‹ Des manuscrits de Buffon: avec des facsimile de Buffon et de ses collaborateurs (volume 2)Chapitre 19 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE BEXON GORRIOÉ PAR SUFTOir

On pense bien que si Biiffon avait le courage de

retrancher, dans son propre style, ce qu'il y trouvait d'excédant (comme on vient de le voir* dans le passage cité de Y histoire du jabiru)^ il n'épargnait pas davanta£:e le stvle de l'abbé Bexon.

A propos de l'albatros, Bexon avait préparé ces grandes phrases :

Sur cette mer immense, qui s'étend deux mille lieues des terres magellaniques el des côtes du Brésil à la pointe avancée de TAfrique; qui, en partant de ce cap fameux,

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ÈtL.

r»0 DE BEXON

court trois mille lieues jusqu'à la Nouvelle-Zélande, et qui, de cette terre, déjà isolée de toute la masse des continents, roule encore ses flots trois mille lieues pour rejoindre l'extrémité de l'Amérique aux terres du Chili; sur ces mers vastes, orageuses, terribles, cinglent des navigateurs ailés, inconnus à tous autres parages du monde, et qui, nés sur ces flots, les bravaient, avant que, conduit par l'audace et le génie, le plus grand des navigateurs ne les vînt traverser et visiter ce pôle où la terre engloutie, submergée, laisse l'antique Océan régner seul : plages perdues pour la moitié de la nature vivante, et qui ne connaissent d'habitants que ceux qui roulent leur masse sous les vagues, ou qui, plus hardis, se jouent avec les vents à leur surface. De ces derniers Toiseau, appelé albatros , est le plus remarquable, comme le premier en grandeur entre les oiseaux de mer, et même eniFe tous ceux qui habitent les eaux, sans en excepter le cygne ni le pélican, que l'albatros surpasse en grosseur et en épaisseur de corps...

Buffon supprime impitoyablement ce préambule pompeux (et qui n'aurait eu besoin pourtant que d'être un peu plus travaillé), et se contente de ces mots :

Voici le plus gros des oiseaux d'eau, sans même en excepter le cygne, et, quoique moins grand que le pélican ou le flammant, il a le corps bien plus épais...

Comme le pauvre abbé Bexon dut avoir regret à ses belles phrases !

Voyons encore un exemple, et très-digne de re-

. ' vi'

marque, du travail de Buffon sur le style de Bexoit. Il s'agît du beau préambule de Y alcyon ou martiu' p&eheur.

Bexon :

Il n'y eut pas d'oiseau plus renommé chez les anciens que Taicyon : son nom faoïeux était donné aux jours tranquilles qui finissent Tansée expiraote, et ouvrent la nouvelle saison. Ce calme de la mer et de rair^ ce repos des vents et des flots, celte suspension de tous les grands mouvements, et, poiHv^insi dire, ce silence de la nature ters le solstice; jours précieux aux navigateurs,, durant lesquels les routes de la terré n'étaient pas plus sûres que les plages de Tonde, étaient le temps donné à Talcyon pour élever ses petits. L'imagination, toujours prête à mêler son merveilleux aux beautés simples de la nature, vint orner ou plutôt altérer cette image : il ne lui suffit pas que le nid de Talcyonfût au rivage à Tabri de la vague abaissée; elle le vit reposé et flottant sur la mer aplanie : c'était Neptune qui protégeait une race à laquelle jadis il avait été trop fatal. Mais, triste et solitaire jusque dans le temps des amours, le plaintif C^ïo; ne faisait retentir les rivages que d'accents de regret, et semblait encore redemander aux flots son Alcyone,

Buffon :

Le nom de martin-pêcheur vient de martinet-pêcheur, qui était Tancienne dénomination française de cet oiseau, dont le vol ressemble à celui de Thirondelle-martinet lorsqu'elle nie près de terre ou sur les eaux. Son nom ancien, alcyon^ était bien plus noble, et on aurait dû le lui conserver, car il n'y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs;

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ils appelaient alcyanienSy les îours tranquilles qui finissent Tannée et ouvrent la nouvelle saison. Ce temps de calme sur la mer et dans l'air, ce repos des vents et des flots vers le solstice, jotif^ précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sûres que celles de la terre, étaient aussi le temps donné à l'alcyon pour élever ses petite. L'imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d'altérer cette image, en plaçant son nid sur la mer aplanie : e'étai^Neptune qui protég^it une race qu*il avait trop maltraitée; mais, triste et ^Ktaire jusque dans le temps de$^ours, le plaintif Céix ne faisait retentir les rivages que^. d'accents de regret, et semhlait encore redemander aux flots soft Alcyone,

A rimpression, Buffon, qui avait le don, don suprême en fait de style, de n'être jamais satisfait, a encore corrigé et encore mieux réussi,

.... Tantum séries, juncturaque poUet, Tantum de medio sumptis accedit honoris î

... Car il n'y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs; ils appelaient alciioniens les jours de calme vers le solstice, où l'air et la n^er sont tranquilles, jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sûres que celles de la terre; ces mêmes jours étaient aussi le temps donné àl'alcyon pour élever ses petits. L'imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d'altérer cette image, en plaçant le nid de l'alcyon sur la mer aplanie : c'était Eole qui enchahiait

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les vents en faveur de ses petits enfants; Alcyone, sa fille plaintive et solitaire, semblait encore redemander aux flots son infortuné Céix que Neptune avait fait périr, etc.

Encore un exemple, et je le choisis cette fois, et à dessein, sur un sujet fort simple.

Soit crainte, soit vigilance, dit Bexon à proi)os de Foie, die répèle à tout moment ses cris djavertisscment ou de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les haHtants de la basse-cour aucun n'est aussi bruyant, ni plusjaseur. Cette grande loquacité avait fait donner son nom cfabz les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux délateurs, comme son apparente stupidité nous le fait encore appUquer aux gens bouchés et de peu d'esprit. Mais, outre les marques de sens exquis que nons lui vojons donner, et le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend elle-même contre l'oiseau de proie, il y a dans son histoire des- traits d'attachement, de reconnaissance, des affections et des amitiés fort singulières. Les ancien!» en avaient recueilli quelques exemples et nous en donnons ci-dessous un très-remarquable qui nous a été procuré par les soins obligeants de H. Mandonnet, secrétaire de la chancellerie de l'ordre du Saint-Esprit, aussi distingué par ses connaissances dans les lettres que par sa douceur de mœurs et sa parfaite hoiiyuêteté.

Rien de plus ordinaire, déplus vulgaire même, que ce fond-là ; et cependant Buffon a pris la peine de remanier tout ce passage jusqu'à deux fuis ; une première pour la justesse des mots, et une seconde pour

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le débrouillement, pour le dégagement de la phrase. Première correction :

Soit crainte, soit vigilance, Voie répète à tout moment ses grands cris d'avertissement et de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitants de la basse-cour aucun n'est aussi vociférant ni plus bruyant. Cette grande loquacité ou vocifération avait fait donner le nom de Voie chez les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux bas délateurs, comme sa démarche gatiche et son allure de mauvaise grâce nous le font appliquer aux gens de peu d'entendement et aux sots (et ici, par une surcharge de correction : aux gens sots et niais), mais, outre les marques de sentiment, les signes d'intelligence que nous lui reconnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend elle-même contre Toiseau de proie, et certains traits d'attachement, de reconnaissance, même très-singuliers, dont les anciens avaient recueilli quelques exemples, et auxquels nom pouvons en ajouter un très-remarquable, qui nous a été communiqué par un homme aussi véridique qu éclairé , M. Mandoniict, secrétaire de Tordre (lu Saint-Esprit, auquel je suis redevable des soins et attentions qxCon a donnés à Vimpression de mes ouvrages...

Combien de changements judicieux ; et, si je puis dire, opportuns dans la première partie de ce passage; mais, vers la fin, que de négligences encore : « Les anciens en avaient recueilli quelques exemples et auxquels... M. Mandonnet, secrétaire de l'ordre du

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Saint-Esprit, auquel... » La clarification * n*était pas complète.

Seconde correction :

Hais, indépendamment des marques de sentiment, des signes d'intelligence que nous lui reconnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend ellemême contre Toiseau de proie, et certains traits d'attachement, de reconnaissance, même très-singuliers, que les anciens avaient recueillis, démontrent que ce mépris serait très-mal fondé, et nous pouvons ajouter à ces traits un exemple de la plus grande constance d'attachement : le fait nous a été communiqué par un homme aussi véridique qu'éclairé, auquel je suis redevable d'une partie des soins et des attentions que j'ai éprouvés^ à l'Imprimerie royale pour l'impression de mes ouvrages. . .

M. Mandonnet n'est plus nommé ; il était assez désigné par son titre, et son nom ne vient plus figurer à côté de celui de \oie. Tous les genres de bienséance servent au style.

Continuons.

Et ce qui est remarquable, dit Bexon, on a vu dans le même temps (dans le temps de leurs migrations) des oies domestiques manifester par leur inquiétude et par des vols

* « La clarificalion du style ! o Mot familiet* de Buffon. (Voycz^ cidevaiiti p. 14.)

' Éprouvés : On n'éprouve pas des soins ou des atletUiotis; on éprouve de la reconnaissance pour des soins ou des attentions Cette fois Buffon s'est lasse trop tôt;

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fréquenls et soutenus ce désir de voyager, reste de Tinstinct par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtempsprivés, tiennent encore à leurs frères sauvages. Buffoii corrige une première fois :

... Cedêsif de voyager, reste évident de Vinstinct subsistant par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leurs frères sauvages par leurs jwemières habitudes de nature, >^

Et une seconde:

... Ce désir de voyager, reste évident de l'instinct subsistant par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leur état sauvage par les premières habitudes de nature. — —

Les mots frères sauvages^ qui avaient en -^et quelque chose d'étrange, ont disparu.

Souvent un simple mot changé suffit pour marquer la main du maître : ex ungue leonem: Par exemple, Bexon dit :

Le vol des oies sauvages est toujours très-élevé et se fait dans un ordre qui suppose entre elles des combinaisons et une intelligence fort supérieure à celle des autres oiseaux (au lieu àeiune intelligence fort supérieure... Buffon met : tme espèce d'intelligence supérieure...) à celle des autres oiseaux, dont les troupes ou les bandes, partent et voyagent à la vérité, mais confusément et sans ordre (Buiïoii met simplement : dont les troupes partent et voyagent confusément et sans ordre) ; celui qu'observent les oies semble leur avoir été tracé par la géométrie (au lieu de :

tracé par la géométrie, Buffoii met : tracé par un instinct géométrique) .

Ici le mot tracé n'a pour Buffon, comme pour Bexon, que le sens ordinaire; Buffon en fait ailleurs (article du perroquet) un emploi tout nouveau, très-beau, si beau que je n'en connais pas de plus propre à donner une idée de Fart, du grand art de relever l'expression par la pensée, et, si je puis ainsi parler, de retremper le mot par le sens.

Il faut distinguer deux sortes d'imitation, Tune réfléchie ou sentie ; tt Tautre machinale et sans intention, la première acquise, et la seconde pour ainsi dire innée : lune n'est que le résultat de Tinslinct commun répandu dans l'espèce entière, et ne consiste que dans la similitude des mouvemeniset des opérations de chaque individu, qui tous semblent être induits ou contraints à faire les mêmes choses; plus ils sont slupides, plus celte imitation tracée dans Tespèce est parfaite... w\AV \V^W •wm)o^6u^'^^C^

Quand Buffon, à force de creuser son sujet, en y fait sortir une de ces expressions énergiques, il est bien rare qu'il ne se complaise pas à la reproduire.

Pourquoi chaque espèce ne fait-elle jamais que la mémo

chose, de la même façon? Et pourquoi chaque individu ne

fait-il ni mieux ni plus mal qu'un autre individu? Ya-t^il

i de plus forte preuve que leurs opérations ne sont que des

^résultats mécaniques et purement matériels? Car s'ils

avaient la moindre étincelle de la lumière qui uous éclaire,

WOvT- Vv V-^ ^>^ '\A . ^-tvwi \U\ "^

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on trouverait au moins de la wiélé, si Ton ne voyait pas de la perfection ; chaque individu de la même espèce ferait quelque chose d'un peu diflérent de ce qu'aurait fait un autre individu : mais non, tous travaillent sur le même modèle ; Tordre de leurs actions est tracé dans l'espèce entière.

On ne s'imaginerait pas tout ce qu'un seul mot, un seul terme lui coûte quelquefois de recherches et de peine. 11 s'agit d'exprimer, dans les Époques de la nature^ la séparation qui s'est faite, au moment du refroidissement du globe, entre l'air et les matières volatiles jusque-là rejetées en vapeur par la terre brûlante, et mêlées avec lui. Buffon écrit d'abord : purification de l atmosphère; puis il efface le mot purification; puis il le récrit par-dessus; puis il essaye le mot séparation et ne Tachève pas ; puis le mot épuration; et puis, de guerre lasse, il revient au mot purification et le laisse. Ce n'est que dans l'imprimé que je trouve enfin le vrai mot, le mot dépuration. Il fallait, eu ce lieu, uno expression qui tînt à demi du langage ordinaire, car, pour les termes techniques de l'histoire naturelle, Buffon les avait en horreur; il ne s'est jamais servi d'aucun, il les trouvait tout au plus bons pour Daubenton, et il les efface toujours dans Bexon, quand il y en trouve.

Un de ses préceptes, dans son discours à l'Académie française, est de ne nommer les choses que « par les termes les plus générauxi »

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Dans ce même discours, il veut que :

Chaque idée soit représentée par une image vive et bien terminée, et que de chaque suite d'idées on forme un tableau harmonieux et mouvant.

Ceci est Tart de ses préambules. Bexon les avait beaucoup étudiés. On se rappelle ce tableau charmant des fauvettes, si heureusement retouché par BufTon. Pour en mieux assurer Teffet, Buffon a voulu qu'il fût précédé par un autre tout opposé et qui fît contraste :

Le triste hiver, saison de mort, est le temps du sommeil, ou plutôt de la torpeur de la nature : les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement, tous les habitants de l'air détruits on relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace, et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes, les antres et les teiriers, tout nous présente les images de la langueur et de la dépopulation ; mais le retour des oiseaux au printemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante, et les feuillages renaissants, et les bocages revêtus de leur nouvelle paiiire, sembleraient moins frais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer et y chanter Tamour. — De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables : vives, agiles, légères et sans cesse remuées...

Tout, dans Buffon, était conséquent : son goût coimne son génie. C'est pourquoi les idées de se?*

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systèmes sont si bien liées, et les images de son style si bien suivies. C'est ce goût sensé qui préside à ses corrections.

Dans l'article du colibri^ Bexon dit :

On a vu le père et la mère, rendus audacieux par l'auiour, venir* jusque dans les mains du ravisseur nourrir leur pix)g6nilure.

Buffon corrige :

On a vu le père et la mère, par audace de tendresse^ venir jusque dans les mains du ravisseur porter de la nourriture à leurs 'petits.

A propos de la fré(jate^ Bexon écrit :

Qu'elle est souvent Tunique objet qui s*oiïre entre le ciel et l'Océan aux regards attentifs des voyageurs.

Buffon efface le mot attentifs^ et y substitue le mot ennuyés. Ce n'est qu'un mot, mais il ranime rattention, et, si je puis ainsi dire, il la rafraîchit.

Après une énumcration assez longue des longues périodes de durée que ce globe a mis à descendre de l'état d'incandescence à la température actuelle, il sent que son lecteur se fatigue, et il termine, ou plutôt il relève tout par ce trait :

Ce n'est donc qu'après trente-sept mille ans que les gens de la terre doivent dater les actes de leur monde, et compter les faits de la nature organisée.

BufTon voulait être lu, et lu de tous. Cette ambition était l'âme de ses efforts.

Gomme les détails de Thistoire naturelle, dit-il, ne sont intéressants que pour ceux qui s'appliquent uniquement à cette science, et que dans une exposition aussi longue que celle de l'histoire particulière de tous les animaux, il règne nécessairement trop d'uniformité, nous avons cru que la plupart de nos lecteurs nous sauraient gré de couper de temps en temps le fil d'une méthode qui nous contraint par des discours dans lesquels nous donnerons nos réflexions sur la nature en général, et traiterons de ses eiïets en grand. Nous retournerons ensuite à nos détails avec plus de courage ; car j'avoue qu'il en faut pour s'occuper continuellement de petits objets dont l'examen exige la plus froide palience, et ne permet rien au génie ^

Ailleurs, il va plus loin ; et, pour mieux s'assurer le suffrage affectueux et l'attention redoublée de ses lecteurs, il se les associe en quelque sorte ; ce n'est plus à de simples lecteurs, c est à des collaborateurs qu'il s'adresse : pouvait -il mieux s'y prendre pour les Hatter?

Voilà, dit-il, ce que je crois pouvoir présenter aujourd'hui à mes lecteurs, surtout à ceux qui, m'ayant honoré de leur suffrage, aiment assez l'histoire naturelle pour chercher avec moi les moyens de l'étendre et de l'approfondir *.

* Œuvres de liuffon, l. Hl, p. 29i.

* Œuvres de Buffon, t. IX, p. 81.

« DE BEXON

Je 6nis en citant le préambule des pétrels^ morceau écrit et corrigé, jusqu'à trois rejwrises différentes, par une main qui ne se lassait pas.

Première rédaction :

De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels paraissent être les plus étrangers à la terre, les plus hardis à se porter au loin, s'écarter, s'égarer sur le vaste Océan, les plus audacieux pour se livrer aux vents, se confier aux flots, s'exposer aux orages. Quelque part que les navigateurs aient pénétré, soit du côté des deux pôles, soit par la largeur des zones, ils ont trouvé ces oiseaux qui semblaient les attendre et les devancer sur les parages les ))lus lointains et les plus orageux, et se jouer sur rélément terrible devant lequel l'homme audacieux est forcé de pâlir; comme si la nature l'attendait là pour lui faire avouer combien les forces qu'elle a départies aux moindres de ses productions sont supérieures à toutes les puissances de notre art.

Seconde rédaction :

De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels sont les plus marins , du moins ils paraissent être les plus étrangers à la terre, les plus hardis à se porter au loin, à s'écarter, et même s'égarer sur le vaste Océan, car ils se livrent avec autant de confiance que d'audace au mouvement des flots, à Vagitation des vents, et paraissent braver les orages. Quelque loin que les navigateurs se soient portés, quelque part^ qu'ils aient pénétré, soit du

' " Quelque avant » (5* n'daction .

coté des pôles soit dans les atUres zones; ils ont trouvé ces oiseaux qui semblaient les attendre et même les devancer sur les parages les plus lointains et les plus orageux; partout ils les ont vus se jouer * sur cet élément terrible dans sa fureur, et devant lequel l'homme le plus intrépide est forcé de pâlir, comme si la nature l'attendait là pour lui faire avouer combien Y instinct et les forces qu'elle a départis aux êtres qui nous sont inférieurs ne laissent pas d*être bien au-dessus de toutes les puissances' combinées de notre raison et de notre art.

J'ai souligné tous les changements de cette seconde rédaction, et mis en note les changements, très-peu considérables, de la troisième.

Tout, dans le travail de Buffon, dans cette suite admirable de corrections, où chaque faculté de Tccrivain vient, à son tour, remplir sa tâche : le jugement, l'imagination, le goût, Toreille', l'esprit, le génie, tout tend à la manifestation pleine et entière des idées. Il définit le style : V ordre et le mouvement des pensées»

Le style n'est, dit-il, que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées.

Les idées seules, dit-il encore, forment le fond du style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire.

Que V accessoire! sans doute. Et pourtant l'idée

' « Avec sécurité, et même avec gaieté » (3* rédaction). - « Des puissances » (3* rédaction).

'• M II suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances, et d<î l'avoir exercée... » (Discours de réception à V Académie française.)

it DE BEXON CORRIGÉ PARBUFFON

n'est rendue qu'autant qu'elle Test assez fortement pour être sentie. Et, pour cela, que ne faut-il point? de la juste-se dans l'expression, de la vivacité dans le tour, de la vérité dans l'image.

Bien écrire, dit Buflbn, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'àme et du goiil.

Et personne jamais n'a mieux pénétré tout ce qu'il y a de force propre, et, si je puis ainsi parler, de vertu intrinsèque, dans le stjle même et dans le style seul, pris en soi, que Buffon, lorsqu'il a écrit cette phrase :

Un beau slyle n*est tel rjue par le nombre infini de vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapporis dont il est composé, sont autant (le véiilés aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain (pic celles qui peuvtut faire le fond du sujet.

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