CLINIQUE DE LA VILLE
N é vr O se extraordinaire ‘ .
(protéiforme de cerise.)
X... est une jeune dame de vingt-huit ans, d’un tempérament très nerveux, quoique légèrement lymphatique , d’une constitution éminemment féminine ; nature délicate, impressionnable et sensible au delà de toute expression; toutes ses manifestations, agios ou parlées, traduisent un besoin extrême d’aimer, et disons-le aussi, un véritable désir de plaire, au service duquel elle met volontiers une imagination vive, brillante, un peu exaltée et un esprit vraiment aimable et rempli de cachet.
Mariée à un homme veuf, beaucoup plus âgé qu’elle, et qui lui était de beaucoup inférieur en éducation, en manières et en intelligence, x..., pour qui a connu son mari, n’a point dû trouver dans le mariage la satisfaction de ce que j’appellerais son physiologisme. Nous relevons cette circonstance, car nous aurons à en tenir compte tout à l’heure dans l’appré-
^ Arinales Médico-Psychologiques, juillet 1859.
OBSERVATIONS INÉDITES. 405
ciation de la cause qui semble avoir déterminé les accidents pour lesquels nous avons été consulté.
La mère de M""® X..., qui est morte phtisique, était, m’a-t-on dit, d’un tempérament qui offre de grandes analogies avec celui de sa fille. Du reste, on ne connaît aucun cas d’aliénation mentale, d’épilepsie, d’hystérie ou d’idiotisme dans la famille, d’aucun., côté.
Si prédisposée qu’elle pouvait être, par son tempérament, à une névrose, il résulte cependant des renseignements qui m’ont été transmis, qu’antérieurement à la mort de son mari, Mme X... n’en avait présenté aucun symptôme. Une grossesse et l’accouchement qui l’a suivie s’étaient passé de la façon la plus normale. Notons seulement que l’enfant de M^e X..., garçon de cinq ans, nous a paru bizarre, qu’on m’a cité de lui des manifestations agressives qui semblent excéder les limites de la malice des enfants et qui se produisent surtout lorsque sa mère s’occupe d’une autre personne que de lui.
Mme X... jouissait donc d’une santé aussi satisfaisante que possible, lorsque son mari, atteint d’une maladie du cœur, se brûla la cervelle pour mettre fin à des souffrances qu’il ne se sentait plus le courage de supporter.
Vivement impressionnée par cette mort et surtout par les circonstances de cette mort, Mme x... fut prise quelque temps après de l’affection nerveuse que nous allons décrire dans ses phases successives.
Pendant un an environ. Mm® X..., après quelques jours d’un malaise principalement caractérisé par de la céphalalgie, de la propension à s’émouvoir de tout, de la méticulosité et des alternatives de tristesse et
OBSERVATIONS INÉDITES
cl hilarité, Gst prisG de spasmes dont le siège prédominant est très variable.
Ils débutent d ordinaire le matin, et consistent tantôt dans des vomissements (la malade vomit (juelquefois du Seing), tantôt dans un hoquet ou une toux persistante, tantôt dans de véritables accès d’asthme, qui ne sont, je crois, qu’un effet purement mécanique de la convulsion portant sur les muscles respirateurs.
La malade sent alors quelques muscles dans un état de contraction portée jusqu’à l’extrême rigidité, ainsi qu elle me 1 a fait constater une fois pour les sternomastoïdiens. Après dix ou douze heures de durée, ces accidents allaient en disparaissant, et le lendemain il n’en restait rien ou presque rien.
Au bout d’un an, cette période de spasmes se montre habituellement suivie d’une crise nerveuse, dont elle semble constituer la période initiale.
Dans cette période, nous devons noter encore une démangeaison du nez et quelques troubles des sens, notamment de là vue : les images d’un même objet semblent se multiplier, et la vue se trouble. Du reste, la malade n’a encore jamais perçu la boule hystérique.
Quant à la crise nerveuse proprement dite, comme de l’aveu d’une personne qui en a observé un très grand nombre, celle dont j’ai été témoin leur ressemble assez exactement, je puis la donner comme type.
Après une journée de spasmes initiaux, l’accès éclata vers sept heures et demie du soir.
Le début en fut marqué comme toujours, m’a-t-on dit, par une lutte évidente de la volonté contre le mal envahissant, par une sorte de protestation, si je puis
OBSERVATIONS INÉDITES
m’exprimer ainsi, se traduisant par ces mots : Non, je ne veux pas être malade, je ne le serai pas, non je ne le veux pas; puis le nom de son mari, Ernest, fut prononcé, et la malade perdit aussitôt conscience. Alors commença une agitation, dont on ne peut, à moins de l’avoir vue, s’imaginer la violence. Les membres étaient agités de mouvements irréguliers, d’extension, de flexion, d’adduction, d’abduction; le tronc était porté en tous sens. La malade se mettait souvent sur son séant pour retomber aussitôt, pour se rouler et faire exécuter à son corps des mouvements d’une incroyable vitesse et d’une énergie telle, qu’en ma présence huit personnes eurent de la peine à la maîtriser. Les yeux étaient fermés, le globe tourné en haut sous la paupière. J’ai pu, en relevant celle-ci, constater que la pupille était resserrée et insensible à la lumière. Le cou était parfois tuméfié. La face n’était ni violacée, ni distordue, et la bouche n’était pas écumeuse.
Je ne pourrais me prononcer, d’après ce que j’ai vu, sur l’existence de certains mouvements de projection du bassin en avant, caractérisant, cornme l’on sait, les convulsions hystériques ; mais elle a été constatée quelquefois par les docteurs Castonnet et Guichard, et le renseignement est d’une véritable importance.
Il y avait de l’anesthésie, mais elle était incomplète, car, par quelques mots, la malade exprimait quelquesunes des sensations que lui causaient les forces qui la contenaient. Souvent la malade se frappait la tête à se la briser. Parfois elle portait les mains à son cou, et l’aurait serré jusqu’à s’étrangler s’il n’y avait été mis
OBSERVATIONS INÉDITES
obstacle. Parfois aussi la malade se calmait, faisait décrire au tronc un mouvement de circumduction et restait sans respirer plusieurs secondes. La face, pendant ce temps, devenait violacée, et la suffocation semblait imminente. La malade semblait indiquer, en portant la main à son cou, que l’obstacle était là. Je me suis assuré que, dans ce cas, l’inspiration se prolongeait outre mesure, car la poitrine se soulevait et se gonflait extraordinairement, et la fin de cet état était marquée par le retour de l’expiration. Pendant toute cette crise, dont la durée fut d’une heure et demie (il en est, m’a-t-on dit, qui durent trois heures), Mme X... ne cessa de proférer des paroles dont le sens se rapportait presque toujours au triste événement qui a causé la mort de son mari. J’en reproduis quelquesunes, que j’ai pu transcrire presque textuellement après la crise ; « O Émile, Émile! que t’avais-je donc fait pour me traiter ainsi? Oh! je vois du sang, toujours du sang ! Pan, pan ! Voyez- vous la balle dans l’œil droit? O Émile! pourquoi ne m’as-tu pas tuée tout à fait? Achève-moi. Pan, pan! Oh! une mare de sang! Entendez-vous? On dit : C’est la femme du suicidé; elle est déshonorée, personne ne veut lavoir, on la fuit, on détourne le regard à sa vue ! O Émile, mon petit Émile, as -tu été cruel! Pan, pan. Du sang, toujours du sang! » Puis portant la main à son cou : «Oh! je souffre. Dieu que j’étouffe! Mais qu’ai-je donc fait pour mériter de souffrir ainsi? Oh! la belle couronne que je vois! C’est celle que me valent mes horribles souffrances. Elle est d’épines comme celle de Notre-Seigneur. Mais les épines de la sienne lui entraient dans le front, tandis que les
OBSERVATIONS INÉDITES
miennes m’entrent dans le cou. Voyez-vous le sang? Oh! du sang! Pan, pan, pan! Oh! Émile, que t’avais-je donc fait, malheureux? Oh! que je souffre! Notre-Seigneur aussi a bien souffert ; mais je ne suis pas un Dieu, moi, pour supporter de telles souffrances. Je ne suis qu’une pauvre femme. Personne ne m’aime. Oh! si, si, quelqu’un; qui donc? Oh! oui, Elisa; pauvre Elisa, elle est morte, noyée ! Oh ! mon Dieu ! on ne voudra pas de moi à Sainte-Gemmes ! Oh ! la folle ! Oh ! mon bon docteur Latour, avez-vous été complaisant! Oh! Dieu, je souffre, que j’étouffe! Par quelles fautes ai-je mérité de telles tortures? Peut-être n’ai-je pas assez aimé le bon Dieu? Oh! Emile, Emile, mon petit Emile, je ne t’ai jamais été infidèle ! Je n’ai jamais d’autre péché à dire à mon confesseur, que je me suis impatientée, je me suis impatientée. , toujours. Jamais autre chose. Pan, pan, pan! Oh! Emile, que tu m’as fait de mal, malheureux, tu m’as perdue ! Oh ! du sang, du sang ! On ne veut pas de moi à Sainte-Gemmes ! Oh ! pauvre petite Eugénie! etc. »
Pendant toute cette crise, la voix de la malade avait des intonations, des inflexions en rapport avec les idées qu’elle exprimait, c’est-à-dire tantôt irritées et dures, tantôt douces et caressantes, d’autres fois plaintives et larmoyantes, etc.
Cette crise, avons-nous dit, a duré une heure et demie. Au bout de ce temps, la malade cessa tout à coup de crier, en même temps que l’agitation tomba complètement. Se mettant sur son séant, X... porta les mains à son front et dit, au bout de quelques instants : « Où suis-je? » Et le retour au monde
OBSERVATIONS INÉDITES
extérieur fut complet. Mais la malade n’a conservé aucun souvenir de ce qu’elle venait d’éprouver et de dire.
Ordinairement, après ces crises, la malade semble repasser par les phases qui les précèdent, c’est-à-dire par une période de spasmes qui durent quelques heures encore, mais en diminuant progressivement. Ainsi, on peut constater dans l’évolution des accidents nerveux qu’éprouve Mme x... trois périodes distinctes : Une période initiale, précédée de signes avantcoureurs constituant une période pendant laquelle le système nerveux semble se charger comme un électrophore ;
2° Une période d’accès proprement dits, ou période convulsive, pendant laquelle a lieu la décharge, si l’on peut ainsi dire;
3° Une période terminale, pendant laquelle la décharge semble se compléter.
Je ne parle pas d’une période consécutive, durant deux ou trois jours et caractérisée par du brisement dans les membres, de la lassitude, un peu de pesanteur de tête et quelquefois aussi par des vomissements.
De tout ce qui précède, il résulte bien évidemment que Mme X... est atteinte d’une névrose, dont les circonstances de la mort de son mari, bien plus que cette mort elle-même, peuvent être considérées comme ayant été la cause déterminante; je dis la cause déterminante seulement, car je pense qu’il faut tenir compte surtout d’un état d’hystéricisme général qu il est impossible de méconnaître, bien que le cœur en soit, suivant moi, beaucoup plus que les sens, le véritable promoteur, et qui devait rendre Mme X..., en
OBSERVATIONS INÉDITES
raison de sa nature aimante, plus accessible qu’une autre à l’influence d’un veuvage prématuré.
Quant à savoir de quelle nature est cette névrose et com^ment la classer, j’avoue que cela me paraît assez difficile et assez embarrassant.
Je vois, en effet, une névrose qui a bien de l’épilepsie la perte complète de conscience et de souvenir, et un certain degré d’anesthésie, mais qui en diffère par la convulsion, qui n’a rien de tonique, par l’aspect de la face, par le resserrement de la pupille, par le délire pendant l’accès, par le retour, qui est toujours soudain, tandis que dans l’épilepsie il est marqué souvent par le passage de l'état convulsif à un état soporeux.
Cette névrose a bien de l’hystérie la convulsion, qui est essentiellement clonique ; mais elle en diffère par la perte de conscience et de souvenir, qui n’existe que très rarement dans l’accès d’hystérie, par le délire pendant l’accès, par l’absence de la boule hystérique et par le défaut présumé de préoccupations érotiques qui, si elles existaient, ne manqueraient pas de se révéler pendant le délire, alors que l’exercice des facultés n’est plus soumis à l’empire de la volonté. Le délire, d’ailleurs, dont nous venons de parler, est essentiellement inhérent à la période d’accès. On dit que, pendant les crises, il tend à se généraliser et à s’empreindre d’un peu plus d’incohérence. Ce serait évidemment un signe d’aggravation.
Les facultés intellectuelles, toutefois, se conservent intactes. La mémoire n’est nullement aflaiblie, et sauf un peu plus de susceptibilité et d’impressionnabilité, le caractère de la malade n acquiert rien de commun
OBSERVATIONS INÉDITES
tiv6c C6tt6 tsintô de miScintliropiG 6t d.6 cIgUcHicg cjui Gst proprG aux épÜGptiquGs.
Pour résuruGr mon appréciation, jo crois, après la plus mûrG réflexion, que nous avons affaire à une névrose on ne peut plus complexe, mais dans laquelle le caractère hystérique paraît prédominer. La dénomination de protéiforme créée par Cerise me semble parfaitement lui convenir.
La menstruation est régulière et paraît être sans influence sur le développement de l’accès.
ASILE DE SAINTE-GEMMES
Démonomanie ^
Sommaire. — Conceptions délirantes systématisées. — Prédominance de l’idée que le uiable est dans son corps, attaché par une corde à la partie antérieure de son cerveau. — Évolution successive d’hallucinations de l’ouïe d’abord , de la vue ensuite et enfin du tact. — Névropathies nombreuses, passagères, et se liant pour la plupart aux troubles psychiques.
C... (Claude), né aux Ponts-de-Cé, le 21 août 1831, dut, dans sa jeunesse, être entouré de soins continuels, à cause de la faiblesse de sa constitution. D’une intelligence ordinaire, il put acquérir suffisamment de connaissances pour être placé, dès l’âge de seize ans, dans les bureaux du receveur d’enregistrement de sa commune. Vers l’âge de vingt-et-un ans, il fut atteint d’une fièvre intermittente rebelle qui, d’après le malade, serait la cause première de tous ses tourments actuels. Cependant rien de particulier ne se présente
* Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses.
* Observations recueillies sous notre direction par M. Salet, interne du service.
OBSERVATIONS INÉDITES
cliGz lui jusque vers la, lin du mois de février 1860 A cette époque, le malade accuse de la céphalalgie frontale avec élancements sourds et très douloureux; les globes oculaires sont tiraillés ; la respiration est gênée un poids semble empêcher la dilatation de la poitrine.’ Quelque temps après l’apparition de ces symptômes, qui ne prirent qu’une intensité graduelle, le malade est tourmenté par des conceptions délirantes, systématiques, particulièrement dans le sens de la persécution. (( La population des Ponts-de-Gé (et je répète ICI les paroles mêmes du malade) ne cessait de faire des rassemblements, des conspirations, des trames contre moi, et je ne pouvais m’expliquer les motifs qui la portaient à agir ainsi. »
Un mois apres, les tourments physiques prennent un tel degré d’intensité que le malade, qui, jusque-là, avait pu travailler assez régulièrement, ne le fait plus qu’avec une extrême difficulté. Un jour, à bout de forces, il quitte son bureau avant l’heure ; c’est en se rendant chez lui qu’il entend des voix pour la première fois. C’étaient des voix de femmes qui lui disaient :
« Il en est malade, » des voix d’hommes qui l’appelaient (( voleur. » Ces voix étaient confuses ; quelquesunes semblaient venir de loin, d’autres se faire entendre à ses côtés, mais il ne voyait personne. Il est plein d’effroi, quoiqu’il ne comprenne que rarement le sens des insultes qu’on lui adresse. Rentré chez lui et n’entendant plus rien, il s’alite et reste trois jours sans se lever. Le quatrième, un médecin vient le voir et lui prescrit un purgatif. Dès que le purgatif a agi, les voix se font de nouveau entendre; mais maintenant ce sont deux voix distinctes : l’une d’elles a le
OBSERVATIONS INÉDITES. 475
timbre de celle de M. B... (receveur d’enregistrement chez lequel le malade est employé); elle lui fait une foule de questions, lui parle de femmes, de mariage, et entremêle le tout de moqueries. Cette voix est basse, surtout dans les premiers temps. G... croit d’abord avoir affaire à M. B... lui-même, mais plus tard il pense que c’est le diable qui a pris cette voix, d’accord peut-être avec M. B... L’autre voix est celle d’un nommé X..., mauvais sujet des Ponts-de-Cé, auquel notre malade suppose de mauvais desseins à son égard, parce qu’il l’a obligé plusieurs fois à verseï de l’argent au bureau de son maître. Cette voix, qui a un timbre plus élevé que la précédente, ne lui fait pas de questions, mais l’accable de toute espèce d’insultes, qu’elle adresse aussi à une veuve des Ponts-de-Gé connue du malade. Pour C..., cette voix est bien celle de X..., et s’il n’aperçoit pas ce dernier, c’est qu’il prend le soin de se cacher ou qu’il se tient à plus de deux cents pas; et C... croit tellement être la victime de ce mauvais sujet, qu’il se rend un jour chez le commissaire de police et qu’il porte une plainte contre X..., qu’il accuse de diffamation. Il n’a pas de témoins, mais il prie la justice de se livrer à une enquête. Inutile de dire qu’on le dissuada de poursuivre.
C..., en proie à un effroi continuel, n’ose plus sortir de chez lui; cependant la voix de M. B... (qui pour lui est la voix du diable) ne cesse de lui dire d’aller remercier ce même M. B..., et de se rendre à Angers, muni d’un certificat, chercher une place; il hésite longtemps, mais se décide enfin à obéir. Arrivé à Angers, il entend la voix de X... qui l’injurie; les
OBSERVATIONS INÉDITES
insultes qu’elle lui prodigue sont entendues par les passants ; tout le monde le regarde ; la police va se mettre à ses trousses. En proie à un elïroi indicible il se retourne et aperçoit un fantôme derrière lui qui le poursuit. Cette première hallucination de la vue, qui a lieu quinze jours environ après les hallucinations de l’ouïe, est encore vague. G... ne peut donner une forme à ce fantôme, mais il devine que c’est le diable. Notre malade reprend immédiatement le chemin des Ponts-de-Cé, mais ce n’est que bien loin dans la campagne, et alors qu’il n’est plus tourmenté par ces hallucinations, qu’il peut se remettre de sa frayeur. Cependant la voix de M. B... (qui est toujours pour lui la voix du diable), lui enjoint encore de retourner à Angers, elle le menace même s’il ne s’y décide. C... repart huit jours environ après sa première excursion. En descendant de l’omnibus, « je vis apparaître tout à coup, » écrit-il, « un homme qui marchait devant moi : « Tu as perdu ta place par ta faute, » me disait-il, « tu as brisé ton bonheur, tu te serais marié avec une jeune fille de vingt-trois ans. » — « Je fus suivi jusqu’à la porte de la maison dans laquelle était mon frère, que j’allais voir; arrivé là, il disparut subitement en me lançant une bouffée de chaleur et en me disant : «Voleur, voleur! » L’hallucination de la vue est maintenant mieux accusée, et G... peut dépeindre ainsi le fantôme qui l’a poursuivi : « Il était de taille élevée, avait le teint jaunâtre et un rond brillant sur le front. » Tant que le malade est occupé à Angers, il n’entend ni ne voit rien; mais, à sa sortie de la ville, il croit entendre derrière lui le son du tambour et, au milieu du bruit, des insultes qu’on lui adresse. C...
OBSERVATIONS INÉDITES
pense que c’est encore le diable qui le poursuit comme précédemment. Rentré chez lui, il renonce à toute occupation, et du reste il comprend lui-même qu’il ne pourrait s’y livrer. Cependant les voix paraissent faiblir, sont moins fréquentes et moins nettes à son oreille.
C..., fatigué par ses hallucinations, croit trouver un remède à ses maux en allant les confier à un confesseur : il communie, et après sa communion les voix sont de plus en plus rares et disparaissent enfin complètement. Pendant une quinzaine de jours, C... peut s’en croire définitivement débarrassé. Les souffrances physiques ont aussi graduellement disparu. Mais, dans la nuit du 22 avril 1860, il est réveillé subitement par une personne qui se tient devant lui et qui l’accable d’injures; un instant, ces hallucinations sont très nettes, et C... croit reconnaître la personne qui l’insulte; mais bientôt tout devient vague, apparition et paroles. Dans la nuit suivante, nouvelle hallucination. C’est à peu près vers cette époque que le malade croit ressentir, vers les régions mammaires, des douleurs violentes; bientôt le siège de ces douleurs change, et il les éprouve vers la région du foie. La céphalalgie reparaît aussi; il y a en outre des bourdonnements d’oreilles presque continuels. C... envoie chercher un médecin, qui ne lui prescrit qu’un régime tonique et lui propose de lui donner un certificat pour entrer à l’asile de Sainte-Gemmes, proposition que le malade refuse.
Cependant les hallucinations de l’ouïe ne font qu’empirer ; celles de la vue deviennent plus fréquentes ; il ne paraît pas y avoir d’hallucinations de l’odorat et du
OBSERVATIONS INÉDITES
goutj niciis Is tact est aussi affecte. Ainsi, les fantômes qui l’assaillent la nuit, et qui sont quelquefois très nombreux, ne se contentent plus de l’injurier, quelques-uns se jettent sur lui, d’autres le secouent rudement, et toujours il sent le contact de leurs mains décharnées. G... prend alors l’habitude de mettre une baguette dans son lit, et dès que les fantômes s’approprochent trop près, il les frappe avec sa baguette, ce qui les met en fuite.
C’est vers la même époque qu’il entendait une voix lui dire : « ïu as le diable dans le corps, ton ventre est son habitation. » Depuis lors, il interprète ses souffrances imaginaires par la présence du diable dans son abdomen, où il est maintenu par une corde attachée à la partie antérieure de son cerveau. Le diable exécute parfois des mouvements qui déterminent des douleurs abdominales; d’autres fois, ce sont des sauts, de véritables bonds. Il retombe alors brusquement, tiraille la corde qui le maintient, et fait ainsi éprouver à notre malade une céphalalgie vive, mais passagère.
Au milieu de ces souffrances imaginaires, le délire de notre malade se systématise de plus en plus; il voit bien que quelques personnes ont juré sa mort, et que, pour en arriver à leurs fins, elles ont fait un pacte avec le diable, qui lui a jeté un sort.
Il fait converger vers son délire les incidents les plus insignifiants : deux mendiants lui demandent l’aumône, ils se moquent de lui; la musique défilet-elle en sa présence, c’est pour narguer ses souffrances, etc. On lui demande un jour s’il est allé à la Ménitré, il croit saisir dans ces paroles une allusion à une jeune tille qu’il a vue seulement deux fois et qui
habite ce bourg; ces paroles le frappent vivement, il cherche à leur donner une signification, et le lendemain le malade ne se sent plus chez lui : « Il fallait que f allasse à la Ménitré^ » dit-il. Malgré toute la répugnance qu’il éprouvait à sortir, G... part pour cette localité, ne sachant ce qui va lui arriver. Son émotion croît à mesure qu’il approche; aussi, lorsqu’il entre dans le bourg, ne s’y reconnaît-il plus, les rues semblent avoir changé de place ; celle dans laquelle il se trouve lui paraît se prolonger indéfiniment. Tout à coup une voix se fait entendre : « Si tu vas plus loin, le curé viendra te chercher avec une bannière et la croix, et tu mourras immédiatement. » Puis il croit entendre le son d’un tambour. Terrifié, il reprend le chemin des Ponts-de-Gé, mais le tambour le suit toujours et semble le forcer à augmenter de plus en plus la vitesse de sa marche, de sorte qu’il rentre chez lui presque au pas de course. Retiré dans sa chambre, où il se croit en sûreté, son hallucination cesse.
L’état de notre malade ne s’améliore pas, et G... se décide enfin, le 9 février 1861, à entrer à l’asile de Sainte-Gemmes. Un mois environ après sa réception à cet établissement, l’état de G... est sensiblement meilleur : il n’y a plus d’hallucinations du tact; celles de l’ouïe et de la vue sont très rares ; mais les souffrances imaginaires persistent, quoiqu’à un plus faible degré. Gependant le malade peut se livrer dans l’asile à quelques travaux de comptabilité. Malheureusement l’amélioration ne progresse pas, et le malade, après deux ou trois mois d’un état à peu près satisfaisant, est repris par ses hallucinations; les souffrances imaginaires sont aussi intenses que par le passé.
Cependant G... attendait le 20 août 1861 avec une grande impatience; il espérait que ce jour, pendant lequel il accomplissait sa trentième année, allait mettre un terme à ses souffrances; mais ce jour est passé sans apporter aucun changement. « Ce sera peut-être pour l’année prochaine, » dit-il ; « mes souffrances ont eu un commencement, il faut bien qu’elles aient une fin. » Mais cette fin est loin de se faire pressentir, car depuis quelques jours les symptômes psychiques ne font que s’aggraver. C... refuse d’aller dans le parc, disant que des personnes placées de l’autre côté des murs l’insultent et le menacent de la mort s’il ne rentre dans son quartier.
C... n’a jamais fait d’excès d’aucune nature, et il n’y a certainement pas d’habitudes de masturbation ; il n’y a pas non plus d’antécédents héréditaires h L’état physique de notre malade est des meilleurs ; l’auscultation et la palpation de la poitrine et de l’abdomen n’ont rien fait découvrir d’anormal.
' Cependant cet état mental paraît bien revêtir les caractères de la folie héréditaire. — Il y a donc lieu de poser à cet égard une réserve.
ASILE DE SAINTE-GEMMES '
Manie congestive avec quelques symptômes de paralysie générale, suivie de guérison ^
Sommaire. — Mère aliénée. — Délire lypémaniaque. — Entrée à Charenton. — Tentative de suicide. — Guérison. — Rechute. Entrée à Sainte-Gemmes. — Agitation maniaque avec idées de grandeurs. — Guérison.
B... (Émile), âgé de vingt-sept ans, a reçu une éducation assez soignée ; tout jeune encore, il a pu aider avec avantage son beau-père dans le commerce des fers. Quoique sa mère eût présenté à diverses reprises des signes d’aliénation mentale, rien ne semblait devoir faire présager que lui-même allait être atteint de cette affection, lorsque, vers le mois de mars 1860, B... est pris tout à coup, et sans cause immédiate appréciable, d’un délire lypémaniaque des mieux caractérisés : il s’accuse de fautes imaginaires, se croit perdu et manifeste du penchant au suicide. On le place à la maison de Charenton, et quelque
’ Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses, année 1861.
5 Observation recueillie sous notre direction par M. Salet, interne du service.
OBSERVATIONS INÉDITES
temps après son arrivée il essayait de se pendre avec une cravate. Cependant son état mental s’améliore. L’état physique, profondément altéré, suit une marche parallèle, et, apres trois mois de séjour à Gharenton, sa famille le fait sortir. Un mois après, il ne restait plus trace de son affection.
La guérison se maintient jusque vers le mois de mars de l’année suivante. A cette époque. B... est pris tout à coup d’un délire général avec excitation maniaque, qui nécessite de nouveau la séquestration. Il est conduit à l’asile de Sainte-Gemmes le 4 avril 1861. A son entrée, B... est en proie à une agitation continuelle; il crie, chante, tient les propos les plus incohérents, parmi lesquels on remarque cependant les idées de grandeurs et de richesse : ainsi il possède des millions, il va acheter toutes les forges de France, etc. D’autres fois, il se croit un personnage célèbre et donne aux personnes qui l’entourent des noms d’hommes illustres. Sa santé est, dit-il, excellente, bien qu’il présente un amaigrissement déjà considérable. On observe sur son visage un air de satisfaction et de contentement intérieur. Tel est, en quelques mots, l’état mental de B...
Sous le rapport physique, le malade offre un léger embarras de la parole ; mais on doit se demander si cet embarras ne tient pas plutôt à l’exubérance d’idées des maniaques et à l’insuffisance de la parole pour les exprimer, qu’à une paralysie générale progressive; cependant la marche présente quelque chose d’anormal, et les pupilles sont inégalement dilatées.
L’état mental dans lequel se trouvait B... n’a offert, pendant quelque temps, aucune amélioration, ni phy-
OBSERVATIONS INÉDITES
sique, ni mentale ; l’agitation a persisté au même degré. B... ne dormait pas et ses forces s épuisaient rapidement, lorsque, quatre mois environ après son arrivée, l’état maniaque a perdu de son intensité, le sommeil est revenu, l’embonpoint a fait place à la maigreur, et l’on a pu craindre un instant que la démence ne s’établît. Cependant les symptômes physiques de paralysie générale tendaient à disparaître, mais le délire ambitieux existait toujours. Trois mois plus tard, et sans que rien pût faire prévoir un changement, on est tout étonné, un matin à la visite, de trouver B... parfaitement calme, ne déraisonnant plus, reconnaissant qu’il a été aliéné, et se souvenant fort bien de toutes les phases de son affection, et, chose remarquable, la veille au soir, notre malade manifestait encore ses mêmes conceptions délirantes. Malgré cette transition si brusque de la folie à la raison, la guérison s’est maintenue, et B... sortait quelques jours plus tard de l’asile, sur la demande instante de sa famille.
Est-ce une simple rémission? Est-ce une guérison définitive? L’avenir seul décidera; toujours est- il que pour le moment il y a guérison ou toutes les apparences de la guérison.
ASILE DE SAINTE-GEMMES
Manie ambitieuse sans paralysie générale. Mégalomanie.
Sommaire.— Habitudes d’ivrognerie. — Contrariétés. — Jalousie.
Emportements. — Alternatives de calme et d’agitation. —
Erysipèle phlegmoneux. — Mort. — Autopsie.
Bien que les exemples de délire ambitieux en dehors de la paralysie générale ne soient pas très rares, nous croyons devoir publier le suivant, qui en offre un type remarquable.
R... (Pierre), vigneron, né et domicilié à Beaulieu (Maine-et-Loire), âgé de cinquante et un ans, entré à l’asile de Sainte-Gemmes pour une aliénation mentale que le docteur Levincent, mon prédécesseur, caractérisa ainsi dans le certificat de vingt-quatre heures : (( Manie partielle avec agitation et prédominance d’idées sombres; » et dans le certificat de quinzaine : (( Folie agitée caractérisée par un vice d’association dans les idées, et particulièrement par la prédominance d’une fausse opinion sur la légitimité du plus jeune de ses fils, dont il accuse Dieu d’être le père. »
OBSERVATIONS INÉDITES
J’emprunte encore à M. Levincent les détails suivants, transcrits du registre des placements :
(( Le délire de Pierre R... est partiel, et consiste, pour une très grande partie, dans une lésion des sentiments de famille, pour une autre partie moindre, et toutefois bien appréciable et parfaitement caractérisée, dans une perturbation des facultés intellectuelles. Le point de départ peut avoir été la jalousie, bien que R... ait, de tout temps, rendu justice à sa femme, et qu’il l’affectionne sincèrement; mais R... a naturellement l’humeur sombre et bizarre. Ces caractères s’affectent aisément, et pour peu que des écarts de régime viennent aggraver cette disposition, la passion l’exaspère bientôt, les affections se dénaturent et finissent par réagir sur l’intelligence proprement dite. R... a servi dans les dragons : il a contracté des habitudes d’ivresse. Rentré au bout de six ans dans ses foyers, il s’y est marié et est devenu père. Les intérêts qu’il s’est créés, les arrangements de famille et les engagements qu’il a contractés lui ont inspiré des inquiétudes. Son humeur s’est aigri : il s’est de nouveau livré à la boisson. Une seconde grossesse de sa femme lui a fait entrevoir de nouvelles charges : l’intelligence s’est peu à peu affectée, son caractère est devenu farouche, emporté. Ses violences ont compromis la sûreté de sa famille. Dans cet état de choses, un second fils lui est né. Alors le délire a revêtu une forme distincte, et une sorte d’hallucination s’est manifestée avec ténacité de la vue : « Cet enfant n’est pas à moi; je ne suis pas son père, c’est Dieu. Voyez, il a la tête d’une forme extraordinaire. Remarquez cette croissance! Évidemment, je ne suis pour
OBSERVATIONS INÉDITES
rien dans sa naissance, il ne m’appartient pas; que son père, que Dieu le prenne à sa charge. » Parfois R... paraît reconnaître l’absurdité et de son langage et de sa pensée ; mais bientôt le délire prend le dessus et pousse le malheureux dans des accès de colère où disparaît toute lueur de raison. D’ordinaire R... peut se livrer à la conversation sans laisser apercevoir sa folie ; ses souvenirs militaires sont fidèles; il cause bien agriculture, voyages, etc,; mais de temps à autre il s’emporte sans motif sensible, il se refuse au travail, se plaint de tout le monde, profère des menaces. Il n’a jamais eu nettement conscience des causes de sa séquestration ; il n’a jamais avoué ses emportements. Il dit avoir contracté un engagement avec l’asile et demande arrogamment le prix de son travail. On lui avait fait croire, en effet, dans le but de l’amener tranquillement à l’asile, que c’était pour y travailler de son état moyennant bonne rétribution. De là, ses réclamations si fréquentes et si altières. Les premiers mois de séjour à Sainte-Gemmes avaient semblé promettre de meilleurs résultats. Rendu à sa famille le 22 mars 1845, il était observé pendant quelques semaines ; mais ses fausses perceptions, ses faux jugements, ses violences n’avaient pas tardé à reparaître. Réintégré le 1'^'^ juin suivant à Sainte-Gemmes, R... passe sa vie dans des alternatives de calme et d agitation, de travail fréquemment interrompu et de désœuvrement absolu. ))
Lorsque je pris le service au mois de juin 1854, l’état mental s’était sensiblement modifié, et me parut revêtir les caractères d’une manie chronique, avec prédominance d’idées de grandeurs, de puissance et
OBSERVATIONS INÉDITES
de richesses, et tendance à l’érotomanie. R... croit être empereur, pape, Dieu. L’univers lui appartient comme ayant été créé par lui. Sa femme est la sainte Vierge; elle nourrit tout l’établissement de son lait. Les facultés intellectuelles ne sont nullement affaiblies. La mémoire, notamment, est parfaitement intacte, et l’esprit de R..., même au milieu des manifestations de son délire, conserve toujours un certain cachet. J’en cite pour preuve les fragments de conversation qui suivent :
Le rencontrant un jour et le trouvant très enrhumé, je lui dis : « Si vous étiez réellement le bon Dieu, vous vous seriez épargné ce rhume. » — « Mais je vous demande "pardon^ monsieur, vous savez que le bon Dieu a souffert pour les hommes. » — (( C’est donc pour les hommes que vous êtes enrhumé? » lui dis-je. — « Et pour les femmes aussi., » me répondit-il en souriant et en se tournant vers une dame qui m’accompagnait.
Du reste, pas d’embarras dans la parole, pas d’inégalité dans les pupilles, et aucun symptôme, en un mot, de paralysie générale.
La santé physique de R... se conserve parfaite jusque vers le commencement d’octobre 1860. Pris alors d’un érysipèle phlegmoneux de la face, il ne tarda pas à succomber, et l’autopsie, dont nous faisons suivre la relation, n’a révélé aucune des altérations propres à la paralysie générale.
AUTOPSIE (vingt-neuf HEURES APRÈS LA MORT).
État extérieur. — Roideur cadavérique; érosions légères au sacrum et aux grands trochanters ; engorgements phlegmoneux vers l’aile droite du nez. On
OBSERVATIONS INÉDITES
s’est, assuré que du pus n’a pas fusé jusque dans l’intérieur du crâne, en suivant le trajet des nerfs olfactifs à travers la lame criblée de l’ethmoïde.
Crâne. — La dure-mère n’est que très faiblement épaissie; les vaisseaux du sinus longitudinal sont gorgés de sang. État légèrement poisseux du feuillet viscéral de l’arachnoïde ; pas d’épanchement intra-arachnoïdien. Les vaisseaux de la pie-mère sont légèrement injectés. Il n’y a pas d’extravasion sanguine, pas d’adhérence. Les enveloppes s’enlèvent et se détachent sans produire d’ulcérations à la surface du cerveau. L’injection est surtout apparente aux plexus choroïdes; dans les ventricules, on ne trouve qu’une très petite quantité de sérosité. La substance grise du cerveau est normale quant à sa couleur et à sa consistance. Il en est de même des couches optiques. La substance blanche présente un léger piqueté dans toute son étendue; les vaisseaux qui la parcourent semblent dilatés. Les enveloppes du cervelet ont le même aspect que celles du cerveau et présentent un engorgement peut-être un peu plus marqué. Dans la substance même du cervelet, l’injection est à peine marquée.
Moelle. — Les enveloppes de la moelle présentent exactement les mêmes caractères que celles du cerveau. Rien à noter dans la dure-mère; un peu d’épanchement dans l’arachnoïde; injection ici très manifeste de la pie-mère; absence de ramollissement, soit de la substance blanche, soit de la substance grise.
Thorax. — Pseudo-membranes sur le feuillet viscéral du médiastin antérieur, autour desquelles on observe une injection par arborisations s’étendant à trois
OBSERVATIONS INÉDITES
centimètres environ; les pseudo-membranes ont une largeur moyenne d’une pièce de deux francs, quelquesunes s’étendent du feuillet pariétal au feuillet viscéral; elles ont une forme allongée et étroite. Epanchement séro-purulent entre les deux feuillets. Les poumons sont sains et ne présentent que quelques adhérences faciles à rompre. Le cœur est normal; ses cavités sont gorgées d’un sang noir et visqueux.
Abdomen. — Les viscères abdominaux n’offrent aucune lésion appréciable.
ASILE DE SAINTE-GEMMES
Manie aiguë chez une femme enceinte.
Sommaire. — Antécédents. — Début de la manie vers le sixième mois de la grossesse. — L’accouchement a lieu à terme et n’apporte d’abord aucune modiflcation dans l’état mental. — Entrée à l’asile un mois après. — Persistance de la manie pendant les sept semaines qui suivent, puis amélioration et guérison au bout d’un mois.
En étudiant les caractères et la marche de l’aliénation mentale chez la malade qui fait le sujet de l’observation suivante, aussi bien que l’ensemble des conditions dans lesquelles elle s’est développée, il me paraît impossible de méconnaître la part qui doit être attribuée à la grossesse dans sa production, d’autant plus que l’influence de ce dernier état sur le dévelopment de la folie n’exclut pas celle d’autres causes de l’ordre physique ou moral, ainsi que l’a très bien établi M. Marcé dans son savant traité sur la folie des femmes enceintes.
Satisfaisant, d’ailleurs, à cette condition « d’être produite directement par l’action d’un organe de la vie physique, de grandir par elle-même et de diminuer
' Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses, 1862.
OBSERVATIONS INÉDITES. 491
avec elle', » l’aliénation mentale, dans l’espèce, me semble constituer un exemple irrécusable de ceUe folie sympathique qui a fourni à M. Loiseau le sujet
de son excellente monographie.
Cette observation a été recueillie sous ma direction par M. Salet, un des internes du service.
Adèle S... est née le 4 septembre 1843. D’un tempérament éminemment nerveux, d’une constitution délicate, elle a toujours été très impressionnable. Malgré sa vivacité naturelle, malgré son humeur capricieuse, que ses parents, par excès d’affection, satisfaisaient toujours, elle était cependant douce, bonne et affectueuse. Élevée dans un bon pensionnat de Saumur, elle en sortit pour se marier presque immédiatement et à l’âge de dix-sept ans, à un jeune homme qu’elle affectionnait beaucoup. Elle devint enceinte quelques mois après et se montra très heureuse de cet événement.
Pendant les premiers mois de la gestation, on n’observa rien de particulier, à part les accidents ordinaires à cet état physiologique, tels que nausées, vomissements, etc. L’état mental et le caractère ne subissent aucune fâcheuse modification; mais vers le commencement du septième mois et â la suite d une contrariété résultant de ce qu’on ne lui avait pas acheté le tilbury qu’on lui avait promis avant son mariage, contrariété qu’une violente odontalgie exagérait encore, on voit la gaieté disparaître, l’affection pour ses parents faiblir, et, chose singulière, cette jeune femme manifesta la crainte de devenir aliénée, sans
' Bûchez, Société médico-psijchologique. Séance du 4 novembre 1854.
OBSIÎRVATIONS INÉDIT12S.
qu il y ait eu dans sa famille aucun antécédent héréditaire.
Cette crainte ne tarde pas à devenir une triste réaite, et bientôt éclate un délire général, avec excitation cris, penchant à la fureur et à la violence, et hallucinations de la vue et de l’ouïe.
Le médecin de la famille conseille de garder la malade jusqu’à sa délivrance, faisant espérer que le déliie disparaîtrait avec l’état puerpéral.
L accouchement a lieu à terme; l’enfant, parfaitement conformé, est immédiatement confié aux soins dune nourrice; quant à la mère, aucun accident ne se montre : les lochies parcourent régulièrement leur période et la fièvre de lait s’établit parfaitement; mais
I état mental ne subit aucune modification heureuse.
II se présente bien quelques rares périodes de calme, mais jamais le délire n’a été suspendu, et les actes et les paroles ont conservé la même incohérence,
La famille se décide enfin, le 16 octobre 1861, un mois après l’accouchement, à conduire la malade à 1 asile. A son arrivée, nous constatons une vive excitation, un délire général : la malade est sans cesse en mouvement , elle va, vient, fait toutes sortes de gestes, de contorsions; ses paroles n’ont pas la moindre suite, et elle parle avec une volubilité extrême. L’aftection qu’elle avait pour les personnes qu’elle aimait le plus autrefois est remplacée par une antipathie profonde ; elle ne peut souffrir la présence de son père, de sa mère, de son mari; jamais elle n’a parlé de sa fille. Presque toujours en proie à la même excitation, elle ne sent plus le besoin de manger, et son sommeil est nul.
OBSERVATIONS INÉDITES
Le même état persiste sans changement appréciable • jusque vers le 7 novembre. A cette époque, -la malade devient plus tranquille; le délire n’a pas cessé, mais il est moins bruyant; bientôt on parvient à fixer son attention pendant quelques instants, et l’on peut obtenir quelques paroles raisonnables. Peu de jours après, la manière d’être de la malade est complètement modifiée; à ce reste d’excitation, à cette loquacité intarissable, ont succédé une prostration complète, un mutisme presque absolu, et la malade pleure sans cesse. Cet état se maintient jusque vers le 20 du même mois : elle paraît enfin se réveiller; elle lève lentement la tête, son visage n’exprime plus l’égarement, ses yeux ne se fixent plus dans le vide ; mais un étonnement profond se réflète dans toute sa personne. Enfin elle se rappelle son accouchement, et « ma fille » est le premier mot qui sort de ses lèvres. Dès ce moment, la convalescence marche avec une grande rapidité, l’intelligence reprend définitivement son intégrité, et quelques jours après, Adèle S... pouvait écrire une lettre à son mari. Environ trois semaines plus tard (le 21 décembre 1861), elle sortait de l’asile parfaitement guérie ; plus d’un mois après, M. Billod recevait une lettre de ses parents qui lui annonçait que la guérison se maintenait et que la jeune femme avait repris toutes ses habitudes.
Avant de terminer, remarquons que les sentiments affectifs, qui s’étaient pervertis les premiers, sont aussi les premiers à reparaître, et que cette jeune femme, accouchée au milieu du plus violent délire, n’ayant jamais pu jouir de la présence de son enfant, reporte cependant vers cet être, cause de ses souflrances, les
OBSERVATIONS INÉDITES
prsmioros lueurs de son intelligence et les premières marques de son amour.
Notons enfin que la présence de l’albumine dans les urines n’a été constatée à aucune époque de la grossesse, non plus qu’après l’accouchement, et que la malade n a, dans aucun temps, présenté la moindre atteinte d’éclampsie.
ASILE DE SAINTE-GEMMES
Manie aiguë.