INTERVALLES LUCIDES CHEZ LES ALIÉNÉS
Je termine par un mot : en mettant jusqu'à un certain point, ainsi que je viens de le faire, les manifestations du génie, de l'héroïsme, comme celles de la folie, sous la dépendance d'une condition organique, je ne crois pas avoir à me défendre d'un soupçon de matérialisme. Ce n'est pas, en effet que je sache, faire défection à la cause du spiritualisme, que de considérer l'âme, cette sublime artiste, comme étant aussi dépendante pour ses manifestations de l'état du cerveau, son instrument, que peut l'être de la qualité du violon ou du piano dont il se sert pour les effets à produire, le talent des Vieuxtemps, des Liszt et des Thalberg.
DES
ALIÉNÉS DANGEKEUX
Communication à la Société Médico-Psychologique, séances des 22 février
et 26 juillet 1869.
Messieurs ,
Si ce n'est pour vous donner lecture de mon rapport sur la candidature de notre nouveau collègue M. Dagron, je m'attendais d'autant moins à prendre la parole aujourd'hui sur la question des aliénés dangereux que j'y avais à peu près renoncé pour le motif que je dois avant tout vous faire connaître.
La Société se souvient que notre honoré confrère, M. Belloc, avait déclaré, dans une de nos précédentes séances, que tel lui semblait être encore l'état de la science qu'elle ne pouvait, suivant lui, fournir une réponse à cette question : Existe-t-il des caractères à l'aide desquels il soit permis de distinguer les aliénés dangereux de ceux qui ne le sont pas? C'est pour réponrJre à cette accusation imméritée, je crois, que
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je me suis inscrit immédiatement. Mais en le faisant, j'ignorais que notre savant collègue, M. Jules Falret, ^s'était d'avance acquitté de ce soin, et que, comme on devait s'y attendre, il avait rempli cette tâche avec assez de talent pour ne rien ou presque rien laisser à dire après lui.
J'aurais pu, peut-être, revenir sur quelques-uns des points qu'il a traités et m'étendre spécialement sur la question de l'irrésistibilité dans les actes, qui a été l'objet d'une de mes études de prédilection et sur laquelle j'ai recueilli, je puis le dire, depuis la publication de mon Mémoire sur les lésions de la volonté, un assez grand nombre de faits d'un certain intérêt.
Mais il m'eût fallu revoir une foule de dossiers que je n'ai pas sous la main en ce moment et me livrer à des recherches absolument impossibles dans la période de fonctions où je me trouve.
Telles étaient donc mes dispositions d'esprit après avoir lu dans le dernier cahier des Annales le travail de notre distingué collègue, lorsque j'ai reçu hier au moment de mon départ pour Paris, un mot de notre honorable collègue, M. Lunier qui, excipant de ce qu'il n'était pas prêt et ne le serait probablement pas lundi, m'a proposé de prendre la parole avant lui. Cette demande m'a pris, je l'avoue, un peu au dépourvu, car je n'étais pas plus prêt que lui; mais, pour ne pas faire défaut à l'ordre du jour, j'ai préparé à la hâte les éléments de ce discours pour lequel j'ose réclamer d'avance l'indulgence de la Société.
Je me propose d'y traiter le côté suivant de la question :
La condition pour un aliéné d'être dangereux ne
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doit pas être étudiée seulement dans les caractères de son aliénation mentale, mais bien dans les circonstances qui constituent son milieu social ; c'est-à-dire que, dans certaines conditions données, l'aliéné le plus inoffensif de par son état mental, peut devenir très dangereux, et que, par contre, l'aliéné le plus dangereux de par la nature de sou délire, peut être parfaitement inoffensif dans de certaines autres conditions.
D'après cette donnée, le danger qu'un aliéné fait courir à la société et à son entourage serait une chose toute relative.
Pour le démontrer, je prends pour types les deux extrémités de la chaîne des affections mentales , à • savoir : la simple imbécillité et la folie épileptique avec accès de fureur et impulsions irrésistibles et, en général, la folie impulsive, qu'elle se lie à cette dernière névrose, ou qu'elle se rattache à la folie héréditaire ainsi que je l'ai observé assez souvent.
Pour ce qui est, par exemple, de la simple imbécillité, et sans parler des dangers de l'ordre moral qui peuvent être inhérents à un défaut de pondération suffisante de la vie instinctive par la vie intellectuelle et morale chez l'imbécile, je pourrais établir par un certain nombre d'exemples que ce même imbécile peut, dans de certaines conditions de la vie libre, devenir extrêmement dangereux pour la sûreté des personnes; mais je crois pouvoir me borner à celui qui m'est offert par le sujet d'un rapport médico-légal que j'ai été appelé à faire, il y a un an à peine.
Je demande à la Société la permission de lui donner lecture de ce document qui me semble contenir quelques détails d'un certain intérêt, au point de vue de
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la queslion en cours de discussion, comme à plusieurs autres.
Historique de l'affaire. — 11 résulte de la procédure qui m'a été communiquée, qu'un assassinat a été commis le 30 décembre 1867, entre onze heures et minuit, par le sieur B..., sur la personne de la nommée Rosé Picault, âgée de cinquante-quatre ans, qu'il recherchait en mariage depuis un certain temps, et qui, sans le décourager précisément, paraît-il, l'avait cependant toujours éconduit, en le renvoyant continuellement d'une époque à une autre.
La victime ayant pu échapper, après une lutte des plus violentes, aux mains de son meurtrier, se serait traînée, toute ensanglantée, chez un de ses voisins, et aurait, avant de mourir, désigné B... comme l'auteur de sa mort. •
Ce dernier, d'ailleurs, après la perpétration de son crime, aurait attenté à ses propres jours, en se faisant au cou, à l'aide d'un couteau, une large blessure qui paraît avoir intéressé la trachée-artère et a mis, pendant quelque temps, sa vie en danger. Se croyant alors arrivé à son heure dernière , il a fait l'aveu de son crime, par des signes de tête affirmatifs en réponse aux questions qui lui étaient adressées à ce sujet, la nature de sa blessure ne lui permettant pas, dans le moment, l'usage de la parole.
Nous croyons devoir reproduire et enregistrer, pour les besoins de l'expertise, les extraits ci-après, du procès-verbal dressé par le commissaire de poHce.
« Le nommé B... ayant manifesté, par signe de la main, qu'il voulait écrire, on s'est empressé de cher-
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cher, chez les voisins, ce qu'il fallait pour cela, et, quelques instants plus tard, le gendarme Baraquet apportait une demi-feuille de papier blanc et un crayon que nous avons remis au sieur B.... Celui-ci, ayant les mains ensanglantées, ce qui tachait ladite feuille de papier qu'il avait placée sur la table, nous lui avons fait laver les mains, précaution sans laquelle il eût été impossible de voir et de lire les caractères qu'il devait y tracer. Cette opération terminée, B... écrivit : fêtais pas en ribotte (ivre), puis nous soumit ce qu'il venait d'écrire; un instant après, il y traça de nouveau : Je veux la grosse Cloche; puis, mille livres de pain {k distribuer aux pauvres évidemment). Un peu plus tard, il traça sur le même papier : Je voulais en tuer trois : La Rose (la fille Picault) La Payé, La Guérin; et auprès de ces noms, il ajouta : Fripailles. — Ne comprenant pas tout d'abord la signification de ce mot, nous lui avons demandé s'il avait voulu ajouter le nom d'une autre personne. Non, a répondu B... par un signe de tête, car depuis longtemps déjà , les sons mouraient dans son gosier. L'idée nous étant venue que ce mot pourrait se traduire par gounnandes, dépensières, personnes qui aiment à se faire régaler, nous en avons fait part à B... qui a répondu : oui de la tête, et donnait des signes de contentement d'avoir été compris.
(( Nous avons omis de mentionner plus haut, et nous nous hâtons de combler cette lacune, qu'alors que le nommé B... pouvait encore articuler des paroles, nous l'avons surpris sangloter dans son lit.
« Lui ayant demandé si c'était le regret d'avoir tué Rose Picault qui le faisait pleurer, il a répondu : Non c'est pour ma famille. '
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« Remis aux soins de M. le docteur Grimoux, le nommé B... a recouvré la parole au moyen d'un mouchoir appliqué sur la blessure qu'il portait à la gorge et il a pu, désormais, répondre verbalement aux questions qui lui ont été faites de nouveau, et par lesquelles il a renouvelé aussi ses aveux »
L'inculpé s'est servi, pour donner la mort à Rose Picault d'un godet, d'abord, puis, d'une pelle qu'il avait trouvée à sa portée, et aussi de ses sabots.
Il ressort de ce fait que B... ne s'était muni d'aucune arme meurtrière avant de se rendre chez Rose Picault, et cette circonstance, tout en excluant l'idée de préméditation, autorise cette supposition que la pensée du meurtre a dû jaillir du cerveau de l'inculpé pendant son entrevue même avec la victime et sous l'influence probable d'une exaltation provoquée par la nature des explications échangées.
Je ne puis que réserver, dans cette partie de mon rapport, la question de savoir si cette exaltation a dû procéder de l'état de folie ou. de l'état de passion.
Il ne paraît pas, enfin, résulter des rapports de M. le docteur Grimoux, chargé de l'inspection corporelle de B... après la perpétration du crime, aussi bien que de l'examen de l'état du cadavre de la victime, que l'attentat à la vie se soit combiné, dans l'espèce, avec un attentat à la pudeur.
En révélant, d'ailleurs, Texistence chez la fille Picault d'un vice de conformation qui la rendait organiquement impropre au mariage, à moins d'une intervention préalable de l'art chirurgical, les attestations de notre confrère fournissent une explication très admissible des fins de non-recevoir que la dénommée
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opposait à toutes les demandes en mariage dont elle était l'objet, sans qu'il lui fût possible, on le comprend, d'en alléguer le véritable motif et qui ne pouvaient tendre qu'à produire de l'irritation chez les personnes ainsi éconduites par elle.
Il importe de rappeler, à cette occasion, que la fille Picault avait failli déjà être victime, il y a une vingtaine d'années, d'un attentat semblable à celui qui vient de mettre fin à son existence, de la part d'un individu qui, après l'avoir crue morte, s'était lui-même suicidé.
Je crois devoir rattacher à l'historique de l'affaire les deux tentatives de suicide faites par B..., l'une à la suite du crime et dont il a été parlé plus haut, et l'autre qui a eu lieu à la prison de Baugé.
Ces deux tentatives ayant donné heu de suspecter l'état mental de l'inculpé, son transfèrement à l'asile de Sainte-Gemmes fut opéré, le 24 mars 1868, sur la demande de M. le procureur général et pour les besoins de l'expertise médico-légale, dont je venais d'être chargé par M. le juge d'instruction.
MM. les docteurs du Grand Launay et Chevallier, commis d'abord à l'effet de procéder à un premier examen, n'avaient pas cru devoir conclure dans les conditions où le sieur B... avait été soumis à leur observation.
Antécédeïits et commémoratifs. — L'inculpé, né à Mazé, canton de Beaufort, département de Maine-et- Loire, le 19 mars 1819, domicilié audit lieu, y exerçait la profession de cultivateur dans son propre bien. Il est célibataire et signalé par le maire de sa commune comme ayant toujours eu, de notoriété pubUque,
un cerveau faible, malade, et comme n'ayant pas, par moments, un raisonnement suivi, depuis une fièvre typhoïde qu'il aurait eue, il y a 15 ans. L'influence exercée par cette maladie sur son cerveau aurait été telle que le dénommé, jusque-là homme d'ordre et « faisant avec intelligence les dîners de noce », a dû renoncer à ce genre d'industrie.
Le docteur Hacque, son médecin depuis l'année 1856, atteste, de son côté, que B... lui a toujours paru « un individu à allures singulières, d'une nature fort impressionnable et qu'il 7ie croit pas qu'il soit responsable de ses actes comme un individu jouissant de ses facultés intellectuelles dans toute leur plénitude. »
Ce médecin ajoute que, chaque année, il pratiquait à B... une ou deux saignées pour un état hypérémique du cerveau, se traduisant par de l'insomnie, de la céphalalgie et un impérieux besoin de locomotion.
Le caractère de B... passait, d'ailleurs, pour être bienveillant, honnête, et sa moralité irrépréhensible.
On ne connaît aucun aUéné dans la famille; toutefois, l'inculpé aurait, dit-on, une sœur qui est en partie idiote.
Le père et la mère sont morts très âgés, le premier à quatre-vingts-deux ans et la mère à soixante-dix ans, sains d'esprit tous deux.
Il ne paraît pas résulter des renseignements recueillis sur le compte de l'inculpé, qu'il eût l'habitude des excès alcooliques et qu'il fût en état d'ivresse ou même de simple excitation ébrieuse lorsqu'il a commis le crime qui lui est imputé.
On assure, et il l'avoue lui-même, qu'il recherchait Rose Picault depuis trente mois environ.
Il n'est pas démontré que B... ait été accessible à la jalousie; elle ne pouvait, dans tous les cas, être justifiée en l'état révélé par l'autopsie des organes génitaux de sa victime, état qu'il ne connaissait pas, il est vrai.
Examen direct. — L'inculpé est âgé de quaranteneuf ans, d'un tempérament sanguin, d'une constitution ordinaire; sa physionomie est franche, ouverte, mobile et n'exprime aucun égarement. Toutefois, dans les premiers jours de l'admission, on a cru constater chez lui un peu d'exaltation, mais elle n'a été que passagère et rien ne nous a prouvé dans le moment qu'elle procédât de l'état de folie.
L'antécédent connu de nous des deux tentatives de suicide auxquelles l'inculpé B... s'est livré depuis la perpétration du crime qui lui est imputé, nous ayant fait une obhgation de le soumettre à la coercition par la camisole de force, cet individu n'a pu se livrer, dans l'intérieur de sa cellule, à aucun désordre qui mît sa raison en défaut. Mais les gardiens de son service s'accordent à déclarer qu'ils n'ont rien observé chez lui qui témoignât de la moindre tendance à des actes extravagants ou à l'expression d'idées déraisonnables; sa parole est vive et ses idées n'ont rien d'incohérent.
On constate chez B... une certaine surdité dont il fait remonter le commencement à une vingtaine d'années et qu'il attribue à des maux de tête.
Cet individu nous a paru impressionnable, facile à émouvoir; il sait un peu hre et écrire. Il résulte de ses propres déclarations qu'il est religieux, mais sans excès, c'est-à-dire sans exaltation.
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L'objet essentiel de mon examen étant de rechercher si les facultés intellectuelles, chez B..., présentaient soit dans leur quantité, soit dans leur qualité une altération qui tendît à l'irresponsabilité de cet individu, j'ai dû diriger mes entretiens avec lui de manière à obtenir des réponses qui, en même temps que la mesure de son intelHgence, me donnassent ce qu'il est permis d'appeler la caractéristique de son état mental.
Les questions que j'ai posées à l'inculpé, relativement à ses nom, prénoms, lieu et date de naissance, domicile, profession, antécédents, habitudes, ces questions, dis-je, satisfaisant à la première de ces deux indications, je dois dire, d'abord, que les réponses qui ont été faites sont exactes et témoignent d'une lucidité parfaite de l'intelhgence sur ces divers points.
Il en est de même de celles qui se rapportent aux divisions et à la marche du temps, à la valeur des monnaies et à la numération. Les unes et les autres sont faites avec une exactitude et une facilité qui excluent jusqu'à l'apparence du moindre effort.
Toutefois, et malgré la lucidité dont témoigne l'ensemble de ses réponses, on ne peut pas dire que l'intelligence de B... soit bien développée et dépasse même de beaucoup le niveau de l'imbécillité.
C'est ce qui m'a paru résulter de plusieurs de ses réflexions et en particulier de la suivante : « J'aimais, >; me dit-il une fois, « il y a plusieurs années, une personne qui a été à Sainte-Gemmes, une nommée Chanteloup » (nous avons eu en effet une aliénée de ce nom); « c'était une bonne fille, bien travailleuse, bien rangée; je voulais l'épouser; mais j'en ai été détourné
par la Payé et la Guérin; elles me disaient qu'elle avait un mauvais livre avec lequel elle m'avait ensorcelé. Je l'ai cru et j'ai même consenti à me rendre un soir chez la femme 'Payé pour consulter une sorcière qu'elle avait été chercher à Angers et qu'elle avait amenée en carriole. » Il était dix heures du soir. Cette sorcière commença par dire qu'il lui fallait un œuf frais pondu; mais, comme on était en décembre et qu'il n'était pas possible de s'en procurer, elle se contenta de celui qui lui fut présenté; puis le cassant, elle en sépara le jaune du blanc qu'elle mit dans un verre et déclara, après un semblant d'examen, que s'il épousait Chanteloup il serait malheureux; que c'était une mauvaise fille , qu'elle avait de nombreux galants et que même elle avait été rendue mère par l'un d'eux. « Je l'ai cru, ajoute-t-il, mais je crois bien maintenant qu'on s'est moqué de moi. J'ai bien du regret aujourd'hui de ne pas l'avoir épousée, car elle m'aurait rendu bien heureux et je n'aurais pas eu le malheur que j'ai aujourd'hui. » En disant ces mots, l'inculpé manifeste une émotion qu'il s'est efforcé aussitôt de comprimer.
Les nombreux entretiens que j'ai eus avec B... ne m'ont permis de constater chez lui aucune aberration d'idées qui se rattachât à aucune des variétés de délire qui puissent affecter une inteUigence humaine.
Pour ce qui est, par exemple, du délire des persécutions, celui de tous les déhres qui arme le plus souvent le bras des aliénés et les conduit, par une sorte de logique, à des actes dangereux pour la sûreté des personnes, j'ai dû me demander : si le" mot de fripailles écrit par B..., à la suite de sa première tentative de suicide, sur une feuille de papier que j'ai sous les
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yeux et qui est maculée de son sang, mot qu'il dit appliquer aux femmes Payé et Guérin, et si le rôle qu'il attribue à ces dernières dans l'évolution des circonstances de son crime, ne pouvaient pas être considérés comme se rattachant plus ou moins directement à un ordre d'idées de la nature de celles dont il s'agit. Mais, après une étude attentive de cette question, je n'ai pu y Mre qu'une réponse négative.
Il m'a semblé, en effet, que B... croyant, ainsi qu'il me l'a déclaré à plusieurs reprises, avoir été exploité par des femmes qui, l'entretenant dans des illusions sur les véritables dispositions de Rose Picault à son égard, l'excitaient, dit-il, à poursuivre sa recherche et à faire à cette fille des cadeaux de diverses sortes, soit par exemple des rillaux et autres comestibles, dans l'espoir d'y participer elles-mêmes indirectement et, partant, dans un but de f ripailles, a pu commettre une erreur; mais il m'est impossible de voir dans cette erreur, en la supposant telle, les caractères de ce que l'on peut appeler l'erreur pathologique. Si son opinion relative aux intentions de ces personnes n'était pas vraie, ce qu'il ne m'appartient pas de décider, elle était au moins vraisemblable; d'un autre côté, en voyant que Rose Picault, pour prix de son assiduité et de ses nombreux cadeaux qu'elle ne se faisait pas scrupule d'accepter, ne cessait de l'éconduire, sans le décourager absolument toutefois, B... renvoyé de mois en mois et de semaine en semaine, a pu, à la fin, se croire mystifié, et, poussé à bout le jour où les derniers refus de Rose Picault ne lui ont plus permis de garder la moindre illusion, il a dû ressentir de l'irritation, et cette irritation a pu dégénérer en un em-
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portement dont la mort de la susnommée devait être la conséquence, sans qu'il soit permis d'établir entre cet emportement et le motif qui l'a provoqué, la relation qui existe entre une conception délirante de persécutions et l'homicide qui pourrait en être le résultat.
Appelé à s'expliquer sur les circonstances du crime, l'inculpé semble n'aborder ce sujet qu'avec une vraie répugnance et cherche même à éluder les questions. Mais, en insistant, j'en obtiens des réponses absolument confirmatives de l'opinion que je viens d'exprimer.
Je l'amène, par' exemple, à reconnaître que, s'étant rendu chez Rose Picault, sans intention de lui donner la mort, il lui a parlé de nouveau de son projet de mariage avec elle et s'est montré plus pressant que de coutume; mais que, n'ayant pu en obtenir de réponses satisfaisantes malgré ses vives supplications, il avait fini par se sentir irrité.
Il ajoute que Rose Picault ayant voulu l'obliger à sortir de chez elle,, sur son refus, elle s'était armée d'une pincette et l'avait frappé.
Il se serait alors emparé lui-même d'une pelle, d'un godet et d'un de ses sabots, c'est-à-dire de tout ce qu'il a trouvé sous sa main, et l'aurait frappée à son tour, sans pouvoir se rendre maître de l'emportement qui le dominait.
Il ajoute que, dans le même moment, il eut la pensée de tuer également les femmes Payé et Guérin, ce que confirme la déclaration faite par lui, sur la feuille de papier où il a tracé quelques mots, après la tentative de suicide à laquelle il ne croyait pas survivre.
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Pour compléter le résultat de mon examen direct de l'inculpé, il me reste à parler de quelques tentatives de simulation auxquelles il s'est livré pendant un certain temps, avec une habileté dont on aurait pu ne pas le croire capable, à en juger par son degré d'intelligence, mais qui, ainsi que nous l'établirons plus loin, ne prouve nullement contre son imbécillité.
Cette pensée de simulation a suivi de très près, paraît-il, la perpétration du crime et semble remonter au moment où B... a pu croire qu'il ne succomberait pas à sa première tentative de suicide. Il y a même lieu de penser que cette dernière circonstance lui a semblé, tout d'abord, pouvoir être exploitée au profit du système, et, en se plaçant à ce point de vue, on s'explique comment il a pu être conduit à renouveler sa tentative à la prison, dans des conditions moins propres que les premières à assurer sa mort ; on sait, en effet, que pour l'accomplissement de cette deuxième tentative, il s'est servi d'un morceau de bois à l'aide duquel il s'est frappé la tête et qu'en se frappant ainsi, il ne s'exposait guère plus qu'à entamer son cuir chevelu. Il ne serait pas impossible, toutefois, qu'un état de désespoir réel et trop justifié par la gravité de . sa situation l'eût conduit à une intention sincère de se donner la mort et que cette idée de mort se fût instinctivement combinée dans son esprit avec l'idée de simulation de folie.
Il se peut encore, qu'effrayé de l'énormité de son crime, B... ait entrevu l'intérêt qu'il pouvait avoir à mourir, en quelque sorte réhabilité par la croyance à son état de folie.
Il n'est permis, toutefois, d'exprimer à cet égard
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que des conjectures ; mais ce qui paraît certain, et ce qui résulte d'ailleurs de ses aveux, c'est qu'en attentant une seconde fois à ses jours, en réalité ou en apparence, il avait pour but de fournir une preuve de folie, sachant, par ouï dire, que la folie s'affirmait assez souvent par des actes de cette nature.
Les autres manifestations de l'état de folie simulée parB... se résument dans l'affectation d'un langage diffus, prolixe, abondant, plus ou moins incohérent, dans des efforts pour exagérer son imbécillité naturelle, dans la puérilité de ses réponses et surtout dans les apparences d'une oblitération du sens moral assez complète pour que B... semblât n'avoir aucun remords de son crime et qu'il en parlât même avec insouciance et presque avec jovialité. « Que voulez-vous, » me répondait-il lorsque je lui demandais, dans la période de simulation, s'il avait du repentir, « je sais bien que c'est 7nal, que j'ai fait une sottise ; si c'était à refaire, je ne le ferais peut-être pas; mais c'est fait, et quand je me chagrinerais, cela n' avancerait pas à grand' chose. »
Tandis qu'il exprimait ces idées, il fallait une observation bien attentive pour découvrir sur son visage la trace d'un effort pour comprimer son émotion.
Comme pour témoigner de sa complète sérénité et de son absence de remords, il se vantait avec une sorte de jactance, de l'excellence de son sommeil, de son appétit, en un mot, de sa parfaite santé.
Mais entre tous les spécimens de la folie simulée par B..., je crois devoir signaler les deux ci-après, comme ceux qui m'ont paru les plus caractéristiques, après la seconde tentative toutefois.
Le premier consiste dans l'explication donnée par
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lui, dans le cours des interrogatoires que je lui ai fait subir, du n\otif de la susdite tentative. « Quand j'ai été transporté à la prison de Baugé, » me dit-il à peu près en ces termes, « et quand j'ai vu un gardien qui faisait la cuisine devant moi et se préparait un bon petit fricot, j'ai été si content, si content, que j'ai pris un morceau de bois et que je me suis frappé la tête jusqu'au sang. »
Le deuxième est fourni par la chanson que l'inculpé a composée pendant son séjour à la prison et que je crois devoir reproduire ci-après, en déclarant qu'elle m'a semblé assez ingénieusement libellée pour pouvoir en imposer à l'aliéniste le plus expert. Ce qui m'y a paru par-dessus tout remarquable, c'est le reflet que le simulateur a su y répandre, en mots véritablement incohérents, des préoccupations dont le crime et ses circonstances devaient ou pouvaient être la cause ou l'occasion naturelle.
CnAlVSON composée et écrite par B... pendant son séjonr à la prison de Baugé.
CHANSON nouvelle, air : De la Tissane de deux vieux broussarres de 100 ans un cielle p^.
Pères eli mères de familles Instruissées vos garçons dans leurs Ages, nées les laissées point allées Aux malheureuses filles Qui aimes la reliche eli La bavarderie, sa ne se fait Jamais longs temps qu'avec une petit Compagnies. Vous l'avez dit
DES ALIÉNÉS DANGEREUX
Touts les servisses qui lui 0ns été rendue le jour et la Nuits et les cadeaux qui Lui ont été faits, pommes Pigeonts, millet et rôties Poirs, pêches, abricaux
Vins et sertiflés
Vous l'avez dit
Ha qu'elle faite, quelles Assiétées de ryaux, pauvre Ineausant pauvre petit, Begeant, assiétées de Ryaux touts le mondes en sont Etonnés, hà quelles assiétées de ryaut Mes amis j'en suis veccé.
Qui ont été mis une partie Dans un feausé à cause d'un curé Qui vient pour confessée les Petites filles de Mazé le soir Après soupé et pour l'ertroucés En vérité
L'amour d'un jour, il délie un Jour, se n'est pas de l'amour J'ay lé pourtant bien aimée chérie Caressée, embrassée depuie Les pieds jusqu'à la tête Il ma rien resté que de me Mettre à génou à ses pieds En vérité
En partant de Vercevye
J'ai dit à revoir mes amies
Je par disi à grands pas
Je revienderé, je l'esperre, soyées
Dont toujours bonne fille.
DES ALIÉNÉS DANGERBUX.
Servée tous le vos maîtres, Jusqu'à ce conq vous parle De moi vous aurez des barbes Fines, qui malle vous commanderont Hé comment donc ?
Tirées à mort, frappés à morts A mort, à mort, mourir pour La patrie, c'ets le sort le plus Beaux, le plus digne et d'envie, Vous l'avez dit
Le travaille qui a été Fait sans gangnée un sous, Les cadeaux qu'onts été faits Sants avoir de jouissance.
Mes bons à mies la prison Pour récompanse.
Pas de justices ces L'injustice en vérité
Plus d'argents plus de biens, Plus de société, plus de parents Ets plus d'amies, il née faut penser Plus qu'à mourir sa sera la Gylautinne, de tout mon cœur
Je le dessirre
En vérité
Allez doncs vous y faires Mordre par touts ces grand Cliients là, les petits Sons mangés des greaux En vérité
Ils ents auronts encorre Pointants cliaqu'uns
DES ALIÉNÉS DANGEREUX
Qui en aura le plus Ces le gardien Dupré En vérité.
Celui qui a compossée
La chanson c'ests un bon garçon
Citoyent du pays, au bout
De trentes mois d'amour
En vercents des pleurs
Pour sa bonne à mie
Toutes chançon qui parre
Sa fin mérite un petit
Coupe à boir toute chançon
Qui parre sa fin mérite
Un petit bir de vin
Fin.
Mots écrits par B. . sur la feuille de papier maculée de son sang qui m'a été communiquée après sa première tentative de suicide.
Le rose, la mèçe payé 3 la Guerin Quaudon que elé Fripailles morte
Minuit Je voulais en tuer
Rose, la mère payé La mère Guerin Je voulais en tuer 3 Non.
Je veux la groce cloche Et un 31 a tous service 1000 livres de pain Boujuau Jean
Mou argent il est chez elle 8 pièces de 20, 10, 5 A tous services.
L'inculpé a continué son rôle de simulateur pendant plusieurs interrogatoires, mais il y a bientôt renoncé et m'a même fait les aveux les plus complets, nonseulement du fait de la simulation, mais encore du
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motif qui l'y avait porté. Ce motif n'était autre, comme on peut le comprendre, que le désir de se soustraire à une condamnation et de se blanchir, devant l'opinion, d'un crime dont il reconnaît l'énormité, sans cependant, en éprouver des remords bien cuisants.
Il paraît avoir été amené à ces aveux, par l'assurance que je lui ai souvent donnée, sur un ton comminatoire, de l'inutilité de ses efforts vis-à-vis d'un médecin habitué à vivre au milieu des aliénés et à les connaître, en insistant sur le peu d'intérêt qu'il aurait à échanger la condamnation à laquelle il était exposé, contre une détention qui ne pourrait être que perpétuelle dans un asile d'aliénés. Je dois ajouter que l'impression produite sur lui par la vue des aliénés avec lesquels il se trouve en contact, en ajoutant à l'horreur de cette perspective, n'a pas peu contribué à lui faire jeter le masque.
Depuis ces aveux, B... est calme, lucide, mais tous les entretiens que j'ai eus avec lui m'ont confirmé , dans l'opinion que son intelHgence est peu développée ^ et qu'il me semble devoir être considéré comme un , demi-imbécile, ou tout au moins comme un être sin- • gulièrement naïf et crédule.
Appréciation et discussion. — En présence des aveux . de simulation de l'inculpé, toute discussion relative i aux questions qui m'ont été soumises, ne pourrait être ) que sans objet et l'appréciation générale qui ressort I de l'ensemble des faits que j'ai eus à étudier, peut se ; résumer ainsi qu'il suit :
Si l'on ne peut nier qu'au moment du crime B... fût dans un état d'exaltation qui l'a porté à le corn- ■
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mettre, il n'en paraît pas moins péremptoirement établi que cette exaltation a dû procéder de la passion et non de la folie.
La seule question qu'il y ait lieu de discuter est celle de savoir si l'habileté dont B... a incontestablement fait preuve en simulant la folie, ne contredit pas le jugement que j'ai cru pouvoir émettre sur la faible portée de son intelligence.
Or, je ne le crois pas, et je crois pouvoir baser cette opinion sur ce que la ruse chez B... m'a semblé procéder bien plus d'une sorte d'intuition instinctive que d'une appréciation raisonnée des faits, et que dans ces conditions, quelle que soit d'ailleurs la perfection des moyens employés, elle ne prouve pas plus en faveur de l'intelligence de l'imbécile qui y recourt dans l'intérêt de sa conservation, que la ruse inspirée par le même instinct ne témoigne en faveur de celle des animaux. On sait, d'ailleurs, que la ruse est la principale préoccupation de l'homme à l'état de nature et qu'elle préexiste aux développements de son intelligence.
Tout en appliquant ces données à B..., il ne me coûte nullement de reconnaître que l'habileté dont il a fait preuve, m'a paru de beaucoup supérieure à celle que j'ai vu déployer par d'autres imbéciles dans des tentatives analogues, et dont la ruse m'avait paru, dans un cas particuher, si grossière que j'avais cru pouvoir la comparer à celle de l'autruche, qui se croit abritée contre les coups du chasseur, lorsqu'elle a sa
I petite tête cachée sous ses ailes.
On peut dire, en un mot, que B... me paraît avoir
1 ete mieux servi par son instinct, pour son essai de
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simulation, qu'il n'aurait pu l'être par une intelligence plus développée.
De tout ce qui précède, je crois pouvoir conclure :
1° Que B... n'est pas atteint d'aliénation mentale ;
2° Qu'il ne l'était pas au moment où il a commis le crime qui lui est imputé ;
3° Que la folie dont il a donné des signes dans le temps qui a suivi la perpétration de ce dernier n'était que simulée ;
4° Mais que la faible portée de son intelligence, bien qu'elle n'exclue pas un certain degré d'astuce, me semble pouvoir lui constituer un titre à l'indulgence du jury.
(Le 9 mai 1868.)
A rencontre de cet exemple, je puis en citer deux entre plusieurs, dans lesquels des aliénés très dangereux ont pu vivre au milieu de leur famille sans qu'il en résultât aucun accident.
L'un d'eux se rapporte à un épileptique pour lequel j'ai été consulté, il y a un certain nombre d'années, et dont les accès convulsifs alternaient avec des accès de fureur dont il m'a été donné d'apprécier la violence, et s'accompagnaient fréquemment d'impulsions irrésistibles de diverses natures.
Telle a été, et telle est encore la sollicitude de la famille de ce malade, qu'elle n'a jamais voulu s'en séparer pour le placer dans un établissement d'aliénés et qu'elle a su organiser son existence au foyer domestique, de manière à la rendre compatible avec la sécurité de tous. Je n'ai pas à rechercher ici : si cette famille a été bien ou mal inspirée dans son dévouement et si, dans l'intérêt du malade comme dans le
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sien, il n'eût pas mieux valu en venir au placement dans une maison de santé, comme je l'avais conseillé, ou l'isoler complètement dans un pavillon séparé du toit commun ; je constate seulement le fait.
Le deuxième exemple m'a été offert par une dame des environs de Vendôme auprès de laquelle j'ai été appelé il y a sept ans. Cette dame était dans un état d'agitation et de fureur, avec une tendance à frapper et à mordre dont il eût été difficile de se faire une idée. Son mari m'ayant déclaré tout d'abord qu'il ne consentirait à aucun prix à se séparer de sa femme et s'étant trouvé soutenu dans cette résolution par la famille tout entière, il fut organisé auprès de la malade un service de surveillance si bien combiné que, cette même malade étant devenue plus calme, sans cesser de délirer et de manifester les tendances les plus agressives, sa présence au foyer a pu se maintenir pendant plusieurs années sans qu'on eût à déplorer aucun accident. J'ai appris récemment que le mari était mort à la peine et consumé par le chagrin. C'était un danger sans doute, et je ne l'ai pas dissimulé au principal intéressé, mais ce n'est pas à cette nature de danger que se rapporte la question qui nous occupe. La malade avait été traitée plusieurs années auparavant dans l'établissement d'Ivry, et la famille eût été à coup sûr mieux avisée dans sa sollicitude si elle eût consenti à l'y faire soigner de nouveau ; mais là n'était pas la question , elle est toute dans ce fait que, dans certaines conditions de protection et de surveillance, une aliénée très dangereuse a pu vivre pendant longtemps au foyer domestique sans y occasionner aucun accident.
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Il résulte de ce qui précède que la distinction entre les aliénés dangereux et les aliénés inoffensifs suppose, non seulement la notion exacte des caractères de l'état mental propre aux uns et aux autres de ces aliénés, mais encore celle des conditions du milieu dans lequel ils vivent.
J'aurais voulu pouvoir donner plus de développements à cette thèse et démontrer, par exemple, que la condition d'être dangereux pour l'aliéné dépend souvent d'une circonstance particulière, et, par exemple, de la présence sous le même toit d'un être antipathique, d'une personne ou d'un objet dont la vue éveille des passions ou des souvenirs irritants ; mais le temps me manque, et je suis obligé de circonscrire ce qui me reste à dire à quelques généralités se rattachant à la question qui nous occupe.
Non seulement, croyons-nous, un aliéné peut être dangereux ou inoffensif suivant qu'il vit dans tel ou tel entourage, mais encore suivant qu'il habite une ville ou un village et parmi les villes, celle-ci plutôt que celle-là, soit par exemple Paris plutôt qu'une ville de province.
Pour ce qui est de Paris, j'estime, pour le dire incidemment, qu'on a été parfaitement fondé à faire de tous les placements d'aliénés dans les asiles pubhcs des placements d'office, c'est-à-dire à généraliser toutes les applications de la loi du 30 juin 1838, dans le sens de ses applications comme loi de police. J'estime même qu'il y aurait lieu d'étendre cette mesure à tous les grands centres de population, tels que Lyon et Marseille, pour ne parler que de la France.
Pour les aliénés qui composent la population des
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asiles de province, j'admets que l'on puisse établir entre eux une distinction entre les dangereux et les inoffensifs; mais je déclare, et je pense ne pas être seul de cet avis, que cette distinction, pour les aliénés de Paris, est la plupart du temps impossible et, qu'on ne doit pas hésiter à considérer ces mêmes aliénés comme tous dangereux à un degré ou à un autre pour l'ordre public et la sécurité des personnes.
Cette manière de voir ne résulte pas seulement, suivant moi, des considérations d'ordre et de sécurité publics, qui sont évidemment d'un intérêt supérieur dans une capitale, et quelle capitale, celle de la France, mais encore et surtout de ce que l'information relative aux conditions d'entourage et de milieu sur lesquelles je me suis étendu et qui font qu'un même aliéné peut être inoffensif ou'dangereux suivant telle ou telle de ces conditions, offre à Paris des difficultés exceptionnelles, pour ne pas dire insurmontables.
Elle en présente également de sérieuses pour les aliénés de province séquestrés dans les asiles, mais elles y sont à coup sûr moindres qu'à Paris.
La distinction entre les aliénés dangereux et les inoftensifs supposant, ainsi que nous venons d'essayer de l'établir, non seulement l'étude des caractères de l'aliénation mentale, mais encore celle du milieu, je déclare pour ce qui me concerne, qu'en l'absence de toute notion sur ce dernier point, je n'hésite pas à considérer l'aHéné comme dangereux et à le retenir indéfiniment. En résumé, quand je possède les deux éléments qui me semblent nécessaires pour statuer sur la question de savoir si un aUéné est dangereux,
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à savoir : l'élément tiré de l'état mental lui-même et celui tiré des éléments constitutifs de l'entourage, je n'hésite pas à me prononcer ; mais quand je ne possède que le premier à l'exclusion absolue du second, loin de m'abstenir, dans ce doute j'agis et traite l'aliéné, quant au maintien de sa séquestration, comme s'il était dangereux, quelle que soit d'ailleurs la forme et la nature de son aliénation mentale. J'applique surtout ce principe aux cas dans lesquels il a été constaté quelque impulsion irrésistible, car l'impulsion irrésistible me paraît être la pierre de touche principale de la nature dangereuse de la folie. Dans de telles conditions, j'ai l'habitude invariable d'attendre pour opérer la sortie qu'elle me soit imposée, ou tout au moins qu'elle soit provoquée par d'autres que'par moi.
En ayant égard aux difficultés que présente la double information dont je viens de parler, on peut admettre que notre honoré collègue M. Belloc a eu raison de parler de l'embarras dans lequel se trouve parfois le médecin appelé à se prononcer sur cette question : un aliéné est-il dangereux ou ne l' est-il pas ? mais ce n'est qu'en ayant égard à ces difficultés. Car si l'on en fait abstraction et qu'on ne considère que les caractères de l'aliénation mentale elle-même, j'estime que notre science est aujourd'hui assez avancée pour permettre de répondre de la façon la plus péremptoire à cette question.
Je vous demande la permission de sortir un instant du sujet que je viens de traiter, et de terminer, non pas ce que j'avais à dire, mais bien ce que le temps me permet de dire sur la question des aUénés dangereux, par un exposé des principes qui me guident
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dans le cas où j'ai constaté , ne fût-ce qu'une fois, chez un individu séquestré de l'établissement dont la direction m'est confiée, des impulsions irrésistibles , avec ou sans délire concomitant. Considérant toujours cet individu comme dangereux, quel que soit l'intervalle qui s'écoule sans qu'il manifeste une seule de ces impulsions, cet intervalle fût-il de plusieurs années, jamais je ne prends l'initiative de la sortie ; j'attends qu'elle soit provoquée, soit par le malade luimême, en vertu d'une requête au président du tribunal, soit par un membre de la famille ou par le tuteur s'il s'agit d'un interdit, soit par le procureur impérial. Car, ainsi que je l'ai dit plus haut, du moment où un ahéné a eu une impulsion irrésistible, il a à mes yeux la marque de l'aliéné dangereux et pour moi cette marque est indélébile. En un mot, je laisse sortir de pareils malades , mais je ne les fais pas sortir; j'y crois ma responsabilité morale tout au moins, engagée. C'est ainsi que j'ai retenu pendant plusieurs années un vieillard venu du dépôt de mendicité d'Angers où, dans un accès subit d'emportement nullement provoqué par la moindre agression , il s'était précipité sur un de ses co-détenus, et l'avait tué à coups de tabouret. Cet accès n'avait duré que quelques minutes, ne s'était lié à aucune conception délirante appréciable, et le malade, en en rendant compte, disait n'y avoir rien compris, et avoir été comme soulevé et emporté par une force irrésistible, déclarant qu'il avait ressenti comme un choc. J'ajoute que, pendant les années qui ont suivi, ce malade n'a rien éprouvé de semblable, et que sa lucidité intellectuelle ne s'est pas démentie un instant ; il n'a d'ailleurs
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jamais manifesté le moindre désir de sortir. Je fais remarquer en passant que la sensation du choc dont je viens de parler, de cette sorte ^ktm a été éprouvée par la plupart des individus chez qui j'ai constaté des impulsions irrésistibles, et dans le moment où ils s'y livraient. Elle a été particulièrement remarquable chez le sujet du rapport médico-légal par la lecture duquel je vous demande la permission de terminer cette communication, ainsi que chez les autres malades dont je crois pouvoir citer les observations à la suite.