauva de la bagarre, me fit traverser les Tuileries , me fit sortir par le Pont-Tournant, et me déposa dans un hôtel de la rue Royale; il me fit donner l'éducation que j'ai reçue; il mourut. Lorsque Bonaparte fut proclamé empereur , on m'enleva, par son ordre, un cachet qui était le cachet de famille des Bourbons, et qui m'avait été remis le lo août, avant mon enlèvement des Tuileries; en i8i4> M. D. S., qui se disait mon oncle, alla avec M. Talleyrand au-devant de Louis XVIII pour me faire reconnaître, et dans une conférence assez longue qui eut lieu àSaiiit-Ouen, il fut décidé que, pour ne pas compromettre la tranquillité publique , pour prévenir des collisions, je serais sacrifié, et que Louis XVIII régnerait. On a beau me renier, on ne peut me méconnaître, car je ressemble trait pour trait à Louis .XVI. »

L'observation suivante nous montre un monomaniaque tourmenté de terreurs imaginaires qui le portent à un acte de fureur et qui passe à la monomanie d'orgueil ou de vanité. Pendant toute sa vie ce malade avait été vaniteux et en proie à la frayeur.

M...., âgé de 3o ans, d'un fort tempérament, d'un caractère très vif, très gai, a toujours fait sa volonté dès sa plus tendre jeunesse, il est très sensible au manque d'égards qu'on se doit dans la société , il a l'ambition de passer pour un personnage très important. Il aime les exercices violens tels que la chasse, les armes; et est contrarié lorsqu'il ne peut étaler un grand luxe.

La mèi^e de M.... étant enceinte, éprouva une grande frayeur; à six mois, il fut opéré d'une fistule à l'anus;

MorroMANic. 17

depuis sa naissance jusqu'à la cinquième année, il fut sujet aux convulsions; à six ans, il eut une affection cérébrale aiguë, qui guérit au bout de dix jours. A l'âge de la ans, il se manifesta une hernie inguinale; plus tard, il eut des dartres et une esquinancie avec délire; pendant son enfance, M.... fut exposé fréquemment à des causes de frayeur, vivant alors au milieu des évènemens de la Vendée. Depuis cette époque. M... n'a cessé d'avoir des terreurs paniques. Des actes arbitraires, violens, exercés envers lui, dans des temps de trouble, ont contribué à fortifier ses dispositions à la frayeur. Cependant sa constitution se fortifia à l'époque de la puberté.

M..., après s'être fatigué à lire, même pendant la nuit, est pris d'un amour d'étude, et se persuade qu'on veut attenter à ses jours; déjà il sent les funestes effets du poison ; il craint tous ceux qui l'approchent, excepté ses parens, qui sont condamnés à subir le même sort que lui. Il croit voir et entendre des personnes armées de poignards , de pistolets à vent qu'on leur a distribués pour le tuer. Se promène-t-il dans les jardins , il rentre bientôt, disant qu'une balle vient de siffler à ses oreilles. Quelquefois il lui prend un rire immodéré, et lorsqu'on lui en demande la cause, il répond qu'il entend des sons, dont il forme des paroles qui l'excitent à rire. Il veut persuader aux personnes qui l'environnent , qu'elles doivent entendre les mêmes choses que lui. Il appréhende qu'on le prenne pour fou; il entend à chaque instant crier autour de lui : fou, fou. 1\ demande

fréquemment à ses parens s'il n'a pas les yeux fixes ou II. a

hagards. Souvent, après les repas, il déraisonne et se sent oppressé. Etant dans une auberge à D..., un perruquier, qui venait pour le raser , se baisse pour ramasser quelque chose; sans aucune altercation préalable, M... lui tire un coup de pistolet et lui fracture un bras : tout porte à croire qu'il a pris ce malheureux pour un assassin. A la suite de cet accès de fureur, M.... reste cinq jours sans boire ni manger, ni se coucher. Après ce temps , le sommeil se rétablit , M... est plus raisonnable, plus calme et mange, quoique conservant toujours des craintes.

Confié à mes soins, j'observe que la physionomie du malade est extrêmement mobile et animée ; sa démarche fière et hautaine. Les premiers jours, il refuse toute espèce d'alimens, il ne veut pas permettre qu'on lui fasse la barbe; il ne dort point, la constipation est opiniâtre, malgré les bains tièdes très prolongés.

M... prétend être le premier homme du monde par son génie; on veut attenter h sa vie, parce qu'on craint qu'il ne domine l'univers. Il est Apollon, César: à ce double titre , il entend et exige que tout le monde lui obéisse. Il est honteux que la raison la plus supérieure se trouve confondue avec la folie. M... écrit à tous les hommes qui occupent les premières places, au roi lui^ même. A chaque instant, il attend des ordres qui le rendront à la liberté, il me menace de tout le poids de son autorité dès qu'il sera libre; en attendant, il demande un avocat et un huissier. Il est seul maître, nul n'a droit sur lui. Il répond avec dédain aux questions qu'on lui adresse, très souvent il ne daigne pas répondre.

MONOMAKIE, iig

Il n'a point été possible de persuader à ce malade qu'il est le jouet de son imagination égarée et que son état exige les secours de la médecine; on veut, dit-il, lui faire perdre la tête par des remèdes , mais sa tête est trop forte, on n'y réussira pas.

Les moyens de douceur et de persuasion sont impuissans. Veut-on lui faire prendre des bains ou lui appliquer un vésicatoire à une jambe , il faut lui en imposer par un grand appareil de force. Lorsque M... est distrait de ces craintes, il cause bien, est aimable, joue à divers jeux , et rien n'annonce de trouble dans sa rai/son; les fonctions de la vie organique n'offi^ent aucun désordre.

M. H..., âgé de /jS ans, célibataire, avocat, d'une taille moyenne, d'un tempérament bilioso-sanguiu, d'une bonne constitution, a la tête d'un volume remarquable; sou front est largement découvert, les cheveux sont noirs, les yeux pleins de vi\acité, le teint est basané; M. H.... a toujours eu une vie régulière, a toujours conduit ses affaires avec ordre et probité; il habitait la Guadeloupe depuis quelque temps, tomba malade il y a un an, ayant eu à lutter contre le climat et des revers de fortune; il fut renvoyé à Paris et entra à Charenton, le 20 novembre i832.

Dans les premiers mois de son séjour dans cette maison, M. H... s'est montré calme, content , se promenant dans le jardin, lisant beaucoup et causant avec esprit; on l'aurait cru raisonnable, si de temps en temps son délire no se fût trahi; il se disait fils de Louis XVI, et ajoutait qu'on avait voulu l'empoisonner, dans un but politique. Aprèg

aO MONOMANIE.

quelques mois, le délire se manifestait plus habituellement, et aujourd'hui il va jusqu'à la fureur. M. H... est roi, comme tel, il entend commander et être obéi. Ceux qui l'entourent sont ses esclaves , il a sur eux droit de vie et de mort; malheur à celui qui l'aborde, sans reconnaître sa puissance royale, le doute à cet égard est un crime de lèse-majesté. Les domestiques qui le servent, savent fort bien les précautions qu'ils doivent prendre pour se présenter à lui. Plusieurs fois, ses menaces, ses emportemens, lorsque j'ai essayé de combattre son égarement, m'ont averti de me mettre en garde. Tout dans ce malade est en rapport avec sa conviction ; il porte la tête haute, son attitude, son regard, le ton impérieux de sa voix , ses gestes expriment parfaitement les vaniteuses préoccupations de son esprit. Il ne se pare pas d'insignes, de rubans à la manière des monomaniaques rois, qu'on rencontre dans ces réunions d'aliénés; mais les murs de sa cellule qu'il regarde comme un cachot, portent, tracés en gros caractères: les mots, les phrases qui décèlent la situation mentale de ce malade. Voici quelques-unes des inscriptions qu'il a tracées avec la forme des leltres telles qu'elles sont sur les murs : J'ai... Mardi... Canaille de Français..., plus loin : Haine à Mort à la Nation Française — au Peuple, à La Nobles... Par S. A. R. — Prince de Bourbon, elc. — Le i" Avril iSSy : fils de Louis XVI — Roi — au-dessous : Je ne suis Point un homme — Mais un

PRINCli Roi MONARQUE.

Cette haine contre les Français , ces titres que M. H.... proclame avec fierté sont le sujet de toutes ses lettres, de

tous ses écrits. M. H... s'irrite contre l'injustice qui le retient sous les verroux , lui si grand, si puissant. Il prétend qu'on s'est emparé de lui par des moyens surnaturels qu'emploient les espions, la canaille de Français; en déversant sur sa majesté des torrens d'électricité pour T anéantir. Quelquefois il repousse les alimens, ne voulant pas être nourri comme les manans de son corridor; sa nourriture doit être préparée dans les cuisines royales. Sa grandeur, sa puissance ne lui permettent de reconnaître pour parens et pour amis , que les Bourbons, les Ferdinand, les Nicolas, etc.

Depuis quelques mois, la santé physique de M. H... s'altère, il a une toux opiniâtre, il maigrit, il dort peu, se nourrit mal; la langue semble un peu embarrassée, la mémoire affaiblie. Dans ses écrits, on observe des omissions de lettres , de mots, ce qui n'avait pas lieu dans les premières années de son séjour dans l'établissement; les idées et les paroles qui expriment son délire sont moins bien enchaînées les unes aux autres.

Les monomaniaques comine les autres aliénés sont sujets aux illusions et aux hallucinations; souvent même les illusions et les hallucinations caractérisent seuls leur délire et sont la cause de la perversion de leurs affections et du dérèglement de leurs actions; les faits abondent pour justifier cette proposition. J'en ai rapporté plusieurs, notamment tome i, page i6r et suiv. Emportés par l'enthousiasme ou par le fanatisme religieux ou politique; exaltés par des passions erotiques , aveuglés par des idées d'un bon-

2 2 MONOMANIl'.

heur imaginaire, bercés par des sehtimens d'une félicité dont seuls ils se croient dignes ; les monomaniaques ont peu d'affection pour leurs parens et leurs amis, ou bien leur tendresse est exagérée; souvent ils dédaignent les personnes qu'ils cliérissaient le plus, ils les prennent en pilié, à cause de la prétendue ignorance de ceux-ci, de leur pauvreté supposée, ou parce qu'ils sont indignes de comprendre- le bonheur du monomaniaque et d'y prendre part. Comme tous les aliénés, ces malades négligent leurs intérêts, leurs affaires, et affrontent les convenances sociales.

Il est encore des aliénés élevés dans les principes les plus sévères , remarquables par la rectitude de leur raison, par la délicatesse de leurs sentimens, par la douceur de leur caractère, par la régularité d'une vie sobre et morale, qui, par quelques causes physiques ou morales, changent de caractère, d'habitudes et de conduite, deviennent turbulens, insociables , font des actions singulières, bizarres, blâmables et quelquefois dangereuses, contraires à leurs affections, à leur intérêt, etc.; le trouble partiel de l'intelligence cause ces changemens et pervertit les sentimens, les actions de ces malades.

Ainsi, ce vieillard qui croit entendre la voix d'un ange qui lui ordonne d'immoler son fils à l'exemple d'Abraham , et consomme son sacrifice, était un monomaniaque. J'ai eu autrefois sous les yeux, dit Pinel, dans l'hospice de Bicêtre, un aliéné dont la manie était périodique, et dont les accès se renouvelaient régulièrement après plusieurs mois de calme. L'in-

MONOMANIE. a3

vasion des accès s'annonçait par le sentiment d'une chaleur brûlante dans l'intérieur de l'abdomen , puis dans la poitrine, enfin à la face : alors rougeur des joues, regard étincelant, forte distension des veines et des artères de la tête; enfin, fureur forcenée qui le portait avec un penchant irrésistible à saisir un instrument ou une arme pour assommer le premier qui s'offrait à sa vue; sorte de combat intérieur qu'il disait sans cesse éprouver entre l'impulsion féroce d'un instinct destructeur et l'horreur profonde que lui inspirait l'idée d'un forfait; nulle marque d'égarement dans la mémoire, dans l'imagination, dans le jugement; il me faisait l'aveu, dans son étroite réclusion, que son penchant était absolument forcé et involontaire ; que sa femme, malgré sa tendresse pour lui , avait failli en être la victime; qu'il n'avait eu que le temps de -l'avertir de prendre la fuite. Les mêmes intervalles lucides ramenaient les mêmes réflexions , les mêmes expressions du remords; il en avait conçu un tel dégoût de la vie qu'il avait plusieurs fois cherché à en terminer le cours. C'était bien là un monomaniaque

Le fait suivant est remarquable par le retour allernatif de l'excitation et du calme.

Madame de R..., d'une constitution forte, quoique rachitique, d'un tempérament sanguin, d'une imagination ardente, éprouva les revers de la révolution et beaucoup de chagrins domestiques. Restée veuve, avec les débris d'une grande^ fortune, elle s'enferme dans

' Pinel , Traité médico-pliiloiopitique de l'aliénation mentale.

24 MONOMAIÎIE.

une terre pour vivre plus économiquemenl et surveiller l'éducation de ses enfans. Vers l'âge de 5o ans, après la cessation de la menstruation , mad. de R... passe l'hiver très active, occupée de ses intérêts, aimant la société, recherchant le monde et faisant beaucoup d'exercice. Au printemps et pendant l'été, mad. de R... est calme, plus sédentaire , paresseuse, vivant seule, négligeautles soins de sa fortune et ne se décidant à rien. Dans ces deux états , qui se sont renouvelés alternativement pendant plusieurs années, mad. de R... remplissait ses devoirs d'excellente mère, ne manquait à aucune des convenances sociales j il fallait vivre dans son intimité pour s'apercevoir de la différence de sa manière d'être pendant l'hiver et pendant l'été. A l'âge de 55 ans, mad. de R... s'afflige profondément du départ de son fils pour Gand. Bientôt elle se persuade que les plus grands malheurs vont fondre sur Paris, qu'elle en sera accablée plus que tous les autres; elle s'agite, va racontant partout ses craintes, perd le sommeil; enfin une congestion cérébrale a lieu; trente sangsues sont appliquées aux jambes, l'embonpoint de mad. de R... n'ayant point permis de la saigner. Les piqûres des sangsues provoquent un érysipèle à chaque jambe; cet accident fait croire à la malade qu'on s est servi de sangsues empoisonnées, que son existence est gravement compromise, et qu'elle en mourra. A cette crainte succède un accès de manie; mad. de R... guérit prompt€ment et part pour la campagne.

iSi"^, nouvel accès qui persiste pendant un an. Pendant trois ans mad. de R... paraissait guérie sans retour.

lorsque au mois de septembre 1 820 , pendant une fête qu'elle donnait à ses amis et aux habitans de sa terre, le feu est mis aux gerbes qui appartenaient à une ferme voisine du château. Aussitôt mad. de R... se croit environnée de flammes, entourée d'ennemis et de soldats. Dès le lendemain elle est conduite à Paris, et pendant la route, qui est de cent lieues, elle voit des soldats qui se battent et des flammes qui dévorent les récoltes et les habitations ; elle est dans un délire affreux , elle ne cesse de pousser des cris de teri'eur. Confiée de nouveau à mes soins, après quelques jours de repos, des bains avec des affusions d'eau froide , des boissons laxatives rétablissent le calme, mais le délire persiste. Mad. de R... parle sans cesse , même pendant la nuit; elle s'entretient avec des princes , des rois qui sont ses ancêtres; les plus grands monarques lui rendent des visites; les morts les plus illustres lui apparaissent , elle cause avec eux tantôt avec emportement, leur faisant des reproches; tantôt avec tranquillité, leur donnant des conseils et leur annonçant de grands évènemens , etc. Mad. deR... se pose en souveraine, porte la tête haute, proclame sa puissance, sa force, ordonne avec fierté; cent fois par jour, quelque froid qu'il fasse, elle ouvre une croisée de son appartement et jette aux vents des accusations ou des justifications, paraissant entendre des personnes qui lui parlent; dans les momens d'exaspération la face est colorée, le teint plus jaune; l'insomnie et la constipation sont opiniâtres. L'hiver se passe dans cet état d'excitation; néanmoins mad. de R... distmgue les choses et les personnes, cause d'une manière

suivie sur tout autre objet que sur celui de sa grandeur, de ses ancêtres, et des dangers que ses ennemis lui ont fait courir.

Au printemps, mad. de R... est plus paisible; tout en conservant son délire vaniteux elle a moins d'activité, marche moins, parle peu; elle dort mieux, elle peut s'occuper à lire des journaux et des livres de voyages. Après huit ans passés par des périodes alternatives d'ex:citation et de calme, mad. de E.... est habituellement plus paisible, et parle souventà voix basse, quelquefois avec emportement, elle articule des plaintes ou rit convulsivement, elle est toujours excitée par des hallucinations de l'ouïe. Malgré l'incohérence des idées et des paroles, devenue habituelle, mad. de R... conserve la connaissance des objets extérieurs, et est affectueuse pour ceux qui Tenlourent. A l'âge de 68 ans elle avait pris beaucoup d'embonpoint; elle eut une congestion cérébrale qui se dissipa subitement dès que les sangsues furent appliquées au cou. Pendant la durée de cette attaque , qui persista une heui^e , mad. deR... voyait autour d'elle tous les objets noirs, même les personnes qui lui parlaient et dont elle reconnaissait la voix. Depuis cette époque, l'abdomen se développa peu-à-peu, il était tendu et rénittent, sans fluctuation. A l'âge de 72 ans, l'abdomen très volumineux , gêna la respiration et la mai cli^. Mad. de R... avait souvent de la somnolence pendant le jour; elle se plaignait de soif; elle eut des alternatives de constipation et de dévoiemeut. A ^3 ans, la dyspnée faisant craindre pour sa vie, on pratiqua la ponction, mais il ne sortit de l'abdomen qu'une substance

MOJJTOMAWIE. 27

gélatiniforme de couleur citrine; on ne put obtenir que quelques onces de cette substance. Six semaines après, mad. de R... succomba. Le 1*=^ juillet i834, à l'ouv^erture du corps, l'on observe l'amaigrissement général, l'abdomen considérablement distendu, sans fluctuation; la déviation de la colonne vertébrale; le crâne épais et dense dans plusieurs points, la îable interne perfoi'ée par des granulations s'élevant de la dure- mère; cette membrane très adhérente au crâne dans une grande étendue, l'arachnoïde dense, la pie-mère injectée, surtout du côté droit, s'enlevant sans déchirure de la substance grise; le lobe droit du cerveau injecté, le ventricule latéral de ce côté peu développé; le lobe gauche pâle comparativement à celui du côté droit, le ventricule droit d'un tiers plus développé que celui du côté opposé. Le cervelet et la moelle sont à l'état normal ^ la capacité thoracique est diminuée par le refoulement de l'abdomen , les poumons sont sains, le cœur est volumineux, quelques points d'ossifications existent aux valvules; les parois de l'abdomen sont amincies, sa cavité distendue par une tumeur résultante du développement de l'ovaire gauche; l'intérieur de cet ovaire est divisé par des cloisons incomplètes et rempli d'une humeur gélatineuse, épaisse, rougeâtre en quelques endroits et d'un blanc jaunâtre en quelques autres; de cet ovaire gauche partent de nombreux vaisseaux qui vont se ramifier dans les cloisons qui divisent la tumeur, les dernières ramifications de ces vaisseaux vont se perdre dans plusieurs portions de l'humeur épanchée; l'utéi'us est volumineux, divisé par une cioison qui s'étend jus-

qu'au col; l'estomac est atrophié, avec quelques traces d'injection à l'intérieur; dans le cœcum, on observe un appendice formé d'une tumeur conique , fluctuante , du volume d'une petite poire, contenant une humeur analogue à celle du kyste de l'ovaire; le foie est petit; la vésicule atrophiée, contient de petits calculs noirâtres polyèdres; la rate est petite, facile à déchirer, sa membrane péritonéale offre cinq kystes , dont le plus gros a le volume d'un marron; chaque kyste contient une humeur semblable à celle que renferment les tumeurs de l'ovaire et du cœcum.

La monomanie est quelquefois épidémique. Cette étrange maladie, qui désola la Hollande et la province du Rhin en iSyS, sous le nom de mal des ardens , de mal de Saint-Jean , n'était-elle pas une épidémie? Les gens qui en étaient attaqués quittaient leurs habits, se couronnaient de fleurs, se tenant par la main , couraient dans les rues et dans les temples, en chantant et en dansant; leur ventre se gonflait si fort, que plusieurs en mouraient s'ils n'avaient soin de le serrer. Les écrivains qui rendent compte de cette étrange maladie rapportent que les ouvriers abandonnaient leur profession ; ils ajoutent que les gens riches avaient soin de se faire garder par leurs domestiques, crainte de se blesser, et pour qu'ils écartassent les objets qui pouvaient leur nuire; cette précaution prouve que chez ces malades le délire était partiel.

L'on trouve dans don Quichotte une description admirable de la monomanie qui régna presque dans toute l'Europe, à la suite des croisades : mélange d'extra-

vagance amoureuse et de bravoure chevaleresque , qui , chez plusieurs iudividus, était une véritable folie.

Les fonctions de la vie d'assimilation ne paraissent pas ordinairement lésées et s'accomplissent sans [rouble alarmant pour la vie; cependant les monomaniaques ont le pouls développé, dur, fort; la face est animée; la chaleur de la peau est forte, quelquefois halitueuse ; ces malades mangent beaucoup ; dorment peu; leur sommeil est agité par des rêves tantôt pénibles , tantôt agréables; ils ont souvent des douleurs, des chaleurs d'entniilles, et parfois de la constipation.

Les causes qui prédisposent et qui produisent la monomanie sont les mêmes que celles de la folie en général. Les tempéramens sanguins et ncrvoso-sanguins, les individus doués d'iane imagination brillante, vive, exaltée; les esprits méditatifs, exclusifs, qui ne semblent susceptibles que d'une série d'idées et d'affections; les individus qui, par amour-propre, par vanité, par orgueil, par ambition, s'abandonnent à des pensées, à des projets exagérés, à des prétentions outrées sont, plus que les autres, disposés à la moaomanie : il est remarquable que, presque toujours, ces individus se flattaient d'un avenir heureux, lorsque frappés de quelque revers , ti ompés dans leurs orgueilleuses espérances ils deviennent malades. Aussi un homme actuellement heureux, modéré dans ses désirs, qui, par une cause excitante quelconque, devient aliéné, ne sera point monomaniaque; tandis qu'un ambitieux, un orgueilleux ou un amoureux qui sera tombé dans l'infortune, ou qui aura perdu l'objet de son amour, tombera

3o MONOMANIE.

dans la monomanie. Il semble que la raonomanie ne soit que l'exagération des idées, des désirs, des illusions d'avenir dont se berçaient ces malheureux avant leur maladie.

L'intelligence faible, peu cultivée, peu développée; le défaut ou les vices de l'éducation prédisposent aussi à la monomanie.

Les causes excitantes sont : les écarts de régime, les passions vives, et surtout les revers de fortune ou les mécomptes de l'amour-propre et de l'ambition. Souvent aussi l'exaltation religieuse, les méditations ascétiques, la lecture des romans jettent dans cette maladie les ndividus essentiellement dominés par l'orgueil et la vanité.

En combinant les causes physiques et mentales de la manie, particulièrement celles qui' supposent des passions fortes, énergiques, expansives, avec les causes prédisposantes et excitantes de la lypémanie , on se peut faire une idée juste des causes de la monomanie.

La monomanie est rémittente ou intermittente; les symptômes s'exaspèrent particulièrement aux époques menstruelles ; elle est quelquefois précédée par la mélancolie, par la lypémanie; elle se complique avec l'épilepsie, avec l'hystérie, avec l'hypocondrie, et très fréquemment avec la paralysie.

La marche de la monomanic est brusque, rapide; sa terminaison est souvent inattendue, elle se juge comme les autres aliénations mentales, par des crises plus ou moins sensibles; mais il n'est pas rare qu'elle se termine tout-à-coup , sans cause, sans crise apercevable, ou par une vive impression morale.

MONOMANIE. 3l

La monomanie passe quelquefois à la manie, quelquefois elle alterne avec la lypémanie (obs. page 8 ). Lorsqu'elle se prolonge , elle dégénère en démence ; mais il existe un état intermédiaire qui, je crois, n'a point été signalé, quoique constant.

Dans l'état aigu de la monomanie, lorsqu'elle esî simple, le monomaniaque conserve toute l'intégrité de l'entendement sur tout ce qui est hors de la sphère de sondéliie, et l'idée première supposée juste ^ il raisonne et juge très bien; mais lorsque la maladie dégénère, le monomaniaque déraisonne dans son hypothèse; les raisonnemens , les affections , les actes qui jusque-là avaient été les conséquences rigoureuses de l'idée ou de l'affection dominantes n'ont plus leur liaison logique et naturelle; l'aliéné ne peut plus diriger sa raison dans la sphère d'activité des idées , des convictions, en quelque sorte génératrices et caractéristiques de sa maladie. Enfin , quoique le délire porte encore sur un sujet déterminé, on observe comme dans la démence, l'incohérence des idées, des affections, des actions. Cette observation est aussi applicable à la lypémanie.

Le traitement de la monomanie doit , comme pour les autres aliénations mentales, être dirigé d'après l'appréciation des prédispositions et des causes excitantes de la maladie, d'après les désordres physiques; les symptômes intellectuels et moraux ont une grande part dans les vues thérapeutiques du praticien. Dans cette maladie, qui a un caractère éminemment nerveux, les antispasmodiques sont très utiles. On peut recourir avec avantage aux moyens fournis par l'hygiène; il est per-

3u MONOMAKIE.

mis d'espérer des succès par le traitement moral. Ici, plus que dans les autres maladies mentales et avec plus d'espérance de réussir, on applique l'entendement et les passions du malade à sa guérison. On a recours à des surprises, à des subterfuges, à des contrariétés ingénieusement ménagées que les circonstances suggèrent, que le génie du médecin fait naîlre, que l'habitude saisit et suit à propos.

§ I. Monomanie erotique.

L'érotomanie n'est point cette langueur qui pénètre l'âme et le cœur de celui qui sent les premières atteintes du besoin d'aimer , ni cette douce rêverie qui a tant de charmes pour l'adolescent , qui lui fait rechercher la solitude, pour mieux savourer à loisir les délices d'un sentiment qui lui était inconnu. Ce n'est point une maladie, c'est la mélancolie.

L'érotomanie, est du ressort de la médecine, c'est une affection cérébrale, chronique, caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire; dans cette maladie, l'imagination seule est lésée : il y a erreur de l'entendement. Cest ime affection mentale dans laquelle les idées amoureuses sont fixes et dominantes comme les idées religieuses sont fixes et dominantes dans la théomanie ou dans la lypémanie religieuse.

L'érotomanie diffère essentiellement de la nymphomanie et du satyriasis. Dans celles-ci, le mal naît des organes reproducteurs, dont l'irritation réagit sur le cerveau ; dans l'érotomanie l'amour est dans la tête :

le nymphomane et ie satyrisiaque sont victimes d'un désordre physique; l'érolomaniaque est le jouet de son imagination. L'érolomanie est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, mais chastes et honnêtes, sont au libertinage effréné; tandis que les propos les plus sales , les actions les plus honteuses, les plus humiliantes, décèlent la nymphomanie et le satyriasis ^ : l'érotomaniaque ne désire, ne songe pas même aux faveurs qu'il pourrait prétendre de l'objet de sa folle tendresse, quelquefois même sou amour a pour objet des êtres inanimés. A.lkidias, de Rhodes, est pris de délire érotique pour la statue de Cupidon de Praxitèles, Yariola raconte la même chose d'un habitant d'Arles qui vivait de son temps.

Dans l'érotomanie, les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les érotomanes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ils s'oubhent en quelque sorte euxmêmes; ils vouent à l'objet de leur amour un culte pur, souvent secret; se rendent ses esclaves, exécutent ses ordres avec une fidélité souvent puérile, obéissant aux caprices qu'ils lui prêtent ; ils sont en extase, en contemplation devant ses perfections souvent imaginaires; désespérés par l'absence, le regard de ces malades est abattu, leur teint devient pâle, leurs traits s'altèrent, le sommeil et l'appétit se perdent : ces malheureux sont inquiets, rêveurs, désespérés, agités, irritables, colères, etc. Le retour de l'objet aimé les rend ivres de joie; le bon-

* Voyez l'article Satyiuasis, pac le docleur Cb. Londe, dans le Die tionnnaire de médecine et de chirurgie pratiques ^ t. xiv, p. Si;.

34 MONOMA.IÏIE,

heur dont ils jouissent éclate flans toute leur personne^ et se répand sur tout ce qui les entoure ; leur activité, inusculaiire augmentée, a quelque chose d.e couvulsiL Ces malades sont ordinairement d'une loquacité int-arissable, parlant toujours de leur amour; pendant le sommeil ils ont des rêves qui ont enfanté les succuùes et les inculpes.

Comme tous les monomaniaques , les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections, qui sont d'autant plus désordonnées, qu'elles sont concentrées ou exaspérées par la contrariété : la crainte, l'espoir, la jalousie, la joie, la fureur, etc., semblent concourir toutes à-la-fois ou tour-à-tour pour rendre plus cruel le tourment de ces infortunés; ils négligent, ils: abaudonnent, puis ils fuient leurs {iarens , leurs amis; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales, ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles , les plus bizarres.

L'observation suivante est d'autant plus intéressante qu'elle présente les caractères du délire erotique sans complication.

Une dame âgée de 3a ans, d'une taille élevée, d'une constitution forte, d'un tempérament nerveux, ayant les yeux bleus, la peau blanche, les cheveux châtains, avait été élevée dans une maison d'éducation^ où le plus brillant avenir, et les plus hautes prétentions s'offraient eu perspective aux jeunes personnes qui sortaient de cet établissement. Quelque temps après son mariage, Mad... aperçoit un jeune homme d'un rang plus élevé que celui

de son mari, aussilôt elle devient éprise de ce jeune homme à qui elle ne parle point; elle commence par se plaindre de sa position, parle avec mépris de son mari ; murmure d'être obligée de vivre avec lui, finit par le prendre eu aversion , ainsi que ses proches parens qui s'efforcent vainement de la ramener de son égarement. Le mal augmente, il faut séparer Mad... de son mari ; elle va dans sa famille paternelle, elle parle sans cesse de l'objet de sa passion, elle devient difficile, capricieuse, colère; elle a des maux de nerfs; elle s'échappe de chez ses parens pour courir après lui, elle le voit partout, l'appelle par ses chants passionnés; c'est le plus beau, le plus grand, le plus spirituel, le plus aimable , le plus parfait des hommes; elle n'a jamais eu d'autre mari. C'est /wz qui vit dans son cœur, qui en dirige tous les mouveraens, qui règle ses pensées, qui gouverne ses actions, qui anime son existence et l'embellit : on surprend quelquefois la malade dans une sorte d'extase, de ravissement; alors elle est immobile; son l'egard est fixe et le sourire est sur ses lèvres. Mad... écrit fréquemment des lettres, des vers, les copieplusieurs foisavec beaucoup de soin; si ces écrits expriment la passion la plus véhémente, ils sont la preuve des sentimens les plus vertueux. Lorsque Mad.. se promène elle marche avec vivacité, distraite comme une personne très préoccupée, ou bien sadémarcheestlenteethautaine ; elle évite la rencontre des hommes qu'elle dédaigne et qu'elle met bien au-dessous de son idole. Cependant elle n'est pas toujours indifférente aux marques d'intérêt qu'on lui donne,mais toute expression peu mesurée l'offense; et aux témoignages d'affection et de dévoûmcnt, elle

36 ' MONOMAWIE.

oppose le nom, le mérite, les perfections de celui qu'elle adore. Pendant le jour et pendant la nuit, elle parle 5ouventseule, tantôt àhautevoix,tantôtà voix basse; tantôt elle est gaie et rit aux cclats,tantôt elle est mélancolique et pleure, tantôtellese fâche dans ses entreliens solitaires. Si ou l'avertit de cette loquacité, elle assure qu'elle est •conti^ainte de parler ; le plus souvent , c'est son amant ^ui cause auec elle à Taicle de moyens connus de lui jeul; quelquefois Mad... croit que des jaloux s'efforcent de traverser son bonheur en troublant ses entretiens, et en lui donnant des coups (je l'ai vue prête à entrer en fureur après avoir poussé un grand cri,m'as3urant qu'on venait de la frapper). Dans d'autres circonstances, la face est rouge, les yeux sont étincelans, Mad... s'emporte contre tout le monde, elle pousse des cris, elle ne connaît plus les personnes avec qui elle vil; elle est furieuse, et profère les injures les plus menaçantes; cet -état ordinairement passager, persiste quelquefois pendant deux, trois jours , la malade éprouve alors des douleurs atroces à l'épigastre, au cœur. Ces douleurs, qui se concentrent à la région précordiale, quelle ne pourrait supporter sans la force que lui communique son amant , sont causées par ses parens , ses amis^ quoi qu'ils soient éloignés même deplusieurs lieues, ou par les personnes qui sont auprès d'elle. JJ appareil de la force, des paroles énergiquement prononcées en imposent, alors Mad... pâlit, tremble , les larmes coulent et terminent le paroxysme.

Cetle dame, raisonnable sur toul autre rapport, travaille , surveille très bien les objets qui sont à sa convenance et à son usage; elle rend justice au mérite de son

MONOMANIE. ÔJ

mari, à la tendresse de ses parens, mais elle ne peut voir le premier ni vivre avecles autres : les menstrues sont régulières, abondantes, les paroxysmes d'emportement ont lieu ordinairement aux époques menstruelles, mais pastoujours : Mad,. mange par caprice,et ses actions, comme son langage, sont subordonnés aux caprices de sa passion délirante; elle dort peu, son sommeil est troublé par des rêves, et même par le cauchemar; elle a de longues insomnies,et lorsqu'elle ne dort point, elle se promène , parle seule ou chante; cette maladie datait de plusieurs années lorsque Mad.,. fut confiée à mes soins. Un traitement méthodique d'un an,risolement,les bains tièdes et froids, les douches,les antispasmodiques à l'intérieur et à l'extérieur, rien n'a pu rendre à la raison cette intéressante malade.

M , âgé de 36 ans, est d'un tempérament nerveux, d'un caractère mélancolique, d'une petite taille;, ses cheveux sont noirs, sa physionomie est peu agréable; natif du Midi, M... occupe à Bayonne une place médiocre dans un bureau; étant à Toulouse, il a eu quelque querelle pour une femme dont il se croyait aimé. Il obtient un congé, se rend à Paris pour solliciter de l'avancement. Il va au spectacle et se prend de passion pour une des plus jolies actrices de Feydeau, et se croit aimé; dès-lors, il fait toutes les tentatives possibles pour arriver jusqu'à l'objet de sa passion; il se présente chez cette dame, il ne quitte pas la porte par laquelle les acteurs entrent au spectacle, espérant entrer avec eux ou obtenir un regard au passage de celle qu'il adore. Les acteurs, le mari de l'actrice baffoueut ce malheureux, le repoussent, l'injurient, et le maltraitent. Chaque fois que

38 monoma^nie.

Mad... joue, M... se rend au spectacle, se place au quatrième vis-à-vis la scène, et lorsque l'actrice paraît, il secoue un mouchoir blanc pour se faire remarquer; sa face alors est colorée , ses yeux sont rouges et brillans; il pre'tend que l'actrice le reconnaît et lui témoigne son contentement par le jeu de sa pliysionom.ie , par le ton de sa voix et par l'expression passionnée de son chanl. Par le temps le plus rigoureux , M... s'établit sur les bornes qui sont en face ou à côté de la porte de la maison qu'habite Mad..... ; il s'attache à ses pas, la suit dans les promenades, lorsqu'elle va à la campagne, il poursuit à pied la voiture; un jour, il est arrêté aux Tuileries pour avoir soulevé, avec sa canne, la robe de cette dame. Quelquefois et pendant la nuit, il prend un fiacre à l'heure, s'établit on face de la maison de Mad..., monte sur l'impériale, espérant voir l'objet de sa passion au travers des croisées; malgré les injures, les coups que ce malheureux reçoit au théâtre etdans la rue, malgré les mauvais traitemens de toute sorte^ rien ne peut détruire ses illusions. Les dédains et le refus de lui parler sont des précautions piMses par la jeune actrice pour mieux cacher son amour. Les coups dont on l'assomme sont souvent des œuvres de jalousie de la part de ses rivaux. Après une altercation très violente avec le mari de cette dame, que notre insensé prétend n'être pas marine, il est conduit dans une maison de santé: oii je fus charge de constater son étal mental. Le de'life érolii|tie tie fut pas difficile à reconnaître ; sur tout autre objet, k malade raisonnait très bien, sa tenue

MÔ^J'OMAÎfÏG'. 39

était soignée; sa Gonversation suivie; je lui reproîsentàî qu'il courait risque de perdre sa place, s'il ne se rendait proniptemeiit à Bayonne... « Mon congé, me dit-il , n'est pas expiré : — Mais, disais-je encore, comment pouvez» vous aller au spectacle n'ayant que 900 francs de rente? ~ Je ne fais pas d'autre dépense, ma nourriture ne me coûte presque rien ; je ne vais au théâtre que lorsque mademoiselle joue, et j'y emploie toutes mes économies. — Comment pouv€Z-vous croire qu'on vous aime, vous n'avez rien pour séduire , surtout une actrice , votre physique n'est pas beau , vous n'avez aucun rang dans le monde, vous êtes sans fortune. < — Tout cela est vrai, mais l'amour ne raisonne pas , et l'on m'a trop fait •comprendre que j'étais aimé pour en douter. » Quelques semaines après, revoyant le malade, il m'avoua que Madeî7ioisellehtih\{a.\'t la maison, qu'il l'entendait, mais que, par le même système de jalousie, on empêchait qu'elle lui parlât.

L'érotomanie ne se présente pas toujours avec les mêmes symptômes que nous venons de signaler; quelquefois elle est d'autant plus violente qu'elle est plus concentrée. Elle se masque sous des dehors trompeurs, alors elle est plus furreste encore; les malades ne déraisonnent pas, mais ils sont tristes , mélancoliques, sombres, taciturnes , ne mangent pas , maigrissent rapidement, tombent dans la fièvre que Lorry appelle ^èt^re éroti- •que'^ cette fièvre a une marche plus ou moins aiguë, une terminaison plus ou moins fâcheuse. Cet état peut être facilement confondu avec la chlorose; mais on évitera la méprise, si, après avoir pris tous les éclaircis-

4o MONOMANIE.

seniens possibles sur les antécédens, le médecin est attentif, il observera que la face des malades prend un ' ton animé et se colore , que le pouls devient fréquent , plus fort, convulsif à la vue de l'objet aimé, ou seulement en entendant prononcer son nom ou parler de lui.

Une jeune personne sans maladie physique apparente, sans cause connue, devient triste, rêveuse; la face prend une teinte pale, les yeux se cavent, les larmes involontaires coulent; la malade éprouve des lassitudes spontanées, gémit, pousse des soupirs; rien ne la distrait, rien ne l'occupe, tout l'ennuie; elle évite ses parens, ses amis; ne parle point , ne répond à personne; elle mange peu et par caprice; ne dort point, si elle dort, son sommeil est troublé; elle maigrit. Ses parens croient, par le mariage, la retirer de cet état qui les inquiète; elle accepte d'abord avec indifférence les divers partis qu'on lui propose; bientôt elle les refuse tous avec obstination; le mal va croissant, la fièvre se déclare; le pouls est irrégulier, déréglé, quelquefois lent; on observe quelques mouvemens convulsifs, quelques idées disparates, surtout quelques actions bizarres; peu- à-peu la jeune pei'sonne tombe dans le marasme et meurt. La mort a dérobé son secret; la honte, une religion mal éclairée, la crainte de déplaire à ses parens, l'ont déterminée à cacher les désordres de son cœur et la vraie cause de sa maladie. Jonadab ne se laissa pas tromper à la tristesse, à la langueur, au dépérissement d'Ammon, second fils de David, devenu amoureux de sa sœur Thamar. Hippocrate découvrit l'amour de Perdicax , fils d'Amyntas, roi de Macédoine, pour Phyla, concubine de sou père.

IvrONOMANIE. 4l

passion qui l'avait fait tomber clans la fièvre hectique. A l'état du pouls, à la rougeur de la face, Plutarque rapporte qu'Erasistrate reconnut la cause de la maladie d'Antiochus Soter, se mourant d'amour pour Stratonice sa belle-mère. Galien porta un jugement aussi certain sui- l'état de Justine, amoureuse de l'histrion Pilade. J. Ferrand', dit qu'il reconnut la maladie d'un jeune homme qui mourait d'amour, par la coloration de la face, par l'accélération du pouls à la vue d'une jeune fille qui portait un flambeau dans la chambre du malade.

Cette variété de Térotomanie n'est pas rare; il est peu de médecins qui n'aient eu occasion de l'observer, et d'en proposer le remède, qui arrive quelquefois trop tard lorsque la maladie a une marche très aiguë.

Une demoiselle de Lyon devint amoureuse d'un de ses parens à qui elle était promise en mariage. Les circonstances s'opposèrent à l'accomplissement des promesses données aux deux amans : le père exigea l'éloignemcnt du jeune homme. A peine est-il parti que cette demoiselle tombe dans une profonde tristesse, ne parle point, reste couchée, refuse toute nourriture, les sécrétions se suppriment. Mademoiselle repousse tous les conseils, toutes les prières, toutes les consolations de ses parens, de ses amis. Après cinq jours vainement employés à vaincre sa résolution , on se décide à rappeler son amant; il n'était plus temps; elle succombe et meurt dans ses bras le sixième jour. J'ai été frappé de la rapidité de la marche de cette maladie chez une

' De la Maladie cT amour ou Mélancolie erotique, Paris, 1623, in-S.

42 MOKOMANIE.-

femme qui mourut au septième jour, après avoir -acquis la conviction de l'indifférence de son mari.

Lorsque l'érotoraanie n'a pas toujours une terminaison aussi prompte ni aussi déplorable, elle offre les traits de la plusvéhémente des passions, dont elle semble n'être que l'exagération et le terme le plus extrême; elle ressemble à la manie avec fureur. Elle conduit au suicide par le désespoir de n'avoir pu obtenir l'objet aimé. Sapho, n'ayant pu fléchir les rigueurs de Phaon, se précipite du liautdu rocher de Leucade, devenu si célèbre depuis. Les anciens envoyaient à Leucade les amans qui ne pouvaient pas supporter ni vaincre leur passion : les guérisons attribuées au saut de Leucade prouvent que les anciens regardaient l'érotomanie comme une véritable affection nerveuse qui pouvait se guérir par de vives secousses morales.

Les faits rapportés par les anciens , ceux obsei'vés tous les jours prouvent que de tous les temps le suicide est une des terminaisons de l'érotomanie. La lypémanie amoureuse se complique avec la manie, et quelquefois la manie la précède : les observations suivantes justifient ces propositions.

Un jeune homme, âgé de aS ans, amoureux d'une jeune personne, concentre sa passion pendant plus d'un an : un jour , après avoir dansé avec sou amie, il est pris de convulsions qui se renouvellent pendant trois jours; dans les intervalles de rémission il laisse entrevoir du délire. Après que les convulsions eurent cessé, il devint maniaque, violent , agité , colère, etc., cherchant toujours à s'échapper. Api'ès deux mois, le

MONOMAWfÉ. 43

malade est confié à mes soins; quoique son délire fût général, quoique son agitation fût très grande , il traçait sur le pavé, sur les murs le nom de celle qui dominait toutes ses pensées , et marchait sans cesse dans l'espoir de la trouver. Au sixième mois de la maladie, il eut une fièvre qui termina la manie erotique.

Madeleine, à l'âge de ans, passe de l'hospice des enfans trouvés chez une paysanne qui, croyant son fils unique mort à l'armée, l'adopte pour sa fille. Deux ans après, le fils arrive. Bientôt Madeleine d'un extérieur agréable, d'un caractère gai, plait à Jean^Pierre; de son côté elle l'aime de tout son cœur, elle accôrde ses faveurs , elle eût cru être ingrate en refusant quelque chose au fils de sa mère d'adoption. Trois ans se passent dans cette tendre intimité et dans l'espérance d'épouser Jean-Pierre, mais celui-ci délaisse Madeleine et se marie à une autre. Cette pauvre fille au désespoir, perd la raison, court les champs , se précipite dans la rivière, d'où elle est retirée et envoyée à l'Hôtel-Dieu ; après six semaines, elle est transférée à la Salpetrière, dans les premiers jours de septembre. Pendant la première année de son séjour dans l'hospice : manie érotique, fureur, actes de violence sur ses compagnes et sur ellemême; à cet état succède la monomanie , dont l'unique objet est Jean -Pierre, que Madeleine aime, malgré ses infidélités • aux époques menstruelles, l'agitation se réveille , aloi-s cette malheureuse est intraitable , irrasoible, colère; demande sans cesse Jean-Pierre , répète souvent son nom, personne, dit-elle, ne lui est comparable; le calme et une tristesse paisible

reparaissent dès que les menstrues cessent de couler. Madeleine est habituellement rêveuse et taciturne, occupée de son infidèle amant; elle rend quelque service dans la division des aliénées; lui parle-t-on de quelques jeunes gens, elle les dédaigne; elle chante, rit et parfois est très gaie, dans d'autres instans elle pleure; elle aimera toujours Jean-Pierre : quand on a bien aimé, on aime toujours.

Une dame âgée de 80 ans, qui dans sa jeunesse avait vécu dans les illusions du grand monde, réduite à une fortune médiocre, vivait à la campagne et jouissait d'une excellente santé , malgré son grand âge. A la suite des évènemens de i83o, cette dame est prise d'érotomanie : son amour a pour objet un jeune homme qui a joué un grand rôle à cette époque; elle se croit aimée, assure que la menstruation s'est rétablie chez elle, fait grande toilette, attend son amant aux rendez-vous, fait préparer des alimens qu'elle porte elle-même dans les champs , persuadée que l'objet de son amour viendra les prendre avec elle. Elle l'entend qui lui parle, elle cause avec lui, le voit, le cherche partout, etc. Après quelques mois , le cerveau de cette malade s'est progressivement affaibli ; un an après l'invasion du délire elle est dans la démence; elle parle seule et à voix basse, elle prononce souvent le nom de l'objet de son délire.

Madame de L..., d'un tempérament nervoso - sanguin, d'une imagination très vive; élevée dans les principes philosophiques, ayant un goût décidé pour la lecture des ouvrages de médecine et des romans, jouissait d'une bonne santé , quoique très nerveuse

MONOMA.NIE. 4^

et très impressionnable. Réduite presque à la misère par la révolution, qui fît périr son mari sur l'échafaud; madame fut contrainte de former un établissement pour compléter ses moyens d'existence et faire vivre un fils qui ne savait que faire de méchans vers. Madame de L... reçoit dans sa maison un étudiant en médecine , âgé de a3 ans. Elle est d'abord bienveillante pour ce jeune bomme, mais bientôt elle lui prodigue des soins , elle a des prévenances exagérées ; plus tard ses démarches, son langage, son agitation, ses impatiences, sa gaîté, sa tristesse, ses larmes, ses plaintes inconsidérées, ses dépenses ridicules trahissent le désordre moral de cette dame , âgée alors de 64 ans. Ce jeune homme est sans cesse le sujet de ses éloges qu'il mérite peu; elle s'occupe de son avenir, de ses succès, de ses contretemps, etc.. , plus que de ses propres affaires ; les contrariétés , les brusqueries , les motifs évidens de jalousie , l'indifférence du jeune étudiant qui se rit de cet amour suranné , les avertissemens, les conseils d'amis dévoués, les railleries des personnes qui habitent la maison, les plaisanteries grossières des domestiques, rien ne peut ramener la raison perdue de mad..., qui du reste, est très bien avec le monde, et fait avec esprit et convenance les honneurs de sa maison. Mais elle ne dort plus, elle mange à peine et dépérit; jamais elle n'eutla pensée de chercher le bonheur dans les plaisirs des sens. Après deux ans , notre étudiant déserte la maison ; mad... n'est pas désabusée, elle excuse non-seulement cette furtive évasion , mais les torts graves , les bassesses qu'elle ré-

vêle; elle aime encore; Mad... reste plusieurs mois très triste, eafin elle tombe clans la misère la plus complète, et meurt huit ans après d'un cancer à l'utérus.

Cette observation offre ceci de remarquable, que mad..., à l'âge de 64 ans, lorsque cette affection erotique éclata , fut menstruée régulièrement et abondamment pendant deux ans, et que les menstrues cessèrent après le chagrin causé par le départ de l'étudiant. Le cancer de l'utérus est-il l'effet de la cessation de cette menstruation tardive, ou bien, l'irritation nerveuse de l'utérus, irritation qui précède si souvent les lésions organiques, était-elle la première cause du délire érotique de cette malade?

Nous venons de raconter dos faits qui prouvent que si l'érotomanie est plus fréquente chez les personnes riches et les habitans des villes, dont l'éducation et la manière de vivre exaltent l'imagination , elle n'épargne pas le pauvre et l'habitant des champs. Si celte vésanie s'observe plus souvent chez les jeunes gens, les observations qui précèdent démontrent qu'elle atteint aussi les personnes d'un âge avancé.

L'érotomanie dégénère comme toutes les monoma- X\ïes : le délire s'étend à un plus grand nombre d'idées ; il devient général , et par les progrès de l'âge , il finit par la démence , dans laquelle on re-» trouve encore les premiers élémens du désordre in^ tellectuel et moral qui caractérisait le début de la maladie. C'est ce que nous avons observé souvent aux hospices de la Salpêtrière et de Cliarenton , chez des femmes qui , primitivement avaient été affectées d'éro-

MONOMÂNIE. 47

tomanie chroi^ique , et qui aujourd'hui sont dans une démence incurable.

L'érotomanie ne peut être confondue avec la manie liyatérique. Dans la manie hystérique, les idées amoureuses s'étendent h tous les objets propres à exciter le système nerveux; tandis que, dans la manie erotique, les affections ont le caractère de la monomanie, c'est-à-dire qu'elles sont fixes et concentrées sur un seul objet.

L'érotomanie a été signalée chez tous les peuples; les anciens, qui avaient déifié l'amour, prirent cette maladie pour une des vengeances de Cupidon et dé sa mère. Galien accuse l'amour d'être la cause des plus grands désordres physicjues et moraux. Les philosophes, les poètes ont décrit ces désordres; les médecins de tous les âges les ont signalés. Le délire érotique n'épargne personne , ni les sages ni les fous. Aristole bi ûle de l'encens pour sa femme. Lucrèce , rendu amoureux par un philtre , se tue. Le Tasse soupire son amour et son désespoir pendant quatorze ans. Cervantes a donné la description la plus vraie de cette maladie, presque épidémique de son temps, et modifié par les mœurs chevaleresques du quinzième siècle. ChezHéloïse et Abailard , l'érotomanie s'associe aux idées religieuses dominantes à l'époque où ils .vivaient; tandis que dans Nina, on peint l'érotomanie avec des couleurs ternes et affaiblies conformément aux mœurs relâchées des temps modernes.

Les causes de l'érotomanie sont les mêmes que celles de la monomanie en général. Quoique celte maladie se déclare dans un âge même avancé, cependant

48 MONOMANIK.

elle atteial plus fréquemment les jeunes gens , surtout les jeunes personnes, qui ont un tempérament nerveux, une imagination vive, ardente, qui sont dominées par l'attrait des plaisirs; qui ont une vie inoccupée, qui s'exaltent par la lecture des romans, qui ont reçu une éducation molle et efféminée. La masturbation , en exaltant la susceptibilité du système nerveux; la continence, en lui provoquant une activité trop énergique, prédisposent aussi au délire érotique.

Quel est le siège de l'érotomanie ? Nous l'avons déjà dit, il est dans la tète. Le cerveau ou le cervelet sont -ils affectés? nous avouons notre ignorance, nous n'en savons rien : il nous suffit d'avoir fait sentir que celte maladie est une véritable altération de la sensibilité et de la faculté pensante, pour en conclure que l'encéphale est lésée. Nous ne saurions rien voir au-delà. Quelle est celle lésion? elle nous est inconnue.

L'érotomanie, étant une maladie essentiellement cérébrale, doit être traitée comme les autres affections cérébrales. Lorsque les idées amoureuses allèrent les fonctions nutritives et menacent la vie du malade, le mariage est presque le seul remède efficace. Il en est ici comme de la nostalgie, il n'y a que l'accomplissement des vœux du malade qui puisse le guérir. Lorsque la fièvre érotique se déclare, lorsque la tristesse est extrême, lorsque la cause du dépérissement est cachée, il faut user de ruse et d'adresse pour découvrir cette cause, car une fois connue, on a déjà fait un grand pas vers la gucrison. S'il reste quelque voie ouverte

jusqu'au cœur du malade, on placera auprès de lui une personne dont les qualités, les soins, affaiblissent les impressions faites par l'objet aimé; une nouvelle affection peut détruire la première. Lorsque l'objet de la passion est imaginaire, lorsque le mariage est impossible, l'on a recours aux moyens propres à modifier la susceptibilité. Les bains tièdes prolongés, les boissons délayantes, le petit-lait nitré, le lait d'ànesse, les chicoracées, le régime végétal, sont préférables aux antispasmodiques, qui souvent attisent le mal plutôt qu'ils lîe l'éteiguent. Dans quelques cas , les toniques sont utiles, si des causes débilitantes ont prédisposé h la maladie ou l'ont provoquée. Il ne faut pas négliger de combattre les causes pathologiques, ni perdre de vue que dans la fièvre érotique, comme dit Lorry, il y a toujours une sorte d'éréthisme des organes de la génération; les bains frais, les bains de fauteuil, les lavemens froids, etc. , seront utiles. L'isolement, les distractions, les voyages, l'exercice, le travail manuel, concourent puissamment au succès du traitement. Des secousses morales, comme le prouvent les bons succès du saut de Leucade, produisent un ébranlement généial utile dans l'crotomanie ainsi que dans les autres variétés de la monomanic.

§ n. Monomanie raisonnante.

J'ai déjà dit qu'il est des monomaniaqucs qui ne déraisonnent point, dont les idées conservent leurs liaisons naturelles, dont les raisonnemens sont logiques, 11. 4

5o MONOMANIE.

dont les discours sont suivis, souvent vifs et spirituels. Mais les actions de ces malades sont contraires à leurs affections, à leurs intérêts et aux usages sociaux, elles sont déraisonnables dans ce sens qu'elles sont en opposition avec leurs habitudes et celles des personnes avec lesquelles ils vivent. Quelque désordonnées que soient leurs actions, ces démonomaniaques ont toujours des motifs plus ou moins plausibles de se justifier, en sorte qu'on peut dire d'eux que ce sont des fous raisonnables.

Dans la monomanie raisonnante, les malades sont actifs, sans cesse en mouvement, parlent beaucoup et avec vivacité. Ils étaient bons, francs, généreux ,ils sont devenus acariâtres , dissimulés, méchans. Ils étaient affectueux et tendres pour leurs parens, ils sont mécoutens, disent du mal de ceux qu'ds aimaient et les fuient; ils étaient économes, ils sont prodigues; leurs actions étaient régulières, elles sont inconsidérées, aventureuses et même répréhensibles ; leur conduite était coordonnée à leur état et à leur situation sociale, elle est irrégulière et en désaccord avec leur position et leur fortune ; toujours des motifs les déterminent. Par leur maintien, par leurs discours , ces malades en imposent aux personnes qui ne les connaissaient point avant leur maladie, ou qui ne les voient que momentanément, tant ils savent se contenir et se dissimuler. Pinel ^ rapporte l'observation suivante : « Une éducation nulle et mal dirigée, ou bien, un naturel pervers et indiscipli-

' Traita médico-philosopltlqtie de l'aliénation mentale. Paris, 1S09 , jn-8, p. j56.

MONOMANIE. ,5ï

nable peut produire les premières nuances de cette espèce d'aliénation : Un fils unique, élevé sous les yeux d'une mère faible et indulgente, prend l'habitude de se livrer à tous ses caprices ^ à tous les mouvemens d'un cœur fougueux et désordonné , l'impétuosité de ses penchans augmente et se fortifie par le progrès de l'âge, et l'argent qu'on lui prodigue semble lever tout obstacle à ses volontés suprêmes; veut-on lui résister, son humeur s'exaspère, il attaque avec audace, cherche à régner pàr la force; il vit continuollement dans les querelles et les rixes. Qu'un animal quelconque, un mouton, un chien , un cheval lui donne du dépit, il le met soudain à mort; est-il de quelque assemblée ou de quelque fête, il s'emporte, donne et reçoit des coups et sort ensanglanté. D'un autre côté , possesseur dans l'âge adulte y d'un grand bien, il le régit avec un sens droit, remplit les autres devoirs de la société et se fait connaître même par des actes de bienfaisance... Il s'emporte un jour contre une femme qui lui dit des invectives et la précipite dans un puits.»

Madame âgée de 23 ans, mariée depuis quatre

ans, d'un tempérament nervoso-sanguin, d'une grande susceptibilité, d'un caractère vif et enjoué, éprouve quelques légères contrariétés : sa lête s'exalte, elle qui était douce, bonne, excellente pour son mari, très occupée de son enfant, très soigneuse de son ménage, devient irritable, un mot la raet en colère ou la fait pleurer; elle néglige son mari, parce qu'il la contrarie; elle délaisse son enfant, parce que des affaires importantes l'appellent au-dehors ; dans sa maison , madame

52 MONOMXWIE.

met tout eu confusion, parce que tout est sale, désor* donné et qu'il est temps que l'ordre et la propreté régnent dans son ménage; elle parle au premier venu contre son mari , elle l'accuse de mille torts qu'il n'a pas; inconsidérée dans ses propos, elle révèle des secrets qu'une femme tient ordinairement cachés ; imprudente dans ses démarches, elle s'expose à d'injustes soupçons ; son mari, ses parens veulent-ils lui faire quelques représentations , elle se fâche et prétend qu'on la calomnie. Mad. . . a de fréquens maux de têle, elle a de l'insomnie et de la constipation ; les menstrues coulent mal, des coliques habituelles sont plus fortes aux époques menstruelles , quelques symptômes hystériques compliquent cet état. Mad. . . est confiée à mes soins, d'abord elle est très calme , très raisonnable , se plaint avec modération de sa famille qui s'obstine à la croire malade. Mais lorsque la première impression de l'i"solement a cessé , lorsqu'elle a fait la connaissance de sa nouvelle habitation et de ses commensaux , son activité maladive se ranime; Mad... met tout en désordre dans son appartement, déplace sans cesse les objets qui le meublent ; elle est mécontente de tout, se plaint de tout, raconte aux uns et aux autres mille faits controuvés, mille calomnies, cherchant à répandre le mécontentement, la mésintelligence et le désordre; il semble que le démon du mal inspire les paroles et les actions de uotre malade; lui démontre-t-on qu'elle est dans l'erreur, que ce qu'elle dit est faux, que ce qu'elle fait n'est pas bien , elle tâche dese justifier , elle se tait ou se fâche; mais si Mad.., est en sociélé.

elle se compose avec tant de soin, que les plus préve- BUS la croient bien portante; elle prend part à la conversation , flatte et dit des choses obligeantes aux personnes de qui elle a mal dit dans la matinée ou la veille; elle promet de ne plus déranger son ameublement, de mettre ordre aux objets de toilette à son usage: le lendemain les mêmes scènes, les mêmes propos, le même désordre se renouvellent. Les bains tièdcs prolongés, des laxatifs et peu avant les époques menstruelles des bains de fauteuil avec l'infusion de camomille, quelques sangsues pour suppléer aux flux mentruels peu abondans sont les remèdes administrés. Après trois mois , pendant lesquels on donne quelques douches de répression , les menstrues coulent abondamment , le sommeil est meilleur, mad... est plus calme; les mêmes soins continués, une répression sévère et rer nouvelée , lorsque les actions de la malade sont trop excentriques et ses propos trop médians, déterminent enfin la guérison après six mois de traiT tement.

Madame C..., d'une taille élevée, d'un teinpérar ment nerveux, d'une imagination ardente, a toujours joui d'une bonne santé ; tendre épouse , excellente mère, très occupée de son intérieur et des affaires de commerce; à l'âge de 4i ans, madame C... perd un de ses enfans, elle en est profondément affectée, quelques jours après j à la tristesse succède l'agitation, son iinagination s'exalte, sa susceptibilité est plus vive, eeg affections, ses goûts, ses habitudes changent, Bieiir tôt après, madame C.„ devient plus active, ellecrojyt

avoir une intelligence supérieure et être victime de l'ignorance de son mari qui, n'entendant rien aux affaires, aurait été ruiné sans elle; elle contrarie son mari , l'injurie et finit par le prendre en aversion. Madame C... néglige ses affaires, ses enfans, son ménage; elle va et vient en tous lieux, fatiguant tout le monde par sa loquacité et par ses prétentions; elle répète même à des étrangers ses plaintes, ses projets, ses espérances; mécontente de tout ce qui est chez elle, elle veut faire maison nette, déplace tout, fait des dépenses exagérées et même ridicules, son aversion pour son mari augmente, elle veut déserter la maison conjugale; elle est confiée à mes soins en juin 1822.

Madame C... est sans cesse en mouvement, sans cesse «lie parle d'elle-même, de son esprit, de sa capacité, elle récrimine contre les autres , particulièrement contre son mari; tout lui déplaît, les choses et les personnes; sa vanité, la perversion de ses affections, le changement de son caractère et de ses habitudes s'allient à une apparence de raison qui en impose à ceux qui voient et entendent madame pour le première fois €t pendant quelques intans; d'autant qu'elle a toujours des motifs plus ou moins spécieux pour justifier ses sentimens , ses propos et ses actions. Madame ne dort point, mange peu, elle a de la constipation, elle n'accuse aucune douleur, sa physionomie et son maintien ont quelque chose de couvulsif. Convaincue qu'elle jouit d'une santé parfaite, madame C... se refuse à tout médicament, l'isolement, des bains, dos conseils mal appréciés et mal reçus ont seuls été mis en usage.

Après deux mois, madame C... est plus calme, elle voit son mari avec plaisir, et quoique encore plus active que dans son état de santé, elle rentre dans sa famille, où elle reprend toutes ses habitudes. Depuis celte époque, tous les ans, vers l'équinoxe du printemps, l'excitation se réveille, et quelquefois l'isolement est une nécessité.

A l'âge de 49 '^ns, madame C... est conduite à Charenton au mois de juillet i83o, elle est à son arrivée d'une excessive activité, d'une loquacité intarissable; elle fatigue par ses prétentions à la supériorité de son intelligence et de sa capacité; elle traite avec dédain les pensionnaires, les chefs ,les employés, les serviteurs de la maison; elle se plaint de tout; elle accuse son mari d'avoir l'esprit borné et se vante d'avoir prévenu sa ruine; quelques idées hystériques et jalouses se mêlent dans ses reproches. Entraînée par le besoin de dire du mal, madame C... suppose des torts, des mauvais desseins, des fautes, et les raconte aux uns et aux autres; elle dénature ce qu'elle sait, afin d'indisposer, d'irriter, de brouiller entre elles les personnes de la maison; parlet-elle de son mari, c'est avec mépris, affectant à son égard une pitié dédaigneuse; elle est indifférente pour ses enfans; mécontente de son logement, elle demande souvent de le changer, elle déplace tous les objets à son usage, elle néglige les soins de propreté et ajuste mal sa toilette, accusant de négligence les filles de service; dans ses insultans propos, madame C... n'épargne personne, à moins qu'on se montre sévère et prêt à punir ses écarts. A la fin de l'accès , la malade est paisible , rend

56 MONOMAIVIE.

justice à tous ceux qu'elle a calomniés pendant l'accès, recouvre ses affections et rentre dans ses habitudes régulières de conduite et de langage.

A l'âge de 54 ans, en juin i835, nouvelle entrée à Charenton. Au début de cet accès , madame G... s'est abandonnée à des écarts plus graves que dans les accès précédens; elle est moins agitée que pendant le premier séjour dans la maison, mais elle est plus dissimulée dans l'espoir d'obtenir plus promptement sa liberté. Elle écrit au préfet de police, aux magistrats, à des avocats, des lettres dont lu rédaction trompe les personnes auxquelles elles sont adressées, ce qui m'im* pose la nécessité de faire des certificats constatant l'état mental de cette dame , le changement de ses affections, de son caractère, et le désordre de son langage et de ses actions. Les anomalies de la menstruation n'ont modifié en rien la santé physique de madame, qui est bonne, excepté une leucorrhée abondante et l'insomnie. Le caractère du délire est en tout semblable aux symptômes observés pendant les ac'cès antérieurs.

Pendant les accès, Mad... se contient en présence des étrangers et des personnes qu'elle veut convaincre de sa bonne santé intellectuelle et morale. Jamais elle ne dit un mot de déplacé ni d'inconvenant devant ces personnes ou des étrangers. Tous ses propos et toutes ses actions sont motivés. Elle accable de sarcasmes et de dédains ceux qu'elle croit faibles et cède dès qu'on lui oppose une résistance énergique. Elle dissimule, a recours au mensonge pour mieux tromper et arriver plus sûrement à ses fins. Elle souffle le mécontentement,

MONOMAJSIE. 57

l'insubordination et le désordre. C'est un vrai fléau pour les divers établissemens dans lesquels Mad... a élé placée depuis son premier accès. Les fonctions de la vie organiques n'ont jamais été notablement altérées, après chaque accès, Mad... rentrant dans l'état normal revient à ses excellens sentimens, et reprend ses habitudes de calme, d'ordre et de conduite régulière.

M. W..., marchand de blé et boulanger, était d'un caractère doux et tranquille, propre aux affaires, probe, religieux, régulier dans sa conduite, obli» géant pour tout le monde; bon père de famille, il chérissait extrêmement sa femme et ses enfans. Quoique d'une constitution délicate, il n'était jamais malade, mais évitait l'exercice trop fort, sentant qu'il ne pouvait le supporter.

A l'âge de 45 ans, M. W... essuya des pertes considérables qui l'affectèrent profondément, il se laissa aller au découragement et à l'abattement, il fit de grands efforts pour triompher de cet état et pour recouvrer sa fortune; au bout de quelque temps, il obtint^ la récompense de ses fatigues; peu après, ses amis remarquèrent que son intelligence était plus développée. M. W... étendit le cercle de ses affaires , pour lesquelles il montra plus de capacité qu'autrefois; il eut plus d'habileté pour les achats et pour les ventes, et ne laissa jamais échapper l'occasion d'une opération lucrative; il fit des voyages plus longs et plus fréquens, il négligea d'assister aux offices du dimanche; les exercices de corps et d'esprit, auxquels il se livrait avec excès, alarmèrent ses amis.

Quelques mois après ce changement d'habiludes, ses parens voulurent lui représenter que ses voyages si longs, pour des entreprises incertaines, l'empêchaient de s'occuper des affaires de l'intérieur, plus sûres et plus avantageuses; il prit un ton impérieux, et il exprima des sentimens qui n'avaient jamais été les siens, mais son intelligence n'était pas lésée. Vainement lui répète-ton qu'il s'expose au danger de compromettre une seconde fois sa fortune et d'altérer sa santé; son caractère est devenu irascible, impétueux, M. W... ne peut supporter la moindre contradiction; le moindre obstacle à l'accomplissement de ses projets l'irrite, néanmoins il continue le même genre de vie pendant dix mois , alors il s'opère un grand changement dans ses sentimens pour sa famille, line reste plus auprès de sa femme et de ses enfans; ilfait l'éloge de tout ce qu'il voit chez les autres et blâme tout ce qui se passe chez lui; ses enfans sont moins spirituels que les enfans de ses voisins; sa femme a moins d'ordre que les autres femmes ; il se meta boire des liqueurs fortes contre son usage, donnant pour prétexte ses grandes occupations et ses fatigues; il se lie avec des femmes étrangères, ce qui provoque une crise violente, lorsque sa femme essaie de lui faire quelques reproches; il s'irrile, se défend avec violence, fait des menaces très graves, quitte sa maison, abandonne sa famille, ses affaires, va dans la campagne, dormant le jour, vivant presque de rien.

Confié aux soins du docteur Hitch, ce médecin observa que M. W... avait la face animée, les yeux vifs et mobiles, le regard incertain, inquiet ; la tête chaude,

les cheveux hérissés; la langue chargée; les selles rares; les extrémités des membres froides; la peau des mains d'une douceur propre aux personnes nerveuses; le pouls plein , tendu ; le malade avait beaucoup d'activité, changeait souvent de place, dérangeait les meublas; formait des projets, faisait des spéculations , se proposait de faire de longs voyages; il parlait constamment et raisonnablement, n'employait aucune expression malveillante, même pour ses parens et ses amis ; cependant il paraissait plus agité lorsqu'on l'entretenait de sa femme et de ses eufans; il reconnaissait très bien qu'il était dans une maison de santé, il en savait le motif, et n'en voulait à personne; il sentait que depuis quelques mois, il s'était fait im grand changement en lui, mais que sa santé physique s'était améliorée; il convenait de l'étrangeté de sa conduite envers sa famille et ses parens, mais ne l'approuvait ni ne la blâmait; il parlait avec beaucoup de sens de ses affaires, mais libre, il eût dépensé son argent à des acquisitions au moins inutiles. S'entretenait-il avec quelqu'un, il rendait le compte le plus minutieux de ses actions, sans se tromper sur les dates; mais livré à lui-même, son langage et sa conduite eussent été absurdes.

Celte observation rapportée par le docteur Prichard est remarquable par le changement progressif d'abord des habitudes et puis des affections du malade ; lorsque M. W... fut guéri, il dit à son médecin, que l'idée qu'il était fou , s'était présentée à son esprit au moment qu'il entra dans l'établissement dirigé par le docteur Hitch.

6o MONOMAWIE.

Un de mes amis d'un tempérament sanguin , dit M. le docteur Ilitch, avait l'imagination vive, une grande sensibilité et les sentimens très élevés; il s'était distingué au barreau; il était très impatient, s'emportait souvent en discutant, et devenait violent lorsqu'il était contrarié; il reçut un affront public par des personnes qui lui avaient des obligations réelles : cet événement empoisonna le reste de sa vie; quoique d'un caractère bon et généreux, il conserva toujours du ressentiment contre les personnes qui l'avaient blessé; rechercha toutes les occasions pour traverser leurs pro jets et pour semer des difficultés sous leurs pas ; les rencontrait-il dans une société, le nom de ces personnes su& jGsait pour le faire rougir, il fronçait les sourcils et sa physionomie exprimait l'agitation de son âme; deux ans après, il n'avait pu vaincre ces sentimens, et mourut d'une attaque d'apoplexie. Pendant les deux ans que dura cette maladie , le malade avait des maux de tête inslantanés, suivis de convulsions ; jamais sou intelligence ne fut lésée ; M... convenait que les sentimens d'aversion qui le dominaient étaient entièrement opposés à ses principes religieux , mais qu'il ne pouvait les surmonter.

Un négociant intelligent et économe jouit de toute sa raison jusqu'à l'âge de 46 ans; à cette époque il avait amassé une fortune considérable, fruit de son travail. Il perdit sa femme, et devint progressivement d'une avarice excessive, jusqu'à se refuser les choses les plus nécessaires au maintien de la vie, et tomba malade faute de nourriture. Il était d'une maigreur effrayante et

MONOiVrANït. 6t

on corps se couvrit de boutons. Le malade habitait une chambre sale et misérable, et s'y laissait manquer de tout. Avant de quitter cette chambre, dont il ne sortait pas depuis long-temps, ce malheureux fixa ses regards sur un vieux coffre qui occupait un coin de son logement , dans lequel on trouva des billets de banque pour une somme considérable. Ce malade se rétablit promptement lorsqu'il fut dans une maison de santé, où il respirait le bon air, était bien nourri, faisait de Texercice. Peu de jours après sa mise en liberté, il se maria; après quelques mois de mariage, sa nouvelle femme ne put supporter les caprices de son mari , qui fut reconnu atteint d'aliénation mentale. En effet, son intelligence s'était tout-à-fait altérée. Ce malade n'avait d'abord manifesté qu'un changement dans les habitudes moral^îs, caractérisé par ime avarice telle qu'il se refusait le plus stricte nécessaire; plus tard la maladie s'aggrava, les symptômes ne permirent plus de méconnaître une véritable folie intellectuelle.

M..., fils d'un négociant, reçut une bonne éducation et fut regardé comme un bon écolier ; il avait une telle défiance de lui-même qu'il redoutait de réciter ses leçons, croyant ne pas les savoir. Son éducation terminée , il entra dans le commerce chez son père , qui lui donna des appointemens considérables. Sa vie paraissait heureuse , lorsqu'il annonce à son père qu'il ne veut pas le tromper plus long-temps, qu'il sent n'avoir pas la capacité nécessaire pour remplir sa tâche , qu'il fait tort à son commerce. Le contraire était la vérité : aussi les parens de ce jeune homme

s'efforcèrent de le rassurer... mais il répétait : « Mon frère a plus de talent que moi, je ne remplirai jamais bien mon emploi, Le père, homme d'esprit, proposa à son fils de changer de résidence et d'occupation , l'envoya à Manchester faille de grandes acquisitions. Celuici remplit cette mission avec le plus grand succès. Mais bientôt M... retomba dans sa défiance ordinaire, se plaignit de nouveau de son incapacité tout en reprenant ses premières occupations. Les mêmes craintes de nuire aux intérêts de son père se réveillèrent, il renonça aux avantages que lui offrait la maison paternelle, partitsecrètement pour Liverpool dans l'intention des'enibarquer pour l'Amérique. Ne pouvant s'embarquer, il fut contraint de retourner dans sa famille. Il recommença bientôt après une nouvelle tentative d'évasion. Réinstallé chez son père, il s'empoisonna. Confîéaux soins du docteur Hitch, ce médecin l'econnutdans son malade un homme fait pour les affaires, intelligent, actif, économe , connaissant les marchandises, calculant très bien et ayant un très bon jugement.

Trois mois suffirent pour remettre ce jeune homme en état de l'cnlrer dans sa famille, oii, pendant un an, il s'occupa des affaires d'une manière très satisfaisante. A cette époque, il perdit encore toute confiance dans sa capacité , quitta ses parens ; depuis il fit de fréquentes absences. On le laissa contenter ses caprices de déplacemens; bientôt ses sentimens s'altérèrent, il évitait son père, lui parlait brusquement, n'en causait qu'avec colère; il était soupçonneux envers les autres membres de sa famille.

Les quatre observations qui précèdent sont empruntées à l'ouvrage du docteur Prichard , qui les rapporte comme des exemples de folie morale. Ce savant confrère, qui avait publié en iSaa un très bon travail sur les maladies du système nerveux ^, a depuis enriclii la science de l'ouvrage le plus complet que nous ayons sur les maladies mentales Cet babile médecin , par une suite d'observations très intéressantes, a fait ressortir les signes de cette variété de délire partiel dans laquelle le caractère, les habitudes, les affections des malades changent sans qu'il y ait lésion de l'intelligence. Le docteur Prichard n'a peut-être pas suffisamment distingué [la folie morale, d'une autre variété de folie exemple du désordre de l'intelligence et des affections, que Pinel a nommée manie sans délire, dont je parlerai dans des chapitres suivans.

Mademoiselle F... , âgée de 34 ans, est d'une taille élevée; elle a les cheveux châtains, les yeux bleus, la face colorée, le tempérament sanguin; elle est d'un caractère gai et d'une humeur douce. Elevée dans le commerce dès la première jeunesse , mademoiselle F... craignait de faire tort aux autres ; plus tard, lorsqu'elle faisait un compte, elle appréhendait de se tromper au préjudice de ceux pour qui était ce compte.

Mad*"" ... allait fréquemment chez une tante, sans chapeau et avec un tablier qu'elle portait habituellement; un jour, à l'âge de i8 ans, sans cause connue y

' A licatiscon diseases of thc ncrvotis System, Loudon, 1822, in-8. * Treatise on insanity and allier disorders affecûng tlie mind , London, i835, in-S,

en sortant de chez cette lante , elle est saisie de l'inquiélude, qu'elle pourrait bien , sans le vouloir , emporter dans les poches de son tablier quelque objet appartenant à sa tante. Elle fit désormais ses visites sans tablier. Plus tard, elle met beaucoup de temps pour achever des comptes et des factures, appréhendant de commettre quelque erreur, de poser un chiffre pour un autre , et par conséquent de faire tort aux acheteurs. Plus tard encore, elle craint, en touchant à la monnaie, de retenir dans ses doigts quelque chose de valeur. En vain lui objecte- t-on qu'elle ne peut retenir une pièce de monnaie sans s'en apercevoir , que le contact de ses doigts ne peut altérer la valeur de l'argent qu'elle touche. Cela est vrai , répond-elle , mon inquiétude est absurde et ridicule, niais je ne peux m'en défendre. Il fallut quitter le commerce. Peu-à-peu les appréhensions augmentent et se généralisent. Lorsque mad""""... porte ses mains sur quelque chose, ses inquiétudes se réveillent; elle lave ses mains à grande eau. Lorsque ses vêtemens frottent contre quelque objet que ce soit, elle est inquiète et tourmentée. Est-elle quelque part? elle apporte toute son attention pour ne toucher à rien ni avec ses mains, ni avec ses vêtemens. Elle contracte une singulière habitude : lorsqu'elle touche à quelque chose , lorsque ses vêtemens ont été en contact avec un meuble ou avec un autre objet , lorsque quelqu'un entre dans son appartement, ou qu'elle-même fait une visite, elle secoue vivement ses mains, frotte les doigts de chaque main les uns contre les autres, comme s'il s'jigissait d'enlever xuie ma-

tière très subtile cachée sons les ongles. Ce singulier mouvement se renouvelle à tous les instans de la journée et dans toutes les occasions.

M'"''... veut-elle passer d'un appartement dans un autre? elle hésite, et pendant l'hésitation, elle prend toute sorte de précautions pour que ses vêtemens ne touchent ni aux portes , ni aux murs, ni aux meubles. Elle se garde bien d'ouvrir les portes, les croisées, les armoires, etc., quelque chose de valeur i^ourrait être attaché aux clefs ou aux boutons qui servent à les ouvrir et rester après ses mains. Avant de s'asseoir, elle examine avec le plus grand soin le siège, elle le secoue même s'il est mobile, pour s'assurer que rien de précieux ne s'attachera à ses vêtemens. M''"%.. découpe les ourlets de son linge et de ses robes, crainte que quelque chose ne soit caché dans ces ourlets. Ses souliers sont si étroits que la peau dépasse la bordure des souliers, ses pieds gonflent et la font beaucoup souffrir, cette torture a pour motif d'empêcher quelque chose de s'introduire dans le soulier. Les inquiétudes sont quelquefois, pendant les paroxysmes , poussées si loin qu'elle n'ose toucher à rien , pas même à ses alimens ; sa femme de chambre est obligée de porter les ahmens à sa bouche. Après plusieurs périodes de rémission et d'exaspération, répétées pendant plusieurs années, après avoir reconnu l'impuissance des conseils de ses parens, de ses amis, et de sa propre raison, elle se décide à se rendre à Paris en novembre i83o. L'isolement, le soin des étrangers, les efforts que fait M'"'... pour cacher sa

maladie améliore sensiblement son état, mais le cha- ». 5

griu d'avoir quitté ses parens, le désir de les voir, la déterminent après deux mois à retourner dans sa famille. Là , elle reprend peu - à - peu toutes ses inquiétudes et toutes ses manies. Après quelques mois, elle quitte volontairement la maison paternelle pour habiter et vivre avec la famille d'un habile médecin. Elle perd encore une grande parlie de ses appréhensions et de ses habitudes bizarres. Un an est à peine écoulé que les mêmes inquiétudes se renouvellent ainsi que les mêmes précautions. Le paroxysme dure pendant dix-huit mois. Après un an de rémission , nouveaux paroxysmes; mademoiselle vient se confier à mes soins à la fin de l'anoée i834 : pendant dix-huit mois, à peine s'aperçoit-on des mouvemens des mains et des doigts et de toutes les autres précautions qu'elle prend; mais depuis six mois (juin iSS'y) les phénomènes reparaissent avec plus d'intensité, laquelle augmente de jour en jour.

Pour faire mieux apprécier cette singulière aberration, je tracerai la manière de vivre de M'"*' F... Pendant un jour; elle se lève à six heures, l'été comme l'hiver; sa toilette dure ordinairement une heure et demie, et plus de trois heures pendant les périodes d'excitation. Avant de quitter son lit, elle frotte ses pieds pendant dix minutes pour enlever ce qui a pu se glisser entre les orteils ou sous les ongles; ensuite elle tourne et retourne ses pantoufles , les secoue et les présente à sa femme de chambre pour que celle-ci, après les avoir bien examinées, assure qu'elles ne cachent pas quelque chose de valeur. Le peigne est passé un grand nombre de

MONOMAJVIE. 07

fois dans les cheveux pour le même motif. Chaque pièce des vêtemens est successivement un grand nombre de fois examinée, inspectée dans tous les sens, dans tous les plis et replis, etc., et secouée vivement. Après chacune de ces précautions, les mains sont vivement secouées à leur tour et les doigts de chaque main frottés les uns contre les autres; ce frottement des doigts se fait avec une rapidité extrême et se répète jusqu'à ce que le nombre de ces frottemeus qui est compté à haute voix , soit suffisant pour convaincre mademoiselle qu'il ne reste rien après ses doigts. Les préoccupations et ^'inquiétude de la malade sont telles pendant cette minutieuse exploration qu'elle sue et qu'elle en est excédée de fatigue; si par quelque circonstance, ces précautions ne sont point prises, M'"°... est mal à l'aise pendant toute la journée. La femme de chambre, qui ne doit jamais la quitter, assiste à cette longue toilette pour aider la malade à se convaincre que nul objet de valeur n'est adhérent à ses vêtemens ou à ses doigts. Les affirmations de cette femme abrègent les précautions et la toilette. Si l'on menace d'envoyer une seconde femme, la toilette est abrégée, mais la malade est tourmentée tout le jour.

Déjeuner à dix heures : avant de commencer son repas. M'"'... explore et secoue les serviettes, les assiettes, les verres, les carafes, les couteaux, elle secoue et frotte ses doigts après qu'elle a touché les diverses pièces de son couvert. Il en est de même pour le diner. La présence des étrangers ne la retient point» Elle mange avec une sorte de vivacité.

Avant de se coucher, elle prend les mêmes précautions , et sa toilette du soir dure plus d'une heure.

Pendant la journée, M'"'... lit, ou se livre à quelque travail d'aiguille , mais elle a bien soin de secouer les livres, l'ouvrage avant de s'en servir, de secouer ses mains et de frotter ses doigts à chaque fois qu'elle a touché à ces divers objets. S'il lui arrive de porter ses mains à ses cheveux , à sa figure, à ses vêtemens, ou sur quelque objet placé auprès d'elle, elle secoue, elle frotte ses doigts, comme je l'ai dit plus haut. M'"°... écrit à sa famille, pour lui rendre compte de son état, de ce qu'elle fait, de ses projets, de ses espérances de guérison; avant d'écrire, elle secoue le papier, les plumes, l'écritoire et ne cacheté jamais ses lettres avant que sa femme de chambre ne l'ait assurée qu'il n'y a rien dans les plis du papier. Elle ne décacheté jamais les lettres qu'elle reçoit. Pendant les paroxysmes, M*"'... ne lit, ne travaille et n'écrit qu'en présence de sa femme de chambre, et si elle est accidentellement seule, même dans son appartement, elle ne s'asseoit pas avant que celle-ci n'arrive et n'assure qu'il n'y a rien sur le siège qui empêche de s'asseoir. M'"' fait des visites, en entrant elle se garantit de tout contact, se balance autour d'un siège, l'examine, le secoue et elle fait tout cela avec assez d'adresse pour qu'on ne s'en aperçoive pas d'abord. Recoit-elle des visites , elle approche un fauteuil, mais aussitôt elle secoue et frotte ses doigts. Elle fait des voyages dans sa ville natale, mais elle s'arrange de manière à arriver très grand matin, afin d'avoir le temps de changer de linge, de vêtemens et de se la-

MONOMAKIE. 69

ver avant d'embrasser ses parens à leur lever. M'""... ne déraisonne jamais; elle a le sentiment de son état, clic reconnaît le ridicule de ses appréhensions, l'absurdité de ses précautions , elle en rit, elle en plaisante; elle en gémit, quelquefois elle en pleure; non-seulement elle fait des efforts pour se vaincre, mais elle indique les moyens même très désagréables qu'elle croit propres à l'aider pour triompher de ses appréhensions et de ses précautions.

M'"^.. soigne sa toilette, mais sans recherche, elle achète chez les marchands, mais sa femme de chambre paie, elle compte ensuite avec celle-ci, et lui fait prendre son argent dans sou secrétaire sans y toucher ellemême. M''"^.. aime la distraction, elle va au spectacle, dans les promenades publiques; elle fait des parties de campagne; tous les soirs elle se réunit à une société; sa conversation est gaie, spirituelle et quelquefois malicieuse; mais si elle change de siège, si elle porce ses mains à sa lête, à sa figure, à sa robe, à son fauteuil ou au fauteuil de quelque autre personne , elle secoue, se frolte vivement les doigts; elle fait de même si quelqu'un entre ou sort du salon. Elle conserve d'ailleurs une très bonne santé; l'appétit et le sommeil sont bons; elle a quelquefois de la céphalalgie; la face se colore promptement pour la plus légère émotion, elle se prêle à tous les soins médicaux qui lui sont proposés; elle répugne aux bains, à cause des précautions qu'elle est obligée de prendre avant d'entrer dans l'eau et après en être sortie.

Il serait impossible dans aucun temps, de surprendre

no MONOMANIE.

le moindre désordre dans les sensations, dans le raisonnement, dans les affections de cette intéressante malade.

On m'accusera sans doute d'avoir multiplié les observations; j'ai voulu faire mieux connaître cette variété de folie quePinel a nommée manie raisonnante, que le docteur Prichard appelle folie morale , qui est une véritable monomanie; les malades atteints de cette variété de folie ont vraiment un délire partiel; ils font des actions, ils tiennent des propos bizarres, singuliers, absui-des qu'ils reconnaissen t pour tels et qu'ils blâment. Parmi ces malades, les uns sont turbulens, insociables, commettent des actions ridicules, blâmables, contraires à leurs anciennes affections et à leurs vrais intérêts; ils se trouvent mal partout, changent sans cesse de place; ils disent et font le mal, par malice, par désœuvrement, par méchanceté; incapable d'application, ennemis du travail, ils bouleversent, cassent, déchirent. La perversion de leur caractère, en fait des fléaux pour leur famille, pour les maisons dans lesquelles ils sont réunis. A la Salpétrière, à Charenton, le séjour de ces monomaniaques est redouté; par leurs exemples et par leurs conseils, ils détruisent la discipline, la subordination si nécessaire dans de pareils ctablissemens. Les autres connaissent parfaitement bien leur état, en discutent pertinemment, désirent s'en délivrer ; ils ne sont point dangereux par leurs propos, par leurs actions, ils ne sont nuisibles qu'à eux-mêmes; abandonnent les objets de leurs affections, quittent leurs familles, leurs affaires, compromettent leurs vrais intérêts, toujours mus par des motifs plus ou moins plausibles.

Les signes de la monomanie raisonnante sont le changement, la perversion des habitudes, du caractère des affections.

Dans la monomanie dont j'ai parlé en commençant ce second volume, il est évident que l'intelligence est lésée et que cette lésion entraîne le désordre des affections et des actions. Dans la monomanie raisonnante dont je m'occupe, l'intelligence n'est pas essentiellement lésée, puisqu'elle assiste aux actes de l'aliéné, puisque le malade est toujours prêt à justifier ses sentimens et ses actions.

La monomanie raisonnante a une marche aiguë ou chronique. On y dislingue trois périodes. Dans la première, le caractère et les habitudes sont changés; dans la seconde, les affections sont perverties; enfin, dans la troisième, l'exaltation maniaque se manifeste, ou bien la dégradation des facuUés, plus ou moins rapide, conduit le monomaniaque à la démence. Cette monomanie est rémittente ou intermittente : elle est sujette aux récidives; elle se complique avec la lypémanie, l'hyponcondrie, l'hystérie, surtout avec la paralysie.

Le traitement ne réclame point d'indication thérapeutique différente des indications exposées en parlant de la monomanie en général; mais la direction mt-ntale exige une attention particulière, surtout pour l'isolement qui ne doit pas être pre^crit légèrement. Il est bon d'être prévenu que les contrariétés, même les avertisscmens et les conseils donm-s dans le début de la maladie, précipitent les malades dans la seconde

période; aussi faut -il une grande prudence et une grande habitude pour diriger les individus atteints de monomanie raisonnante.

La monomanie raisonnante doit être étudiée avec d'aulant plus de soin, que les malades qu'elle affecte savent tromper même les médecins les plus habiles; parce qu'ils dissimulent leur état à ceux qui les observent et à l'autorité qui doit prononcer sur leur isolement; parce qu'ils en imposent aux magistrats juges de leur capacité légale pour administrer leur personne ou leur fortune, enfin parce qu'ils sont fréquemmenl le sujet de questions médico-légales très difficiles à résoudre. J'espère que par ces motifs on m'excusera de l'étendue que j'ai donnée à tout le chapitre de la monomanie. Voyez Médecine légale, dans la troisième partie de ce volume.

§ III. Monomanie d'ivresse.

De tous les temps et en tous lieux, les hommes ont fait usage des boissons fermentées et en ont plus ou moins abusé. Chaque peuple a sa liqueur qu'il préfère à toute autre, et qu'il prépare avec les productions du soi qu'il habite. En Europe, on boit du cidre, de la bière, du vin et de l'eau-de-vie; on abuse aussi de ces boissons. Leur usage modéré excite agréablement les facultés physiques et morales; l'abus provoque le délire, puis le coma, le sommeil et la stupeur. Ces effets varient suivant mille circonstances individuelles, et suivant la quantité et la qualité des boissons dont on abuse. L'abus des boissons fermentées est plus fréquent

SIOîîOMANIE. 70

dans le nord que dans le midi. En Russie, en Suède, en Danemark, dans les pays froids et humides, tels que la Hollande et l'Angleterre, on a besoin d'excitation pour résister aux influences du climat. Dans l'Amérique du nord il meurt, dit un magistrat de l'Union, 07,000 ivrognes par an. L'intempérance produit dans ce pays, les trois quarts des crimes et des aliénations mentales, on peut eu dire autant du nord de l'Europe.

Les enfans, les femmes et les vieillards sont moins exposés que les adultes à l'abus des boissons fermcutées, et par conséquent à ses déplorables effets. La funeste disposition à l'ivresse est quelquefois héréditaire. Gall rapporte que dans une famille russe, le père et le grandpère ont été de bonne heure les victimes de leur penchant pour les boissons fermentées, et que le petit-fils, dès l'âge de 5 ans , manifeste déjà un goût prononcé pour les liqueurs fortes.

L'ivrognerie, en altérant le cerveau, dégrade peu-àpeu l'intelligence, affaibht les organes du mouvement, conduit à la folie, au delirium tremens^ , à la paralysie, qui tue un si grand nombre d'aliénés. Elle conduit aussi au suicide. Pendant que j'étais à la Salpêtrière, nous avions une employée qui avait été maniaque et qui était attachée depuis au service de la division des ahénées de cet hospice. A la plus légère contrariété, cette fille se mettait à boire, elle avait recours à mille ruses pour

> Voyez sur ce sujet important, P. Rayer, Mémoire svr le Delirium ticmeiis, Paris , iSrg. in-8. — Lcveillc, Mémoire sur la folie des ivrognes ou sur le Délire /remiW. (Mémoires de l'Académie royale de médecine , t. 1°'., Paris, i8a8,in-4, p. i8i). '

74 MOITOMAWIE.

se procurer du vin, et l'on ne pouvait l'en empêcher que par la réclusion. Si l'on ne s'y prenait pas à temps, elle devenait furieuse où faisait des tentatives de suicide. Gall rencontra dans les prisons de Baraberq, une femme qui, dès qu'ellii avait bu , éprouvait un vif désir de mettre le feu à quelque maison, A peine cette irritation était-elle passée, cette femme avait horreur d'elle-même; néanmoins, elle avait commis quatorze incendies avant d'être enfermée.

Mais je n'ai point à m'occuperici de l'abus des boissons fermentées, ni des effets pathologiques de cet abus. J'aîà prouver que, si l'abus de liqueurs alcooliques est un effet de l'abrutissement de l'esprit, des vices de l'éducation, des mauvais exemples, il y a quelquefois un entraînement maladif qui porte certains individus à abuser des boissons fermentées.

Il est des cas dans lesquels l'ivresse est l'effet du trouble accidentel de la sensibilité physique et morale, qui ne laisse plus à l'homme sa liberté d'action. Les ma lades ainsi affectés avaient antérieurement des mœurs douces, des habitudes de sobriété, ils ont changé tout- ^ à-coup; quelques causes physiques ou morales ont provoqué ce changement , quelques signes précurseurs l'ont annoncé. L'accès fini, les malades rentrent dans leurs habitudes de tempérance. Les récidives sont fréquentes, elles sont provoquées par les mêmes causes et annoncées par les mêmes phénomènes; quelquefois elles ont lieu à des temps fixes. Il n'est pas rare qu'à l'époque de la cessation de la menstruation, des femmes , se sentant débilitées, cherchent à se donner

du ton en buvant des liqueurs fortes , et finissent par l'ivresse et ses conséquences. Un négociant, pendant trois ans de suite, à l'entrée de l'automne, devient triste, inquiet et morose. Il néglige son commerce, est difficile et impatient dans son intérieur. Pour dissiper sa morosité^ il boit de la bière d'abord et puis il s'enivre tous les jours. Alors il est dangereux pour sa famille, pour sa femme et pour sa fortune. Aux premières approches du printemps, M... perd tout-à-coup ledesir de boire qui l'a tourmenté pendant tout l'hiver , reprend ses habitudes de sobriété, répare par son activité les pertes qu'il a faites dans son commerce, et cherche par ses soins empressés à dédommager sa femme des chagrins qu'il lui a causés. J'ai rapporté cette observation en détail, p. 466, t. i.

Madame a toujours été sobre et d'une conduite régulière; à 4^ ans, elle éprouve les premières anomalies de la menstruation, elle a des maux d'estomac et des lassitudes spontanées. Dans l'espoir de se fortifier, elle boit du vin, elle se sent soulagée d'abord, elle augmente peu-à-peu la quantité et finit par boire à l'insu de son mari et de sa famille. Plus tard, elle se procure de l'eau-de-vie, elle s'enivre et l'ivresse l'oblige à rester couchée une grande partie de la journée. Alors, elle abandonne ses occupations ordinaires, n'a plus d'affection pour sa famille, s'irrite et s'emporte si on la contrarie. Cette dépravation a persisté pendant six ans. Les menstrues ont cessé de couler; peu après, madame s est bien portée, a pris en aversion les liqueurs fortes, même le vin, est rentrée dans ses habitudes de sobriété

7b MONOMANIE.

et jouit d'une excellente santé à l'âge de "^2 ans. La fille de celte dame est devenue alidne'e à l'âge de Sa ans; son délire est sombre, tiiste, elle ne veut manger que du pain et boire que de l'eau, afin de faire des épargnes pour secourir les indigens.

Madame P..., d'une taille élevée, d'un tempérament sanguin, d'un extérieur agréable, d'un caractère gai, mais vaniteux, a toujours joui d'une bonne santé. Mère de famille et peu riclic; vers l'âge de 34 ans , elle entre avec son mari dans une maison pour en diriger l'économie. Arrivée au temps critique, madame se met à boire des liqueurs, pour combattre des maux d'estomac; plus tard, elle a recours à l'eau-de-vie; elle paraît plus active, plus spirituelle, plus irascible. Dans la suite, l'abus des liqueurs et de l'eau-de-vie étant liabituel, madame est presque toujours dans un état (fivresse, ses facultés s'affaiblissent. A 4^ ans , elle se retire à la campagne. De nombreuses occupations la détournent de son déplorable pencbant; mais un an après, elle reprend l'habilude de boire préférablement de l'eau-de-vie, elle n'aime pas le vin; elle tombe dans une sorte d'abrutissement. On la décide à aller cliez des amis qui lui en imposent par leur position. Elle est sobre pendant six mois, reprend de l'embonpoint et de la fraîcbeur; mais après six mois, revenant à ses babitudes, elle s'éteignit en deux ou trois jours dans unétald'adynamie , sans qu'elle accusât aucune douleur et sans que le médecin pût reconnaître le moindre dérangement dans ses organes.

La femme d'un négociant, âgée de 5o ans environ.

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très sobre jusque-là , commença crabord par boire du vin, puis des liqueurs, puis de Teau-de-vie : elle était tous les soirs dans un état d'ivresse complète. Elle finit par ne trouver de goût qu'à l'eau de cologne, elle en buvait cinq à sept flacons par jour. Après un an, elle devint leucophlegmati(jue, s'effraya de cet état, cessa brusquement l'usage de toute boisson fermentée, et mourut buit jours après cette cessation.

Madame B..., âgée de [\i ans, mère de famille, d'un tempérament nerveux, jouissant d'une bonne santé, perdit, à l'âge de 28 ans, une fille : ses idées se dérangèrent, elle devint triste, inquiète, s'effrayant de tout; en quelques semaines, la santé se rétablit. A 36 ans, sans cause excitante déterminée, retour du délire qui présente des caractères particuliers : tristesse au début, tiraillement, langueur d'estomac, découragement moral, incapacité de se livrer au moindre exercice, à la moindre occupation. Après six semaines , tout-à-couj> excitation générale, insomnie: agitation, mouvemens^ désordonnés, besoin de boire du vin porté à l'excès, trouble des idées, perversion des affections, etc. Après deux mois, les symptômes se dissipent, et la malade recouvre, avec la raison , le calme et la sobriété. Tous lesansr depuis, accèssemblable. L'année dernière, i836, madame B... fut saignée trois fois au commencement de l'accès, qui persista néanmoins aussi long-temps que les précédens et se termina au mois de juin. Au mois d'octobre suivant, convulsions; au mois de décembre, suppression (les règles, refus de manger, langueur d'estomac. Après quelques semaines, abus des boissons, insomnie, liallu-

ciaations, conviction que des ennemies lui en veulent. Après un mois, rémission, mais bientôt après retour de tous les accidens. Envoyée à Charenton le i[\ avril, vers la fin de mai, cessation de l'accès, précédée de l'apparition des règles. Cette malade conjure de lui indiquer les moyens de prévenir le retour des accès, dont elle a autant de honte que d'horreur.

Monsieur G..., avocat, actuellement âgé de 4^ ans, est d'une taille moyenne, d'un tempérament sanguin , ses yeux et ses cheveux sont noirs; il a toujours joui d'une bonne santé. Depuis quelques années seulement, il est atteint d'une affection cutanée, qui a envahi toute la peau et qui donne à ses mains l'aspect de l'éléphantiasis. Monsieur G... est d'un cai-actère doux, facile et même faible. Dans sa jeunesse, il avait du goût pour les boissons alcooliques, mais ne s'exposait pas à tomber dans l'ivresse. Plus tard, M... abusa des liqueurs, s'enivra quelquefois; possesseur d'une charge d'huissier, 1. perdit la confiance du public et fut obligé de vendre son étude. N'ayant plus d'occupation, il dépensait son temps et son argent à boire avec un tel excès, que dans les renseignemens recueillis sur ce malade, il est dit que dans un jour, il avait bu 171 petits verres d'eau-de-vie. Depuis un an environ , M... allait tous les soirs dans les cabarets du plus bas étage, dans lesquels il passait la nuit avec des malheureux de la classe la plus abjecte. II s'y fit arrêter et fut conduit au dépôt de la préfecture de police , d'où il ne sortit qu'au bout de trois mois sur les réclamations d'une de ses tantes , qui eut pitié de sa position, qui l'habilla, qui lui fit promettre de ne plus

se livrer à de pareils excès, qui l'envoya en province. M. G... ne tarda pas à reprendre ses funestes habitudes, vendit ses effets et disparut. Pendant quelques jours, sa famille fut dans la plus grande inquiétude, ignorant dans quel état et dans quel lieu il pouvait être. Enfin, M. G,., retourna chez cette même tante, d'où après avoir essuyé bien des reproches et reçu de sages conseils , il prit la résolution de se retirer à Gharenton, promettant de s'y conduire raisonnablement; il entra dans cette maison le 4 janvier i836. M... est calme, poli; ses manières sont agréables, sa conversation est intéressante, il s'occupe de littérature. Lui fait-on des observations sur les suites de ses excès, il rougit, paraît honteux, s'excuse, se repent et promet de résister à son funeste penchant. Il déclare avec l'accent du désespoir, qu'il est entraîné malgré lui dès qu'il voit la possibilité de satisfaire son goût pour les liqueurs. Si je cause avec M, G..., après lui avoir représenlé tout que sa conduite a d'humiliant et de hideux pour un homme qui a reçu une bonne éducation, qui a une femme et des enfans ; après l'avoir fait convenir que sa santé s'altère, que son intelligence s'affaiblit, M. G... apprécie la justesse de mes observations, me remercie de mon bon vouloir pour lui; pleure de honte et de, chagrin, forme les plus sévères résolutions et consent à ne plus sortir de Ja maison s'il retombe à l'avenir dans les mêmes excès.

Malgré ses beaux sentimens, malgré ses belles protestations, malgré ses promesses, chaque fois qu'on permet à M... de sortir de l'établissement, il se contient pendant trois à quatre jours, après lesquels il

boit et rentre dans un état d'ivresse complète. Si, après un de ces excès, on le retient pendant quelques semaines , sa conduite redevient régulière et sa raison parfaite; il ne demande point à sortir; mais après une longue privation, il se sent de nouveau fortem(?nt excité , et il n'est ni promesse, ni ruse que M. G... ne mette en usage pour obtenir sa liberté; il a même recours à la menace. Y a-t-il une puissance plus forte que la raison et la volonté de ce malheureux qui l'entraîne à des excès dont il sent toute la honte dont il déplore les honteux effets, dont il promet do se corriger? Tous nos efforts depuis 18 mois pour aider ce malade à triompher de son funeste penchant ont été inutiles jusqu'à présent.

Une dame, jeune encore, a été conduite plusieurs fois hCharenton, à la suite d'abus de vin et de liqueurs qui la jettent dans l'ivresse , dont les effets persistent pendant plusieurs jours. Lorsque l'accès a cessé , et que madame a recouvré la raison, elle est honteuse, se cache et réclame vivement sa rentrée dans sa famille. Espérant l'aider à vaincre le penchant qui la domine, nous lui avons donné des douches, nous lui avons refusé la sortie pendant plusieurs mois, nous l'avons menacée de la retenir toute sa vie, si elle s'expose à être reconduite dans la maison; elle fait les plus belles promesses, elle prend les plus fermes résolutions ; dès quelle est libre, rien ne peut prévenir le retour des accès.

D'après les faits qui précèdent, qui pourrait nier qu'il I existe une maladie mentale dont le caractère principal est un entraînement irrv'sistible pour les boissons fer-

MONO MA NIE. 8l

iiientécs? Observée avec soin, on y retrouve tous les traits caractéristiques de la folie partielle, de la monomanie. Toutes les fois que le délire ou la folie sont précédés d'abus de boissons fermentées et surtout d'ivresse, on est disposé à accuser cet abus d'êire la cause primitive des désordres cérébraux, et cependant dans quelques cas, cet abus n'est que le premier symptôme, et quelquefois le symptôme caractéristique d'une monomanie commençante. Tantôt, au début de l'aliénation mentale, l'estomac est dans un état particulier qui jette le malade dans un affaiblissement physique excessivement pénible ; l'estomac alors appète les boissons fortes*, c'est un appétit désordonné, c'est le pica. Tantôt, dès l'invasion de la folie, le moral est affaissé, le malade est sans énergie, incapable de penser et d'agir, il est accablé d'ennui et de morosité, il Loit d'abord pour s'exciter, pour se distraire et bientôt il s'enivre. Dans les deux cas, le besoin de boire est instinctif, impérieux, irrésistible; le malade se précipite sur toute sorte de boissons fortes; il s'irrite et devient dangereux , s'il ne peut se contenter. Ce phénomène est aussi le prélude de la démence.

Ce besoin des boissons alcooliques persiste pendant toute la durée du paroxysme, après lequel le convalescent redevient sobreet reprend toutes les habitudes d'une vie tempéi'ante. J'ai vu des personnes qui, dans l'intervalle d un accès à l'autre, avaient une grande répugnance pour toute boisson fermentée, et ne buvaient que de l'oau. Un jeune négociant, natif de Hollande, que j'avais soigné d'un accès de manie, suite d'excès répétés de iJ. G

Ba MONOMANIE,

boisson , me rapportait dix ans après , que depuis sa maladie, il n'avait jamais pu boire de vin ni de liqueurs. J'ai vu des personnes qui, désespérées de l'état de dégradation d'où elles sortaient et dans lequel elles craignaient de retomber , réclamaient des secours pour prévenir, disaient-elles, cette liorrible maladie. J'ai cité ailleurs l'exemple d'un avocat qui, ne pouvant triomplier de ce funeste penchant , termina sa vie par une mort violente.

Les malades atteints de cette monomanie cèdent à un entraînement auquel ils n'ont pas le pouvoir de résister; cet entraînement est d'autant plus impérieux • qu'il a dégénéré en habitude. Les motifs les plus puissans, les résolutions les plus fortes, les promesses les plus solennelles, la honte et le danger auxquels ils s'exposent, les douleurs physiques qui les attendent, les châlimens dont ils sont menacés s'ils ne se corrigent point, les prières, les supplications de l'amitié, la tendresse des pères, des mères, desenfans, rien ne peut détourner ces malheureux de ce déplorable penchant.

Quel est le mode d'action des causes qui, modifiant la sensibilité de l'estomac, provoque l'appétit des boissons fermentées chez des personnes qui avaient été sobres et tempérantes? La modification de la sensibilité de l'estomac est évidente, puisque le besoin de prendre des boissons fortes cesse de se faire sentir, dès que ces causes n'agissent plus. Dans l'observation rapportée en détail page 466 du tome i"', le besoin des boissons fermentéeS se renouvelle pendant trois ans tous les automnes y et lïe se reproduit plus dès que le malade

MOJVOMANIE. 83

a été soustrait à l'influence froide et humide en gagnant l'Italie à la fin de l'été. Dans l'une des observations précédentes, l'appétit pour le vin se prononce lorsque les premières anomalies de la cessation menstruelle ont lieu, et ne se fait plus sentir lorsque la menstruation a cessé pour ne plus reparaître. Une sorte de réaction morale peut aussi triompher de cette funeste impulsion. Il est certain que, dans plusieurs cas, le goût dépravé des malades est déterminé par un sentiment général de débilité et par des tiraillemens d'estomac; ne pourraiton pas substituer au vin un amer ou tout autre tonique qui en changeant l'action morbide de l'estomac , mettrait un terme à la maladie? On a conseillé de mêler au vin quelque substance nauséabonde, dont le mauvais goût pût inspirer de l'aversion pour le vin. Ainsi , on a proposé l'huile de térébenthine. Les Spartiates enivraient leurs esclaves afin que le spectacle de l'état de dégradation et d'abrutissement dans lequel plonge l'ivresse inspirât aux citoyens l'horreur de l'ivrognerie. Il y a long-temps que ce moyen a perdu son efficacité. L'isolement me paraît être la seule précaution véritable- ' ment utile. Il faut, par une longue habitude de sobriété, vaincre les habitudes d'intempérance, et l'on ne saurait triompher, si l'on ne fuit les occasions et si l'on ne se place dans l'Impossibilité de se satisfaire; or l'isolement remplit seul ces conditions. Les enseignemens et les préceptes religieux, les conseils de la philosophie, la lecture des traités sur la tempérance, la crainte des infirmités physiques et intellectuelles, conséquence inévitable de l'ivrognerie, seront les auxiliaires de l'isolement.

§ IV. Monomanie incendiaire (Pjromanie de Marc).

N'ayant point eu occasion d'observer les faits particuliers de la monomanie incendiaire, j'emprunte ce qui va suivre à un mémoire sur ce sujet, publié par le docteur Marc. ^

L'homme, jouet de ses passions, devient incendiaire par jalousie, par vengeance. M. Marc rapporte l'exemple d'une femme qui mit le feu à une maison voisine de la sienne, par jalousie pour une autre femme avec laquelle vivait son mari , et par vengeance pour les propriétaires de la maison qui favorisaient cette inconduite. Deux filles , l'une âgée de la ans et l'autre de i/j, toutes deux servantes et mécontentes de leur position, ont incendié afin de quitter le service. Deux vachères , l'une âgée de 12 ans et demi, et l'autre de 16, devinrent incendiaires pour quitter un métier qui leur avait attiré des reproches et qu'elles détestaient. Des criminels mettent le feu pour dérober les traces de leurs crimes , ou pour tout autre motif.

Les aliénés, par suite du délire ou pour se procurer la liberté ou pour satisfaire leurs vengeances, mettent le feu à la maison qu'ils habitent. Je donnais des soins à un maniaque qui jeta un tison enflammé dans son lit , espérant recouvrer sa liberté à la faveur du désordre causé par l'incendie. Les mononianiaques obéissent à des hallucinations, à des illusions, à des idées fixes qui les

' ylnnales d'Hygiène publique cl de Médecine légale, Paris, 18 33, t. x, pag. 35; . — Mémoires de l'Acad, royale de Méd. , t. iif , p. 29.

déterminent à mettre le feu , comme d'autres sont déterminés à tuer leurs semblables ou à se tuer eux-mêmes. - Uu aliéné s'était placé sur des fagots et allait y mettre le feu , se croyant investi de la puissance céleste, il était convaincu qu'à son commandement les flammes s'éteindraient aussitôt. Un jeune homme avait entrepris, pendant les grandes chaleurs, un voyage à cheval; sa tête s'égare , on s'empresse autour de lui , et il se croit tombé entre les mains de voleurs. Il met le feu à la maison où il a été recueilli, pour s'échapper de ce qu'il croit être une caverne de malfaiteurs. Un monsieur, âgé de [\o ans , croit avoir des ennemis acharnés contre lui, il craint d'être assailli dans sa propr-e maison ; il entoure son appartement d'une traînée de poudre, décidé à y mettre le feu dès que ses prétendus ennemis se présenteront. Schlegel , dans son ouvrage sur la médecine politique (1819), rapporte qu'une femme, atteinte de mélancolie religieuse , chercha à se suicider en se brûlant sur son lit. Elle ne manifesta aucun désordre intellectuel, à l'exception du dégoût de la vie et de l'exaltation religieuse.

Jonathan Martin comparut devant le grand jury du comté d'York, pour avoir tenté d'incendier la cathédrale d'York. Amené à l'audience, Jonathan, dont la figure est riante, cause avec les personnes qui l'entourent. « Etes - vous fâché de ce que vous avez fait? lui demande une dame. — Pas du tout; si j'étais à le faire je l'exécuterais encore. Il fallait bien purifier la maison du Seigneur des indignes ministres qui s'éloignent de la pureté traditionnelle de l'Évangile — Ce

n'est point le moyen de corriger les prêtres. » Martin se met à sourire et dit après quelques instans de silence : « Pardonnez-moi, cela les fera réfléchir. Ils verront que c'est le doigt de Dieu qui a dirigé mon bras. Les chrétiens sévèrement convertis à la vraie religion trouveront que j'ai bien fait. Le. Seigneur procède par des voies mystérieuses, et c'est sa volonté qui fait tout sur la terre et dans le ciel. » Les tambours annoncent

l'arrivée du grand-juge «C'est drôle» dit Martin,

ce on croirait entendre les trompettes du jugement

dernier » Dans le cours de l'audience, le solliciteur

général déclara qu'il se désistait d'un autre chef d'accusation joint à celui d'incendie, Jonathan était accusé d'avoir enlevé des franges d'or et d'autres objets précieux qui entouraient la chaire « Vous faites bien

de vous désister de l'accusation de vol, elle n'a pas le sens commun. Je n'ai point eu l'intention de rien soustraire, mais un ange m'ayant ordonné, de la part de Dieu, démettre le feu à l'église, il fallait me munir de preuves que moi seul avais fait celte action, afin qu'un autre n'en eût pas le châtiment, ou, si vous aimez mieux, n'eu portât pas la peine, »

Une fille de service, âgée de i5 ans, nostalgique, mit deux fois le feu afin de pouvoir quitter ses maîtres. Elle déclara que dès le moment de son entrée à leur service, elle fut obsédée du désir d'incendier; il lui semblait qu'une ombre, placée rontinuellement à côté d'elle, la poussait à cet acte. Cette fille avait de violcns maux de tête, et ses menstrues étaient en retard. Henke dans le 'f volume de ses Annales, entre plusieurs exem-

MOjyOMAJYlE. 07

pies, raconte celui d'une fille de 12 ans qui mit trois fois le feu et étouffa à dessein son enfant.

Une petite fille, âgée de 12 ans, avait eu quelque temps auparavant une fièvre cérébrale qui avait affaibli ses facultés intellectuelles; néanmoins elle entra au service d'un fermier de Barkingside , près Londres, mit le feu à un lit de la maison du fermier chez qui elle servait, elle vint elle-même avertir ses maîtres et le feu fut promplement éteint. Cette enfant, interrogée par le magistrat, fit les réponses suivantes aux questions qui lui furent adressées : « Je ne croyais pas faire de mal; j'ai voulu essayer si en approchant une chandelle allumée du rideau de lit, on pourrait y mettre le feu...; j'étais curieuse de voir l'effet de la flamme, je supposais que cela devait être plus beau que du charbon de feu ou un fagot allumé dans la cheminée... Je n'ai point de haine contre mon maître, j'étais fort bien chez lui..., je n'ai pas cru lui faire tort en brûlant un méchant lit, il est assez riche pour en avoir un autre... j je n'ai point réfléchi que je commettais un grand crime en mettant le feu à la propriété d'autrui, je voulais seulement faire un feu de joie...; si j'avais su que je serais pendue pour avoir allumé un feu de joie , je ne l'aurais pas fait. »

E. Platner ^ rapporte que la servante d'un paysan avait deux fois mis le feu, excitée par une voix intérieure dont elle était constamment obsédée, qui lui ordonnait d'incendier et de se détruire ensuite. Cette

' Qucestiones medicinee forensis , Lipsice , i8a4,in-8.

lille assura qu'elle avait regardé avec calme et avec plaisir le premier incendie. La seconde fois, elle s'em-, pressa de donner l'alarme , et essaya de se pendre. On n'observa chez cette fille aucun désordre intellectuel; mais dès l'âge de 4 ^"s, elle avait eu des spasmes qui dégénérèrent en épilepsie. Un fort accès épilcptique avait précédé de quelques jours le second incendie. Nulle insinuation étrangère , nulle contrariété, nul chagrin n'avaient provoqué cette détermination. Cette fille avait hésité pendant plusieurs jours.

Les individus tombés dans la démence ainsi que les idiots par absence de discernement ou par incurie , sont quelquefois incendiaires. Les malfaiteurs abusent souvent de la faiblesse de l'intelligence des idiots et se servent de ces malheureux pour accomplir leur funeste dessein. Des individus en démence laissent prendre le feu à leurs vêtemens, à leurs meubles, avant de s'apercevoir du danger qu'ils courent, et de l'incendie qui menace leur habitation.

Les observations qui précèdent indiquent toutes des individus entraînés par quelque passion, ou par le désordre, ou par la faiblesse des facultés intellectuelles. Parmi les incendiaires qui sont aliénés ou qui ont l'esprit affaibli; quelques-uns ont des hallucinations; la plupart obéissent à une impulsion plus ou moms forte et sont entraînés par des motifs plus ou HiOHis plausibles; mais ces malades ne sont point prives (îc la faculté de raisonner, et leur folie peut être classée parmi les monomanies raisonnantes. Il est des faits qui démontrent que quelques incendiaires sont

MONOMANIE. OQ

mus par une impulsion instinctive indépendante de leur volonté. Ce qui doit faire rentrer cette dernière variété dans la manie sans délire de Pinel, que je nomme monomanie sans délire, parce que l'action d'incendier n'est dans ces cas le résultat ni d'une passion, ni du délire, ni du manque de raisonnement.

Dans le -y' volume des Annales de Henke, on lit , qu'une servante, revenant de la danse où elle s'était beaucoup échauffée, fut saisie tout-à-coup d'impulsion incendiaire. Elle éprouva une grande anxiété pendant les trois jours d'irrésolution qui précédèrent l'incendie. Cette fille déclara qu'elle ressentit, en voyant le feu, une joie telle qu'elle n'en avait jamais éprouvé de semblable. Une fille, âgée de 22 ans, était tourmentée d'une agitation intérieure qui la poussait à incendier , quoiqu'elle fit parfaitement bien son service, au dire de ses maîtres. Celte agitation augmentait beaucoup si celte fille passait quelque temps sans voir son amant , avec qui elle avait eu un enfant.

La fille Choleau fut traduite devant la Cour d'assises de Scine-ot-Marne, comme faisant partie de la bande incendiairequi, en i 83o, désolait plusieurs dcpartemens de la P^rance. Cette fille, âgée de 17 ans, dit son avocat, pauvre, orpheline, qui depuis dix ans gagne sa vie, séduite parce que les conseils et les secours manquaient à sa faiblesse , enceinte depuis sept à huit mois, proteste, avec un accent de conviction qui ne saurait laisser de doute, qu'elle a mis deux fois le feu par instinct, par nu irrésistible besoin , viclimc des suggestions auxquell(;s l'exposait son état de grossesse et les récits incendiai-

go MONOMANIE.

res, les alarmes et les scènes d'incendie, qui tout autour d'elle épouvantaient la contrée et exaltaient son cerveau malade. ^

Un apprenti charron, âgé de 1 8 ans, habitant la campagne, avait mis seize fois le feu dans l'espace de quatre mois. Il portait toujours avec lui une éponge avec un lil enduit de soufre, et, quoique pour satisfaire sa gloutonnerie et ses plaisirs, il eût appris déjà à voler, et qu'il manquât d'argent, il s'abstenait toujours de voler pendant les incendies qu'il avait allumés. Il n'était mu par aucune passion ; mais à l'éclat des flammes, il prenait un grand plaisir qu'augmentait le son des cloches, les lamentations, les clameurs, les cris, le désordre des populations; dès que le son des cloches annonçait l'explosion de l'incendie, il était forcé de quitter son travail, tant sou corps et son esprit étaient violemment agités.

L'observation démontre: i°que l'aliénation mentale, quel que soii le caractère du délire, porte quelques aliénés à incendier; 2" qu'il y a une variété de monomanie sans délire, caractérisée par l'impression instinctive à incendier. Ces deux propositions n'ont pas besoin de démonstration ; les faits sont là ; ils suffisent pour les justifier.

D'après les faits que j'ai cités , on est surpris du gra)îd nombre et de l'âge des incendiaires du sexe féminin, comparé au nombre et à l'âge des hommes incendiaires. Ce double résultat est vrai pour le nord de l'Allemagne, d'après les observations publiées par

' Gaz. des Trié., n" iS.

les médecins allemands, il n'en est pas de même pour la France. M. Marc a recueilli, comparé les accusations d'incendies rapportées dans la Gazette des tribunaux, depuis 1825 jusqu'en i832, il a trouvé qu'eu Fi'ance, le nombre des hommes incendiaires est plus considérable que celui des femmes, que les adultes sont chez nous , plus souvent incendiaires que les individus au-dessous de 20 ans. Les affections nerveuses, dit notre confrère, sont plus fréquentes et plus bizarres chez les femmes allemandes que chez les françaises, particulièrement les névroses qui se lient aux efforts de la puberté. Cela provient de la différence du climat, des mœurs, des habitudes, surtout chez les habitans de la campagne. Voici comment M. Marc développe sa pensée.

a L'éducation physique de la fille de campagne allemande et de la fille de campagne française , n'est pas à beaucoup près la même. En France, les paysannes vivent sous un ciel plus doux, et elles sont habituées dès leur jeune âge, à habiter pendant l'hiver des demeures tempérées plutôt que chaudes; leur nourriture est simple, peu relevée par des épiées ; à peine connaissent-elles les boissons chaudes. Rien ne sollicite donc chez elles d'une manière bien marquée, ou n'entrave le développement sexuel, dont le signal le plus essentiel, la meiistrua- ■ tionjse manifeste d'une manière normale, aidée encore > par l'influence salutaire du cUmat. Il n'en est point amsi en Allemagne, surtout dans les contrées septentrionales. Le chauffage des habitations, dans les campagnes, s'opère au milieu d'immenses poêles sur lesquels et

derrière lesquels couche quelquefois une partie de la famille. Ce chauffage est tellement excessif pendant au moins six mois de l'année, qu'il incommode quiconque visite un pareil séjour, sans être habitué à l'action d'une atmosphère h-la-fois si chaude et si humide ; car presque toujours l'eau qui sert aux usages domestiques et à faire subir un commencement de cuisson aux racines potagères destinées à la nourriture des bestiaux , est chauffée et même portée à l'ébullilion dans de grands yases de fonte ou de cuivre encastrés dans les parois du poêle, et dont les vapeurs aqueuses achèvent de détruire l'élasticité de l'air ambiant. Ajoutons à cette cause d'insalubrité, l'usage fréquent des boissons chaudes épicées, comme, par exemple, la soupe à la bière, aromatisée avec du cumin ou du coriandre; l'usage du thé, faible il est vrai, mais pris en grande quantité; l'habitude enfin de coucher sur des lits ainsi que sous des couvertures de plume; et l'on s'expliquera comment CCS influences, alternant brusquement avec l'action souvent prolongée d'un froid intense, excitent, affaiblissent tour-à-lour, et donnent ainsi lieu à la production des affections nerveuses. »

Les médecins allemands' ont constaté que les incendies étaient plus fréquemment commis par de jeunes filles de 9, 12, i5, 18 ans, que par des filles d'un âge plus avancé. ( J'ai déjà dit qu'il n'en est pas de

' Rellierchcs sur l'état actuel en Allemagne , des doctrines me'dico-légales, relalives aux aliénations mentales, par Taufflieb. {Anàales d'Hjgiène publique et de Médecine légale; Paris , i835, t. xiv, p. 1^4.)

MONOMANIE. g3

même en France). Ils ont tâché d'expliquer ce singulier résultat de leurs observations. Henke attribue cette disposition à l'arrêt el au trouble du développement des organes, et par conséquent à l'arrêt et au trouble du développement des phénomènes physiques et moraux . de la puberté. Les affections qui se manifestent à ( cette époque de la vie sont communes aux deux sexes, imais bien plus fréquentes et plus prononcées chez les i jeunes filles que chez les garçons. Ces affections ont leur siège dans le centre de la sensibilité, dans les extrémités, ou dans les divers foyers du système nerveux. Elles se révèlent tantôt par des spasmes , des convulsions; tantôt par des maladies mentales. Aussi, pendant la jeunesse, pendant le travail de la puberté, observe-t-on le somnambulisme, l'extase, la lypémanie, la nostalgie, le suicide, etc., etc. Mais il n'est pas toujours facile de rattacher à cet arrêt ou à ce trouble de développement, les affections qui en dépendent; aussi arrive-t-il souvent au praticien de méconnaître la source de ces mouvemens désordonnés et critiques , de les considérer comme des phénomènes morbides , et de les combattre par une médication trop énergique. Ils troublent ainsi la nature dans sa marche. Si l'on combine ces considérations avec celles qui naissent des circonstances au milieu desquelles se développe la puberté des jeunes filles de la campagne dans l'Allemagne du nord, on se rend alors parfaitement compte pourquoi les jeunes filles de ce pays, sont, dans les premiers temps de l'adolescence, plus sujettes à la pjrémanie que les jeunes gens.

§ V. Monomanie homicide.

Mouomanie homicide, manie sans délire, manie raisonnante de Pinel, fureur ma^iiaque de Fodéré.

Les passions, le crime, arment une main homicide. L'ordre de faits qui appartient à cette cause ne sort pas de mon objet.

Les aliénés attentent à la vie de leurs semblables; les uns, devenus très susceptibles, très irritables dans un accès de colère, frappent, tuent les personnes qui les contrarient ou dont ils croient être contrariés; ils tuent les personnes qu'ils prennent à tort ou à raison pour des ennemis dont il faut se défendre ou se venger. Les autres, trompés par des illusions des sens ou par des hallucinations, obéissent à l'impulsion du délire. Quelques-uns tuent , motivent leur affreuse détermination, raisonnent leurs actions, et ont la conscience du mal qu'ils commettent. Quelques autres sont des instrumens aveugles d'une impulsion involontaire, instinctive qui les pousse au meurtre. Enfin on observe des idiots qui, par défaut de développement de l'intelligence, dans l'ignoiance du mal comme du bien, tuent par imitation.

On a classé parmi les maniaques des individus qui paraissent jouir de leur raison; mais dont les fonctions affectives seules semblent lésées : ces maniaques sentent, comparent, jugent bien les choses; mais ils sont entraînés pour la moindre cause, et même sans sujet, à des actes de violence et de fureur; ils sont

3IOJVOMAN1E.

irrésistiblement portés, dit-on, à se déchirer, à se détruire, à tuer leurs semblables. Ces infortunés ont la conscience de leur état, ils déplorent leur situation, ils avertissent de se garer de leur fureur, ou de les mettre hors d'état de nuire. Pinel, plus que tout autre médecin, a appelé l'attention des observateurs sur cette épouvantable maladie , qu'on nomme dans les hospices Jbb'e raisonnante, et à laquelle notre illustre maître a donné le nom de manie sans délire. Fodéré admet cette variété, qu'il appelle fureur maniaque. ^

Mais existe-t-il réellement une manie dans laquelle les malades qui en sont atteints conservent l'intégrité de leur raison, tandis qu'ils s'abandonnent aux actions les plus condamnables? Est-il un état pathologique dans lequel l'homme est entraîné irrésistiblement à un acte qui répugne à sa conscience ? Je ne le pense pas. J'ai vu un grand nombre d'aliénés qui paraissaient jouir de leur intelligence, qui déploraient les déterminations vers lesquelles ils étaient fortement entraînés ; mais tous avouaient qu'ils sentaient quelque chose à l'intérieur dont ils ne pouvaient se rendre compte, que leur cerveau était embarrassé, qu'ils éprouvaient un trouble inexprimable dans l'exercice de leur raison ; que ce trouble précurseur était lui-même annoncé par des symptômes physiques dont ils conservaient parfaitement le souvenir : ils sentaient l'un une chaleur déchi-

' Traité du délire appliqué à la médecine, à la morale, et à la législation, Paris, 1817, 2 vol, in-8.

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lante s'élever du bas- ventre jusqu'à la tête, l'autre une chaleur brûlante avec des m.' tions dans l'intérieur du crâne, etc.; d'autres arfirmaient qu'une illusion, une hallucination, un raisonnement faux les avaient déterminés. Je m'explique par des exemples. Un aliéné devient tout-à-coup très rouge, il entend une yoix qui lui crie : tue , tue , cest ton ennemi; tue , et tu jeras libre. Un . autre est persuadé que sa femme le trahit;, la conduite de sa femme et les circonstances devraient détruire ses soupçons; mais la jalousie arme son bras, il essaie de frapper : l'arme s'échappe de sa main, il se jette aux pieds de celle qu'il allait immoler, déplore sa fureur jalouse, failles plus grandes promesses , et prend les plus fortes résolutions de se vaincre : l'instant après il recommence. Une mère de famille se croit ruinée, sa position est affreuse , rien ne peut la changer ; elle est convaincue que ses enfans sont destinés à tendre Ja main dans les rues : le désespoir s'empare d'elle, elle forme la résolution de les luer, elle s'apprête pour accomplir ses desseins; au moment de l'exécution, la tendresse maternelle parlant plus haut que le désespoir, «lie s'écrie : retirez mes enfans. Les exemples rapportés par Pinel viennent à l'appui de ceux que j'indique ici. t

Presque tous les faits de wfl/z/e sans délire^ rapportés par les auteurs appartiennent à la monomariie ou à la lypémanie, à cette espèce de folie caractérisée par

' Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale, 2" édit. Paris, iii-8, p. 139,

MONOMANIE. g'J

un délire fixe et exclusif. Les impulsions irrésistibles présentent tous les signes d'une passion arrivée jusqu'au délire; les malades furieux ou non, entraînés irrésistiblement à des actes qu'ils désavouent, sentent leur état, en raisonnent aussi bien que personne, en jugent très sainement; ils les déplorent, et font des efforts pour se vaincre : ne sont-ils pas alors dans une période de lucidité? Bientôt après, le paroxysme succède à la rémission ; en proie de nouveau à leur délire, ces monomaniaques sont entraînés; ils cèdent, mais la raison ne les conduitr plus. En obéissant à l'impulsion qui les presse, ils oublient les motifs qui les retenaient un instant avant,., ils ne voient plus que l'objet de leur fureur, semblables-:, à l'homme en proie à une forte affection morale qui nev voit plus que l'objet de la passion. Le langage vulgaire^ appelle délire cet état extrême des passions, et nous-» appellerions sans délire un état semblable dans la i manie!

Je dis que cette opposition des idées, du raisonne nent et des affections avec les actions de cette espèce de vésanie, s'explique par la versatilité des idées et des affections qui entraînent la mobilité des impulsions maniaques; la volonté flptte successivement entre ces deux impressions; ces malades sont entraînés actuellement à un acte déraisonnable , et qui révolte la nature, parce qu'ils ne jouissent pas de leur raison, parce qu'ils sont dans le délire ; l'homme n'a plus la faculté de diriger ses actions, parce qu'il a perdu l'unité du moi; c'est \homo duplex de saint Paul et de Buffon poussé au mal par un motif, retenu par un

go MONOMANIE.

autre. Cette lésion de la volonté peut être assez bien comparée à la bévue, et peut se concevoir par la duplicité du cerveau , dont les deux moitiés n'étant pas également excilées n'agissent pas simultanément; mais toujours est-il vrai que ce qu'on a appelé folie raisonnante, manie sans délire, fureur maniaque, appartient plutôt à la monomanie ou à la lypémanie, et que les actes de fureur et de destruction auxquels se livrent les aliénés sont toujours le résultat du délire, quelque passager qu'on le suppose.

Telle était en 1818, lorsque je rédigeais l'article MANIE du. Dictionnaire des sciences médicales^ ma manière d'interpréter les faits de manie homicide publiés par Pinel dans son immortel Traité de la Manie. Depuis cette époque, j'ai observé des folies sans délire, j'ai dû me soumettre à l'autorité des faits, ainsi que l'atteste mon mémoire sur la monomanie homicide, inséré dans la traduction de J.-C. Hoffbauer. ^ IjCs observations qui suivent, celles qu'on peut lire dans divers chapitres de cet ouvrage", celles qui ont étérecueilUes par les auteurs français et allemands qui ont écrit sur les maladies mentales et sur la médecine légale ^ ; ces observations, dis-je, démontrent que, si les

» Médecine légale relative aux. aliénés et aux sourds-muets ^ traduit de l'allemand, par A. M. Chambeyron , avec des notes par MM. Esquirol et Itard. Paris, 1827 , ia-8.

2 Suicide, tomei, pageSaô; Monomanie homicide, tome u, page i et suivantes.

3 Hufeland et Ozann, Journal der praiischen lieilkunJc.— 'Re-oke, 2eitchrijt fur die staatsarznekunde. ^ Taufflieb, Annales d'hygiène publique,

aliénés, trompés par le délire, par des hallucinations, par des illusions, etc. tuent; que si les aliénés en proie à la monomanie raisonnante^ tuent, après avoir prémédité et raisonné l'homicide qu'ils vont commettre, il est d'autres monomaniaques qui tuent par une impulsion instinctive. Ces derniers agissent sans conscience, sans passion, sans délire, sans motifs; ils tuent par un entraînement aveugle, instantané, indépendant de leur volonié; ils sont dans un accès de monomanie sans délire.

L'observation démontre que les aliénés atteints de monomanie homicide, tantôt étaient d'un caractèi^e sombre, mélancolique, capricieux, emporté ; tantôt ces malades s'étaient fait remarquer par la douceur et par la bonté de leurs mœurs et de leurs habitudes. L'état de l'atmosphère, certains désordres des organes de la vie de nutrition, la surexcitation delà sensibilité nerveuse, les vices de l'éducation, l'exaltation du sentiment religieux, la puissance de l'imitation, les chagrins, enfin l'extrême misère , sont les causes excitantes de cette maladie. Il suffit, pour justifier ces propositions générales, du rap-

i835, XIV, p. 124. — Call, Sur les fondions du cerceau, Paris, iSaS, 6 v 13-8. — Georget, Examen médical des procès criminels des nommes, Léger Flelmann, Lccouffe, Papavoine , etc. Paris, x825, in»8o. — Discussion etnou. velle discussion médico-légale sur la folie. Paris, 1826-1828, 2 part. in-8". — Marc, Consultalion médico-légale pour la file //. Cornicr; Paris, 1826 ia-S'- — Annales d'Hygiène, publique et de Médecine légale lom. II, p. 35 1 ;» tom. IV, p. 383 ; tom. x, p. 357. — A. Briére de Boismoiil, Observations médico-légale sur la monomanie homicide. Paris, 1826 ,111-8". — Cazauvieilh^ Oe la monomanie homicide, Annales d'hygiène publique, tom.xvi, p. 121. — - F. Leuret, Fragmenfpsjcologiques sur la folie, Paris, i834 , 111-8".

lOO MONOMANIE.

prochement des faits suivans que j'ai eu le soin d'abre'ger.

Lorsque le terrible Klamsin souffle, l'Indien, armé du fer homicide, se précipite sur tout ce qu'il rencontre. Le désespoir dans lequel plongent un siège long-temps soutenu, une épidémie meurtrière ou un naufrage sans espérance de secours, changent en homicides des amis, des camarades, des citoyens qui naguère vivaient dans la plus parfaite harmonie. Une petite fille de 3 ans entend souvent maudire la seconde femme de son père; depuis lors, elle désire la mort de sa belle-mère, et, à l'âge de Sans 3 mois, cette enfant fait les premières tentatives pour tuer la femme de son père. Une dame d'une imagination d'autant plus exaltée que dès l'enfance elle a contracté l'habitude de lire des romans, excessivement malheureuse de l'absence prolongée de son mari, veut tuer ses enfans pour qu'ils n'éprouvent pas un jour, un semblable malheur. Un père immole son fils sur un bûcher, pour obéir à la voix d'un ange qui lui ordonne d'imiter le sacrifice d'Abraham. Un officier dont je rapporte plus bas l'observation, un vigneron dont parle Pinel, veulent régénérer le monde par le baptême Je sang. Une mère tue son enfant pour en faire un ange. Un malheureux père, adepte de la secte des Momiers, en Suisse, aidé des membres de sa famille, fait subir à sa fille fanatisée toutes les angoisses et toutes les douleurs du crucifiement. Prohaska tue sa femme et ses deux enfans parce qu'il croit qu'un officier fait la cour à sa femme. Un sellier, avant de se suicider, veut tuer sa femme, pour qu'elle n'appartienne pas à un autre. La fille Stbrum tue sa meilleure amie,

MONOMA.NIE. lOI

pour se préparer à une mort heureuse. Une mère se croit ruinée , et veut détruire son nourrisson pour lui épargner la honte de la misère. Un instituteur, à Edimbourg tue sa femme et ses cinq enfans, et épargne deux élèves qui lui sont confiés. Un semblable événement a lieu à Amsterdam Tous les monomaniaques dont je viens de parler avaient un délire partiel; tous étaient poussés à l'homicide par un motif avoué et réfléchi ; tous avaient les affections perverties ou affaiblies ; il n'en était pas de même des aliénés qui sont les sujets des observations suivantes.

Une femme accouchée depuis dix jours se sent tout-àcoup et sans motif agitée par le désir d'égorger son enfant. La mère de quatre enfans est poussée involontairement à les détruire, et n'échappe à ce malheur qu'en désertant sa maison. Une servante, chaque fois qu'elle déshabille, pour le coucher, un enfant confié à ses soins, est prise du désir irrésistible de l'éventrer. Une mère est poussée à couper le cou à celui de ses enfans qu'elle aime avec le plus de tendresse. Une femme, à l'époque de la menstruation, éprouve le désir de tuer son mari et ses enfans; le désir est plus vif lorsqu'elle les voit endormis. Un monsieur lit un journal dans lequel sont rapportés les détails du meurtre d'un enfant; la nuit suivante, il est éveillé en sursaut avec le désir de tuer sa femme. Une femme coupe la tête à un enfant qu'elle connaissait à peine, est traduite en jugement ; ce procès a beaucoup de retentissement, et produit par imitation un grand

î Gall , Fonctions du cerveau.

nombre de monoraanies homicides sans délire. Dans cette dernière série de faits, l'intelligence, les affections morales, la volonté, ne sont pour rien. Quelle est donc cette épouvantable maladie qui, se jouant de tous les sentimens les plus doux de la vie, pousse l'homme à la violation des lois les plus sacrées de la nature, et l'entraîne à tuer son semblable, à tuer les personnes qui lui sont les plus chères. Ces malheureux ne déraisonnaient point avant de tuer, et lorsqu'ils tuent, ils ne sont mus par aucune passion, par aucun motif; ils sont entraînés instinctivement ; mais s'ils ne déraisonnent point, peut-on dire qu'ils sont raisonnables? La i-aison peut-elle se concilier avec le meurlre de ce qu'on a de plus cher? Un mari tue une femme qu'il adore j un père, son fils qu'il chérit ; une mère, son nourrisson, celui de ses enfans qu'elle aime avec le plus de tendresse! Ce phénomène ne peut se concevoir qu'en admettant la suspension de toule intelligence, de toute sensibilité morale, de toute volonté. Le fait suivant va me faire mieux comprendre. Un homme, âgé de 32 ans, d'une taille élevée , l'habitude du corps maigre, le tempérament nerveux, le caractère doux; il a reçu une éducation soignée, et cultive les arts. M... avait eu une affection cérébrale dont il était guéri depuis plusieurs mois. Arrivé à Paris depuis deux mois, il se conduit de la manière la plus régulière; il monte un jour -au Palais-de-Justice , arrive dans la salle des Pas-Perdus, •se précipite sur un avocat et le saisit à la gorge, il est arrêté, conduit en prison, et confié à mes soins le jour même de cet événement, à ma première visite qui a lieu

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le lendemain, M... est calme, tranquille, sans colère, sans ressentiment et avait dormi toute la nuit; ce même jour il dessine un paysage; M. se rappelle très bien ce qu'il a fait la veille au Palais-de- Justice, en parle avec sangfroid; mais il n'a aucun souvenir, ni des motifs, ni des circonstances de son action et n'en conserve aucun regret ; il répond à mes questions avec politesse, sans dissimulation et avec l'accent de la vérité : « Je suis allé au Palais- de- Justice, comme je serais allé partout ailleurs, au Palais-Royal ou aux Tuileries, comme un flâneur qui marche devant lui, sans intention et sans projet particulier; non-seulement je n'en voulais point à cet avocat, mais il m'est parfaitement inconnu, et jamais je n'ai eu ni-rapport, ni affaire avec aucun avocat; je ne compi'ends pas comment j'ai pu faire un pareil esclandre; il pouvait avoir lieu partout ailleurs, et je pouvais m'adresser à tout autre individu, m Lui faisant observer qu'il n'y avait qu'une maladie instantanée qui pouvait expliquer cette action; « vous pouvez, me dit-il, l'expliquer comme vous voudrez, quant à moi je ne me sens pas malade, et je ne saurais dire comment cet événement m'est arrivé. » Pen,dant trois mois que M... a été soumis à mon observation, il ne s'est point démenti un instant, il n'a jamais déliré, jamais il n'a fait un acte inconvenant, il était poli, obligeant pour tout le monde, s'amusant à dessiner ou à lire des livres sérieux; il préférait la solitude, mais sans affectation.

Quelquefois les monomaniaques homicides sont agités par une lutte intérieure entre l'impulsion au meurtre et les sentimens et les motifs qui les en éloignent; la vio-

lence de cette lutte est compose'een raison de la force de l'impulsion et du degré d'intelligence et de sensibilité conservées. Cela est si vrai, que souvent les aliénés, quel que soit le caractère du délire, ont des velléités pour le meurtre, ces velléités sont sans entraînement; chez d'autres le désir de tuer est grand, se renouvelle souvent et est combattu parle malade; chez quelques-uns, l'impulsion est plus énergique, il s'établit une lutte intérieure qui trouble, agite le malade, et le jette dans des angoises affreuses; enfin chez un petit nombre l'impulsion est si violente, et si instantanée, qu'il n'y a point de lutte, et que l'action suit immédiatement; cette agitation , cette lutte, ces angoisses, qui précèdent si souvent l'homicide, sont d'autant plus énergiques que le malade conserve plus d'intelligence et de sensibilité, comme on l'observe en étudiant avec soin tous ces monomaniaques.

Bien plus souvent que ne le croient même les médecins, les facultés affectives des aliénés sont perverties et même suspendues entièrement. Les hommes les plus moraux, doués du caractère le meilleur, des mœurs les plus douces, de la conduite la plus régulière, m'ont avoué que les idées d'homicide les avaient tourmentés pendant leur délire, particulièrement au début de leur inaladie. Ces déplorables impulsions ne sont provoquées ni par la haine, ni par la colère, comme chez les maniaques furieux; elles sont spontanées, fugaces, étrangères même au délire habituel, ne se produisent point au dehors ni par les propos ni par les actions. Un ancien magistrat m'a souvent répété que rien au monde ne le déciderait à siéger dans une cour criminelle, de-

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puis ce qu'il a éprouvé lui-même dans un accès de folie. Le même aveu m'a été fait par un jeune homme que sa position sociale met dans le cas de siéger quelquefois dans un tribunal. La persistance, l'opiniâtreté, la manifestation de ces impulsions funestes caractérisent quelquefois la monomanie homicide sans délire.

La monomanie homicide n'épargne aucun âge^, puisque des enfans de 8 à lo ans n'en sont point exempts. Elle est ordinairement périodique ; le paroxisme ou accès est précédé de symptômes qui indiquent une excitation générale. Les malades ressentent des coliques, des ardeurs d'entrailles, des chaleurs de poitrine, de la céphalalgie; ils ont de l'insomnie, la face devient rouge ou très pâle, la peau est brunâtre, le pouls est dur et plein, le corps est dans un état de trémulation convulsive. Ordinairement le malade frappe , sans qu'aucun acte extérieur puisse faire pressentir l'excès auquel il va se livrer. L'acte accompli , il semble que l'accès soit fini; quelques monoma^ niaques homicides paraissent comme débarrassés d'uft état d'agitation et d'angoisse qui leur était très pénible. Ils sont calmes, sans regret, sans remords et sans crainte. Ils contemplent leur victime avec sangfroid; quelques-uns éprouvent et manifestent une sorte de contentement. La plupart, loin de fuir, x'cstent auprès du cadavre, ou vont se déclarer aux magistrats, en dénonçant l'action qu'ils viennent de commettre. Un petit nombre cependant s'éloignent, cachent l'instrument et dérobent les traces du meurtre. Mais bientôt après ils se trahissent eux-mêmes, ou , s'ils sont pris

par les agens de l'autorité, ils se hâtent de révéler leur action, d'en faire connaître les plus petits détails, ainsi que les motifs de leur fuite.

La monomanie homicide doit être traitée comme les autres monomanies. Dans les observations que je I rapporte, quelques malades ont guéri par des moyens qui agissent sur les organes abdominaux; les laxatifs et les purgatifs paraissent plus spécialement indiqués. Les monomaniaques qui ont accompli leur tentative , rarement guérissent; je n'en ai vu aucun ayant consommé un homicide, qui ait recouvré la raison. Dans le traitement, il faut prendre les précautions conve- I nables pour prévenir les suites des funestes dispositions de ces malades, soit sur eux-mêmes, soit sur ' les autres.

Mad.L... a un oncle aliéné à la suite d'excès de boissons alcooliques; veuve d'un premier mari qui était chi- i rurgien, remariée depuis peu d'années, âgée de 3i ans, elle est entrée à Charenton, le 26 février 1837. Elle est d'une taille au-dessus de la moyenne , sa constitution est forte , sa tête est remarquable par sa forme arrondie i et par son petit volume; ses cheveux sont châtains, ses sourcils peu marqués, ses yeux gris, pétits, sont étincelans et fixes, son cou, sur lequel rampent des veines saillantes, est court et volumineux. Mad... a tou- i jours été d'une bonne santé, quoique traitée de plu- ' sieurs affections syphilitiques par le mercure.

Mad... a eu une conduite très irrégulière, très désordonnée, quelques revers de fortune, des abus de boissons fermeutées sont les causes excitantes de sa maladie i

tetuelle, qui n'a débuté d'une manière bien sensible pour jut le monde qu'au mois de juin i836; mais mad. L... î toujours eu un caractère fier et intraitable, de l'aersion pour le travail, du goût, dès le jeune âge, pour ) sang, pour la viande qu'elle mangeait quelquefois rue; depuis long- temps elle se sent irrésislibleraeat ortée à l'homicide, à répandre le sang; on l'a vu mettre a pièces avec l'expression de la joie des oiseaux ou. ('autres animaux qui tombaient sous sa main. Le ma- ^age n'a point modifié cet horrible instinct, elle a bandonné son premier mari, pour courir avec un jeune omme et plus tard pour se livrer au premier venu.

Mad. L... commença à donner des signes évidens de lélire il y a un an; quatre mois plus tard, la manie i plus furieuse éclata, Mad... brisait, déchirait tout î qui était à sa portée, elle se livrait à des actes de iolence, particulièrement contre ses proches. Après ivoir passé les mois de décembre et janvier dans l'hosàce de Montreuil, Châlons-sur-Marne, son état ne améliorant pas, on la conduisit chez sa mère, dans l'esoir que les soins tendres de ses parens modifieraient tette perversion morale. Les premiers jours se passent ans orage; une position nouvelle, des prévenarices, des ûarques de tendresse et de dévoûment semblaient avoir molli son délire; mais les exigences se multipliant -et « pouvant être satisfaiies, Mad... est devenue depuis fuelques jours un objet de terreur pour sa mère et •oar ses voisins qu'elle accable d'injures et de menaces. i)epuis l'invasion de sa maladie, Mad... a eu plusieurs «»roxysracs, pendant lesquels elle est bruyanle, £u-

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rieuse, met tout en pièces, ne se laisse aborder pj personne ; ses regards , ses gestes , ses menaces insp rent l'effroi; elle répète qu'un crime doit être consop mé, qu'elle doit tuer sa mère et tous ceux qui l'appn chent : il faut que le genre humain meure, que la 1er, soit inonde'e de sang ; elle a des hallucinations de la vi' et de l'ouïe; elle voit le sang couler, ce qui l'exalte; eb' entend des voix qui applaudissent à ces fureurs , et qi l'excitent au crime. Lorsque Mad... est calme, si IV s'entretient avec elle sur ces malheureuses disposition loin de les nier, loin de s'en affliger ou de s'en courroi cer, elle répond sur un ton ferme, avec des paroles ém giquement articulées et en portant sa main sur son fron « Telle qu'elle est cette tête, bonne ou mauvaise, noj vous ne la changerez pas; telle est mon organisalioi jamais, jamais, vous ne me ferez autre que je ne sui pas plus raisonnable; quelle que soit votre puissance, vos loges, ni vos fauteuils, ni vos douches ne modifîero ma volonté; d'ailleurs je suis contente de ma manie i d'être. Mad. L... jouit d'une bonne santé physiqu i elle a quelquefois un peu de céphalalgie , de la chale ; à la région occipitale, elle est éveillée en sursaut, 1 par le besoin de courir. La menstruation est régi lière, mais chaque époque menstruelle est marquée j ^ l'exaspération de tous les symptômes; les boissons rafr chissantes et laxatives , des bains tièdes et long-ten prolongés, de l'eau froide sur la tête et de temps j temps un purgatif; l'isolement absolu de tous ses ] rens, qu'au reste la malade ne réclame jamais : tels s( les moyens rais en usage pour combattre cette terri

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iladie , qui pousse cette malheureuse femme à comitlve des meurtres, même sur les personnes qu'elle crissait le plus.

M. P..., âgé de 82 ans, célibataire, élève en pharicie, est d'une taille moyenne , d'une forte constilum et d'un tempérament sanguin , les cheveux sont âtains, les yeux bleus, la tête est grosse, le cou court gros, les épaules sont larges. Pendant ses études, , P... s'est fait remarquer par son intelligence et par . inégalités de son caractère : tantôt il voulait être Idat, tantôt séminariste, tantôt il aspirait aux preères places de la société ; il aimait la lecture des ouages de philosophie, particulièrement des ouvrages théologie. Au sortir du collège, il fut placé chez un larmacien, où sa conduite fut sans reproche et son avail actif. Bientôt après, sans cause connue, on obrva quelques irrégularités dans son caractère. M. P... )usa de la confiance qu'on lui avait accordée, se déjùta de sa profession , manifesta le désir d'entrer dans ;tat ecclésiastique; indifférent pour tout, dégoûté de ut, il s'abandonna à la paresse; quitta Paris pour aller )ir ses parens, mais au lieu de se rendre près d'eux, courut çà et là et sans but dans la campagne, dans Il état d'exaltation si grande, qu'il fut arrêté, envoyé Bicêtre, où il passa quelques jours , enfin transféré à harenton. Pendant les premiers mois de son séjour aflis cette maison, M. P... est calme, à peine sa con- '•rsation trahit-elle le désordre de ses idées : après ce nips, il survient de l'agitation, quelques idées d'orgueil manifestent; il est grand seigneur, prince, etc.; il

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vante ses qualités; plus tard, il est en proie. à des hallucinations diverses; pendant la nuit, il lui apparaît une fols un aigle colossal qui , après avoir enlevé à Napoléon sa couronne, vient majestueusement la poser sui sa tête. Plus tard , il a des rapports avec le ciel : il dit être un nouveau Christ; il prétend pour prouver si puissance divine qu'il a la faculté de faire des miracle; et qu'il en fait souvent; il est maître du tonnerre; i fait le beau ou le mauvais temps ; il est au-dessus de besoins physiques de l'humanité; il peut vivre indéfi i niment sans manger. Il nous dit de temps en terap: qu'il doit être crucifié, qu'il jeûnera pendant quarantf jours, et dans cette conviction, il a plus d'une foisrel fusé avec opiniâtreté de prendre des alimens, et force i été de recourir à la sonde œsophagienne, à l'introductior de laquelle M. P... se soumet sans résistance. Depui; quelque mois, M. P... éprouve un penchant très éner gique au suicide et à l'homicide, et sous ce double rapport , il réclame une surveillance excessivement sévère Deux fois on l'a trouvé presque expirant, s'étant pendi à l'aide de sa cravate ; de violentes impulsions à l'homicide l'agitent sans cesse. Les médecins de la maison le médecin en chef en particulier doivent être ses vie times, il s'est jeté sur eux quatre fois, avec une préci pitation et une fureur difficiles à l'endre; si je lui de mande raison de ces actes de violence, il répond d'ui ton calme et doucereux qu'on le pousse à frapper, qu< moi-même, depuis deux ans, je le provoque à me tomber dessus et à me tuer. Quelquefois il ajoute qu'oi veut et qu'on doit se débarrasser de lui, et qu'il faut

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iqw'il tue quelqu'un pour qu'il soit tué à son tour. Jusiqu'ici ses impulsions au meurtre ne se sont portées ni ;contre les autres^ malades, ni contre les serviteurs. !M. P... n'éprouve pas constamment cette cruelle impulsion, sa physionomie est calme, tranquille; il sourit ; souvent, mais d'un sourire amer. Il témoigne quelques regrets, mais annonce qu'à une époque déterminée, il [faut qu'il donne des calottes, qu'il frappe M. Esquirol, [qu'il faut en finir avec sa personne, etc., etc.. Il écrit beaucoup , ses écrits sont une suite confuse de sentences t religieuses, philosophiques, politiques qui chacune ont Lun sens suivi. A ces phrases sentencieuses s'entremêlent et se reproduisent souvent les mots qui suivent : « Je suis homme, Dieu, Napoléon y Robespierre tout ensemble. — Je suis Robespierre , un monstre, il faut quori me tue , » et ailleurs : « Je ne connais pas en vérité pourquoi Dieu veut à toute force que j'extermine tout le I monde. »

Au milieu de ces épouvantables pensées, M. P... (conserve quelquefois une apparence de raison qui en impose. Il cause même d'une manière suivie, il s'amuse à lire, à écrire, mais son regard est peu assuré, ses lièvres sont tremblantes; son sourire est sardonique; il ( demande sa liberté sur un ton qui révèle ses déploirables dispositions. Du reste, les fonctions de la vie I d'assimilation s'exécutent très bien, M. P... a beaucoup d'embonpoint, son sommeil est ordinairement paisible, il mange avec appétit , lorsque quelque idée bizari-e ne le détermine pas à s'abstenir de tout aliment; des bains, ' des douches, des purgatifs, des sangsues, administrés

méthodiquement et à différens intervalles, n'ont pu modifier cette maladie. Nous n'avons pas été plus heureux avec la douceur, la bienveillance et tout notre intérêt pour vaincre les fatales dispositions de ce malheureux, entré à Charenton le 9 juin i835.

Nous voyons, dans les observations qu'on vient de lire, deux individus de sexe différens, nés avec des penchans pervers , avec un méchant caractère. Ces penchans et ce caractère, n'ayant point été corrigés par l'éducation, ont, à l'âge des premières passions, maîtrisé l'intelligence , égaré la raison et conduit à la monomanie homicide.

Une petite fille est mise en nourrice pendant i3 mois à la campagne à deux lieues de Paris. Elle est élevée ensuite par une grand'mère, femme âgée, respectable et religieuse; à l'âge de 7 ans et demi, elle estrametiée à Paris, il y a quelques mois , près de sa mère et de son père; cette enfant est triste, ne joue point, ne rie et ne pleure jamais, elle est toujours assise sur une chaise, les mains croisées, et si sa mère tourne le dos, la petite fille porte ses mains sur elle-même. On lui enseigne à lire, à coudre, à tricoter, mais elle se prête mal à cet enseignement. Sa taille est de 3 pieds 5 pouces, ses cheveux son châtains clairs, ses yeux noirs et vifs, son nez est retroussé, sa bouche petite, ses joues sont pleines et colorées, sa physionomie est agréSl)le et spirituelle.

Depuisl'âge de4 ans cette enfant se livrait à l'onanisme avec des petits garçoiis de 10 à 12 ans, l'éloignement de ces garçons sont la cause de sa tristesse; si on ne la surveille continuellement, elle se Uvre seule aux mêmes

MONOMANIE. Il3

pratiques. Les soins de sa mère , l'instruction religieuse, les conseils d'un médecin n'ont pu triompher de cette funeste habitude; sa mère tombe malade de chagrin, et la malheureuse petite fille exprime le regret de ce que sa mère n'est pas morte : si sa mère eût succombé, elle aurait hérité de ses bardes, les aurait fait rajuster à sa taille, et lorsqu'elles auraient été usées, elle serait allée en chercher auprès des hommes ; si elle n'a point tué sa mère pendant que celle-ci était malade, c'est qu'il y avait une garde qui l'empêchait : « Mais , lui dit sa mère , si je mourais aujourd'hui je reviendrais demain , notre Seigneur est ressuscité. — Je sais bien , répliqua l'enfant, que lorsqu'on est mort, on ne revient pas. Notre Seigneur est revenu parce qu'il était le bon Dieu. Ma petite sœur et mon petit frère ne sont pas revenus. — Mais comment me ferais-tu mourir, dit la mère. — Si j'étais dans un bois, je me cacherais, je vous ferais tomber par la robe, et vous enfoncerais un poignard dans le sein... — Sais-tu ce que c'est qu'un poignard? — i Un monsieur a laissé un livre dans lequel il y a qu'une femme avait enfoncé un poignard dans le cœur d'un homme.» Ge livre avait été réellement égaré dans la maison. « Mais si tu me tuais, lui dit la mère , ce que j'ai appartiendrait à ton père. — Je le sais bien , mon père me ferait [mettre en prison, mais je veux le faire mourir aussi. » Cette petite fille a souvent répété depuis, qu'elle n'aimait ni, son père, ni sa mère, ni sa grand'mère qui l'avait élevée. Quelques mois plus tard, à l'occasion du meurtre d'un enfant, la petite fille dit à sa mère que si elle tuait sa

mère avec un couteau, elle aurait du sang à ses vête- II. 8

H4 MONOMjlWiE.

meus et qu'on Iç verrait, mais qu'elle aurait le soin de s^e déshabiller pour commettre cette action. Huit jours après elle dit qu'elle avait pensé que pour qu'il n'y eût pas de sang sur ses vêtemens, elle emploierait, pour tuer sa mère, le même poison qu'on répand sur les blés dans les campagnes. Une voisine, voulant éprouver cette malheureuse petite fille, mit de la semouille dans du vin, en disant que c'était de l'arsenic, et en ofïrit à l'enfant, qui se mit à crier : « Je veux bien en donner à maman, mais je n'en veux pas prendre. » Elle serra fortement ses dents et ses lèvres lorsqu'on essaya de lui en faire avaler. Tel était l'état moral de cette petite fille, à l'âge de 8 ans lorsqu'elle fut conduite devant un commissaire de police, qui l'interrogea en l'absence et en présence de sa mère. Quelques mois après elle a subi un second interrogatoire.

, Notre savant et respectable confrère, le docteur Parent-Duchâtelet, victime de son zèle pour l'humanité, et trop tôt enlevé à la science et à ses amis, rapporte cette observation dans tous ses détails ' , et l'a fait suivre de la note suivante : « Cette petite fille fut placée dans un couvent par les soins de l'administration, qui paya une pension pour elle ; quelques mois après son entrée dans ce couvent, elle eut une maladie pédiculaire; elle fut rendue à sa mère, et une fois guérie elle rentra dans la maison oîion l'avait placée; elle en sortit quelques mois plus tard pour une affection de langueur ,

* Annales d'Hygiène publique et de Médecine légale; Paris, i832 . t. vn, pag. 173 et suiv.

dans laquelle on crut reconnaître les symptômes du scorbut. Admise de nouveau dans le couvent , elle y reeuE une sorte d'éducation, qui consistait dans un travail des mains , elle y fît sa première communion, et en sortit après quelques années.

« AujotTrd'hui décembre i83r, cette fille, âgée de 14 scrï3, a été mise en apprentissage chez une polisseuse de bijoux , elle est adroite de ses mains , mais elle ne sait ni lire m écrire ; elle vient tous les dimanches chez sa mère, passe la soirée avec elle, se comporte passablemeiit, est très soumise et ne parle pas dte sa vie antérieure; mais elle l'esté toujours triste et taciturne, elle ne joue et ne s'amuse jamais; elle se plaint de la manière rude dont elle a été traitée dans le couvent; sa mère présume qu'elle a conservé ses habitudes d'onanisme. »•

Le 7 juin i83^5, j'ai été consulté pour une petité fille âgée de sept ans et demi, d'une taille ordinaire, ayant la peau blanche, les cheveux abondans, gros et blonds , les yeux bleu-foncé , la lèvre supérieure légèrement épaisse sans nul symptôme de scorbut. La physionomie de cette enfant a quelque chose de dissimulé; les yeux sont souvent portés vers l'angle interne de l'orbite, ce qui donne à sa face, d'ailleurs un peu pâle, une apparence convulsive. L'intelligence est bien développée, et quoique fille d'ouvrier, elle a appris à lire et à écrire. Elle cherchait à lire le titre d'un livre placé sur mon bureau , pendant que sa belle-mère me faisait le récit suivant; car d'abord cette petite ne voulut me rien dire ni répondre à mes questions. Elle entendit le

Jl6 MONOMANIE.

récit de sa mère avec la plus parfaite indifférettce comme s'il eût été question d'une autre.

« J'ai épousé mon mari en secondes noces; cette petite fille avait alors 2 ans. Nous l'envoyâmes chez son grand-père et sa grand'mère qwi ont été mécontens de mon mariage avec leur fils, et qui ont souvent exprimé leur mécontentement devant leur petite-fille. La petite avait 5 ans lorsque mon mari et moi allâmes voir nos grands-parens. Ils me reçurent bien; mais la petite, qui témoigna un grand plaisir de voir son père , refusa presque mes caresses, et ne voulut point m'embrasser, néanmoins elle retourna avec nous à Paris, Toutes les fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle m'égratignait , me frappait, en répétant : je voudrais que tu meures. A l'âge de 5 ans 3 mois, j'étais enceinte, elle me donna un coup de pied dans le ventre en exprimant le même vœu. Nous la renvoyâmes chez ses grands-parens, où elle est restée encore pendant deux ans. Ramenée auprès de nous à l'âge de sept ans quatre mois, elle a recommencé à me maltraiter , et elle ne cesse de répéter qu'elle voudrait bien que je meure ainsi que son petit fi'ère qui est en nourrice et qu'elle n'a jamais vu. Il n'est pas de jour qu'elle ne me frappe. Si je me baisse devant la cheminée, elle me donne des coups dans le dos pour me faire tomber dans le feu ; elle me porte des coups de poings, s'empare quelquefois de ciseaux, de couteaux, ou d'autres outils qui peuvent tomber sous sa main, accompagnant toujours ses mauyais traitemens des mêmes propos : je voudrais vous tuer. Son père l'a souvent corrigée, je ^l'opposais souvent à ces

MONOMANIK. 1 1 '7

corrections, jamais cette petite n'a voulu promettre d'abandonner ses desseins. Son père une fois l'a menacée de la faire mettre en prison. « Cela ne n'empêchera pas, lui dit-elle, que ma mère et mon petit frère meurent et que je les lue. » Après ce récit, que l'enfant entendit avec sang-froid, je lui adressai les questions suivantes : les réponses à mes questions furent faites sans aigreur, sans colère, avec calme et indifférence.

D. Pourquoi voulez- vous luer votre maman ? R. Parce que je ne l'aime pas.

D. Pourquoi ne l'aimez-vous pas? R. Je n'en sais rien,

D. Vous a-l-elle maltraitée? R. Non.

D. Est-elle bonne pour vous? a-t-elle soin de vous? R. Oui.

D. Pourquoi la frappez-vous ? R. Pour la faire mourir.

D. Comment! pour la faire mourir? R. Oui, je veux qu'elle meure.

D. Vos coups ne peuvent la tuer? vous êtes trop petite pour cela? R. Je le sais : il faut souffrir pour mourir. Je veux la faire tomber malade pour qu'elle souffre et qu'elle meure, étant trop petite pour la tuer d'un coup.

D. Quand elle sera morte, qui aura soin de vous? R. Je ne sais pas,

D. Vous serez mal soignée , mal habillée , malheureuse! R. Ça m'est égal; je la tuerai, je veux qu'elle meure.

D. Si vous étiez assez grande, vous tueriez votre maman? R. Oui»

1 1 8 MOBTOMAJîIïl.

D. Tiieriez-vous votre grand'mère (celle-ci est la mère de la jeune femme et est présente à cette consultation}? R. Non.

D. Et pourquoi ne la tueriez-vous pas? R. Je ne sais pas.

D. Aimez- vous votre papa? R. Oui.

D. Voulez-vous le tuer ? R. Non.

D. Cependant il vous corrige? R. C'est égal, je ne le tuerai pas.

D. Quoique votre papa vous gronde, vous batte, vous l'aimez? R. Oui.

D. Vous avez un petit frère ? R. Oui.

D. Il est en nourrice et vous ne l'avez jamais vu? R. Oui.

D. L'aimez-vous ? R. ]S on,

D. Voudriez-vous qu'il mourût? R. Oui.

D. Voulez-vous le tuer? R. Oui. J'ai demandé à papa de le faire venir de nourrice pour le tuer.

D. Pourquoi n'aimez-vous pas votre maman ? Je n'en sais rien; je veux qu'elle meure.

D. D'où vous viennent des idées aussi horribles? R. Mon grand papa, nia grand'mamau , ma tante disaient souvent qu'il faudrait que ma mere et mon petit frère meurent.

D. Mais cela n'est pas possible? R. Si, si... Je ne veux plus parler de mess projets; je les garderai pour quand je serai grande. »

Cet entretien a duré une heure et demie. Le sangfroid, lé calme, l'indifférence de l'enfant, ont excité en moi le sentunent le plus pénible.

La belle-nière de cette petite fille est jeune, sa physionomie est douce, son ton et ses manières sont agréables; elle habite le quartier du Jardin-des-PIantes, et jouit d'une bonne réputation ainsi que son mari. D'après mes conseils, cette enfant a été envoyée à la campagne chez des religieuses où elle a passé trois mois. Ses grands-pareus l'ont reprise.

Cette observation est remarquable sous plus d'un rapport : i" par la fixité du désir de détruire sa bellemère, chez une petite fille âgée de 8 ans, qui n'a point à se plaindre de son propre aveu ; 2° par l'âge auquel s'est développé cette déplorable disposition. Le grandpère et la grand'mère de cette petite fille, mécontens du mariage de leur fils , expriment leur mécontentement par des propos violens, sans prévoir l'effet que ces expressions peuvent produire sur un petit enfant de 2 à 5 ans. Quelle leçon pour des parens qui ne savent point s'observer, ni dans leurs paroles, ni dans leurs actions en présence de leurs enfans, dont ils corrompent l'esprit et le cœur dès la première enfance.

Le i5 juin i834, dans la petite ville de Bellesme, on retira d'un puits le cadavre d'une petite fille de 2 ans. Deux jours après , on relira du même puits un enfant de 1 ans et demi. Une jeune fille, âgée de 1 1 ans, connue dans le pays par des habitudes très méchantes , ne rencontrait jamais des enfans plus petits qu'elle saiis leur donner des coups ou sans les tourmenter de mille manières cruelles. Celte petite fille avait attiré successivement ces deux enfans vers le puits et lesjy avait f^it tomber en les poussant.

Ces trois observations renferment de bien grands enseignemens. N'est-ce point le défaut de développement intellectuel et moral , les vices de l'éducation de ces trois petites filles qui les ont privées du discernement nécessaire pour apprécier l'horreur de l'acte qu'elles commettaient. L'habitude de l'onanisme , contractée dès l'âge de 4 ans , n'a-t-elle pas enrayé le développement de la pi'emière petite fille. Les propos inconsidérés des grands-parens n'ont-ils point fait une impression profonde et funeste sur le cœur et l'esprit du sujet de la seconde observation. Quant à la troisième , rien n'a corrigé des habitudes de méchanceté contractées dès l'enfance.

Un vigneron, âgé de 35 ans, ancien canonnier, d'une taille très élevée, d'une stature maigre, d'un tempérament bilioso-nerveux , d'un caractère mélancolique, est sujet à des épistaxis fréquens et abondans. Exposé à l'ardeur du soleil d'été, les hémorrhagies nasales sont supprimées; depuis lors, il y a environ un mois, céphalalgie, tristesse, abandon du travail. Plus tard le malade se croit accusé d'avoir commis des crimes; il est désespéré et essaie de se pendre. On le saigne du pied et du bras; il devient furieux, et, pendant son délire, il s'emporte jusqu'à compromettre les jours de plusieurs membres de sa famille; il fait plusieurs nouvelles tentatives de suicide, et est conduit à Charenton le 7 juin iSSy.

A son arrivée, ce malade est dans un délire général; sa physionomie exprime la terreur, l'agitation est continuelle, pendant les intervalles de calme, le malade est

MONOMA-NIE. 121

triste, sombre, silencieux. Tout-à-coup il croit voir des ennemis dans les personnes qui l'entourent et entend une voix qui lui répète : « Débarrasse-toi de ses ennemis. »La face alors était très colorée, et les yeux étaient très injectés; tout-à-coup, sans provocation aucune, il donne à son voisin plusieurs coups de son vase de nuit, se jette sur lui , et l'eût tué si les infirmiers n'étaient pas accourus. Aussitôt le malade se calme, et répond aux reproclies qu'on lui adresse; que ses deux frères lui ont apparu et lui ont dit de se défaire de son voisin qui voulait lui faire du mal. Le lendemain de cet accès, il ne se souvenait de rien de ce qui s'était passé la veille. Ce malade fit plusieurs tentatives de meurtre sur plusieurs infirmiers pendant son séjour dans la maison. Dans l'intervalle des paroxysmes de panophobie et de fureur, il était paisible, rendait compte de son état et des motifs de ses funestes impulsions. Quelquefois il demandait qu'on lui mît la camisole; afin de prévenir les malheurs qu'il pourrait causer, quoiqu'il s'irritât d'être ainsi contenu.

J'appris du malade qu'il était sujet aux épistaxis qui s'étaient supprimés avant sa maladie; j'ordonnai l'application d'une sangsue à l'entrée de chaque narine, sans discontinuer l'usage des bains, des lotions froides sur la tête et des boissons laxatives. L'application des sangsues réitérée pendant douze jours, provoqua, le treizième jour, une hémorrhagie nasale. Le quatorzième jour, il y eut un épitaxis très abondant qui se renouvela le jour même et les jours suivans. Le malade, qui sentait avant ces hémorrhagies une gêne douloureuse à la

laa MONOMANIE.

racine du nez, se trouva débarrassé de ce symptôme, délivré du mal de tête et rendu presque spontanément à la raison.

M. de L..., capitaine d'infanterie, âgé de 34 ans, est d'une constitution très forte; sa taille est au-dessus de la moyenne, ses cheveux et ses yeux sont noirs , son teint est légèrement jaune, et sa face est colorée, M. de L... est d'un caractère extrêmement bon, très bienveillant pour ses inférieurs. Ses mœurs sont douces et sa conduite régulière. A la suite d'une inclination contrariée, il devient triste et plus solitaire; après quelques semaines, il délire, est furieux, et plus tard il croit avoir reçu du ciel la mission de convertir les hommes. Dans un accès de fureur qui éclate spontanément, il frappe à la têle le médecin de l'hôpital mihtaire où on le traite d'abord. Après six mois de maladie, il est envoyé à Charenton. , Lors de son admission, il paraît peu excité; la face est très rouge, les yeux sont injectés ; mais après quelques jours, le malade s'agite, prétend être doué d'une force prodigieuse; il est Achille \ il soiiffle la force et le courage. Quelques jours plus tard, sans que rien eût encore trahi sa disposition à la fureur, M. de L... quitte son lit pendant la nuit et s'écrie d'une voix de Stentor : et Cest aujourd'hui le jour des vengeances. » Il s'arme d'un pot d'étain et en assène trois coups sur la tête de l'infirmier qui est à ses côtés, et l'eût assommé à l'instant si l'on ne fût accouru au secours. Cet infirmier mourut peu de jours après des suites des coups qu'il avait reçus. Dès cet instant , l'agitation , les efforts pour se débar-

rasser des entraves devenues jiécessaires , les cris , les menaces, la fureur s'accroissent successivement. M. de L... se croit appelé de Dieu pour régéne'rer le genre humain par le baptême de sang. Déjà il a tué vingt millions d'individus qu'il a régénérés. Belphigos est l'être céleste sous l'influence duquel ii agit. A chaque visite, il repousse les questions relatives à sa santé, assurant qu'il ne s'est jamais mieux porté, qu'il n'a besoin ni de médecin ni de remèdes. Souvent il m'invite avec calme, avec l'accent de la bienveillance à m'approcher de lui. « Approchez-vous, afin que je puisse vous couper la têtej c'est le moyen d'assurer votre bonheur futur ». Ce qu'il me disait , il le disait à mes collègues , il le disait aux infirmiers. Ce malheureux avait parfois le sentiment de son état, et déplorait sa fâcheuse position. Ces idées , quoique dominantes et habituelles , n'étaient pas tellement exclusives qu'il n'y eût passagèrement quelques traces d'incohérence maniaque. Par moment il poussait des hurlemens affreux, cherchant à déchirer et à mordre; quelquefois aussi il pleurait. Il avait des intervalles de plusieui's heures pendant lesquelles il élait calme et raisonnable. Quoique supportant avec la plus grande impatience la camisole de force devenue nécessaire pour ,prévenir les effets de ses funestes impulsions , quoiqu'il fît de violens efforts pour s'en dégager , il sentait la nécessité de son emploi et en convenait quelquefois.

Les dérivatifs sur le canal intestinal combinés avec les bains et les évacuations sanguines, furent la base du traitement. Plusieurs fois, le dévoieraent qui suivit

124 MOJVOMANIE.

l'administration des purgatifs , força d'en suspendre l'emploi.

Malgré les soins les plus empressés , malgré le traitement le plus actif , M. de L... maigrit avec une rapidité effrayante; il tomba dans la débilité dont rien ne put nous rendre compte. Vers les derniers jours de sa vie, des selles muqueuses très abondantes eurent lieu sans que rien pût les arrêter, néanmoins le délire ne changeait pas de caractère. Tout le corps prit subitement une teinte iclérique; deux jours de suite, au matin, il y eut un frisson général suivi d'une sueur abondante. La langue et les dents se couvrirent de fuliginosités; les narines devinrent pulvérulentes , la respiration fut laborieuse, et le malade succomba le 26 novembre 1827, un an environ après l'invasion delà maladie.

Nécropsie. Le liquide séreux contenu dans la cavité arachnoïdienne et dans les ventricules latéraux , la substance médullaire du cerveau elle-même, ont, avec des nuances variées, la teinte jaune qu'offrent les tégumens. La subslance grise est légèrement injectée. La membrane séreuse des ventricules est sensiblement granulée. Le poumon droit est en grande partie hépatisé; il existe des brides celluleuses entre la plèvre costale et la plèvre pulmonaire. Le poumon gauche et ses membranes sont parfaitement sains. Le foie est volumineux et jaunâtre. La vésicule biliaire contient un liquide noir, visqueux et épais ; elle renferme plusieurs calculs polyèdres et peu volumineux. Les intestins paraissent à l'extérieur rougeâtres et arborisés. Le rachis est à l'état normal.

M. D..., âgé de 3o ans, d'une taille petite, ayant les cheveux blonds, les yeux bleus , et uu embonpoint médiocre. A I âge de 16 ans, il fut saisi tout-à coup de lypémanie religieuse, et envoyé presque immédiatement au Sénégal, oii il guérit après six mois de maladie. A 19 ans, second accès qui persista pendant un an : retour en France. A 22 ans, il se marie, est excessivement jaloux même de son beau - père; reprochant à sa femme de préférer son père à son mari. Néanmoins il continue son métier de sellier, et jouit d'une bonne santé jusqu'à l'âge de 3o ans. A cette époque, troisième accès de lypémanie caractérisée par la crainte d'être damné, par une jalousie excessive et par plusieurs tentatives de suicide. Le malade est envoyé à Charenlon, refuse de parler, de se mouvoir, et repousse toutes sortes d'alimens. Après une évacuation sanguine, un sinapisme aux pieds est ordonné, le malade ne témoigne aucune douleur, et néanmoins lorsqu'on enlève l'emplâtre , l'épiderme de la face supérieure des deux pieds est emporté. Le délire cesse presque spontanément. Le malade parle volontiers et se soumet au regrnie et aux prescriptions qui lui sont ordonnés. En 3o jours, il est en état derentrer dans son ménage, et reprend son travail habituel. Après quelques semaines, il devient mélancolique et se croit damné; néanmoins il travaille avec ardeur; souvent il interrompt son ouvrage, se précipite à genoux, fait quelques prières, se calme, et se remet au travail. Quelquefois, tourmenté par ses inquiétudes, il court à l'église prochaine, se confesse, et rentre chez lui par-

ia6 MONOMATflE.

faitement rassuré et tranquille. D'autres fois, convaincu qu'il ne peut échapper au sort qui le menace prochainement , il crie à sa femme de se sauver parce qu'il se sent poussé à la tuer. Après ce cri , il se blottit dans un siège ou dans son lit comme un homme terrifié; sa femme ne peut point l'approcher, son mari lui criant de s'éloigner. Il demande qu'on le lie, qu'on aille chercher la garde, afin de prévenir un grand crime. L'accès fini, ce malheui'eux demande pardon à sa femme; Dieu, dit-il, m'a damné à cause du chagrin que je te fais : il se soumet alors au traitement qu'on lui prescrit , quoique Dieu seul puisse le dédamner. S'il veut tuer sa femme, c'est qu'il voit la mort prêt à s' emparer de lui, et qu'il ne veut pas qu'elle lui survive, afin qu'elle n'appartienne point à d'autre qu'à lui. Un cautère appliqué à la nuque, des bains tièdes et de légers purgatifs ont amélioré la santé de ce malade, dont les paroxysmes sont plus rares et moins intenses.

La portion droite du coronal est plus saillante , tandis que la portion gauche de l'occipital fait plus de saillie; la tête, mesure prise sur le plâtre coulé après la mort , offre :

Diamètre antéro-postérieur. . . . i,i88

Diamètre transverse 0,162

Circonférence 0,670

Courbe bi-temporale 0,290

Courbe fronto-occipitale 0,296

Mad. T..., âgée de [\o ans, jardinière-pépiniériste, a un jfrère qui a été aliéné; cette femme est d'une taille

MQNOMANIB. lï^

élevée; elle a de l'embonpoint, le teint jaune. A i6 . ans, elle eut un léger accès de mélancolie-, à 17 ans,, première menstruation, à 17 ans et demi, elle s'est mariée et a eu cinq eufans, à 20 ans, premier accouichement; à 21 et quelques mois, second accoucheiment; Mad. T... prend un nourrisson, dans l'espéirance d'augmenter les moyens d'existence de sa fa- I mille; pendant l'allaitement, elle a des idées tristes, I qui la portent à tuer son nourrisson; cependant elle I continue à nourrir cet enfant pendant deux ans, 1 malgré la crainte et la frayeur de succomber à ces i idées funestes; depuis cette époque, elle sent par moiment des craquemens dans la tête et a souvent de i la mélancolie. Le caractère de Mad. T... est rêveur, I inquiet , ambitieux et avare. Elle s'occupe beaui coup dans Tintérieur de sa maison , dont elle sort ipeu; lorsqu'elle est forcée de faire quelques visites, elle 1 ne peut dissimuler son enuui,ce qui l'a brouillée souvent avec les personnes chez qui elle était allée ; lorsqu'elle cause et s'entretient avec son mari, elle ne parle que de i calculs et de projets de fortune. A l'âge de 29 ans, elle t éprouve un grand désir et une forte impulsioa pour t tuer une de ses filles, lorsqu'elle la voyait endormie; ( cette fille a aujourd'hui 1 1 ans.

La transition de l'état de santé habituelle à celui de r maladie s'est fait insensiblement; deux causes morrales paraissent avoir provoque la perversion acrtuelle : d'abord une contrariété de la part de son fils aîné , qui voulait se faire boucher contre les intentions de sa mère. Il y a trois ans, que voyant ce

îlS MONOMANJE.

même fils persister dans sa résolution, Mad. T..: se fit tirer la bonne aventure pour connaître le sort avenir de cet enfant; des présages de malheur imprimèrent aux idées de celte femme un caractère plus mélancolique : elle devint plus sombre, plus susceptible^ plus irritable, et cependant ne déraisonnait pas; il y a quinze mois , Mad. T... devient enceinte, elle est contrariée d'être grosse, après onze ans, et dans un âge aussi avancé; elle est informée qu'on avait plaisanté ses grands enfans sur la grossesse de leur mère; celle-ci commence à avoir des inquiétudes sur l'enfant qu'elle porte dans son sein, elle craint de ne pas le soigner convenablement. Immédiatement après sa couche, quoiqu'elle éprouve un grand plaisir du bon accueil que ses premiers enfans font au nouveau venu , elle a des idées d'infanticide qui persistent et se renouvellent depuis avec plus ou moins d'intensité, et c'est pour prévenir un crime qu'elle veut se détruire. Plusieurs fois Mad. T... cherche à mettre fin à ses jours poursuivie par la crainLe de tuer son enfant, elle l'a mis en nourrice à l'âge de a mois, mais ne pouvant se passer de le voir, à tout instant elle va auprès de lui pour le soigner, le chercher; enfin après un mois, elle le ramène auprès d'elle. A peine un mois s'est-il écoulé qu'il faut remettre l'enfant en nourrice ; privée de le voir, la malade envoie souvent s'informer de ses nouvelles , se reproche de ne point l'avoir chez elle et de ne pas le soigner. Se sentant agitée par l'idée et la crainte de tuer son enfant^ elle se dit : « Il vaut mieux que je meure que ce(te i/inocente adorée ». Ses inquiétudes étaient si vives que

MONOMAWIE. I

plusieurs fois elle quitte la maison conjugale pour mettre fin à son existence. Il y a un mois qu'on a trouvé Mad. T... dans sa chambre, asphyxiée par la vapeur du charbon.

« Et cependant, mon enfant est un amour, il est superbe; je l'adore, néanmoins ses caresses me font une . impression intérieure bien étrange, et je tressaille sans savoir pourquoi dès que je suis auprès de lui. J'ai un excellent mari, je devrais être heureuse, maintenant je me reproche d'avoir abandonné mou ménage, mes affaires, qui m'occupaient et me distrayaient; j'ai fait des prières , je n'ai point été exaucée; je voudrais pouvoir me persuader que je suis malade, mais je ne le peux point, je suis une malheureuse mère, » Toutes les fois que causant avec cette malade et lui assurant affirmativement que les craintes de tuer son enfant sont le résultat d'une maladie, on parvient à la convaincre, alors sa physionomie devient calme, et Mad. T... rend parfaitement compte de ses sensations et des lourznens de son esprit. Il lui arrive souvent de se reprocher les alimens qu'elle prend ; si elle s'efforce de manger, après quelques bouchées, elle ne peut plus continuer, sa bouche est habituellement très sèche. Mad. T... éprouve des douleurs à l'épigastre , des spasmes à la gorge, elle dort très peu et elle a des coliques très fortes lorsque ses craintes et son désespoir s'exaspèrent.

J'ai prescrit du petit-lait de Weiss et des bains tièdes, il est résulté de ce traitement des évacuations abondantes; Mad. T... se sentant bien, a voulu retourner chez elle malgré mes conseils ;mais à peine rentrée n. 9

l3o MOJROMAlîriIl.

daos sa maison , sostourmeas d'infanticide et de suioiidie se sont rwoillés,, il a fallu rentrer dans l'étahlisseraeiit, d'où elle est m£u sortie bien portante après un nouveau traitement de deux mois.

A la môme époque, pendant l'été de i836, nous avions à Gharejiton «ne feiEEUîïte de la campagne, itnès bonne mère de famille qui était tourmentée depui« tpelque temps par des idées d'infanticide , et qm d'âiUeurs comme la malade dont je viens de parler, ne déraisonnait point.

Quel changement s'est-il ope'ré dans cet homme qui, hier, ce matin, tout-à-l'heure, hvré aux plus profondes méditations, soumettait à ses calculs les lois qui régissent l'univers; qui, dans ses vastes conceptions, balançait les destinées des empires ; qui, par de sages combinaisons, ouvrait à sa patrie de nouvelles sources de prospérité; qui, par son génie, enrichissait les arts de tant de chefs-d'œuvre; qui, dans la générosité de ses sentimens, ne rêvait que le bonheur de ses semblables? ïout-à-coup méconnaissant tout ce qui l'entoure , s'igQorant lui-même , ce même homme ne vit plus que dans le chaos. Ses propos désordonnés et meuaçaus trahissent le trouble de sa raison ; ses actions sont malfaisantes; il veut tout bouleverser, tout détruire; il est en état de guerre avec tout le monde; il hait tout ce qu'il aimait. C'est le génie du mal qui se plaît au sein de la confusion, du désordre, de l'effroi qu'il répand autour de lui. Cette femme, l'image de la candeur et de la vertu, aussi douce que modeste, dont la bouche ne s'ouvrait que pour dire des paroles douces et géné-

iSa DE LA MANIE.

reuses, qui était bonne fille, bonne épouse, bonne mère, a perdu tout-à-coup la raison. Sa timidité s'est changée en audace; sa douceur en férocité; elle ne profère que des injures, des obscénités et des blasphèmes ; elle ne respecte plus ni les lois de la décence, ni celles de l'humanité; sa nudité brave tous les regards, et dans son aveugle délire , elle menace son père, frappe son époux, égorge ses enfans, si la guérison ou la mort ne mettent un terme à tant d'excès. A un état aussi déplorable , mais indice positif de la vie , si le malade ne guérit pas, succède le calme, mille fois plus affligeant encore ; le maniaque tombe dans une apathique insouciance; il n'a plus de contention d'esprit, il n'est plus menaçant ; il a perdu tous ses souvenirs; tout est venu se confondre et disparaître dans la démence, vrai tombeau de la raison humaine; ce malheureux devient un objet de pitié et de dégoût pour ses semblables, qui, dans cet état déplorable , ne reconnaissent plus l'homme parce qu'ils n'aperçoivent plus en lui la raison; il traîne stupidement un reste de vie matérielle, sans pensées, sans désirs comme sans regrets, s'enfonçant peu-à-peu dans la mort.

La manie est une affection cérébrale, chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbation et l'exaltation de la sensibilité de l'intelligence et de la volonté. Je dis ordinairement sans fièvre, parce qu'au début, quelquefois dans le cours de la manie, on observe des symptômes fébriles qui peuvent en imposer, et qui rendent difficile le diagnostic.

La face des maniaques est colorée, vultueuse, ou

LA. MANIE. l33

pâle : elle est crispée, les cheveux sont hérissés, les yeux sont injectés brillans et hagards; ces malades fuient la lumière et ont horreur de certaine couleur; ils ont des Lourdonnemens et des tintemens d'oreilles ; les oreilles sont quelquefois très rouges : le plus léger bruit les excite. Les monomaniaques ont de la céphalalgie, de la chaleur dans l'intérieur du crâne; ils ont de l'anorexie, ou un appétit vorace. Consumés par une chaleur interne, ils sont tourmentés ^r une soif ardente pour les boissons froides ; ils ont des ardeurs d'entrailles de la constipation, de l'insomnie; s'ils dorment, des rêves effrayans troublent leur sommeil ou ils sont réveillés en sursaut.

Les maniaques sont remarquables par les fausses sensations, par les illusions et les hallucinations, par la vicieuse association de leurs idées, se reproduisant sans liaison entre elles avec une i-apidité extrême, ils sont remarquables par les erreurs de leur jugement, par la perturbation de leurs affections et enfin par l'emportement de leur volonté. Ces malades ont une très grande excitation nerveuse, leur délire est général, toutes les facultés de l'entendement sont exaltées et bouleversées, tout ce qui fait sur eux impression au physique comme au moral, même les vains produits de leur imagination, les excite et devient le sujet du délire.

La manie ne saurait être confondue avec la lypémanie (mélancolie avec délire), ni avec la monomanie. Dans celle-ci, le délire triste ou gai, concentré ou expansif, est partiel ou circonscrit dans un petit nombre d'idées et d'affections. Dans la lypémanie et la monomanie, les

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symptômes sont l'expressiom du désordre des affections; tandis que dans la manie, les phénomènes sont les résultats du boufe versement de tous les élémens de l'intelligence. Dans la manie, la multiplicité, la rapidité, l'incohérence des idées, le défaut d'attention exaltent les passions du maniaque, égarent son jugement, corro-mpeut ses désirs, et le poussent à des déterminations plus ou moins bizarres, plus ou moins insolites, plus ou mains Tiolentcs. Le désordre de l'intelligence provoque les excès du maniaque, comme la conséquence immédiate èe ce désordre. Dans la lypémanie, au contraire, la source du mal est dans les passions ; les sensations , les idées, les désirs, les déterminations du monomaniaque sont sous l'influence d'une passion dominante qu'absorbe toute la faculté pensante. Si le délire maniaque a quelque analogie avec les écarts, le génie, le déHre Ijpémaniaque offre tous les traits de la passion dans l'état physiologique. Cette influence de l'intelligence sur les passions n'est-elle pas une véi'ité incontestable. Avant de désirer, il faut connaîti'e. Celte des passions sur l'entendement est une autre vérité tout aussi évidente que la précédente. Qui oserait nier cette influence réciproque de rintelligence sur les passions, et des passions sur l'intelligence!

Tous les auteurs , particulièrement les anciens, don- 0€nl le nom de maniaque à tous les aliénés qui sont <3ntr aînés par leur délire à quelque acte de Tiolence ou de fureur; ce qui fait confondre, même de nos jours, la manie avec la mélancolie; mais la fureur, c'est la colère de l'homme en délire. La fureur éclate dans toutes

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les aliénations mentales, m^iue dans l'idiotie, lorsque ïidàût est violemmeat contrarié. Elle se manifeste sou- Teat crune manière atroce, daaas la lypémanie et la mosKimanLe. Voyez tome i-, pag. 2ïa5.

Le professeur Heiaroth (çui a enrichi de notes très iutéressaniLes la traduction aliema-nde de mes principaux mémoires, swr la folie, par ledocteiur Hille i, me klâmaje de ne considérer la fureur que comme un symptôme; il veut que k fureur soit un signe paitbogiiomo- Bdqiie de la maiaie , parce que,, dit cet auteur, la fureur est coiïstante et durable dans la manie , et que la manie sans la fureur est urne contradiction. Le docteur Prichard - partage l'opinion du célèbre professeur de DaiitzLck. Sajas doute les maniaques, à cause de leur excessive susceptibilité , sont très irritables dans uîi état imminent de fureur ; mais ils ne sont pas toujours furieux.

Dans la démence , il y a affaiblissement de toutes les facultés, le délire, les affections, les actions décèlent la faiblesse des organes , ce qui distingue la manie de la démence; jamais on n'a pris un idiot pour un maniaque; chez l'idiiDt les facultés. n'ont jamais existé, ou n'ont jamais été suffisamment développées.

Les détails, dans lesquels: nous sommes entrés, dans l'article Folie ^ nous permetteat d'abréger ee que nous avoQs à dire sur les causes , les symptômes, la marche , la terminaiison et le trailiement de la manie.

^ Palhologic tind thérapie der seeleiislcerun^cn, I.cipsiQ, 1827, iu-8. ï Treatise on insanùf and other dîsorders affecting the mind. I.ondon , i83^5, eot.

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Quelles sont les causes les plus spéciales de la manie ? Relativement aux saisons, il est évident que la manie doit éclater, au printemps, et pendant les chaleurs de l'été; aussi, dans les relevés des maniaques entrés pendant quatre ans dans l'hospice de la Salpêtrière, depuis le mois, de mars jusqu'au mois d'août inclusivement, je trouve que, non-seulement les admissions sont plus nombreuses, mais aussi que les admissions des maniaques le sont davantage, comparati'^înent à celles des autres espèces d'aliénations mentales. Les admissions des maniaques dans mon établissement sont plus que doublées pendant les mêmes six mois de l'année, comparativement aux admissions des six autres mois; et pendant le semestre de printemps et d'été, les mois de juin, de juillet et d'août sont les mois pendant lesquels la manie éclate plus fréquemment. Cette influence de la température élevée de l'atmosphère sur la production de la manie se fait également sentir dans les pays chauds, où la manie, est plus fréquente que dans les climats tempérés et froids. Cette influence de la chaleur modifie la marche de la maladie; les ardeurs de l'été l'exaspèrent ordinairement; les maniaques sont plus agités, plus irritables, plus disposés à la fureur, et cet état se prolonge long-temps, tandis que le froid vif et sec les agile d'abord , mais les calme bientôt.

L'âge de la vie où les forces ont le plus d'énergie, où certaines passions maîtrisent l'homme avec le plus d'empii'e, où les facultés intellectuelles s'exercent avec le plus d'activité; cet iige, dis-jc, doit être celui de la manie : les prestiges de l'imagination , les séductions de l'amour se

DE Là MANIE.

réunissent pour rendre la manie plus fréquente dans la jeunesse. Le tableau des âges nous montre le nombre des manies beaucoup plus considérable de vingt à vingt-cincr ans, et surtout de vingt-cinq à trente ans; il y a une proportion croissante de quinze à trente ans, -tandis que la proportion est décroissante de trente à soixante ans et au-delà. Il n'en est pas de même du relevé général des âges publié pag. 3, t. Lé nombre absolu des aliénés augmente bien depuis l'âge de quinze jusqu'à trente, il décroît bien depuis trente jusqu'à la fin de la vie; mais à l'âge de cinquante ans les folies sont un peu plus nombreuses. En comparant le tableau des âges de la démence, la différence est plus remarquable encore; en effet, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à quarante, le nombre des individus en démence est la moitié plus faible que depuis l'âge de quarante à quatre-vingts ans. Il y a beaucoup de démences passé l'âge de cinquante et soixante ans, tandis qu'on ne trouve presque plus de manies. Si la manie éclate passé soixante ans; elle ne se manifeste que chez des individus forts , robustes et bien conservés; si elle n'a point alors une marche très aiguë et une terminaison prompte , elle ne tarde pas à dégénérer en démence, ou à se compliquer de paralysie.

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TABLliAU DES AGES.

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