ANTÉCÉDENTS ET COMMÉMORATIFS
L’inculpé est âgé de quarante-six ans, né à Aigueperse (Puy-de-Dôme), menuisier-ébéniste, établi depuis neuf ans à Cholet, appartenant à une honnête famille de l’arrondissement de Riom, autrefois dans l’aisance.
Il a trois frères et une sœur demeurant à Aigueperse. Aucun membre de cette famille n’a été atteint d’aliénation mentale, mais tous, ou presque tous, sont doués d’une grande vivacité allant quelquefois jusqu’à l’emportement, particulièrement quand ils boivent plus de vin qu’ils ne devraient le faire, ce à quoi ils semblent tous plus ou moins portés. Ils passent, du reste, pour d’honnêtes gens et de bons ouvriers.
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L’inculpé lui-même a laissé dans son pays la réputation d’un homme vif, emporté, ivrogne, entrant dans un état de grande exaltation sous l’impression des liqueurs alcooliques. Il résulte de la procédure que ses habitudes à Gholet sont restées les mêmes, que, s’adonnant même de plus en plus à ses excès de boisson, son irritabilité s’en est accrue, et que son penchant à la violence était tel que, dans les derniers temps, il était devenu la terreur de ses voisins. Sa joie, disent-ils, était de faire du mal aux animaux qu’il pouvait atteindre, aux enfants même qui jouaient devant son magasin. L’un d’eux fut, le 7 mai dernier, peu de temps avant l’assassinat de la femme Charles, frappé par lui sans prétexte sérieux, et son bulletin porte deux condamnations pour contravention, diffamation, injures publiques.
Le dossier contient un certain nombre de lettres et d’ordonnances d’un de ces charlatans médicastres qui vont de ville en ville colporter leurs spécifiques pour le traitement de toutes les maladies. Il résulte de l’examen de la correspondance de cet individu, aussi bien que des déclarations de Charles, que ce dernier était depuis longtemps affecté d’une maladie gastrointestinale, qualifiée par ledit médicastre de névralgie intestinale, et qui me paraît être une dyspepsie gastrointestinale, probablement consécutive à l’abus des liqueurs alcooliques.
Nous relatons ce fait à raison de l’influence qu’exercent d’ordinaire sur le moral les affections de cette nature.
Les extraits qui suivent de l’interrogatoire subi par l’inculpé devant M. le juge d’instruction de Cholet et
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de la déposition du sieur Dumaine, coiffeur à Cholet, achèvent de le peindre.
Extrait de l' interrogatoire.
D. Votre situation dans cette ville était mauvaise; vous étiez la terreur de vos voisins; tout le monde vous évitait.
R. Gela est bien faux; j’étais estimé comme un honnête homme.
D. Trois vices principaux semblent vous avoir poussé au crime : vous étiez orgueilleux, ivrogne, violent. Rien ne saurait égaler votre orgueil. Dans toutes vos conversations, vous vous vantez d’être le plus habile, le plus fin, le plus fort.
R. Cela est vrai, j’étais fort ouvrier.
D. Pour satisfaire ce besoin de supériorité, vous vous livriez à des inventions : tantôt vous parliez de votre force herculéenne, de celle de vos parents, de leurs faits et gestes. Vous racontiez comment un de vos frères avait battu un grand nombre de gendarmes. Tantôt vous vantiez la richesse et l’honorabilité de vos ancêtres. Vous disiez que vous aviez dans votre famille des magistrats haut placés?
L’inculpé confirme ces assertions, en niant, toutefois, qu’il ait jamais parlé de magistrats.
D. Vous étiez adonné à la boisson?
R. Oui, j’ai bu avant mon mariage, non depuis.
D. Vous faisiez surtout usage de liqueurs fortes. Le matin, en vous levant, vous preniez de l’eau-de-vie, vous en preniez aussi à déjeuner. Vous descendiez fréquemment à votre cave. Vous fabriquiez des liqueurs
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presque aussitôt consommées. Sans cesse vous achetiez de l’eau-de-vie en baril,...
ExtVüit de la déposition du nommé Dumaine.
® Il annonça qu’il voulait faire la vente de ses
meubles pour monter à Gholet un établissement de marchand de meubles comme il n’en existait pas en France ; qu’il aurait quatre tapissiers et n’aurait affaire qu’à la haute aristocratie.
« Qu’il avait l’intention de se défaire de ses deux femmes, qu’elles le gênaient et qu’avec elles il ne pouvait figurer dans le monde ; que, d’abord, l’une se soûlait et que l’autre avait la figure toute de travers; qu’il voulait aller au collège pour prendre des leçons, pour s’instruire...
« Qu’il voulait se défaire de sa femme en l’emmaillottant et en lui chatouillant les pieds; qu’il lui avait déjà donné deux bourrades dans l’estomac qui pesaient soixante livres pièce
(( Cet homme avait le moral perdu. Je m’apercevais qu’il le perdait depuis longtemps. En le rasant, je ne me suis pas aperçu qu’il sentît le vin, mais j’ai eu presque la certitude qu’il était ivre,
« Cet homme n’a jamais été aimable dans sa conversation, et depuis deux ans il devenait insipide. Il voulait être supérieur partout, plus fort, plus adroit que les autres en toutes choses »
Marié depuis douze ans, l’inculpé a un fils de dix ans, demi-pensionnaire au collège de Cholet. La déposition faite par cet enfant après le crime, avec une netteté et une insensibilité qui ont frappé les magis-
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trats chargés de l’interrogatoire, a produit sur nous l’impression d’une véritable anomalie de nature, et nous a paru, pour ce motif, devoir être prise en considération dans l’appréciation de l’état mental du père comme signe de la prédisposition chez les descendants.
Déposition du nommé Georges Charles.
« Je suis demi-pensionnaire au collège. Hier matin, ma mère s’est levée et m’a fait à déjeuner. Je me suis rendu au collège à sept heures, et j’en suis sorti à sept heures du soir. Dans la rue, près de la porte du collège, j’ai trouvé mon père. Il m’a appelé, je suis allé à lui ; il m’a dit : « Passe par là. » Nous avons pris la rue de la Huche-Pie, rue où est située la maison de sûreté. J’ai demandé à mon père d’où il venait, il m’a répondu qu’il venait de chez Guimberteaux, notre blanchisseuse , qu’il était allé l’inviter à l’enterrement, et qu’il allait commander des lettres de fairepart chez l’imprimeur. « Qui donc est mort? » — « Ta mère, » m’a-t-il répondu. — ® Qui donc l’a tuée?» lui ai-je dit. Et si je lui ai adressé ces paroles, c’est que bien souvent en ma présence, lorsque ma mère contrariait mon père, il lui disait : « Je te tuerai, si tu ne changes pas de caractère. » J’ai demandé à mon père comment il avait fait pour tuer ma mère. Il m’a répondu : « Je lui ai bouché la respiration avec un mouchoir, j’ai pris un oreiller, j’ai pesé dessus avec ma main, je l’avais bâillonnée, et je l’ai serrée à la gorge. » Je lui ai demandé si elle avait crié, si elle avait fait comme ça : Eue! hue!)) c’est-à-dire poussé des sou-
pirs; il m’a répondu non. Je lui ai demandé si ses
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joues s’étaient gonflées pour essayer de respirer, il m’a répondu : « Non, rien du tout. » Nous nous sommes rendus chez M. Ivonnet, imprimeur, qui demeure rue Marceau. Un de ses voisins, M. Tiercelin, nous a répondu qu’il était pas chez lui. Mon père lui a demandé où il pouvait être ; sur la réponse qu’il devait être à dîner à l’hôtel de France, nous sommes allés à cet hôtel. M. Monerat, le maître de l’hôtel, que nous avons trouvé à la porte, nous a dit que M. Ivonnet était probablement au café du Bosquet. Je me disposais à entrer dans ce café avec mon père lorsqu’il m’a dit de m’en aller.
« Je me suis rendu à la maison, pendant que mon père entrait au café. Je suis monté au premier étage pour déposer mes livres; je n’ai pas d’abord aperçu le corps de ma mère, je croyais qu’elle était couchée dans son lit. Mais j’ai butté dans les pieds, et j’ai failli tomber. C’est alors que j’ai aperçu son corps, étendu sur le carreau, avec une couverture dessus. Il était dans la position où M. le procureur impérial l’a trouvé quand il est venu dans la nuit, car il n’a pas changé de place. Quand j’ai vu ma mère dans cette situation, ça m’a donné le saisissement dans les jambes. Alors, je suis descendu en bas dans l’atelier. L’apprenti m’a dit : « Il vient d’arriver un grand malheur ici. » Je lui ai répondu : « Taisez-vous donc, je le sais avant vous. » Il ne m’a plus rien dit. Je me suis assis sur l’établi en attendant mon père; j’ai peut-être attendu une demiheure. Mon père, aussitôt après son arrivée, a envoyé l’apprenti chercher de l’eau à la place Travot, puis il est monté au premier étage, dans la cuisine, pour préparer le souper. Il a trempé des tronçons d alose
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dans de la farine. (Nous avons en effet, ce matin, vu de la farine dans les fentes d’une table placée dans la cuisine.)
(( Mon père m’a dit ensuite que, si je disais ce qu’il m’avait rapporté, il me tuerait. Il avait commencé par dire la même chose à l’apprenti. Nous nous sommes mis à souper tous les trois dans la cuisine, assis à la table. Mon père causait seul; il disait qu’il fallait bien se soigner. Il m’a envoyé chercher le sucrier dans l’armoire, m’a donné du vin sucré ; il a bu lui-même environ une demi-bouteille de vin. Nous avons bu à I peine une bouteille à nous trois. Le souper fini, mon père a envoyé l’apprenti dire à ses parents qu’il allait veiller. Quand l’apprenti est revenu, il lui dit de faire deux cercueils, que le jeudi on enterrerait ma mère, et le vendredi ma grand’mère, qu’il serait bien débarrassé. L apprenti est descendu en bas, puis mon père m a envoyé me coucher, et lui-même est descendu dans l’atelier pour montrer à l’apprenti à faire des cercueils.
« Je me suis couché, non pas dans mon lit habituel, près duquel était étendu le corps de ma mère, mais dans 1 autre lit. Mon père n’a pas tardé à venir se coucher avec moi. Je n’ai pas dormi, ni mon père non plus. Cependant nous n’avons pas causé, il parlait tout seul, mais je ne sais pas ce qu’il disait. Je me rappelle que, pendant la nuit, on est venu cogner à la porte, et, à ce moment, mon père m’a dit : « Ne dis rien. » Je n ai pas bougé ; puis il a ajouté qu’il y avait plus de deux cents bâilleurs dans la rue, que le bruit s était répandu qu’il avait assassiné ma mère. Alors je lui ai dit : (( Ça ne sera rien. » Puis on a crié de la rue
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à mon père : « Charles^ votre porte eü ouverte l » Alors il est descendu tout en chemise en disant qu’il ferait ses compliments à celui qu’il avait chargé de fermer sa porte. Deux messieurs n’ont pas tardé à monter dans la chambre avec des gendarmes, et ont dit, après avoir questionné ma grand’mère dans la chambre :
« Voilà la femme. »
«Je crois que mon père était ivre hier; je ne l’ai jamais vu ivre que trois fois. Hier, c’était la troisième, du moins je crois qu’il était ivre, sans quoi il n’aurait pas fait une bêtise pareille, jamais il n’en a fait de si grosse. Mon père n’allait pas hier de travers, il marchait bien droit. Mon père battait souvent ma mère avec les pieds et les mains ; je l’ai peut-être vu ainsi la battre une quinzaine de fois. Il y a environ deux mois, il l’a frappée avec des pincettes à feu; il l’a frappée avec une telle violence que ma mère a dû, je le suppose, en avoir des marques au dos et aux épaules.
(( Quelquefois, quand il était couché avec elle et qu’il était en grande colère, il lui donnait des coups de coude. Ma mère lui disait : « Tue-moi donc, tu seras plus tôt débarrassé. » Presque tous les jours, il lui disait quand elle le contrariait : « Je te tuerai. »
« Ma mère contrariait très souvent mon père, et lui adressait des injures , l’appelant : « Chinois, ours,
canaille, arsouillé; va donc voir ta p du coin qui a
des accroche-cœurs. » Mon père traitait ma mèie de
P ^ de g , de fumier. Jamais je n’ai vu ma mère
frapper mon père; ma mère s’enivrait souvent avec
du vin ou de l’eau-de-vie.
« Deux fois je l’ai trouvée en état d ivresse, étendue
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sur le carreau, les pieds dans la cheminée et la tête sous la table.
« Quand ma mère était malade, mon père voulait appeler un médecin, mais jamais elle ne voulait y consentir. Mon père la traitait alors d’imbécile.
« Mon père ne maltraitait jamais ma grand’mère, il en avait bien soin ; jamais il ne la frappait, pas plus que ma mère. Ils m’aimaient bien tous les deux.
« 11 y a eu lundi huit jours, ma mère, en montant les -escaliers, avait un plat à la main pour porter des aliments à ma grand’mère. Elle est tombée du haut en bas des marches ; en tombant le plat s’est cassé, le front de ma mère a porté sur les débris, et elle s’est fait dans cette partie du visage une blessure qui a beaucoup saigné. Mon père, qui était dans la cuisine, est descendu pour la remonter. Ma mère, qui était peut-être ivre, n’a pas voulu qu’il la prît, et elle s’est cramponnée à l’escalier. Mon père a glissé, et, en tombant, il s’est fait une blessure que vous avez pu voir; ma grand’mère ne m’a rien dit.
« Ma mère était malade depuis environ deux mois ; mais elle se levait tous les jours, quelquefois une heure, deux heures, d’autres fois pendant la moitjé de la journée; c’était elle qui donnait des soins à ma grand’mère.
« Hier, quand je suis allé au collège, mon père était levé, mais je ne sais pas où il était avant mon départ; mon père et ma mère ne se sont pas disputés, mais mon père m’a dit qu’ils s’étaient disputés après; mon père ne m’a pas dit l’heure à laquelle il a tué ma mère. Mon père n’allait jamais au café; il se levait à
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trois heures du matin pour travailler; quelquefois la colère lui cause des indispositions.
(( Mon père était plus violent depuis deux mois, et, depuis cette époque, il frappait plus souvent ma mère. Il ne déraisonnait pas, je ne lui ai pas vu les idées dérangées, je ne lui ai pas entendu dire des choses qui n avaient pas de sens. Il en aura peut-être dit, mais je n’étais pas là.
« Depuis trois mois environ, mon père avait le dessein de quitter l’état de menuisier pour fonder à Gholet un établissement de tapissier-marchand de meubles en grand, en bois de noyer et de cerisier ; il parlait souvent de ce projet à ma mère, qui n’était pas de cet avis-là et cherchait à le détourner de ce dessein. Elle lui disait : « Tu te ruineras. » Ils se disputaient, mais je n’ai jamais vu mon père battre ma mère pour ce motif. Il n’y avait jamais à la maison de réunion, le soir ou pendant la journée. Ma mère ne sortait jamais et ne recevait personne. Je n’ai jamais vu venir chez elle que M"ïe Baron, encore les visites de cette dame étaient-elles particulièrement destinées à ma grand’mère. Mon père fréquentait principalement les sieurs Barré et Brégeon, quelquefois le sieur Tuffet. A Saumur, j’ai ma marraine, qui s’appelle Julie Sauvaget et demeure rue de la Tonnelle; mon parrain, le sieur Colin, chaisier; le sieur Plumel, mon oncle. J’ai encore dans cette ville d’autres parents que je ne connais pas. Mon père buvait à peine une demi-bouteille de vin rouge à chaque repas. Il ne prenait jamais de vin blanc ; il ne mangeait pas beaucoup, mais je n’ai pas remarqué que, dans les derniers temps, il mangeât davantage. »
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« Le 15 mai, après avoir reçu la déposition du jeune Charles, » dit M. le juge d’instruction, « nous l’ayons trouvé à la porte du Palais de Justice, accompagné du sergent de ville Ession. Cet agent de la force publique nous a fait connaître que l’enfant venait de lui dire en parlant de nous : « Il ne sait pas tout. » Charles fils, par nous interpellé, nous a déclaré qu’il avait fait connaître toute la vérité, en ajoutant que, s’il avait tenu ce propos au sergent de ville, c’était « pour le faire causer, n
La femme Charles était plus âgée que son mari de deux ans. Il résulte du témoignage d’une demoiselle Julie S..., de Saumur, que cette femme avait été pendant vingt et un ans son ouvrière et en était sortie à trente-six ans pour se marier; qu’elle avait beaucoup de qualités, qu’elle était laborieuse, propre, vertueuse, pratiquant ses devoirs religieux, bonne pour sa mère ; mais qu’elle était fort entêtée, un peu bizarre, quelquefois très vive, et que peut-être déjà avant son mariage elle commençait à s’enivrer... Que, dans quelques voyages qu’elle fit à Cholet, elle eut occasion de constater plusieurs fois chez Charles un état d’exaltation et de délire qui lui rappelaient un aliéné nommé R..., qui demeurait sur son palier et qui est mort fou à Sainte-Gemmes. Une fois, elle le vit toute une journée dans un accès de désespoir; elle l’entendit même dire : « Oui, oui, Dieu m’a dit : Va sur la terre pour régénérer le monde! » Puis, tout à coup il se mit à ouvrir une armoire et s’écria ; « C’est passé! je n’ai plus rien à présent. » Une autre fois, elle l’entendit débiter des propos incohérents, disant que son fils en savait plus long qu’un notaire!... Comme il parlait de ses affaires, sa femme voulut l’en empêcher en lui disant :
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« Va donc faire ton ouvrage, au lieu de tant causer... » A ces mots, le mari s’emporte et s’écrie que sa femme le traite comme un chien. J’essaie, » dit le témoin « de le calmer, mais il s’emporte davantage, saisit sa femme et va la déposer sur un fauteuil dans sa chambre. La femme ne criait pas, elle se laissait faire. Lui était dans un état tel d’exaspération, que j’en étais effrayée. En revenant de la cuisine, Charles avait lœil tout en sang; il ne dit pas que sa femme lui avait donné un coup de couteau, au contraire, il ne pouvait s’expliquer la cause de cette blessure.
« Dans une autre occasion, il se mit dans une telle colère contre sa femme qu’il s’écria : « Je te tuerai, ou tu changeras ! » Lorsqu’il se fut un peu calmé, je lui fis des observations ; il me répondit d’un ton irrité : (( Soyez sans crainte, moi un assassin !... Jamais je ne tacherai mon nom ni celui de mon fils ! »
Il y a environ deux ans, la femme Charles écrivit à la demoiselle S... une lettre en trois lignes, à peu près conçue en ces termes : « Ma chère amie, je suis au désespoir, mon mari est fou, il perd la tête. Que je suis une femme malheureuse ! »
Dans une lettre jointe au dossier et adressée au même témoin, le 26 octobre 1861, la femme Charles s’exprime en ces termes : « Que je suis fâchée de vous avoir écrit I Hier, mon mari a passé une bonne journée, et la nuit il a été tranquille. C’était la faiblesse qui lui portait à la tête; mais le médecin m’a dit qu’il craignait pour son cerveau. J’ai pensé à M. R... »
Nous croyons devoir signaler comme des faits caractéristiques les circonstances relatées par l’imprimeur à qui l’inculpé a été commander des lettres de faire-
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part de la mort de sa femme, qu’il venait de tuer, en lui laissant voir le contentement qu’il en éprouvait, et en ajoutant : « Quand vous aurez fait celles-là, vous en ferez d’autres pour la vieille, qui a quatre-vingtquatre ans, et qui ne tardera pas à filer, elle aussi. »
La scène racontée par ce dernier témoin s’étant passée dans un café où l’inculpé Charles était venu le joindre, sur les indications qui lui avaient été données à son domicile, en présence de plusieurs personnes, celles-ci trouvèrent le fait si extraordinaire que l’une d’elles sortit pour voir si l’inculpé marchait droit. Le témoin en fit autant, et il constata que son pas n’était pas du tout chancelant. Ajoutons qu’ après avoir accompli le meurtre de sa femme, Charles ne s’était pas contenté de commander des lettres de faire-part; il était allé annoncer la mort à plusieurs personnes; il avait fait lui-même le cercueil; il était allé à la mairie déclarer le décès et inviter ses amis et connaissances à l’enterrement.
Nous signalons encore comme caractéristique le fait raconté par la femme B..., sage-femme à Cholet, à savoir que l’inculpé était venu, il y a trois ans, la prier de visiter sa femme, à l’effet de constater si elle était enceinte; qu’un an après, il vint la chercher dans le même but, et que quinze jours avant le meurtre de sa femme, étant encore venu la prier de la visiter, il lui dit dans cette circonstance : « Si ma femme est enceinte, tant mieux, car si elle n’est pas enceinte, j’ai deux femmes de trop; il m’est bien permis d’en aimer une autre, qu’en dites-vous? Si elle est enceinte, tant mieux pour elle. » En disant cela à la femme B..., il lui serrait la main et paraissait exalté comme à l’ordinaire.
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Il lui a répété au moins quinze fois qu’il avait deux femmes de trop.
De l’ensemble, enfin, des dépositions, il résulte que Charles s’adonnait aux excès alcooliques, qu’il était orgueilleux, vantard, violent, surtout quand il dépassait la limite de ses excès habituels, qu’il battait souvent sa femme, laquelle se livrait ainsi que lui à l’ivrognerie; que la femme Charles était, du reste, d’un caractère doux; que, dans les derniers jours qui ont précédé le meurtre, Charles déblatérait continuellement contre sa femme, avait répété et répétait souvent qu’il était fatigué, qu’il allait la tuer pour en épouser une plus jeune, avec laquelle il serait plus heureux.
De l’ensemble encore de ces dépositions, il résulte évidemment que l’inculpé donnait des signes de déraison, mais que les unes se rattachaient à l’aliénation mentale et le plus grand nombre à l’ivresse.
Parmi ces dernières, se trouve celle d’un coiffeur, qui relate même ce fait curieux, constaté par lui et ses confrères, que le délire de l’homme ivre augmente pendant qu’on le rase, ajoutant qu’il avait cru pouvoir un jour expliquer par cette influence l’intempérance de paroles insensées et extravagantes que débita ce même jour l’inculpé dans la même circonstance.
Nous relatons, en terminant cette partie de notre rapport, ce fait que, mis en présence du cadavre de sa femme, l’inculpé n’a manifesté aucune émotion, bien qu’il hésitât à s’en approcher.
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EXAMEN DIRECT DE l’INCULPÉ.
L’inculpé, dont nous avons fait connaître plus haut l’àge (quarante-six ans), est un homme d’un tempérament nerveux, d’une constitution sèche, en apparence débile, au teint pâle, blafard. Sa physionomie est empreinte de mélancolie, et se distingue par sa mobilité et la facilité avec laquelle elle passe, par exemple, de l’animation à l’état opposé, suivant les dispositions très variables elles-mêmes de son esprit. Quelques contractions spasmodiques des muscles de la face nous frappent au premier abord, ainsi qu’un embarras dans la parole qui peut se rapporter aussi bien à une folie paralytique qu’au délire tremblant des buveurs. La démarche est assurée, mais elle semble avoir quelque chose de convulsif dans sa vivacité. L’inculpé serre les mains avec force, et en les serrant sa physionomie s’anime et exprime toute la satisfaction que semble lui faire ressentir cette épreuve de sa force physique. Les pupilles ne nous ont paru être dilatées dans aucun moment. Nous n’avons constaté, enfin, ni dans la cellule, ni dans l’habillement de l’inculpé, aucun dérangement qui semble témoigner, à un degré notable, de désordre naturel ou combiné. Nous ajoutons que des examens fréquents à travers le judas de la porte nous ont permis de constater une invariabilité d’attitude qui semble ne se démentir dans aucun moment. Debout, tourné habituellement vers un des côtés de sa cellule, il a la tête baissée, l’air morne, l’attitude pensive. Il résulte du témoignage des gardiens de la prison, comme de notre examen propre, que l’inculpé pré-
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sente des alternatives fréquentes de dépression profonde et d’exaltation qui s’accompagne assez souvent de penchant à la violence et de tendance à détruire. L’insomnie est habituelle chez l’inculpé, qui passe la plus grande partie de ses nuits à parler seul. L’inculpé mange peu, se déshabille et s’habille lui-mème et fait son lit avant de se coucher.
Passant à un examen plus direct de l’état mental, nous avons interrogé l’inculpé à de fréquentes reprises, et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire ici celles de ses réponses qui nous ont paru les plus propres à faire juger de l’état de ses facultés.
Après avoir adressé à l’inculpé sur ses nom, prénoms, âge, lieu et date de naissance, profession, des questions auxquelles il a répondu de manière à prouver que, si ses facultés sont deviees, elles ne sont pas encore affaiblies, nous lui posons ces questions :
D. Savez- vous lire et écrire?
R. Oui, un peu.
D. Combien y a-t-il de temps que vous êtes marié?
R. Douze ans et demi.
D. Vous avez un fils?
R. Oui.
D. Quel âge a-t-il?
R. Il doit avoir dix-huit ans. Il a fait son collège (sic) â Saumur. Il y est resté jusqu’à quinze ans; il est parti alors pour Paris. C’est un parfait ouvrier. Il est mouleur en cristal. — Puis il ajouta, en riant aux éclats ; « Sa marraine est avec lui, il gagne beaucoup d’argent, il doit avoir rempli tout Paris de ses produits : il fait des coffres à secret en cristal, il fait
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même des meubles, tels que commodes, placards, n’importe quoi en cristal. Parmi ces meubles, il y en a avec des frontons et colonnes torses. C’est là qu’il gagne de l’argent. »
D. Combien gagne-t-il?
R. Je ne puis dire.
D. Gagne-t-il au moins cent francs par jour?
R. Oh! oui.
D. Cent francs par jour, combien cela fait-il par mois?
L’inculpé cherche et finit par dire : « Je ne pourrais pas faire ce calcul. »
D. Et vous, êtes-vous riche?
R. Moi, je n’ai pas le sou.
D. Comment se fait-il qu’avec un fils si riche, vous soyez si pauvre?
R. Il ne sait pas ma position.
D. Pourquoi ne la lui faites-vous pas connaître?
R. Que voulez-vous que je lui dise?
D. Vous m’aviez dit que vous n’étiez marié que depuis douze ans et demi, et que votre fils avait dixhuit ans, vous l’avez donc eu avant votre mariage?
R. Non, je l’ai eu depuis.
D. Alors il ne peut avoir dix-huit ans, puisque vous n’êtes marié que depuis douze ans et demi ?
R. Oui, c’est une erreur.
D. Vous devez reconnaître aussi qu’un enfant de onze ans ne peut gagner cent francs par jour?
R. C’est une erreur, il ne gagne rien, il est avec sa marraine à Saumur.
Dans une autre entrevue, nous adressions à l’inculpé ces autres questions :
D. Nous reconnaissez-vous ?
R. Oui, vous êtes venus il y a quelques jours. (C’était la veille.)
D. Vous rappelez-vous notre conversation?
R. Vous m’avez dit que vous reviendriez.
D. Vous m’avez parlé de votre fils?
R. Oui, il est ici : il va se passer quelque chose; il faut vous dépêcher de faire ce que vous avez à faire,
parce que la saloperie de demain Dépêchez-vous,
s’il vous plaît.
D. Pourquoi êtes-vous si pressé?
R. Parce qu’il faut que je me cache, moi, mon enfant et une autre personne qui m’attend. On viendra me chercher pour me cacher dans un lieu saint. C’est un esprit naturel qui est ici pour nous emporter, moi principalement, car pour mon moutard qui est ici, je punirai la personne qui a fait cela. C’est sa marraine qui l’a amené, mais qu’elle prenne garde à elle, si je peux seulement m’en aller d’ici et me. rendre dans ce lieu saint. Gela aura lieu cette nuit. Il y a ici un esprit naturel qui nous gouverne, et je suis sûr qu’il est là, et quand il va me voir, il se mettra à rire. Il est plus fort que tous les hommes.
D. Vous jouez une comédie, vous faites le fou pour vous faire absoudre du crime que vous avez commis?
R. Non, je ne suis pas fou.
D. Vous êtes triste et sombre aujourd’hui?
R. Non, je ne suis pas plus triste que les autres jours, parce que cela ne me fait rien.
D. Vous êtes menuisier, m’avez-vous dit, êtes-vous habile dans votre état?
R. (Avec emphase.) Oh! très fort.
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D. Y en a-t-il de plus fort que vous?
R. Oh! non, pour les meubles aussi. Je travaille très bien.
D. Êtes-vous prince, souverain?
R. Oh ! non, je ne suis rien du tout. Mon fils était un moutard, elle l’avait fait venir tout petit, et maintenant il est très fort. Celui qui l’apportera n’aura qu’à bien se tenir. J’irai le voir à Saumur. Ah! quelle pitié! pauvre enfant!
D. Dormez-vous?
R. Oh! parfaitement. J’ai été dérangé une nuit. Il y a des individus qui ont fait du tapage. J’ai dit : « Qu’est-ce que c’est que cette famille? » Je ne les ai plus entendus.
D. Êtes-vous fort?
R. Ah! oui. « Je ne suis pas paralysé d’une manière ou d’une autre; » puis se tournant comme vers un interlocuteur imaginaire : « Vous n’avez qu’à bien vous tenir! Vous ne croyez pas qu’elle m’envoie un enfant qui est haut comme ça? »
D. A qui parlez-vous?
R. A elle, sa marraine.
D. Mais elle ne peut vous entendre?
R. Je le sais bien Tenez, je l’entends qui dit :
« Mon père va venir ici, il te donnera une morale qu’elle ne recommencera plus et que tu ne retourneras plus le dé; » alors, il retournera à son travail et gagnera
tant et plus que tous les ouvriers de Paris Pauvre
petit enfant!
D. Gomment le savez-vous?
R. Gela me le dit.
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D. Quand vous êtes seul, entendez-vous des voix qui vous parlent?
R. Cela m’arrive quelquefois.
D. Voyez-vous les personnes qui vous parlent ^
R. Oui.
D. Quelles sont ces personnes?
R. Quelque chose de bien, ou je me tromperais.
En faisant toutes ces réponses, Charles s’anime souvent, d’une manière qu’il paraît impossible de simuler, et avec cette sorte d’emphase qui est propre à beaucoup de paralysés généraux.
D. Montrez votre langue?
R. Après l’avoir montrée (elle est normale) : Elle doit être bonne, je pense?
D. Avez- vous bon appétit?
R. Assez... je mangerai bien mieux.
D. Allez-vous à la selle?
R. Oui, quoiqu’ils me fassent manger toutes sortes de choses. Rs veulent m’empoisonner; mais j’ai senti et je réponds que je n’y toucherai pas. Non, je n’irai pas à Saumur, parce que sa marraine est avec lui.
(Cette marraine dont parle souvent l’inculpé paraît être la personne chez qui sa femme était ouvrière avant son mariage.)
D. Vous vous portez bien?
R. Oui.
D, Cependant vous avez, à une certaine époque, consulté un médecin ?
R. Oui, c’était pour une maladie chronique, une névralgie rhumatismale dans les intestins.
R m’a soigné à Nantes, il est maintenant à Tou-
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Jouse ; il m’a envoyé ses ordonnances avec un imprimé qui indique ce qu’il faut pour guérir, et cela ne coûte que vingt francs... (Reprenant ensuite.) « Vous ne me trouverez pas, » dit-il, « cette nuit : je m’en irai probablement. Je suis le Père éternel! »
Le jour où il subit cet interrogatoire, nous apprenons du gardien que la veille il s’était mis tout nu dans la cellule et qu’il avait été conduit à l’infirmerie, par ordre du médecin, pour cause de faiblesse. C’est, en effet, à l’infirmerie que nous l’avons vu ce même jour, mais il ne paraissait plus se ressentir de l’indisposition qui avait motivé son déplacement.
L inculpé, dans tous ses interrogatoires, se défend toujours d’être fou, et nous dit même un jour où nous lui rappelions ses conceptions délirantes à l’endroit de son fils : « Ce sont des mensonges, voilà tout, mais ce n’est pas de la folie. »
Abordant enfin la question du crime qu’il a commis, nous lui demandons quel a été son motif.
R. J aurais bien voulu vous y voir, avec une femme continuellement ivre, qui me rendait malheureux; vous auriez fait comme moi; je l’ai tuée parce qu’elle voulait me tuer. Du reste, elle était ivre... morte, je n’ai fait que l’achever.
D. Mais vous aviez un autre moyen de vous en défaire, c’était de vous séparer?
R. Oui, son entretien aurait été à ma charge, et j’ai un enfant.
L’inculpé parle, du reste, du meurtre de sa femme sans aucune apparence d’émotion.
Dans un autre interrogatoire, l’inculpé reproduit ses
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divagations antérieures, relativement aux aptitudes, à Fàge de son fils, bien qu’il les ait démenties.
Lui parlant, enfin, une dernière fois de son crime, nous lui disons : « Vous savez que vous avez tué votre femme, et que ce crime entraîne une terrible condamnation? » 11 répond ; « Oui, je le sais, toute la ville de Gholet doit demander à ce que je sois exécuté dans ses murs, à trois endroits à la fois. On m’enverra à Cayenne, et une autre personne, envoyée par Napoléon, doit me garder vingt ans avec elle pour me faire tourner la tête. Je lancerai de Cayenne sur Paris des bombes qui le feront sauter tout entier. J’ai une montre dans la main qui m’avertit en me disant : — (( Il faut lancer une bombe en tel endroit. » — Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Il y a trop de malice dans ma tête... Ils ne peuvent pas manquer de me faire exécuter, la loi le veut. »
L’inculpé dit ensuite que, depuis qu’il a tué sa femme, il n’a cessé de pleurer le jour et la nuit, mais qu’il a été forcé de la tuer pour se sauver, lui et son fils-
Notons enfin que l’inculpé assigne aux pièces de monnaie que nous lui présentons leur véritable valeur, qu’à part quelques oublis, qui me paraissent plutôt le résultat d’une simple distraction que d’une lésion de la mémoire, il a conserve la notion du temps, que, conduit à Sainte-Gemmes pour y être examiné de plus près, il n’a pas cessé de divaguer, bien que le fait de cette translation ait pu, dans le cas de simulation, lui donner lieu de penser qu’une ordonnance de non-lieu a été rendue.
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