OBSERVATION I
A la suite de l'inondation de la Loire, en 1843, inondation dans laquelle il faillit périr corps et biens, lui, sa femme et son lils, un homme est affecté d'un délire partiel exclusivement caractérisé par cette idée que sa femme et son fils sont morts, assassinés par les deux personnes qui se présentent sous ce titre, lesquelles, non contentes d'avoir commis le crime dont il s'agit, se sont emparées des bardes comme des figures de leurs victimes, se sont, en un mot, suivant l'expression du malade, pouillées dans leur peau.
Logique dans son délire, cet homme se prend d'une haine invincible contre ces personnes qu'il aimait naguère de l'affection la plus tendre et la plus dévouée,
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et il ne peut les voir sans que ses cheveux se dressent sur sa tête, sans que sa face blêmisse et prenne une expression dont rien ne peut égaler la férocité. Telle est alors son exaltation que, si l'entrevue se prolongeait, l'infortuné ne serait certainement pas maître de lui et se ferait arme de tout pour tuer les prétendus assassins de sa femme et de son fils.
Entré à l'asile de Sainte-Gemmes le 13 septembre 1844, et soumis à l'examen le plus attentif de M. le docteur Levincent, mon prédécesseur, puis au mien, il n'a manifesté en dehors de la fatale idée qui a dénaturé ses affections conjugales et paternelles, aucune autre conception délirante, aucune autre aberration d'idée, de sentiment "ou de sensation, jusque vers le miheu de l'année 1846, c'est-à-dire pendant plus de douze ans.
Les annotations de M. Levincent dont le témoignage ne saurait être récusé, ne laissent aucun doute à cet égard.
Pour caractériser aux yeux de l'Académie l'état mental de ce malade, je ne puis mieux faire que de reproduire quelques-unes de ces annotations :
« Janvier 1849. — P... ne délire que sur un seul point : il croit que sa femme et son fils ont été assassinés et que leurs figures comme leurs bardes ont été volées par leurs meurtriers.
(( Février. — Caractère moral, rehgieux, reconnaissant ; bon travail ; obstination invincible dans l'idée fausse du meurtre de sa femme et de son fils et dans l'imputation de ce double assassinat.
« Septembre. — P... a montré durant toute l'épidémie du choléra un dévouement admirable, une
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1 bonté, une confiance, une activité que rien n'a pu ; altérer, et dont le souvenir le recommandera toujours. — Mêmes illusions.
« Janvier 1850. — Le raisonnement, l'autorité, la vue de la femme et du fils, le temps, la religion, tout I échoue contre la fatale idée. — Excellent travail.
« Janvier 1851. — Qualités morales très élevées, I religion sincère sans trop de rigorisme. — Caractère (égal, honnête ; au moindre mot de la femme et du ifils, explosion du délire.
« Juin. — Il est impossible de trouver un délire plus invincible ; mais il est bien rare d'en trouver un plus borné à un seul point : c'est le cas de P...
« Janvier 1852. — A côté d'une idée fixe, inflexible, I monstrueusement folle, on rencontre le bonheur, la idouceur, la piété, la probité, le travail assidu.
« Janvier 1853. — Contraste perpétuel d'une idée fixe capable de pousser aux actes les plus dangereux, ist d'un sens moral très développé, de la piété, de la :charité, du bonheur. »
Pour compléter l'histoire de ce malade, je dois reconnaître qu'il a été examiné en 1856 par MM. Falret père et fils ainsi que par M. Morel, et que ces savants ftconfrères ont constaté un trouble intellectuel et senisorial moins borné que celui constaté antérieurement ;par M. Levincent et par moi. Mais je m'empresse id'ajouter que la marche ultérieure de l'affection m'a Idémontré qu'à l'époque où cet individu a été soumis à 'leur examen, il entrait dans une phase nouvelle de son laffection, et que le délire commençait à se généraliser. Cette généralisation se prononça de plus en plus à ipartir de ce moment, et, quelques mois après, sans
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abandonner sa première conception délirante, le malade en manifesta une autre, consistant à croire que la sainte Vierge était irritée contre lui parce qu'il n'avait pas accompli une neuvaine qui lui avait été imaginairement prescrite par l'évêque d'Angers. Il en voyait la preuve dans ce fait que la Vierge qui décorait un des vitraux de la chapelle lui apparaissait toujours avec un bandeau noir sur le visage. Bientôt après il prit toutes les personnes qui l'entouraient pour des démons, et manifesta une répulsion de plus en plus invincible pour toutes les pratiques de religion, auxquelles il se' livrait autrefois avec un zèle et une ferveur exempts cependant d'exagération. Il était, enfin, dans un état de démence complète et confirmée lorsque la mort survint sous l'influence de cet état de marasme progressif auquel j'ai cru pouvoir donner le nom de cachexie des aliénés.
Il résulte évidemment des détails dans lesquels je viens d'entrer, que le sujet de notre observation a eu pendant une période de douze années un délire qui a semblé borné à un seul point en dehors duquel il a paru impossible de constater rien qui, sous le rapport intellectuel et moral, distinguât le malade de toute personne en possession de son compos sui. Or, rappelant que l'objet unique de ce délire résidait dans cette idée que les deux êtres qui se présentaient comme étant sa femme et son fils en étaient les meurtriers, et dans le sentiment de haine invincible qui en était la conséquence en quelque sorte logique, je demande à ce propos à l'Académie la permission de poser la question de responsabilité qui suit :
Supposant que mon malade se trouvât en présence
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de sa femme et de son fils, et que, porteur d'une arme quelconque, il la tournât contre eux et les assassinât, la question de responsabilité ne saurait être douteuse. Pour tous, évidemment, le meurtre, dans ce cas, serait la conséquence fatale, logique, si l'on peut ainsi parler, du délire, et l'auteur, en le commettant, n'aurait pas eu son libre arbitre et ne serait pas responsable.
Mais que ce même individu, supposé libre dans la société, commît un autre crime sans aucune connexité apparente avec l'objet connu de sa monomanie, soit un vol, par exemple, ou un attentat à la pudeur accompagné, si l'on veut, d'assassinat, aurait-on pu ou dû le considérer comme responsable de ce crime ?