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Après avoir vu comment Buffon corrigeait Bexon, voyons comment il se corrigeait lui-même.
L’histoire du jabiru est de lui seul.
11 avait d’abord écrit :
La nature, en multipliant sur ces plages noyées de l’Amazone et de rOrénoque le genre des reptiles, y conduisit bientôt les oiseaux destructeurs de ces productions de la première fange de la terre; elle proportionna leur force à celle des espèces qu’elle leur livrait à combattre, et leur taille à la profondeur du limon sur lequel elle les envoyait errer.
‘11 écrit ensuite :
En multipliant les reptiles sur ces plages noyées de l’Amazone et de rOrénoque, la nature semble avoir produit en môme temps les oiseaux destructeurs de cette fange vivante, dont toutes les espèces sont hideuses et nuisibles; elle paraît même avoir proportionné leur force à celle de ces énormes .‘icrpents qu’ils avaient à combattre.
11 écrit enfin :
En multipliant les reptiles sur les plages noyées de l’Amazone et de l’Orénoque, la nature semlde avoir produit en même temps les oiseaux destructeurs de ces espèces nuisibles; elle paraît môme avoir proportionné leur force à celle des énormes serpents qu’elle leur donnait à combattre et leur taille à la profondeur du limon sur lequel elle les envoyait errer. *
11 faut remarquer ici deux choses : en premier lieu, le courage qu’a Buffon de sacrifier iiiio expression
DE BEXON CORllIGÉ 1>AR BUFFON
qui pouvait paraître énergique, mais qui était outrée: dans la première rédaction, il appelle les reptiles: (les productions de la première faïuje delà terre; dans la seconde, il les appelle : une fan(je vivante; dans la troisième, le mot fange a disparu ; et, en second lieu, cette obstination singulière à ne pas s’écarter d’un premier jet, d’un premier plan d’idées. Il s’était fait de cette obstination même une règle, un principe de style.
Pour bien écrire, a-t-il dit ailleurs b d faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaqiie point représente une idée-, et lorsqu’on aura pris la plume, il faudiva la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir.
' Discouru de rà'cptioii à V Académie française.
CHAriTRE III
HISTOIRE DES OISEAUX
DE BEXON CORRIGÉ PAR BUFFON
On pense bien que si Buffon avait le courage de I retrancher, dans son propre style, ce qu’il y trouvait d’excédant (comme on vient de le voir^ dans le pas- : sage cité de Vhistüire du jabiru), il n épargnait pas ' davantage le style de l'abbé Bexon.
A propos de l’albatros, Bexon avait préparé ces grandes phrases :
Sur cette mer immense, qui s’étend deux mille lieues des terres niagcllaniques el des côtes du Brésil à la pointe I avancée de l’Afrique; qui, cir partant de ce cap fameux,
' l’age 27.
UE JJEXUN
court trois mille lieues jusqu’à la Nouvelle-Zélande, et (jui, de cette terre, déjà isolée de toute la masse des coiilinents, roule encoi'e ses flots trois mille lieues pour rejoindre l’extrémité de l’Amérique aux terres du Chili; siir ces mers ' vastes, orageuses, terribles, dngleiit des navigateurs ailés, I inconnus à tous autres parages du monde, et qui, nés sur i ces flots, les bravaient, avant que, conduit par l’audace et • i le génie, le plus grand des navigateurs ne les vînt traverser et visiter ce pôle où la terre engloutie, submergée, laisse l’antique Océan régner seul : plages perdues pour la moitié de la nature vivante, et qui ne connaissent d’babitants que ceux qui roulent leur masse sous les vagues, ou qui, plus hardis, se jouent avec les vents à leur surface. De ces derniers l'oiseau, appelé albatros, est le plus remarquable, comme le premier en grandeur entre les oiseaux de mer, et même entre tous ceux qui habitent les eaux, sans en excepter le cygne ni le pélican, que l’albatros surpasse en grosseur et eu épaisseur de corps'. . .
Bulfon supprime impitoyablement ce préambule pompeux (et qui n’aurait eu besoin pourtant que il être un peu plus travaillé), et se contente de ces mots :
Voici le plus gros des oiseaux d’eau, sans même en excepter le cygne, et, quoique moins grand que le pélican ou le flammant, il a le corps bien plus épais...
Comme le pauvre abbé Bexon dut avoir regret à ses belles phrases !
Voyons encore un exem
pie, et Irè.s-digue de re-
COliUlUK 1-AU bUKKUA
marque, du Iravail de Bulîou sur le style de Hexoïi. 11 s’agit du beau préambule de ['alcyon ou ninrtlnpêclieur.
Bexoïi :
Il n’y eut pas d’oiseau plus reuomiiié chez les anciens que l’alcyon : son nom fameux était donné aux jours tranquilles qui finissent l’année expirante, et ouvrent la nouvelle saison. Ce calme de la mer et de l’air, ce repos des vents et des flots, celle suspension de tous les grands mouvements, et, pour ainsi dire, ce silence de la nature vers le solstice; joiii's précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la terre n’étaient pas plus sûres que les plages de l’onde, étaient le temps donné à l’alcyon pour élever ses petits. L’imagination, toujours prête à mêler son merveilleux aux beautés simples de la nature, vint orner ou plutôt altérer celte image : il ne lui suffit pas que le nid de l’alcyon fût au rivage à l’abri de la vague abaissée; elle le vit reposé et flottant sur la mer aplanie ; c’était Neptune qui protégeait une race à laquelle jadis il avait été trop fatal. Mais, Irisle et solitaire jusque dans le temps des amours, le plaintif ne faisait retentir les rivages que d’accents de regret, et semblait encore redemander aux flots son Alcyone.
Buffon :
Le nom de martin-pêcheur vient de martinet-pêcheur, qui était l’ancienne dénomination française de cet oiseau, dont le vol ressemble à celui de L hirondelle-martinet lors- •Hi’clle file près de leri'e ou sur les eaux. Son nom ancien, alcyon, était bien plus noble, et on aurait dû le lui conserver, car il n’y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs;
DE lîEXON
ils appelaient alcijoniens, les jours tranquilles qui finissent l’année et ouvrent la nouvelle saison. Ce temps de calme sur la mer et dans l’air, ce repos des vents et des flots vers le solstice, jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sûres que celles de la terre, étaient aussi le temps donné à l’alcyon pour élever ses petits. L’imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d’altérer celte image, en plaçant son nid sur la mer aplanie ; c’était Neptune qui protégeait une race qu’il avait trop maltraitée; mais, triste et solitaire jusque dans le temps des amours, le plaintif Céix ne faisait retentir les rivages que d’accents de regret, et semblait encore redemander aux flots son Alcijone.
— A l’impression, Buffon, qui avait le don, don suprême en fait de .^tyle, de n’être jamais satisfait, a encore corrigé et encore mieux réussi,
Tantum séries, juncturaque pollet,
Tantum de medio sumptis accedit honoris !
... Car il n’y eut pas de nom plus célèbre chez les Grecs; ils appelaient alcijoniens les jours de calme vers le solstice, où l’air et la mer sont tranquilles, jours précieux aux navigateurs, durant lesquels les routes de la mer sont aussi sûres que celles de la terre; ces mêmes jours étaient aussi le temps donné à l'alcyon pour élever ses petits. L’imagination, toujours prête à enluminer de merveilleux les beautés simples de la nature, acheva d’altérer cette image, en plaçant le nid de l’alcyon sur la mer aplanie : c’était Éole qui enchaînait
COUlUGÉ l'All BlIl<’FON "•
les veiils en laveur de ses pelits enfaiils; Alcyone, sa fille plaintive et solitaire, semblait encore redemander aux flots son infortuné Céix que Neptune avait fait périr, etc.
Encore un exemple, et je le choisis cette fois, et à dessein, sur un sujet fort simple.
Soit crainte, soit vigilance, dit Bexon à propos de 1 oie, elle répète à tout moment ses cris d’avertissement ou de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitants de la basse-cour aucun n’est aussi bruyant, ni plusjaseur. Cette grande loquacité avait fait donner son nom chez les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux délateurs, comme son apparente stupidité nous le fait encore appliquer aux gens bouchés et de peu d’esprit. Mais, outre les marques de sens exquis que nous lui voyons donner, et le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend elle-même contre l’oiseau de proie, il y a dans son histoire des traits d’attachement, de reconnaissance, des affections et des amitiés fort singulières. Les anciens en avaient recueilli quelques exemples et nous en donnons ci-dessous un très-remarquable qui nous a été procuré par les soins obligeants de M. Mandomiet, secrétaire de la chancellerie de Tordre du Saint-Esprit, aussi distingué par ses connaissances dans les lettres que par sa douceur de mœurs et sa parfaite honnêteté.
Bien de plus ordinaire, déplus vulgaire même, que ce fond-là; et cependant Buffon a pris la peine de remanier tout ce passage jusqu’à deux fois ; une première pour la justesse des mots, et une seconde pour
UE BEXON
le débrouillement, pour le dégagement de la phrase.
Première correction :
Soit crainte, soit vigilance, Voie répète à tout moment ses grunds cris d avertissement et de réclame ; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitants de la basse-cour aucun n'est aussi vociférant ni plus bruyant. Cette grande loquacité ou vocifération avait fait donner le nom de l oie chez les anciens aux indiscrets parleurs, aux méchants écrivains et aux bas délateurs, comme sa démarche gauche et son allure de mauvaise gi'dce nous le font appliquer aux gens de peu d'entendement et aux sots (et ici, par une surcharge de correction : aux gens sots et niais), mais, outre les marques de sentiment, les signes d'intelligence que nous lui reconnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et SC défend elle-même contre l’oiseau de proie, et certains traits d attachement, de reconnaissance, même très-singuliet s, dont les anciens avaient recueilli quelques exemples, et auxquels nous pouvons en ajouter un très-remarquable, qui nous a été communiqué par un homme aussi vé7 idique qu éclairé, M. Mandoniiet, secrétaire de l’ordre du Saint-Espiit, auquel je suis redevable des soins et attentions q7i on a donnés à l’ impression de mes ouvrages. . .
Combien de changements judicieux ; et, si je puis dire, opportuns dam la première partie de ce passage; mais, vers la fin, que de négligences encore : « Les anciens en avaient recueilli quelques exemples et auxquels... M. Mandonuel, secrétaire de l’ordre du
COHRHiE l'AR DÜFFÜN
Saint-Ksprit, auquel... » La darification ‘ n’était pas complète.
Seconde correction :
Mais, indépendamment des marcpies de sentiment, des signes d’intelligence que nous lui l'econnaissons, le courage avec lequel elle défend sa couvée et se défend ellemême contre l’oiseau de proie, et certains traits d’attachement, de reconnaissance, même très-singuliers, que les anciens avaient recueillis, démontrent que ce mépris serait très-mal fondé, et nous pouvons ajouter à ces traits un exemple de la plus grande constance d’attachement : le fait nous a été communiqué par un homme aussi véridique qu’éclairé, auquel je suis redevable d’une partie des soins et des attentions que j’ai éprouvés^ à l’Imprimerie royale pour l’impression de mes ouvrages...
iM. Wandonnet n’est plus nommé ; il était assez désigné par son titre, et son nom ne vient plus figurer cà côté de celui de Voie. Tous les genres de bienséance servent au style.
Continuons.
Et ce qui est remarquable, dit i’exon, on a vu dans le même temps (dans le temps de leurs migrations) des oies domestirpies manifester par leur inquiétude et par des vols
' >( Li clariricalion du slylc! » Mot fiimilict de BulToil. (Voyez, ri- (k'vaiit, p. 14.)
* Eprouven : On u’épt’ouve pas des soins ou des atlentions; on éprouve de la reconnaissance pour des soins ou des attentions Cette fois Biiffon s’esl lassé trop tôt.
DE BEXON
fréquents et soutenus ce désir de voyager, reste de l’instinct par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leurs frères sauvages.
Buffoii corrige une première fois :
... Ce désir de voya:ger, reste évident de V instinct subsistant par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps ])i’ivés, tiennent encore à leurs frères sauvages par leurs premières habitudes de nature.
El une seconde ;
... Ce désir de voyager, reste évident de l’instinct subsistant par lequel ces oiseaux, quoique depuis longtemps privés, tiennent encore • à leur état sauvage pAV les premières liabi tildes de nature. ;
Les mots frères sauvages, qui avaient en effet quel- ; que chose d’étrange, ont disparu.
Souvent un simple mot changé suffit pour marquer ; la main du maître ; ex ungue leonem. Par exemple, i Bexon dit :
Le vol des oies sauvages est toujours très-élevé et se fait i dans un ordre qui suppose entre elles des combinaisons et :■ une intelligence fort supérieure à celle des autres oiseaux j (au lieu de ; îmc intelligence fort supérieure... Bulfon ; met ; une espèce d’intelligence supérieure...) à celle des ■ autres oiseaux, dont les troupes ou les bandes, partent et vovagent à la vérité, mais confusément et sans ordre (Bulîbn met simplement : dont les troupes partent et voyagent confusément et sans ordre) -, celui qu’observent les oies semble leur avoir été tracé par la géométrie (au lieu de :
CORRIGÉ PAU RÜFl'OiN
tracé pur la tjéométrie, Bufibii met ; tracé pur un instinct géométrique) .
Ici le mot tracé n’a pour Buffon, comme pour I Bexoïi, que le sens ordinaire; Bulïon en fait ail- I leurs (article du perroquet) un emploi tout nouveau,
I très-beau, si beau que je n’en connais pas de plus I propre à donner une idée de l’art, du grand art de I relever l’expression par la pensée, et, si je puis ainsi I parler, de retremper le mot par le sens.
j 11 faut distinguer deux sortes d'imitaliou, l’une réfléchie I ou sentie; et l’autre machinale et sans intention, la première acquise, et la seconde pour ainsi dire innée : l’une n’est que le résultat de l’inslinct commun répandu dans l'espèce entière, et ne consiste que dans la similitude des mouvements et des opérations de chaque individu, qui tous semblent être induits ou contraints à faire les mêmes choses; plus ils sont stupides, plus celte imitation tracée dans l’espèce est parfaite...
Quand Buffoii, à force de creuser sou sujet, en a fait sortir une de ces expressions énergiques, il est bien rare (pi’il ne se complaise pas à la reproduire.
Pourquoi chaque espèce ne fait-elle jamais que la même chose, de la même façon? Et pourquoi diaque individu ne fait-il ni mieux ni plus mal qu’un autre individu? Y a-t-il de plus forte preuve que leurs opérations ne sont que des résultats mécaniques et purement matériels? Car s’ils avaient la moindre étincelle de la lumière qui nous éclaire,
1)E UEXÜN
on ü’oiiveiait au moins de la variété, si l’on ne voyait pas de la perfection ; chaque individu de la même espèce ferait quelque chose d’un peu différent de ce qu’aurait fait un autre individu : mais non, tous travaillent sur le même modèle ; l’ordre de leurs actions est tracé dans l’espèce entière.
- On ne s’imaginerait pas tout ce qu’un seul mot, un seul ternie lui coûte quelquefois de recherches et de peine. 11 s’agit d’exprimer, dans les Époques de la nature^ la séparation qui s’est faite, au moment du refroidissement du globe, entre l’air et les matières volatiles jusque-là rejetées en vapeur par la terre brûlante, et mêlées avec lui. Buffon écrit d’abord : purification de I atmosphère ; puis il efface le mot purification ; puis il le récrit par-dessus; puis il essaye le mot séparation et ne l’achève pas ; puis le mot épuration; et puis, de guerre lasse, il revient au mot purification et le laisse. Ce n’est que dans l’imprimé que je trouve enlin le vrai mot, le mot dépuration.
11 fallait, en ce lieu, une expression qui tînt à demi
. du langage ordinaire, car, pour les termes techniques de l’histoire naturelle, Buffon les avait en horreur; il ne s’est jamais servi d’aucun, il les trouvait tout au plus bons pour Daubenton, et il les efface toujours dans Bexon, quand il y en trouve. |
• Un de ses préceptes, dans son discours à l’Académie § française, est de ne nommer les choses que « par les ^ termes les ])lus généraux. » ^
COllRIGÉ PAR RIIFFÜN
Dans ce même discours, il veut que ;
Chaque idée soit représentée par une image vive et bien terminée, et que de chaque suite d’idées on forme un tai bleau harmonieux et mouvant.
Ceci est l’art de ses préambules. Bexon les avait beaucoup étudiés. On se rappelle ce tableau charmant des fauvettes, si heureusement retouché par Buffon. Pour en mieux assurer l’effet, Buffon a voulu qu’il fût précédé par un autre tout opposé et qui lit contraste :
Le triste hiver, saison de mort, est le temps du sommeil, ou plutôt de la torpeur de la nature : les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement, tous les habitants de l’air détruits ou relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de I glace, et la plupart des animaux terrestres confinés dans I les cavernes, les antres et les terriers, tout nous présente ' les images de la langueur et de la dépopulation ; mais le i l’etour des oiseaux au printemps est le premier signal et la ! douce annonce du réveil delà nature vivante, et les feuili lages renaissants, et les bocages revêtus de leur nouvelle I panu’e, sembleraient moins frais et moins louchants sans i les nouveaux hôtes qui viennent les animer et*y chanter ' l’amour. — De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les i plus nombreuses comme les plus aimables ; vives, agiles, j légères et sans cesse remuées...
Tout, dans Buffon, était conséquent : son goût comme son génie. C’est poiiiaptoi les idées de ses
DE BEXON
systèmes Süiit si bien liées, et les images de son style si bien suivies. C’est ce goût sensé nui préside à ses corrections.
Dans l’article du colibri, Bexon dit :
Ou a vu le père et la mère, rendus audacieux par l’ainour, venir jusipic dans les mains du ravisseur nourrir leur progénilure.
Buflbn corrige :
On a vu le père et la mère, par audace de tendresse, venir jusque dans les mains du ravisseur porter de la nourriture à leurs petits.
A propos de la frégate, Bsxon écrit :
Qu’elle est souvent runique objet qui s’offre entre le ciel et l’Océan aux regards attentifs des voyageurs.
BulTon elTace le mot attentifs, et y substitue le mot eniuüjés. Ce n’est ([u’un mol, mais il ranime l’altenlion, et, si je puis ainsi dire, il la ral'raichit.
Après une énumération assez longue des longues périodes de durée que ce globe a mis à descendre de l’état d’incandescence à la température actuelle, il sent que son lecteur se fatigue, et il termine, ou plutôt il relève tout par ce trait :
- Ce n’est donc qu’après trente-sept mille ans que les gens de la terre doivent dater les actes de leur monde, et compter les faits de la nature organisée.
nOKRIC.K PAR RIM'FON 41
liiiflbn voulait être lu, et lu de tous. Cette ambition était l'àine de ses eflorts.
Comme les détails de l’iiistoite naturelle, dit-il, ne sont intéressants que pour ceux qui s’appliquent uniquement à cette science, et que dans une exposition aussi longue que celle de riiistoirc particulière de tous les animaux, il règne nécessairement trop d’uniformité, nous avons cru que la plupart de nos lecteurs nous sauraient gré de couper de Icmps en temps le fil d’une méthode qui nous contraint par des discours dans lesquels nous donnerons nos réflexions sur la nature en général, et traiterons de ses effets en grand. Nous retournerons ensuite à nos détails avec plus de courage ; car j’avoue qu’il en fa\it pour s’occuper conti-
Inuellement de petits objets dont l’examen exige la plus froide palience, et ne permet rien au génie b
Ailleurs, il va plus loin; et, pour mieux s’assurer le suffrage affectueux et l’attention redoublée de ses lecteurs, il se les associe en quelque sorte; ce n'est plus à de simples lecteurs, c’est tà des collaborateurs qu’il s’adresse : pouvait -il mieux s’y prendre pour les flatter?
! Voilà, dit-il, ce que je crois pouvoir présenter aujourd’hui à mes lecteurs, surtout à ceux qui, m’ayant honoré de leur suffrage, aiment assez l’histoire naturelle pour chercher avec moi les moyens de l’étendre et de l’approfondir
6 ' Œuvres de Buffou, l. III, p. 294.
^ - Œuvres de Buffbn, t. IX, p. RI.
DE BEXÜN
Je finis en citant le préambule des pétrels^ morceau écrit et corrigé, jusqu’à trois reprises différentes, par une main qui ne se lassait pas.
Première rédaction :
De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels paraissent être les plus étrangers à la terre, les plus hardis à se porter au loin, s’écarter, s’égarer sur le vaste Océan, les plus audacieux pour se livrer aux vents, se confier aux flots, s’exposer aux orages. Quelque part que les navigateurs aient pénétré, soit du côté des deux pôles, soit par 1a largeur des zones, ils ont trouvé ces oiseaux qui semblaient les attendre et les devancer sur les parages les )dus lointains et les plus orageux, et se jouer sur l’élément terrible devant lequel l’homme audacieux est forcé de pâlir; comme si la nature l’attendait là pour lui faire avouer combien les forces qu’elle a départies aux moindres de ses productions sont supérieures à toutes les puissances de notre art.
Seconde rédaction :
De tous les oiseaux qui fréquentent les hautes mers, les pétrels sont les plus marins, du moins ils paraissent être les plus étrangers à la terre, les plus hardis à se porter au loin, à s’écarter, et même s’égarer sur le vaste Océan, car ils se livrent avec autant de confiance que d'audace au mouvement des flots, à l'agitation des vents, et paraissent braver les orages. Quelque loin que les navigateurs se soient portés, quelque part^ qu’ils aient pénétré, soit du
* f( Onclqiic avant » (5” n'dnclion).
CÜRIUr.l;: PAR RIIFFON
Cülé des pôles soit dans les autres zones; ils ont trouvé ces oiseaux cjui semblaient les attendre et uneme les devancer sur les parages les plus lointains el les plus orageux, partout ils les ont vus se jouer ^ sur cet élément terrible dans sa fiü'euT, et devant lequel l’homme le plus intrépide est forcé de pâlir, comme si la nature l’attendait là pour lui faire avouer combien V instinct et les forces qu elle a départis aux êtres qui nous sont inférieurs ne laissent pas à être bien au-dessus de toutes les puissances® combinées de notre raison et de notre art.
J’ai souligné tous les changements de cette seconde rédaction, et mis en note les changements, très-peu considérables, de la troisième.
Tout, dans le travail de Buffon, dans cette suite admirable de corrections, où chaque faculté de l’écrivain vient, à son tour, remplir sa tâche : le jugement, l’imagination, le goût, l’oreille', l’esprit, le génie, tout tend à la manifestation pleine et entière des idéea. H définit le style ; l’ordre et le mouvement (les pensées.
Le style n’est, dit-il, que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées.
Les idées seules, dit-il encore, forment le lond du style ; l’harmonie des paroles n’en est que l’accessoire.
Que l'accessoire ! sans doute. Et pourtant Vidée
' « Avec sécurité, elmûmc avec gaieté » (3* rédaction).
- « Des puissances » (5* rédaction).
'• K. Il suffit d’avoir un peu d’oreille pour éviter les dissonances, el de l’avoir exercée... » (Discours de réception àV Académie française.)
l>K Bp;XüN CORRKiÉ l‘AR lîUFFON
n’est rendue qu’autant qu’elle l’est assez fortement pour être sentie. Et, pour cela, que ne faut-il point? de la justesse dans l’expression, de la vivacité dans le tour, de la vérité dans l’image.
Bien écrire, dit Buffon, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c’est avoir en môme temps de l’esprit, de l’àme et du goût.
, Et personne jamais n’a mieux pénétré tout ce qu’il y a de force propre, et, si je puis ainsi parier, de vertu intrinsèque, dans le stvle même et dans le style seul, pris en soi, que Buffon, lorsqu’il a écrit cette phrase :
• Un beau style n’est tel rpie par le nombre infini de vérités qu’il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit liumain que celles qui peuvent faire le fond du sujet.