CINQUIÈME OBSERVATION
L'observation qu'on va lire nous a été communiquée par M. Moreau, qui l'a recueillie dans sa pratique particulière :
Une jeune dame, âgée de vingt-deux ans, d'une constitution éminemment phlétorique et sanguine, est prise, vers le septième mois d'une première grossesse, d'étourdissements qui nécessitent d'abondantes émissions sanguines. Les couches furent excessivement laborieuses. De violentes attaques épileptiformes qui se succédèrent sans presque aucune interruption pendant trois jours, jetèrent la malade dans un état complet d'insensibilité. M^e... reprenait peu à peu sa connais-
sance. C'était chose curieuse que de la Yoif ressaisir en quelque sorte graduellement ses idées ; renouer le présent au passé entre lesquels elle trouvait toujours cependant une lacune impossible à combler. Nul souvenir, nulle conscience de ce qui s'était passé depuis près de soixante-douze heures.
Deux jours s'écoulèrent dans un calme parfait, sans que rien présageât les désordres moraux qui devaient suivre. Cependant une légère excitation ne tarda pas à se manifester. M^^^... se plaint de ne pouvoir dormir, ou, quand elle repose, elle est assiégée par des rêves effrayants, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant. Aux rêves succèdent bientôt, d'abord pendant la nuit, puis pendant le jour, des illusions et des hallucinations de toute espèce. Elle voit les dessins du papier qui tapisse sa chambre s'agiter continuellement, prendre des formes bizarres. Des figures d'apparence humaine passent devant ses yeux, la provoquant par des gestes obscènes. Elle entend des voix qui partent de la cour, des appartements voisins, d'en haut, d'en bas, de-tous côtés. M""®... est saisie d'une vive frayeur, sa tête s'égare complètement. On ne peut lui adresser la parole sans accroître son excitation. « Que me voulez- vous? qui êtes-vous? vous voulez me tuer, m'assassiner. » Son père, sa mère, son mari, tous ceux qui l'approchent sont l'objet de ses soupçons et de ses craintes.
Le 25 août 1841, je prescris le datura à la dose de 2 centigrammes dans un julep de 225 grammes, à prendre le soir, par petites cuillerées de dix en dix minutes.
Du 25 au 26, la nuit a été excessivement mauvaise ;
PAR LE DATURA STRAMONIUM
les hallucinations n'avaient jamais été aussi nombreuses, sans toutefois changer de caractère. Elles jetèrent la malade dans une telle agitation qu'il fallut la maintenir sur son lit pour l'empêcher de se lever et même de se précipiter par la croisée, ainsi qu'elle en manifestait l'intention.
Le 26, au matin, les traits sont encore bouleversés et comme crispés par la terreur. Moins d'agitation que la nuit; délire continuel; véritable excitation maniaque; dévergondage de paroles semé d'idées fixes. Le soir, vers huit heures, il survient un profond accablement, une sorte de stupeur. Insensiblement, la malade paraît s'endormir en marmottant des paroles inintelHgibles. Par deux fois, elle s'éveille tout à coup, puis se rendort immédiatement.
Le 27, au matin, M^e... a dormi environ quatre heures. La figure est pâle, fatiguée ; lassitude extrême ; courbature générale; la conscience lui est revenue, mais il reste dans les idées une grande mobilité ; de l'irrésolution, du vague dans l'esprit. Plus d'hallucinations d'aucune sorte. M™«... accueille tout le monde avec bonté et bienveillance.
Nous sommes au onzième jour de l'accouchement ; les lochies n'ont pas encore paru.
Elles se manifestèrent le dix-septième. Deux jours auparavant, et cinq à six jours après, on peut concevoir quelques inquiétudes. M™^... était redevenue défiante, craintive à l'excès. Elle ne permettait pas que son mari la quittât d'un instant. Ces symptômes se dissipèrent insensiblement et, depuis, la malade n'a cessé de jouir de la meilleure santé.