SUPPLÉMENT A LA DEUXIÈME PARTIE
Depuis l'impression du précédent chapitre, plusieurs médecins aliénistes distingués, dont l'expérience est riche en faits importants de clinique mentale, m'ont dit
avoir observé plusieurs cas qui leur paraissaient présenter une analogie frappante avec les cinq observations que j'ai réunies, et surtout avec la première, m'avouant que jusqu'alors ils avaient cru devoir rattacher ces faits aux troubles intellectuels qui caractérisent diverses formes de lypémanie ; mais, aujourd'hui, sans cesser d'y voir autre chose qu'une variété de lypémanie, ils considéraient cependant cette variété comme assez distincte pour mériter une description particulière, aussi bien que les hallucinations qui, pour exister rarement isolées d'un délire intellectuel ou affectif, n'en constituent pas moins un élément tellement distinct, qu'on l'a vu choisi par l'Académie de médecine pour sujet de prix, et qu'il a été, de la part d'aliénistes distingués dont je n^apprendrai point le nom aux lecteurs de ces Annales, l'objet de monographies importantes et justement estimées. Je ne crois pas, pour ma part, à l'impossibilité absolue de l'existence isolée d'une hallucination ou d'une lésion de la volonté ; mais, dussé-je y croire, je n'y verrais pas une raison de négliger leur étude. L'entité pathologique nommée : aliénation mentale se compose, en effet, d'éléments divers fournis, soit par les facultés intellectuelles, soit par les sensibilités physique et morale, soit encore par la volonté. C'est incontestablement cette innombrable multiplicité d'éléments qui diaprent de tant de nuances l'état physiologique lui-même, qui fait de la folie un véritable Protée. Au milieu de ces mille formes la confusion et le désordre seraient inévitables, si, par une analyse psychologique aussi complète que possible, l'on n'arrivait à rattacher chaque phénomène observé, qu'il soit physiologique ou morbide, à la fonction qui, seule,
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a pu le produire par son exercice normal ou pathologique; on prélude ainsi à cette généralisation synthétique vers laquelle doivent tendre tous les efforts de la science.
On se rappelle que, dans le précédent article, nous avons particulièrement insisté sur une forme d'altération, qui consistait en une sorte d'affaiblissement, de dépression, d'abolition ou dô suspension de la volonté, et que nous avons pu réunir cinq observations paraissant de nature à étayer notre opinion. Depuis la publication du dernier numéro, plusieurs communications m'ont été faites, que je reproduirais avec plus de détails, si je reprenais un jour ce travail, et dont je veux au moins dire un mot. Il s'agit, d'abord, de la femme d'un des premiers employés d'un ministère, qui accusait une perte complète de la volonté, une impossibilité absolue de vouloir, malgré le désir. Cette dame déplorait amèrement cette impuissance inconcevable et la caractérisait nettement, car son intelligence restait intacte. Elle se plaignait même à tout le monde de ses souffrances ; recouvrer sa volonté était le plus cher de ses vœux, autant pour son mari et ses enfants que pour elle, car elle avait la conscience de leur déplaire et de les rendre malheureux, en ne pouvant vouloir ce qu'ils désiraient et ce qu'elle désirait elle-même. Les détails de cette observation en font en quelque sorte le pendant de la première que j'ai citée *.
On lit dans la Revue française de ces Annales (cahier de septembre) quelques détails relatifs à une malade chez laquelle M. Falret a employé l'inhalation d'éther,
* Voir le numéro de septembre 1847, page 172.
qui peuvent trouver place parmi nos observations. a Cette femme était âgée de cinquante-deux ans, d'un tempérament lymphatico-sanguin, à teint légèrement coloré. D'une santé toujours délicate, qu'on pourrait attribuer à des habitudes d'onanisme contractées dès sa jeunesse, M™® F... s'était mariée à vingt-neuf ans et avait eu cinq enfants. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans elle se porta assez bien ; mais; à cette époque, les règles cessèrent et il s'opéra dès lors un changement notable dans le caractère de la malade. Elle devint très irritable, très susceptible, perdit le sommeil, et se crut accusée de vol. Plus tard, en 1841, à la suite d'une saignée très abondante, l'affection mentale se caractérisa plus nettement ; elle fut prise d'idées de suicide, mais, au moment de mettre ses projets à exécution, elle manquait d'énergie. Depuis quatre ans que M"® F... est à l'hôpital, sa maladie est stationnaire. C'est une de ces lypémaniaques si nombreuses dans les asiles d'aliénés; elle reste presque toute la journée dans un coin, la figure empreinte de tristesse et les yeux humides, se plaignant sans cesse. M»« F... n'a pas de volonté ; elle n'a pas la force de refuser, ni de rien faire d'elle-même. Insensible à tout ce qui se passe autour d'elle, elle n'a qu'une idée, elle demande la mort, d
Le fragment suivant, que j'extrais de notes recueillies par un hypocondriaque lui-même , capitaine de place, aujourd'hui parfaitement guéri d'une deuxième atteinte de sa maladie, me paraissent s'adapter parfaitement au sujet que je traite. Au moment où ces notes sont recueillies, le malade est à l'apogée de son mal, et il rend compte, avec cette complaisance cruelle que
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mettent les hypocondriaques à s'analyser dans les plus petits détails, de toutes ses impressions. « Le caractère de ma maladie est la perte d'un sommeil parfait. Impossible de penser, de m'occuper le moins du monde de mes affaires, ni de quoi que ce soit, surtout de lecture. Nullité morale la plus complète. J'étais d'une grande activité, mon apathie est extraordinaire aujourd'hui. Je n'éprouve aucune sensation de plaisir, tout me déplaît, tout m'irrite. Mon cerveau, toujours plus ou moins douloureux, dénature tout ; je n'ai plus dans la tête que des idées incohérentes et sans suite, et de lugubres pensées, au lieu d'un jugement sain et droit que j'avais autrefois ; ma tête s'égare continuellement, et je se7is très bien que je n'ai plus la direction de ma volonté. En résumé mon cerveau est fort malade, et cet état est plus difficile à reconnaître chez moi que chez tout autre, par Thabitude du silence, d'une extrême réserve, et par le reste du grand empire que j'exerçais autrefois sur moi-même ; il en résulte un extérieur de calme et de raison, dont je suis malheureusement bien loin maintenant.
c Je ne puis, dit plus loin le malade, ni penser raisonnablement, ni lire ; je ne gouverne pas du tout ma volonté, et je me vois tous les jours à la veille de commettre des folies ; cet état me mènera prochainement à la morgue ou à Charenton. Les choses les plus indifférentes me font mal ; tels sont : Taboiement des chiens, le son des cloches ; je n'ose me raser moi-même. Ma maladie me pousse continuellement à d'affreux projets, j'ai peur de moi-même ; je ne puis attribuer cet état qu'aux causes suivantes :
« 1® D'atroces chagrins et des conti'adictions éprouvés
en 1825 et qui m'ont irrité au point de me donner des attaques de nerfs ; et de me faire craindre à cette époque de devenir fou un jour ;
« 2^ Aux efforts que j'ai faits dans ces circonstances pour comprimer la violence de ma colère ;
« 3o A une manière de vivre triste, isolée, toute de contrainte, entièrement opposée à mçs goûts et habitudes, à mes désirs de cœur qui, froissé, secoué en tout sens et finalement brisé, a dû, ce me semble, réagir sur mes autres organes ;
« ¥ Enfin, à un travail exagéré de bureau, à une vie sédentaire^ au lieu de l'existence très active que je menais auparavant et qui convenait parfaitement à ma constitution, autrefois assez vigoureuse et amie d'un mouvement perpétuel. >
Dans une autre partie de mon travail, je me suis demandé si la volonté, jusque-là altérée dans le sens de l'affaiblissement, de la diminution, ne pouvait pas l'être dans celui de l'excitation, de l'augmentation ; en d'autres termes, s'il n'était pas des affections dans lesquelles les malades sont portés à vouloir davantage et quelquefois malgré eux. Cette opinion, on se le rappelle, reposait plutôt sur des vues a priori^ que sur des faits concluants et précis. Plus heureux aujourd'hui, je puis citer l'exemple d'une marquise bien connue dans un des environs de Paris, atteinte depuis nombre d'années, d'une sorte de chorée portant sur l'intelligence et les organes de la voix, sur laquelle même nous allons nous expliquer. Cette dame, éminemment remarquable par les nombreuses et brillantes qualités de son cœur et de son esprit, se sent cependant irrésistiblement poussée, et c'est pour elle une grande
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douleur, à exécuter certains mouvements et à proférer certains mots, qu'elle ne peut absolument pas retenir. Au milieu, par exemple, d'une conversation où elle fera briller toutes les grâces de son esprit, elle s'interrompt parfois et coupe une phrase qu'elle reprend, ensuite, pour adresser à quelqu'un de la société une épithète inconvenante toujours, obscène souvent. L'émission de cette parole s'accompagne évidemment d'une lutte, que prouvent de reste la rougeur pudique du visage, l'abaissement des yeux, l'air interdit et confus de cette pauvre dame, et la saccade enfin avec laquelle elle lance ce mot, qui, quelque temps, retenu par un effort de volonté, s'échappe ensuite comme la flèche par un jeu d'élasticité de la corde sous-tendue. Ainsi, après avoir dit : Vous êtes un,., elle reste un certain temps employé à la lutte, à l'effort, sans prononcer le mot injurieux, qui bientôt est chassé comme par un élan. Qu'il nous soit permis, à l'occasion de ce fait, de présenter quelques courtes réflexions. C'est tout autant l'expression forcée de la pensée inconvenante, que son éclosion au sein de Fintelligence, qui constitue le point culminant de cette affection. Le cours des pensées, sous la dépendance ordinaire et fréquente de l'association des idées, de la mémoire et de l'imagination, n'est pas toujours soumis, on le sait, à l'empire de la volonté ; il a souvent l'impétuosité du torrent, et la spontanéité est un caractère fréquent de la pensée. Il nous arrive souvent, en effet, dans des circonstances solennelles, à un enterrement, par exemple, et dans un lieu saint, d'avoir des pensées qui ne soient nullement en rapport avec la solennité du lieu et de la circonstance ; nous blâmons ces pensées, nous regret-
tons leur apparition, mais elle est involontaire ; cela arrive aux plus purs et aux plus chastes. Qui pourrait répondre du recueillement complètement religieux du prêtre ou de Fabbesse les plus fervents du monde ? Empressons-nous d'ajouter que ce travail reste toujours aussi intime qu'il est rarement avoué. Nous avons le pouvoir de ne point exprimer toutes les idées qui nous viennent à l'esprit ; l'intelligence opère le triage, et nous n'exprimons que celles dont la convenance a été appréciée. Le vulgaire fait allusion à la faiblesse de ce pouvoir chez certaines personnes irréfléchies, dans le conseil proverbial de : tourner sa langue sept fois avant de parler. Cela posé, faisant de ce que nous venons de dire application à la malade dont nous venons de parler, il est naturel de supposer que ce pouvoir de n'exprimer que les idées jugées bonnes, cet empire de l'intelligence sur la phonation, est altéré chez cette dame, et il résulte de cette altération que l'expression de certaines idées est forcée ; que la volonté, cette force soumise à d'autres forces, se prend en quelque sorte, d'insubordination, et que la malade veut malgré elle. Cette affection ne se borne pas, d'ailleurs, à Texpression de certains mots qu'elle ne peut retenir, on voit quelquefois M"'... crier, imiter l'aboiement d'un chien, pincer ou donner un coup de pied à son voisin.
Je crois devoir rapprocher de ce fait, en indiquant les différences qui les séparent, l'observation d'un malade admis, il y a plusieurs années, dans le service de M. le docteur Voisin, à Bicétre. Il se nommait K... C'était un homme au teint brun, à l'œil vif et noir, au regard mobile et irrégulier, à la physio-
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nomie expressive, au type méridional le plus pur. Le caractère était vif, nerveux ; l'intelligence et Fimagination bien au-dessus de la moyenne. Rien n'égalait l'érudition de ce malade, si ce n'est peut-être ses vastes connaissances en physique, en chimie, en botanique et dans toutes les sciences naturelles. Il ne répugne point d'admettre que l'aliénation mentale reconnaît dans ce cas pour cause occasionnelle une dépense excessive d'innervation cérébrale, qui nous rend compte en même temps du caractère spécial de cette affection, de la forme du délire. C'est un ex-pharmacien aide-major, né à Brest, âgé de quarante-deux ans, aliéné depuis six ans, que les habitués du café Procope ont pu remarquer maintes fois lorsqu'il se rendait à cet établissement, s'entourant de journaux, et assaisonnant sa lecture, à coup sûr fort distraite, de réflexions et de gestes qui ne pouvaient laisser aucun doute sur son état mental. Le jour de son entrée, il nous parut, à la visite, assis et nu dans son lit, croyant être le Spartacus des Tuileries, et dans la même attitude que la belle statue de Pradier. Je n'entreprendrai point la description complète de cette forme d'aliénation mentale, dont les manifestations ne peuvent se comparer, pour leur infinie variété, qu'aux mille effets optiques du kaléidoscope ; je me bornerai à reproduire un fragment du délire que j'ai saisi comme au vol dans un moment d'excitation, et qui suffira, je l'espère, au lecteur pour se faire une idée de cette affection. « Je me nomme K..., dit-il, d'un mot celte qui veut dire : esclave d'un Romain. Les Romains appelaient la Bretagne : Armorique, qui a précisément le même sens que le mot de Morbihan, lequel signifie : petite mer. On
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lit dans les Commentaires de César : que les Romains combattaient sur des navires à voiles de cuir ; cela est faux, les voiles étaient de toile tannée. Ce qui prouve que les Commentaires de César ne sont pas de César, Je suis le premier des orateurs bas-bretons ; on a mis dans ma poche une plante sacrée des Gaulois, la verbena offidnalis. J'ai été mousse en 1816 ; je suis sans fortune, mais le gouvernement me doit 30,000 fr. Il m'envoie en mission ici pour déterminer quelle est l'influence magnétique des détenus de Bicétre comparativement à celle de l'Angleterre ; quel est celui qui arrivera aux plus hautes déductions magnétiques. Je ne suis pas fou le moins du monde. Napoléon m'a fait passer pour son fils, mais cela n'est pas. Le Christ n'est pas mort. Napoléon non plus ; il vit ignoré aux Batignolles en la personne du père -Lathuile, restaurateur ; il est né en 1712, a été rabbin, jésuite, avant d'être général. >
Au milieu de ces manifestations dont je viens de présenter un court spécimen, le malade s'interrompt à chaque instant pour prononcer, en se tournant vers des êtres imaginaires qu'il regarde fixement, des jurons ou des exclamations tels que les suivants : ce Ah I b... de mâtin ! oh 1 oh ! aie ! aie ! aie ! ah ! cr... b... c'est trop fort! c'est trop fort! vous êtes un méchant, etc., » accompagnés d'un abaissement brusque et saccadé de la tête et de contractions répétées des muscles de la face ; le malade aussitôt après, reprend la phrase interrompue. Ces mouvements paraissent exécutés forcément. K..., en les exécutant, ne fait que céder à une impulsion irrésistible; la volonté est nécessairement entraînée. Toutefois, il explique ces
manifestations de là manière suivante : continuellement placé sur un immense cercle magnétique parcouru par un immense courant, il s'y trouve en communication avec un grand nombre d'individus parmi lesquels il cite : Lamartine, Chateaubriand, Voltaire, Rousseau, Mahomet, le grand Brahma, etc. Quand un des individus placés sur le même cercle exécute un mouvement ou profère un mot, le même mouvement est aussitôt exécuté et le même mot proféré par tous les autres en même temps ; c'est ce qui explique ses continuelles interruptions ; il ne fait que répéter ce qui se dit ou se fait ; on répète de même ses paroles. Cette expUcation porte évidemment tous les caractères du délire, malgré la cohérence des pensées, et Ton se demande avec raison si ce délire est primitif ou consécutif aux mouvements et aux paroles qu'il tend à expliquer ; en d'autres termes, si ce délire explique ou est expliqué. L'opinion la plus admissible me parait être celle qui considère les interruptions de K..., comme le résultat d'une altération de la volonté, caractérisée par une impulsion irrésistible, qui devient l'occasion d'un délire consécutif par lequel le malade croit expliquer ce qu'il éprouve. C'est ainsi que les aliénés expliquent souvent leurs hallucinations : l'explication est une conception délirante. Un fou, par exemple, que poursuit une hallucination du goût, croira qu'on lui a fait manger des excréments, et renouvellera la vision du prophète Ezéchiel ; un autre expliquera une hallucination de l'odorat par l'existence de miasmes répandus dans l'atmosphère par ses ennemis. K... explique par le magnétisme ces impulsions irrésis-
tibles qui présentent, sauf le délire , la plus grande analogie avec celles de la marquise dont il a été parlé un peu plus haut. Nous parlerons plus loin des cas où l'altération de la volonté est consécutive à Thallucination et au délire.
De ces faits et des considérations auxquelles nous nous sommes livré dans le précédent numéro, on peut conclure à la possibilité de l'exaltation de la volonté aussi bien qu'à celle de son affaiblissement. Ajoutons que l'altération, soit dans le sens de l'excitation, soit dans celui de la dépression, est générale ou partielle. L'homme a, par sa volonté, de l'empire sur toutes ses facultés ; cet empire varie dans l'état physiologique, non seulement d'individu à individu, mais encore chez le même individu, suivant la faculté que l'on considère. La maladie le modifie soit en l'augmentant, soit en le diminuant, d'une manière générale ou partielle, c'est-àdire que ce sera de l'ensemble de ses facultés ou d'une et plusieurs d'entre elles, qu'il sera porté à se servir plus ou moins, suivant la nature de l'altération. Mais il peut arriver que de l'affaiblissement absolu ou relatif de la volonté résulte l'excitation de plusieurs autres facultés, lorsque celle-ci est devenue désormais impuissante à réprimer, à contenir. Tel est, qu'on nous permette cette comparaison, un coursier fougueux dont l'impétuosité est devenue telle qu'il ne sent plus le frein qui le retenait naguère ; supposez, au contraire, un affaiblissement du frein ou l'impéritie du cavalier, le coursier souple et docile tout à l'heure, deviendra fougueux, emporté. De cette impuissance de la volonté à contenir l'essor de quelques facultés impétueuses telles que : la sensibilité, l'imagination, etc., résultera
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l'exercice immodéré de ces dernières. C'est ce qu'une expression vulgaire, empruntée à la comparaison de tout à l'heure, appelle : lâcher la bride. N'oublions pas que le rôle de la volonté consiste autant à retenir l'action qu'à la déterminer. C'est, en quelque sorte, un effet de bascule : on voit alterner la puissance et la résistance. Notons que, dans certaines circonstances, la volonté exaltée comme puissance est affaiblie comme résistance. C'est ce qui se passe dans la manie aiguë, où la volonté participe de l'excitation générale, sans pouvoir contenir les autres facultés exaltées. Nous voyons suspendus le jugement, la conscience, la réflexion et l'attention qui lui servent d'auxiliaire dans ce rôle de médiation, et qui supposent toujours un rapport de la volonté et de l'intelligence. On comprend facilement les désordres qui doivent résulter de l'impossibilité de contenir des facultés telles que : la mé* moire, l'association des idées, l'imagination, etc. Les annales de la clinique mentale fournissent de nombreux exemples d'individus qui se livrent à un exercice immodéré de la mémoire, se trouvant des facilités insolites à apprendre, à retenir ; ils passent tout leur temps à réciter des vers. Un exercice désordonné de l'associatipn des idées conduira tels aliénés, dont l'observation est fréquente, à abuser de la rime, à parler en rimant. Quel médecin d'aliénés n'a pas, dans ses cartons, des monceaux de poésies et de prose sorties du cerveau de ses malades? On voit de ces malheureux, le front ceint par la folie de la brillante auréole du poète, se livrer à la composition de la plus détestable des poésies, et vous la réciter avec toute la satisfaction que pouvait avoir Virgile récitant ses admirables
vers en présence de Mécène. Des millions de vers plus ou moins alexandrins sont produits chaque jour par quelques-uns de ces infortunés ; ils en écrivent partout, sur tous les chiffons possibles, sur le sol, sur le mur, sur les arbres ; rien ne peut éteindre cette fièvre d'imagination. Nous devons ici borner nos exemples, pour nous hâter de revenir à une question que nous n'avons, pour ainsi dire, fait qu'indiquer : je .veux parler delà question de savoir : si les monomanies homicide et suicide ne pourraient pas quelquefois reconnaître pour cause une aberration de la volonté, indépendante ou non d'une aberration soit de l'intelligence, soit de la sensibilité.
L'aberration de la volonté qui conduit à la monomanie-homicide est quelquefois congéniale, et je crois en voir une preuve dans le fait suivant que me tracent mes souvenirs : il s'agit de ces attentats inouïs dans les annales du crime : qui fournirent dans leur temps un aliment précieux à ces âmes avides d'émotions qu'affriande si fort le récit des événements les plus dramatiques, en même temps qu'ils durent apporter quelques arguments à la doctrine célèbre récemment alors inaugurée par Gall. Il y a vingt ans environ, si j'ai bonne mémoire, qu'il se passait peu de jours sans que Ton trouvât le matin, étendu au milieu d'une rue de Livourne, le cadavre d'un homme ayant succombé à des blessures faites au stylet et de nature à être suivies d'hémorrhagies abondantes. Ce qui excitait au plus haut degré l'étonnement général, c'est qu'aucun de ces hommes n'avait été dévaUsé ; on retrouvait dans leurs poches leur montre, leur bourse intacte, ainsi que toutes leurs autres valeurs. La succession et le
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nombre de ces crimes, aussi bien que la qualité de la victime, qui était ordinairement un étranger nouvellement débarqué, éloignaient toute idée de vengeance individuelle. Ajoutez : que les meurtriers échappaient toujours à la clairvoyance de la police ; aussi la terreur des habitants était-elle au comble ; les rues devenaient désertes à la tombée de la nuit ; personne n'eût osé s'y aventurer, de crainte de fournir une proie nouvelle à ces mystérieux assassins. Enfin, Ton était à bout de ces conjectures si incroyables et souvent si absurdes, qu'enfante d'ordinaire l'imagination du peuple sous l'influence de la peur, lorsque l'on vint à découvrir les auteurs de ces nocturnes attentats, et même à surprendre leur infernal mobile. Ils étaient au nombre de sept ou huit, et formaient entre eux une sorte d'association, entraînée par la commune attraction d'iin penchant ou d'une monomanie, à répandre le sang humain et à repaitre leurs regards de ce rutilant spectacle ; ils n'avaient aucun autre mobile : la preuve en fut acquise, et les coupables en firent l'aveu formel. Cette horrible soif, cet appétit de cannibales les dominait au point qu'un jour, dit-on, n'ayant pu trouver l'occasion de se satisfaire, et ne pouvant résister à la violence de leurs besoins, ils tirèrent au sort à qui d'entre eux fournirait une victime ; le sort désigna l'un d'eux, cordonnier, qui dévoua sa femme, et on lui pratiqua aussitôt une blessure trop peu grave pour entraîner la mort, mais suffisante cependant pour assouvir jusqu'à un certain point leurs féroces instincts.
Sans agiter ici la question phrénologique impliquée dans ce récit, on peut très bien rattacher ces attentats
à une altération congéniale de la volonté, caractérisée par une impulsion irrésistible, aveugle et indépendante, jusqu'à un certain point, de toute aberration de la sensibilité ou de Tintelligence. Les meurtriers étaient sans haine pour leurs victimes, et ils jouissaient de la plénitude de leur raison. Je suis convaincu que les prisons renferment plus d'exemples qu'on ne se l'imagine de crimes qui n'ont pu être que le fait de natures fatalement vouées au mal, par une organisation radicalement défectueuse ; et il n'est pas même besoin de descendre jusque dans ces asiles du crime pour y trouver des preuves de l'existence de cette impulsion aveugle, de cette véritable aberration de la volonté, appelée : monomanie congéniale par ceux-ci, instinct ou penchant par ceux-là. La société elle-même nous offre des révélations, en quelque sorte, rudimentaires de cette impulsion, dans cette vocation qui porte certains hommes à choisir des professions où sont fréquentes les occasions de répandre du sang et de manipuler des viandes. Je ne citerai que les hommes qui travaillent dans les abattoirs, les abatteurs, les bouchers, et, pour sortir des professions où l'on opère sur les animaux, ces exécuteurs des hautes œuvres qui font leur métier avec amour. N'est-ce pas un vertige issu de cette même attraction qui se développe dans certaines circonstances où l'on a vu le fanatisme religieux ou révolutionnaire devenir le point de départ d'horribles massacres. On a nommé les Vêpres siciliennes, la Saint-Barthélémy et les journées de septembre. Le meurtre, commis d'abord sous l'inspiration du seul fanatisme, développe bientôt une sorte d'ivresse ; car le sang, comme le vin, a ses fumées, et c'est alors que
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surgit ce vertige, cette horrible impulsion. Un romancier célèbre, dans un roman bien connu dont les médecins n'ont pas eu beaucoup à se louer, a, d'une plume aussi médicale que littéraire, parfaitement décrit ce vertige qui s'empare de certains hommes à la vue du sang qui s'écoule fumant d'une plaie largement béante, et l'âpre jouissance de ces assassins, qu'une énergique corruption de notre langue a désignés sous le nom de chourineurs. Tout porte à penser que cette impulsion, d'abord aveugle et indéterminée, ne développe un désir spécial qu'après une première satisfaction, ordinairement fortuite, qui a révélé une source de sensations voluptueuses pour certains hommes. Ce vertige détermine un désir violent de céder encore à son influence et d'y céder le plus souvent possible, malgré la raison, malgré la volonté, mais dans le sens philosophique de ce mot.
Il nous reste un dernier point à élucider; il est relatif à cette assertion émise un peu plus haut : que, dans la monomanie en général, la volonté est plus souvent exaltée qu'aflaiblie. Je veux citer deux faits qui me paraissent démontrer qu'il en est ainsi, au moins dans la monomanie-suicide. Tous deux se sont présentés à mon observation depuis deux mois environ. Le premier de ces faits s'est produit le 3 août 1847, à l'hôtel de Brest, rue Baillif. Un homme s'était présenté, la veille, en proie à une préoccupation qui avait paru assez profonde et assez extraordinaire pour que l'on hésitât à le recevoir. 11 s'était enfermé dans la chambre qui lui avait été donnée, et s'y était suicidé en se coupant avec un mauvais couteau de poche les artères du poignet. Le cadavre baignait, quand je
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fus appelé, dans une mare de sang et d'urine; les parois de la chambre, de la porte et les rideaux, portaient les traces nombreuses du contact répété du poignet ensanglanté; tout attestait qu'une lutte avec agitation avait dû précéder la mort de quelque temps. La main gauche et l'extrémité inférieure de l'avantbras du môme côté présentaient trois plaies transversales, dont la profondeur et la gravité décroissantes marquaient exactement les degrés différents de l'exaltation qui a dû présider à l'accomplissement de cet acte de suicide. La première de ces plaies, la plus profonde, occupait l'articulation radio-carpienne, et comprenait dans toute la solution de continuité l'ensemble des parties molles, depuis la peau jusqu'aux ligaments qui étaient même intéressés. Les tendons nombreux de la partie antérieure et inférieure de l'avant-bras avaient dû glisser plusieurs fois sous le couteau qui les avait, en quelque sorte, déchirés; ils n'étaient pas tous coupés au même point. L'artère radiale était comprise dans la section. Une deuxième plaie, moins profonde, à beaucoup près, occupait l'articulation du trapèze avec le métacarpien du pouce. La troisième plaie, très légère, occupait l'articulation du môme métacarpien avec la première phalange. Évidemment la main qui avait guidé le couteau [était de moins en moins ferme, et l'exaltation de volonté de moins en moins forte.
Le deuxième fait est encore plus probant s'il est possible. Je l'ai observé de concert avec mon confrère, le docteur Bourguignon, le 10 août 1847. Il s'agit d'un ouvrier de la fabrique de pianos de M. P...; cet homme, nommé D..., ancien mili-
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taire, né sur la frontière d'Espagne, travaillant avec zèle et conduite depuis vingt-trois ans dans la fabrique de pianos, venait d'être congédié, parce que Tàge et les infirmités l'avaient rendu moins apte à continuer l'exercice de sa profession. Il était, dit-on, d'un caractère bienveillant, mais sombre et taciturne; il n'avait présenté antérieurement aucun signe d'aliénation mentale et n'avait rien dit ou rien fait qui pût faire pressentir son fatal projet, lorsque, étant descendu dans une cave servant de bûcher, il en remonta bientôt, pâle et ensanglanté, sa toilette en désordre et comme en se traînant. Quand nous arrivons, le sieur D... est assis sur une chaise, la tête fléchie sur le thorax, la figure pâle et empreinte d'une profonde mélancolie; il garde le silence et pousse de temps à autre des soupirs. L'examen détaillé de sa personne nous fait découvrir les blessures suivantes :
1® A la partie antérieure du cou, un peu au-dessus de l'os hyoïde, une plaie par instrument tranchant, récente, transversale, assez profonde, de sept à huit centimètres de longueur; le fond rempli par un caillot de sang noir. L'artère carotide, la veine jugulaire, les nerfs phrénique et pseuno-gastrique ne paraissent pas avoir été atteints, et nous ne supposons pas que le larynx ait été ouvert. Nous n'avons pas dû nous permettre une exploration plus complète avant TappUcation du pansement, qui devait être fait à l'hôpital;
2^ Au pli du coude du bras gauche^ et dans le sens de ce pli^ une plaie par instrument tranchant, transversale et un peu oblique, intéressant la peau, le tissu cellulaire; les vaisseaux qui parcourent cette région
sont mis à nu sans être ouverts. On les voit au fond de la plaie ;
3^ Une plaie du même genre, mais moins profonde, existe au pli du coude du bras droit. Elle fut évidemment produite par une main moins assurée; toutefois, à l'extrémité externe de cette plaie, il en existe une produite par l'introduction perpendiculaire de l'instrument, et dont nous ne saurions estimer la profondeur ;
¥ A la partie latérale , un peu antérieure et inférieure de la poitrine , en dehors et au-dessous du mamelon gauche, existe une plaie linéaire produite par l'introduction perpendiculaire du couteau sur le trajet d'une côte ;
5<> Et enfin, à cinq centimètres environ au-dessous de l'ombilic, sur la Hgne médiane et dans le sens transversal, l'hypogastre est balafré par sept ou huit incisions très superficielles, évidemment produites par une main mal assurée. La surexcitation de la volonté, après avoir subi des phases successives et nettement indiquées par la gravité et la profondeur décroissantes des blessures, avait enfin cédé, et ce fut sans doute alors que D... se résolut à monter l'escalier pour venir demander du secours.
Les plaies paraissent avoir été produites dans l'ordre où nous les avons exposées, car, le blessé a en partie confirmé nos conjectures à cet égard; elles indiquent parfaitement par leur gradation les degrés divers de l'exaltation de la volonté qui a dû présider à l'accomplissement de cet acte. Je ne puis me prononcer sur la question de savoir : si l'insensibilité, admise dans le suicide par M. Moreau (de Tours) exis-
lait dans ce cas, et a pu faciliter la perpétration de ces deux actes. Il est présumable, cependant, que si le sentiment de la douleur eût existé dans toute sa force, il eut plus tôt arrêté la main du suicidant. — On sait d'ailleurs qu'une préoccupation profonde fait naître une sorte d'insensibilité. Qui ne connaît l'histoire de ce soldat de Salamine qui, après avoir eu les deux bras coupés, se servit encore de ses dents pour combattre? Des soldats, dans toute l'ardeur du combat, ont quelquefois des membres emportés sans le sentir. Dugald Steward parle d'un homme qui parvenait à se distraire d'un violent mal de dents par l'audition d'un air de flûte.
Il nous reste, pour compléter notre tâche, à tracer l'histoire de deux autres ordres d'altérations de la volonté. Ces altérations n'existant pas par elles-mêmes, mais étant consécutives à des altérations d'autres facultés, se lient intimement à l'histoire de ces dernières. Nous pourrons et nous devrons donc nous borner à une esquisse rapide et assez succincte.
Les altérations consécutives de la volonté forment deux groupes distincts qui vont successivement nous occuper.
A. Le premier se compose de lésions de la volonté consécutives à des altérations dans les éléments qui concourent à la conception, à la délibération, à la détermination et à l'aperception de l'acte à vouloir; elles nous représentent, à proprement parler, les lésions de la volonté prise dans le sens philosophique, en ce qui touche au libre arbitre. Nous avons,
dans ce qui précède, supposé relativement sains, les éléments que nous allons considérer à présent, ou du moins leur modification ne nous paraissait pas exercer une influence significative sur le trouble de la volonté.
Les lésions de cette faculté ne seront plus maintenant que des conséquences, que des résultats d'altération de l'agent auquel appartient l'initiative du vouloir. Cet agent, on s'en souvient, est rintelligence que nous supposons s'exerçant sur des volitions, sur des conceptions d'actes, sur des idées devant ou pouvant passer à l'état d'action. Nous engageons le lec^ teur à se reporter au tableau dans lequel nous avons présenté synoptiquement l'ensemble des facultés intellectuelles, et à ne pas le perdre de vue dans les détails qui vont suivre.
L'esquisse de psychologie pathologique que nous allons présenter peut être résumée de la manière suivante : le trouble de la volonté est une conséquence* d'un délire d'idées, d'un délire de sentiments ou d'un délire de sensations. Le premier des trois ordres d'éléments que nous avons admis comme constituant la volonté dans le sens le plus complet du mot, se subdivise en plusieurs opérations, en plusieurs temps. Nous avons, d'abord, le temps de la génération des volitions. Toutes les facultés intellectuelles concourant à la génération des volitions, il est naturel de penser qu'un délire de volitions peut naître dans toutes les circonstances où peut surgir un délire d'idées. Nous aurons aussi les troubles des volitions résultant d'une modification survenue dans les facultés génératrices, telles que la conscience, la réflexion, la
conception, l'aperception et l'attention. Nous croirions douter de Tintelligence du lecteur en nous étendant sur le rôle que jouent ces facultés dans la génération des volitions, et sur l'influence qu'exercent leurs troubles sur la volonté humaine. La lésion de la conscience et de la réflexion est si caractéristique et si constante dans l'aliénation mentale, que quelques auteurs ont voulu y voir le seul critérium qui permît de se prononcer sur une question de folie douteuse. Il y aurait donc puérilité de notre part à nous y arrêter. Quant à la conception, qui pourrait nier les innombrables volitions folles conçues par les aliénés? Il viendra, par exemple, à celui-ci l'idée de voler comme un oiseau, et il s'élancera par une fenêtre; celui-là, croyant que la terre est en feu, marchera légèrement et ne fera qu'effleurer le sol; un autre électrisera le soleil pour l'obscurcir; un autre encore parlera aux oiseaux, aux arbres. J'en ai vu un en démence qui saluait son déjeuner, un œuf à la coque, en se découvrant, et lui demandait des nouvelles de sa santé. Il se piquait de la même politesse à l'égard d'un billard, d'un poêle ; il demanda même à ce dernier, en ma présence, s'il ne souffrait point encore du froid. J'ai connu dans un établissement d'aliénés un malade qui imposait les mains à tout le monde pour le guérir de maladies qu'il supposait existantes et produites par l'usage des viandes. Un autre se tient toujours près de la porte avec un bâton, prêt à frapper un ennemi imaginaire qu'il appelle : Bureau-Péché. Un malade du même établissement change tous les dix-huit mois de nom et de personne. Lorsqu'il représente une de ces deux individualités, il est silencieux, abattu, morne, mélan-
colique; mais, il change et devient bavard, bruyant et d'une turbulence extrême, quand il représente le second personnage, qu'il dit être son frère. Il annonce lui-même d'avance l'arrivée de ce frère qui doit le remplacer. Nul doute que, chez ce malade, ces deux individualités différentes ne soient deux sources de volitions aussi différentes.
Quant à l'influence de la perception sur la génération des volitions, nous nous en occuperons à l'occasion des délires de sensations. Les lésions, enfin, de l'attention doivent produire des effets souvent semblables à ceux qui résultent de ses distractions dans l'état physiologique sous l'influence de l'association des idées et de l'imagination; il me semble que la spirituelle hypothèse conçue par Xavier de Maistre de l'âme et de la bête dont l'homme serait composé, fait bien ressortir le rôle de l'attention, et je ne saurais mieux faire que d'emprunter le passage suivant à son intéressant livre * : « Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour; j'avais peint toute la matinée, et mon âme se plaisant à méditer sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi » mais pendant ces méditations « Fautre allait son train, et Dieu sait où elle allait; au lieu de se rendre à la cour, comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche qu'au moment où mon âme la rattrapa elle était à la porte de M™ de Hautcastel, à un demi-mille du Palais-Royal. » Que deviennent, je le demande aux aliénistes, l'attention et son influence sur les volitions, lorsque, par la folie,
1 Voyage autour de ma chambre.
DANS L'ALIENATION MENTALE. 237
la bride est lâchée à rimagination et à l'association des idées?
Les troubles de la volonté résultant d'une modification dans les facultés reproductives de volitions ne sont pas moins caractéristiques. Nous trouvons ainsi Tiiifluence exercée sur la nature des volitions par une lésion de l'association des idées, de la mémoire, de la réminiscence et de l'imagination. Il sufBt de nommer ces facultés pour que cette proposition soit frappante d'évidence. Qui pourrait douter, par exemple, de l'association anormale des volitions chez un grand nombre de malades? Cette faculté n'est*elle pas une de celles qui jouent un des rôles les plus importants dans l'enchaînement morbide d'idées qui constitue le délire? et le délire de volitions n'est-ce pas, après tout, un délire d'idées spéciales? Il serait oiseux de citer des exemples à l'appui de cette évidence. Pour la mé- DQoire, si l'on veut juger de son influence sur la nature des volitions, il suffit de songer à ces malheureux déments paralytiques, à cette période de leur affection où les facultés ne jettent plus que de très douteuses lueurs; on les voit alors n'avoir plus même l'idée du temps ; ils confondent déjeuner avec dîner, soir avec matin. J'en ai vu un se déshabiller complètement dans les lieux d'aisance, croyant qu'il allait se coucher. Ces malades nous offrent, d'ailleurs, un exemple frappant d'association des idées altérée et devant influer sur la volonté ; l'incohérence des idées fait supposer l'incohérence des volitions. Quant à l'imagination, c'est évidemment une des facultés qui influent le plus manifestement sur la génération des volitions et sur leur nature. Or, on sait combien elle
est troublée et altérée dans la plupart des aliénations mentales, et Ton peut facilement pressentir combien de physionomies variées son trouble doit imprimer aux manifestations de la volonté dans ces affections. Chaque délire s'accompagne de manifestations, d'attitudes, d'activités toutes spéciales. Voyez les génuflexions sans nombre, les actes de mortification, l'air d'humilité de ce monomaniaque religieux ; remarquez, ensuite, ce monomaniaque ambitieux; il a la tète haute, l'air fier, l'attitude hautaine; il se croit empereur ou roi et traite tout le monde du haut de sa grandeur imaginaire. Les portraits du riche et du pauvre par La Bruyère sont représentés d'une touche vigoureuse dans les asiles d'aliénés. Celui-ci arrange ses haillons, se drape avec sa redingote d'hôpital et ramasse une plume qu'il attache à son chapeau, c'est son panache blanc, il se croit Henri IV; celui-là se croit mort. Enfin, il n'est pas au monde de burin capable de saisir toutes les variétés de manifestations que font naître les innombrables écarts de l'imagination chez les aUénés.
Les facultés transformantes exercent aussi une influence sur la génération des volitions, mais leur influence est plus manifeste en ce qui concerne la délibération ; nous y reviendrons.
Il est d'autres éléments encore qui influent sur la génération des volitions. Ce sont : les penchants, les instincts, les passions, les habitudes, le sommeil. Nul doute qu'une modification dans ces éléments n'amène des troubles particuliers de la volonté. Il est évident, par exemple, qu'une excitation de l'instinct de la conservation fera naître, chez l'hypocondriaque, cette
exagération de soins donnés à sa santé. Un afTaiblissement de cet instinct pourra conduire au suicide, l'exaltation de l'instinct de la reproduction développera des volitions erotiques. C'était cet aiguillon qui poussait un aliéné d'Orléans, mort à Charenton il y a trois mois, à se promener dans les rues les plus sombres et les plus écartées de la ville, revêtu d'un seul manteau sous lequel il était absolument nu, et qu'il entr'ouvrait à la vue d'une femme pour envelopper cette dernière et se livrer sous ce voile à des attouchements obscènes.
L'influence des passions sur la génération des volitions est aussi incontestable; elle doit d'ailleurs être étudiée un peu plus loin, à propos de la sensibilité. Les habitudes développent des volitions spéciales, personne n'en saurait douter. Quant au sommeil , le somnambulisme , l'état de rêve , se présentent aussitôt à l'esprit du lecteur, et attestent son influence dans certaines circonstances accidentelles. Quand on peut assister au sommeil d'un grand nombre d'individus réunis on voit celui-ci gesticuler et parler, celui-là se débattre, se démener dans son lit, comme pour repousser l'attaque de plusieurs individus qui en veulent à ses jours ; il est haletant, suant. On a vu quelquefois cet exercice insolite de la volonté donner lieu à des accidents graves : c'est ainsi que certains hommes se sont jetés par la fenêtre pour fuir un danger et se sont tués en tombant. On en a vu d'autres conduits par l'hallucination du rêve vers un lit voisin qu'ils perçaient de part en part. Combien n'a-t-on pas cité d'exemples extraordinaires de somnambulisme ?
Nous nous trouvons conduit, par Tenchaînement
même des idées, à parler de l'influence des sentiments et des sensations sur la génération des volitions. Cette influence est immense ; qu'un individu, par exemple, atteint d'un délire affectif, se prenne d'aflection ou de haine, sans aucun motif, pour une personne naguère détestée ou aimée, ses volitions, s'en ressentiront inévitablement. Comment douter de l'influence des sentiments à l'état pathologique, quand nous leur voyons jouer un rôle si important dans l'histoire de tous les temps ? N'est-ce pas le sentiment religieux qui inspira les volitions fanatiques de toutes les époques? C'est lui qui dicte au dévot convaincu toutes les pratiques religieuses auxquelles il se livre ; c'est lui qui intervient dans la Saint-Barthélémy, dans les croisades, et qui croise le cilice sur la poitrine de saint Louis ; c'est l'ambition et l'orgueil qui soufflent l'esprit de conquête ; c'est en exaltant le sentiment religieux que le Vieux de la Montagne entraînait à son gré les hommes de sa secte. N'est-ce pas une blessure faite à l'orgueil qui engendra la Réforme ? n'est-ce pas encore l'anvour de la Uberté, attisé par quelques autres passions, qui soulève les peuples dans les révolutions? et n'est-ce pas, enfin, une passion qui alluma la torche des incendiaires en Irlande et en France dans ces derniers temps? Que ne dirions-nous pas de la jalousie, de l'amour, etc. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il existe entre les trois grandes facultés : sensibilité, intelligence et volonté, une solidarité telle, que, si l'une d'elles vient à prédominer , elle imprime aussitôt son cachet aux autres et que , par exemple , on verra une culture exagérée de la sensibilité conduire à une altération de la volonté. a Ce n'est pas impunément, t> dit un historien moderne
DANS L'ALIÉiNATION MENTALE. 241
en parlant de l'orage des passions dans lequel Mme Chantai passe ses jours, qu'on absorbe dans Tamour la volonté qui fait la force de l'homme, et la raison qui fait sa paix. Cette culture exclusive de la sensibilité mène M°^ Chantai aux visions, au délire. Elle croit, dans les égUses, aux parfums célestes qu'elle seule a sentis, reconnaître la chère présence, elle lui porte sur son tombeau * un petit livre composé de tout ce qu'il a dit ou écrit sur la Visitation, Je priant que s'il y avait quelque chose contre ses intentions, il voulût bien Tefifacer. Chaque jour ce sont des extases d'amour et d'humilité; le lendemain matin en ayant obtenu la permission, elle se baisse pour porter la main du bienheureux sur sa tête, lequel, comme s'il eût été en vie, retendit et la serra par une paternelle et tendre caresse ; elle sentit très bien ce mouvement surnaturel. »
Peut-être à cette occasion pourrions-nous dire quelques mots du quiétisme, gui n'est autre chose, comme on l'a dit, que le développement de notre passivité, de nos instincts d'inertie, et dont le résultat, à la longue, est la paralysie de la volonté, et l'anéantissement de ce qui constitue l'homme même, mais il est temps d'examiner l'influence des hallucinations sur la génération des voli tiens. Cet examen sera nécessairement très limité, car tout le monde comprend aisément que les délires de sensations doivent conduire à des volitions toutes spéciales. Il suffirait de citer l'exemple de la calendure, cette manie des tropiques, et les hallucinations de ces naufragés de la
* Saint François de Sales (Michelet).
Méduse qui, croyant voir des prairies riantes, des tables servies, s'y précipitaient et tombaient ainsi dans la mer. J'ai vu dernièrement un compositeur d'imprimerie se jeter, sous l'influence de l'ivresse, d'une fenêtre dans un jardin qu'il avait pris pour la Seine ; l'accident eut lieu dans la rue du Bouloi. J'ai vu ime pauvre jardinière faire des efforts extraordinaires pour passer à travers l'ouverture trop étroite de lieux d'aisances et s'écrier en pleurant : « Mais je ne pourrai jamais. » Elle obéissait à une voix qui lui ordonnait d'y passer. Un habitant du quartier de la Madeleine allait, il y a deux ans, de maison en maison, avertir les habitants qu'il existait des miasmes pestilentiels et les engager à ouvrir portes et fenêtres ; il était poursuivi par une hallucination de l'odorat.
On voit des aliénés se prosterner devant des apparitions de la Vierge et des saints. D'autres, comme on sait, entendent des voix qui leur crient de tuer certaine personne ou de se tuer eux-mêmes. L'influence de Thallucination est directe ou indirecte ; elle est directe quand elle pousse directement l'aliéné à un acte particulier, sans passer par l'intelligence : un homme, par exemple, entend une voix qui lui crie de se suicider et il se suicide à l'instant, influence directe. L'influence est indirecte, quand l'hallucination développe un délire d'idées concomitant et que l'acte est une conséquence de ce délire.
Après la génération des volitions dans le premier ordre des opérations élémentaires de la volonté, vient la génération des motifs. Mais, la plupart des éléments que nous venons de passer en revue, dont les altérations exercent une influence sur la génération des
volitions, jouant à peu près le même rôle dans la génétion des motifs, je m'abstiens de tout développement pour éviter des répétitions oiseuses, et je m'empresse d'arriver au troisième temps, à celui de la délibération.
Les troubles de la délibération peuvent résulter d'une modification survenue dans une des facultés suivantes : abstraction, comparaison, généralisation, raisonnement, jugement, raison. Or ces facultés sont le plus ordinairement lésées dans la plupart des cas d'aliénation mentale, sinon d'une manière générale, au moins dans ce qui a rapport au délire, quand ce délire est partiel. Il est évident que tous les actes extravagants des aliénés supposent un mauvais exercice d'une au moins de ces facultés, et souvent de toutes. On voit beaucoup d'aliénés appuyer leurs extravagances sur des raisonnements souvent très spécieux, sur des sophismes à dérouter les plus habiles. J'ai cité dans ma dissertation inaugurale une dame que j'ai vue à l'hôpital Saint-Jean-Saint-Paul, de Venise, et qui raisonnait le plus habilement et le plus sainement du . monde pour démontrer la vérité de ses conceptions délirantes, lesquelles l'avaient, cependant, poussée à <iuelques actes repréhensibles.
La délibération peut être troublée dans le sens de la durée. On verra des aliénés prolonger indéfiniment leur délibération, alors qu'auparavant ils délibéraient peu pour agir. D'autres délibéreront à peine, au rdwurs de ce qui avait lieu dans leur état de santé. •
L'évidence de cette proposition nous dispense d'y insister et j'arrive à la détermination ; elle est toujours la conséquence du motif le plus fort, qui n'est pas tou-
jours le motif le plus raisonnable. Cette circonstance se présente souvent dans l'aliénation mentale. L'aliéné arrive, par une délibération défectueuse qui l'a fail opter pour le motif le moins raisonnable, à une détermination qui n'en est que la conséquence. Ici se présente une question de synonymie de la plus haute importance, et sur laquelle je dois ra'expliquer. Les expressions : se résoudre, se décider, se déterminei ou prendre une résolution, une décision, une détermination, ont un sens commun que tout le monde saisit; mais, elles présentent entre elles des différences assez saillantes et telles quelquefois, qu'elles imprimeni des cachets différents aux diverses individualités de l'espèce humaine, et que souvent, chez certains malades, le trouble de la volonté consiste seulement er ce que la résolution a remplacé la décision ou la détermination, ou vice versa. Je m'explique : résoudre vieni de resolvére^ solvere : délier. On délie plus difficilement, plus péniblement, qu'on ne tranche. Aussi, cette étymologie et l'autorité des meilleurs auteurs qui aient fail usage du mot : se résoudre^ nous démontrent que l'on ne se résout d'ordinaire que très difficilement ; le parti est pénible à prendre ; on aimerait mieux ne pas vouloir, on ne veut qu'à son corps défendant ; un degré de plus, on se résigne. Se décider^ au contraire de : decidere : couper^ trancher est ordinairement une chose facile, prompte et plus ou moins agréable ; le parti coûte moins à prendre. Alexandre aima mieui trancher le nœud gordien que de le délier. Quant à se déterminer l'objet de la détermination est à peu près indifférent ; il peut être pénible ou agréable, mais or veut être bien éclairé sur ce que l'on fait ; il faut que
toutes les raisons soient bien pesées. Détermination suppose toujours, sinon une délibération éclairée, du moins un exercice assez prolongé du jugement et de l'intelligence. Décision : suppose promptitude et facilité; résolution : difficulté, peine. On retrouve les mêmes différences dans les participes de ces verbes employés comme adjectifs soit dans les participes : résolu, décidé ou déterminé. Beaucoup d'hommes se résolvent, c'està-dire ne veulent que lentement et avec peine ; or quelquefois la maladie change ce mode de volonté, et on les voit se décider désormais. D'autres fois, on voit des hommes, qui dans l'état de santé se décidaient ordinairement, ne se résoudre que difficilement, péniblement à toutes choses. Les aliénés se déterminent rarement, car cela suppose l'exercice d'une intelligence saine : mais, d'ordinaire ils se décident sans réflexion ; quelquefois ils se résolvent. Ainsi se trouvent résumés les principaux troubles de la détermination.
Ce serait peut-être le lieu d'agiter une question de diagnostic différentiel ; chez certains lypémaniaques, la volonté parait être lésée en apparence de la môme manière que chez les malades dont il a été parlé plus haut, à l'occasion des lésions de la volonté proprement dite ; c'est-à-dire que les uns et les autres présentent une impossibilité de vouloir manifeste. Mais, si on y réfléchit quelle différence entre eux! Nous voyons, en effet, ceux-ci privés de vouloir parce que chez eux les scrupules abondent et régnent tyranniquement; le désir manque ; la conscience est de plus en plus timorée : aussi, la délibération se prolonge-t-elle indéfiniment; ce sont des luttes incessantes, des combats intérieurs
sans fin ; et quand, après beaucoup d'efforts, une détermination est prise, ce n'est pas toujours celle qu'il eut fallu prendre. Chez ceux-là, au contraire, la délibération est normale, normale aussi la détermination ; le meilleur motif est sainement apprécié et le désir est manifeste, et cependant l'exercice de la volonté est impossible. D'un côté, c'est la volonté philosophique qui est atteinte, de l'autre c'est la volonté proprement dite; nous nous sommes suffisamment expliqué sur leurs différences.
Reste une dernière opération, qui est aussi souvent troublée dans les diverses manifestations de la volonté, je veux parler : de l'aperception de l'acte à vouloir. Nous n'avons qu'un mot à en dire, c'est que l'aperception de l'acte à vouloir est une opération intellectuelle, et que l'intelligence est très souvent lésée dans ce sens chez les aliénés. Les malades offrent alors la réalisation parfaite de cette expression : ne plus savoir ce qu'on fait.
Nous avons terminé l'étude des altérations de la volonté prise dans le sens philosophique; elles se rattachaient toutes, comme on l'a vu, à des altérations d'éléments chargés de la préparation et de l'initiative de l'acte à vouloir. Nous pouvons désigner ce groupe d'altérations sous le nom de lésions de l'agent du vouloir, pour le distinguer du groupe dont nous devons nous occuper à présent, et qui représente les altérations de l'instrument, les troubles de la volonté proprement dite ou résultant du rapport de l'agent à rinstrument, ayant été plus haut l'objet d'un examen approfondi.
B. Dans cette dernière partie, le trouble de la
volonté est la conséquence d'un désordre survenu dans les fonctions ou facultés chargées de l'exécution des actes conçus, préparés et déterminés par le premier des trois ordres d'opérations qui constituent la volonté. Quelles sont donc les fonctions et les facultés qui tombent sous la prise de la volonté ? Ce sont, à des degrés divers, toutes les fonctions connues sous le nom de fonctions de la vie de relation. L'une de ces fonctions est l'intelligence, qui se subdivise en plu* sieurs autres facultés ; toutes ces subdivisions de l'intelligence ofirent une prise inégale à la volonté. Celles qui lui sont soumises le moins sont évidemment les facultés reproductrices ; c'est-à-dire l'association des idées, la réminiscence, la mémoire et l'imagination ; mais elles ne sont pas, dans l'état physiologique du moins, dans une indépendance complète de cette faculté, n est évident qu'une lésion de l'intelligence doit entraîner une lésion concomitante de la volonté ; une volonté s'appliquant à un instrument malade ne peut donner lieu à des manifestations normales : l'instrument ne rend plus que des notes fausses. Il peut même arriver, comme dans l'excitation maniaque, que l'intelligence soit complètement soustraite à l'empire de la volonté ; ses manifestations sont alors confuses, elles ressemblent à cette musique sans harmonie mais non sans mélodie, des harpes éoliennes. Il est une autre fonction dont les actes sont incontestablement les plus involontaires de tous ceux qui appartiennent à la vie animale ; je veux parler de la sensibilité, soit physique, soit morale. Les sentiments sont involontaires, c'est-à-dire qu'il ne dépend pas de nous de haïr ou d'aimer quelqu'un : mais la volonté
maîtrise les mouvements réactionnels qui surviemient à la suite de ces sentiments.
L'homme a le pouvoir de ne pas s'abandonner aux suggestions de sa haine ou de son amour, ou de toutes ses autres passions ; ce pouvoir varie considérablement suivant les individus, depuis ces organisations de fer qui étouffent le cri de tout sentiment, jusqu'à celles qui ne peuvent leur opposer qu'un frein nécessairement impuissant. La folie altère souvent ce pouvoir, et on prévoit les troubles qui peuvent en résulter. Quant à la sensation, elle échappe à la volonté en ce sens que, l'impression une fois produite, on ne peut s'y soustraire, et l'on est alors véritablement passif; mais, nous sommes actifs en ce sens que nous pouvons rechercher les occasions d'éprouver des sensations agréables, et fuir celles d'en éprouver de pénibles; nous pouvons tendre nos sens vers les impressions qui nous plaisent, et de plus nous pouvons, jusqu'à un certain point, maîtriser la réaction. Il suit de là que les troubles de la sensation ont peu d'influence sur l'exécution de la volonté. Reste la musculation, de toutes les fonctions de la vie animale celle sans doute qui est le plus sous la dépendance de la volonté; elle est susceptible de modifications qui influent beaucoup sur la régularité d'exécution des actes qui lui sont confiés. On comprend l'influence exercée par la paralysie, l'épilepsie, l'hystérie, les chorées et toutes les maladies, enfin, qui atteignent le système musculaire, sur l'exercice de la volonté. Dans la paralysie, l'homme cesse de vouloir mouvoir ses membres paralysés; dans l'épilepsie, la musculation est absolument soustraite, pendant l'accès, à la
volonté; dans l'hystérie, la volonté exerce encore une certaine influence et il en est de même dans les diverses sortes de chorée; mais ce reste d'influence ne se révèle que par un effort. En un mot, pour la musculation comme pour toutes les fonctions de la vie animale qui tombent sous la prise de la volonté, il est évident qve leurs altérations doivent influer sur la régularité d'exécution des actes de cette faculté. II est deux chapitres de l'histoire des lésions de la volonté, que l'on s'attendait sans doute à nous voir aborder dans ce mémoire; nous voulons parler de l'étiologie et de la thérapeutique de ces aff'ections. Il convient peut-être de dire pourquoi nous les avons écartés. Il nous a semblé d'abord, quant à l'étiologie, que nos observations n'étaient pas assez nombreuses pour que l'on pût se prononcer sur la question de savoir : si l'étiologie des maladies où prédomine une lésion de la volonté diff'ère essentiellement de l'étiologie de l'aliénation mentale en général. Nous n'aurions pu, dans l'état actuel de la science, qu'émettre des conjectures plus ou moins hasardées à ce sujet. Les plus admissibles d'entre toutes eussent été celles qui rattacheraient la production de cette forme d'affection à des causes morales dont l'effet porterait spécialement sur la volonté, et nous n'aurions signalé qu'avec réserve : des travaux excédant les forces d'un individu; de longs efforts de volonté, soit pour contenir certains élans naturels, soit pour comprimer certaines passions à explosions violentes ; un amour contrarié, une erreur de vocation, ou le choix d'une profession nullement en rapport avec les penchants et les goûts de l'individu; une existence forcément
sédentaire, une transition trop brusque de l'activité habituelle à un repos trop absolu ; la rupture d'une habitude d'activité, etc. C'est avec la même réserve, et cependant avec quelque raison, que l'on pourrait établir cette proposition : que, toutes choses égales d'ailleurs, la folie, supposée imminente chez un individu, a d'autant plus de chance de revêtir le caractère d'une lésion de la volonté, que cet individu a déployé plus d'activité dans son existence antérieure.
Les mêmes considérations nous ont retenu pour le traitement de ces aiTections; nous attendons que des faits plus nombreux viennent nous prouver qu'il diffère du traitement de l'aliénation mentale, en général. Toutefois, sans se prononcer sur cette question, il est permis d'inférer que la connaissance plus approfondie des lésions de la volonté dans telle ou telle forme de folie permettra de lui appliquer des moyens plus appropriés, et pourra faire éviter les erreurs dans lesquelles peuvent tomber les aliénistes qui emploient, sans un discernement suffisant, certains moyens moraux qui n'atteignent que la volonté quand on croit les diriger sur l'intelligence. On ne saurait le dire assez haut, la médecine mentale n'est et ne sera de longtemps qu'une médecine de symptômes, et le véritable progrès doit tendre à ce qu'elle soit une médecine de symptômes de mieux en mieux connus : nul doute que, par une appréciation de plus en plus complète de chaque symptôme et de la faculté à laquelle il se rattache, il ne devienne plus facile de déterminer les moyens les plus appropriés à chacune des facultés malades, et de poser quelques règles dans une médication dont l'empirisme a trop longtemps fait les frais.
DANS L* ALIENATION MENTALE. 251
L'étude des lésions de la volonté pourra donc^ à ce titre, rendre quelques services; mais cette question, aussi bien que celle de l'étiologie, est trop importante pour que nous n'en présentions qu'une ébauche, nous aimons mieux la remettre à un autre temps.
Nous croyons devoir intervertir Tordre chronologique que nous suivons dans cette réimpression de nos travaux pour intercaler ici, comme faisant suite, en quelque sorte, au Mémoire qui précède, les observations citées par nous dans les Archives dmques des maladies mentales et nerveuses, recueil publié en 1861 et 1862 par notre éminent confrère et maître, M. Baiilarger.