A LA PREMIÈRE QUESTION TOUCHANT LE PANTHÉISME
Il est incontestable que ce qui est procède de ce qui a toujours été, car il ne se fait rien de rien.
Ce qui a toujours été comprend donc la totalité de l'être ou l'infini.
Il ne peut rien y avoir de plus que l'infini, rien en dehors de l'infini.
La vie, l'intelligence et les éléments de la substance étendue sont donc de toute éternité dans l'infini, sans quoi ces choses-là ne seraient pas possibles.
Les êtres finis et temporaires tiennent par leur essence à l'être infini et éternel : ils reçoivent de lui la vie , l'intelligence et l'étendue.
Cette étendue, bornée à des limites précises, est ce qui distingue les êtres contingents de l'universalité des choses.
11 résulte des limites de l'organisation des facultés propres à chaque être organisé et un mode particulier d'activité.
Sans doute, ce qui nous fait vivre , ce qui nous
faitpenser, ce qui nous donne une certaine étendue nous vient du dehors et ne nous appartient point en propre; mais la mesure selon laquelle nous participons à la vie, à V intelligence et à V étendue, nous donne des qualités qui ne sont qu'à nous; des dimensions déterminées qui constituent notre corps; une puissance d'assimilation, de durée et de renouvellement qui constitue notre vitalité ; et une capacité intellectuelle qui constitue notre ame ; toutes choses fondées sur l'organisation, et d'où résulte l'individualité par laquelle nous différons des autres êtres.
Non-seulement nous ne confondons point la créature avec le créateur, mais nous montrons qu'il y a de l'un à l'autre la distance du fini à l'infini; et, tout en reconnaissant que le fini naît de l'infini en réalité et en substance, nous faisons voir ce qui constitue l'individualité distincte des êtres limités et temporaires.
Dieu est la vie dans toute sa plénitude , l'intelligence dans toute sa plénitude, la substance étendue dans tout ce qu'elle a d'essentiel et d'élémentaire. Il n'y a rien hors de lui , rien qui ne tienne à son essence incréée. Néanmoins, les êtres limités, qui
par une certaine disposition delà substance jouis^ sent à différents degrés de la vie et de l'intelligence, ont, sans sortir du sein de Dieu, des qualités qui ne sont qu'à eux, et qui en font des individualités parfaitement distinctes. Telle est notre doctrine.
REPONSE
A LA DEUXIÈME QUESTION TOUCHANT LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA MORALITÉ DE NOS ACTIONS.
L'organisation détermine notre capacité intellectuelle, nos aptitudes et nos penchants : nous l'avons démontré par les faits.
Quoique tous les hommes aient en eux un principe de connaissance, d'activité et de moralité , on ne peut pas dire qu'ils aient tous reçu de la nature une égale force de compréhension , une égale portée, une égale aptitude aux divers travaux de l'esprit, et une inclination égale pour tout ce qui est bon, juste et honnête. Dès les plus jeunes ans, on remarque entre les hommes autant de différence sous le rapport moral que sous le rapport physique.
Il faut en conclure que la puissance créatrice , en
emprisonnant l'esprit dans un corps , lui assigne certaines limites qiïil ne peut dépasser, et lui imprime certaines directions dont il ne peut s'écarter complètement.
Il est même nécessaire qu'il en soit ainsi pour que l'activité particulière des êtres animés ne se trouve jamais en opposition formelle avec l'ordre général et les plans de la création, aucune force particuliere ne devant prévaloir contre la puissance absolue de la nature. Aussi , notre liberté, c'est-à-dire la faculté qui nous est accordée de diriger notre activité physique, intellectuelle et morale , en telle ou telle direction , est toujours plus ou moins restreinte.
Si nous reconnaissons , comme le bon sens et la physiologie nous y obligent, V inégalité native des intelligences par suite de Vin égalité des organisations, et la diversité originelle des aptitudes et des penchants, nous devons avouer que les qualités et les défauts des hommes sont en grande partie involontaires et inhérents à leur nature, et que nous ne saurions apprécier exactement le mérite ou la culpabilité de chacun d'après la régularité ou le désordre apparent de sa conduite.
Pour une telle appréciation, il faudrait pouvoir sonder les mystères de l'organisation et savoir si l'intellect, le sens moral et les instincts sociaux balancent convenablement chez l'individu que l'on juge les instincts relatifs à la conservation et à la satisfaction individuelles, instincts bons en euxmêmes , mais d'un ordre inférieur à ceux qui ont pour objet l'intérêt général et le bien absolu, et dont l'exagération et la prédominance conduisent à tous les désordres que nous qualifions du nom d'immoralités , de délits ou de crimes.
La société, ainsi que nous l'avons déjà dit, ne saurait entrer dans toutes ces considérations. Son existence est nécessaire. Tout désordre qui la menace , la trouble ou la compromet doit être réprimé, et la cause de ce désordre, quelle qu'elle soit, doit être écartée, contenue ou supprimée suivant le danger, de même que le voyageur repousse du pied le caillou qui gêne son chemin. La partie doit être sacrifiée au tout, et jamais l'intérêt particulier ne doit faire obstacle à l'intérêt général.
Si la société ne peut se montrer indulgente; s'il est difficile ou même impossible à l'homme d'apprécier exactement le mérite ou la culpabilité de
son semblable, il n'est pas moins vrai, en fait et en principe, que ce mérite ou cette culpabilité sont souvent tout autres que les apparences ne semblent l'indiquer , et que notre constitution et nos dispositions natives déterminent presque exclusivement la ligne que nous suivons en cette vie.
Il faut ajouter que les événements extérieurs et les volontés étrangères contrarient souvent nos déterminations, en changent le cours ou en neutralisent les effets.
Ainsi, la direction de notre activité propre est d'abord déterminée dans ses tendances générales par notre organisation : elle l'est ensuite par l'éducation, parles milieux dans lesquels nous vivons, par les événements extérieurs , et par les volontés étrangères. Il en résulte pour chacun de nous une liberté d'action fort restreinte, une indépendance très-limitée.
Mais de ce que notre activité est contenue dans des limites plus ou moins étroites, il ne s'ensuit pas que nous ne puissions l'exercer librement sans dépasser ces limites.
Nous avons au contraire le sentiment intime que nous l'exerçons à toute heure selon notre choix ,
soit en faisant mouvoir notre corps , soit en appliquant notre esprit au sujet qu'il nous plaît de considérer, soit en donnant ou en refusant notre adhésion à un parti qui nous est proposé.
Je sais que nous nous déterminons toujours d'après certains motifs; que les plus puissants, en général, nous dirigent, et que tous nous viennent du dehors. Mais enfin, nous hésitons avant d'agir, nous délibérons, et notre liberté consiste dans cette faculté que nous avons de choisir entre plusieurs motifs.
Nous faisons souvent par essai ce que nous jugeons le moins raisonnable et le moins sage; et quelquefois, nous nous portons par raison à ce qui nous plaît le moins.
Lors même que nous cédons à un motif déterminant, nous sentons très-bien que nous pourrions à la rigueur ne pas nous y rendre. Il y a même des cas où il ne se présente à nous aucun motif d'agir d'une façon plutôt que d'une autre, et où le principe actif qui nous anime paraît suivre son bon plaisir. Nous accomplissons alors tel ou tel acte uniquement parce que nous le voulons. Il est vrai que cela a lieu surtout pour les choses que nous
nommons indifférentes et qui sont en effet de peu d'importance, comme des promenades, des lectures récréatives, des visites oiseuses. Mais il est des circonstances où nous résistons à toutes les séductions de la nature, où nous surmontons les plus vives répugnances , où nous sacrifions notre intérêt particulier, notre fortune, notre vie même pour obéir à l'idée abstraite du beau , du juste et de l'honnête; et ces actes héroïques établissent d'une manière triomphante l'existence en nous d'un principe intelligent et libre qui gouverne notre organisation.
A la vérité , il n'y a qu'un petit nombre d'hommes supérieurs qui puissent ainsi se rendre maîtres des instincts égoïstes , mais il suffit qu'il en existe quelques-uns pour la gloire de l'humanité et pour établir la prérogative de notre liberté. Grâce au ciel , l'histoire de toutes les nations en offre des exemples.
Le commun des hommes est beaucoup plus assujetti à l'empire des sens, à l'attrait du plaisir, et à toutes les influences corruptrices. Cependant, quelque faible que soit la lumière intérieure et la clarté de l'intelligence, tant que les
facultés restent intactes, tant que l'homme est homme, il a conscience de ce qu'il fait, et il sent très-bien en commettant un crime , qu'il pourrait ne le pas commettre.
Hors Vétat d'aliénation mentale, nous ne faisons point le mal aveuglément } ce qui n'empêche pas que la disposition à faire le bien ne soit très-différente suivant les individus. Il en est qui sont , par inclination et par nature, bienveillants, justes et honnêtes, et d'autres chez lesquels les instincts égoïstes dominent presque exclusivement : ces derniers, hommes subalternes, sont peu capables de dévouement et d'actes généreux, mais ils ne sont pas pour cela nécessités à nuire; et lorsqu'ils se rendent nuisibles , c'est volontairement et par un abus de leur activité personnelle.
Résumons-nous :
La puissance créatrice a renfermé notre activité dans des limites qui ne nous permettent pas de contrarier le plan général de la création et l'ordre selon lequel les sociétés doivent se développer.
Elle a imprimé, à l'aide de l'organisation, des directions diverses à notre activité, mais dans ces limites, si étroites qu'elles soient, dans ces direc-
tions déterminées, elle nous a laissé la faculté d'exercer librement cette activité.
Elle ne nous donne point à tous la même capacité intellectuelle , la même aptitude au bien, mais elle ne nous nécessite jamais au mal, et tant que notre organisme conserve son intégrité , nous avons assez de lumières pour nous diriger dans les actes essentiels de notre vie.
En un mot, la liberté est un bien qui nous est concédé avec restriction, mais dont nous jouissons tous à divers degrés. De même que , dans Tordre social, le serviteur a moins de liberté que le maître, l'enfant que le père, les gouvernés moins que les gouvernants , bien que chacun, dans sa sphère, en ait sa part.
On ne saurait envisager comme un mal cette inégalité originelle, qui du reste s'étend à tout, puisque c'est d'elle que résultent la dépendance mutuelle des êtres, leur liaison, et l'harmonie du monde; et qu'après tout, la jouissance d'un bien, à quelque degré qu'elle ait lieu, est toujours un bien pour celui auquel elle est accordée.
Nous verrons en outre dans ce qui nous reste à dire comment F inégalité temporaire des êtres trouve
SON CORRECTIF DANS LE MOUVEMENT PERPÉTUEL QUI RE- NOUVELLE TOUTES CHOSES SANS FIN ET SANS TERME.
RÉPONSE
A LA TROISIÈME QUESTION SUR LA RÉMUNÉRATION DU BIEN ET LA PUNITION DU MAL.
Oui, le principe de la vie et de l'intelligence est commun à tous les êtres vivants et intelligents, et les éléments qui constituent leurs corps sont de même nature.
Ce n'est que le mode d'association de toutes ces choses qui les différencie.
L'individualité des créatures consiste donc dans leur manière d'être, dans la disposition particulière de leurs organes, et dans les phénomènes également particuliers que produit l'élément supérieur agissant sur ces organes ainsi conformés.
Nous ne devons pas craindre ici les répétitions , et nous redirons en d'autres termes :
Ce qui nous est propre , ce qui nous distingue des autres êtres, cest la forme, c'est cet ensemble de facultés dont nous avons conscience et qui ré-
suite de l'association d'un élément supérieur avec une certaine organisation.
Or il est évident que lorsque cette association cesse par insuffisance de l'organisme, Y individualité finit en même temps. La mort en est le terme. Tout rentre alors dans Y universalité. Nous ne saurions donc admettre ni peines ni récompenses après la mort. S'ensuit-il que l'usage régulier ou désordonné de nos facultés soit indifférent et ne nous offre ni avantage ni inconvénient? Nullement.
Je soutiens que le bien porte avec lui sa récompense, et le mal son châtiment.
La tempérance, le travail, l'équité, la bienfaisance, nous donnent d'ordinaire la santé, la possession des biens de ce monde , la paix avec les autres et avec nous-mêmes; en un mot, le bien-être physique et moral.
Au contraire , il y a une liaison fatale et inévitable entre le désordre et la douleur. Le mal produit le mal.
J'avoue que l'on rencontre néanmoins des êtres vertueux qui ont à souffrir dans leur corps , dans leur réputation, dans leur fortune, mais ces hom-
mes trouvent dans le témoignage de leur conscience un ample dédommagement aux maux qu'ils endurent, car je ne crois pas qu'il y ait de satisfaction comparable à l'estime de soi-même.
Ceux d'entre nous qui sont le plus favorisés n'ont jamais qu'un bonheur limité comme notre nature.
Tout ce qui est fini est nécessairement imparfait. L'erreur et les maladies sont une suite inévitable de cet état d'imperfection.
Il est vrai que l'esprit, la santé, les richesses, les joies et les peines sont, à un moment donné, répartis d'une manière très-inégale. Mais cette inégalité momentanée disparaît dans l'état perpétuel de transformation où se trouvent toutes choses. Les êtres s'alimentent les uns et les autres et se fondent les uns dans les autres. Les mêmes éléments fournissent à des combinaisons infinies : ils passent par tous les degrés d'être possibles, et donnent lieu à toutes les manifestations possibles du principe de la vie et de l'intelligence. Ce qui était dans l'ombre est mis en lumière, ce qui était à un degré inférieur passe à un degré plus élevé , et toujours ainsi. Le chêne devient roseau; le ro-
seau devient chêne. Cette constante mutation ne permet pas qu'un être quelconque jouisse longtemps des mêmes avantages, ou qu'il ressente longtemps les mêmes privations. Si le loup mange l'agneau, la terre à son tour engloutit le loup, et de leurs cendres naissent des végétaux qui nourrissent d'autres animaux.
Ce n'est pas le dogme de la métempsycose que nous enseignons , puisque l'âme individuelle n'est, à nos yeux, qu'un mode fonctionnel particulier de l'élément supérieur, dépendant de chaque organisation à laquelle cet élément est momentanément uni; mais nous voulons dire que la substance qui sert à la réalisation des individualités, étant dans un flux et reflux éternel, et subissant des transformations incessantes , l'élément supérieur aura, en définitive, animé également toutes les parties de cette substance, et que la répartition la plus égale résultera dans le cours des siècles de cet éternel mouvement.
De ce que nous n'admettons pas la survivance de l'individualité pensante, après que l'organisation a cessé de fonctionner, s'ensuit-il que nous regardions la morale comme une chimère, et que
nous lui étions toute sanction et tout fondement ? Non , mille fois non.
La morale est une conséquence de notre état individuel et de nos rapports sociaux; elle est la règle de notre conduite envers nous-mêmes et envers les autres ; elle est la science de nos droits et de nos devoirs , inhérente à notre nature; elle est gravée au fond de nos cœurs , et la lumière qu'elle y répand triomphe tôt ou tard de l'esprit de système. Il serait trop malheureux qu'elle n'eût d'autre sanction que les dogmes du Tartare et de l'Elysée , car, dès que ces rêves de l'imagination seraient évanouis , la société tomberait dans le chaos; mais Dieu n'a pas exposé son œuvre à de si grands hasards.
Tout ce qui est absolument nécessaire résiste et survit aux vicissitudes de l'esprit humain. Il est nécessaire que les enfants trouvent un appui dans l'affection de leurs parents; aussi cette affection estelle indépendante des opinions et des croyances. Il est nécessaire que les membres de la famille humaine soient unis par les liens de l'amour et de l'amitié; aussi y a-t-il eu de tout temps des époux et des amis fidèles. Il est nécessaire que les hommes
se prêtent assistance; aussi la vue de la souffrance a-t-elle toujours excité la compassion , et le secours donné a-t-il toujours été accompagné d'une satisfaction intime. Il est nécessaire que la vérité soit respectée , que la foi jurée soit gardée ; aussi les menteurs et les parjures ont-ils partout été punis du mépris et de l'exécration publics.
Il en est de même du respect de la propriété envisagée comme fruit du travail; il en est de même de l'attachement au sol natal, qui empêche les hommes de se porter avec trop d'affluence dans certaines contrées et les maintient répandus sur les divers points du globe.
Ces devoirs sont attachés à des sentiments qui sont plus ou moins vifs chez les hommes, mais dont aucun d'eux n'est entièrement privé. 11 ne s'agit que de laisser parler la nature et d'écouter sa voix.
Ce sont les dogmes fabuleux dont on entoure les préceptes de la morale qui, pour un temps, les discréditent dans l'esprit des peuples ou en altèrent la notion.
Nous sommes, je l'avoue, à une de ces époques funestes où la société, prise de vertige,
se précipite dans le mal avec une sorte de rage. Les liens du sang sont tellement affaiblis que la famille semble presque dissoute. Le sentiment religieux , aveugle chez les uns , est entièrement éteint chez les autres. Il n'y a plus d'idées communes, plus de désintéressement, plus d'esprit public.
Un besoin immodéré de jouissances, devenu général, et ne trouvant pas une satisfaction assez prompte parle travail et l'économie, a développé d'une manière effrayante le goût des spéculations et des entreprises aventureuses qui compromettent sans cesse les fortunes privées et mettent en péril la fortune publique.
La vénalité, le doute et l'instabilité sont les traits caractéristiques de notre époque.
Dans un tel état de choses, nous serions désespéré que l'on pût nous accuser de porter atteinte aux bases de la morale , mais nous ne saurions admettre que ses lois éternelles soient liées à des opinions en désaccord avec la science , car le vrai ne peut être ennemi du bien.
Plus nous avancerons dans la connaissance de la nature et plus nous serons disposés à respecter des
lois qui sont l'expression de nos véritables rapports et la condition première de notre bonheur.
Hommes du pouvoir, magistrats suprêmes, favorisez donc les recherches scientifiques, les discussions sérieuses de la philosophie qui entretiennent la vitalité d'une nation, et réprimez avec vigueur les écrits licencieux, les compositions dramatiques qui fomentent les passions mauvaises, la soif des voluptés et l'amour du désordre.
Distinguez-vous par des mœurs pures; donnez l'exemple de la probité, du désintéressement, du patriotisme; renoncez pour jamais à la séduction comme moyen de gouvernement; faites un appel aux instincts généreux du peuple français, et vous parviendrez peut-être à repousser les flots de la corruption qui gagnent de proche en proche et menacent de submerger notre malheureuse patrie.